‹ Histoire de la nation française (volume 3)Chapitre 152 sur 186 · NATION FRANÇAISE. — - LETTRES I. PLANCHE VIII · texte numérisé non relu

NATION FRANÇAISE. — - LETTRES I. PLANCHE VIII

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les ducs de Bourgogne et de Bourbon), onze conservateurs, fort hautement titrés, s’engageaient par serment à organiser à tour de rôle, le premier dimanche de chaque mois, une « fête de puy d’amour » consacrée à des concours, à des récitations poétiques, à des auditions musicales, et terminée par une collation, dont la dépense était sagement limitée à trois écus d’or. C’étaient les conservateurs qui choisissaient les sujets mis au concours et présidaient un jury dont la composition n’est pas déterminée, mais dont nous savons du moins que les femmes y étaient admises. C’étaient eux aussi qui faisaient les frais des récompenses décernées aux « mieux faisants », et de la transcription des pièces couronnées sur un beau registre (i).

Les formes nouvelles On comprend que les poésies écloses dans cette

de la poésie lyrique atmosphère artificielle soient d’une insigne faiblesse. Jamais la banalité, la prolixité, la platitude n’ont sévi plus cruellement qu’alors. Ces défauts s’étalent dans les deux énormes volumes où s’alignent à perte de vue les innombrables ballades, rondeaux, lais, chansons royales et motets de Guillaume de Machaut, dont on aurait peine à extraire vingt vers valant d’être cités. Machaut pourtant fut un véritable chef d’école, et tout de suite passa pour tel. Eustache Deschamps salue en lui « la noble rhétorique », le « mondain dieu d’harmonie » ; imité par Froissart, Christine de Pisan, Alain Chartier même, sa réputation passa les frontières, pénétra en Angleterre où il ravit Chaucer, en Catalogne, en Castille, en Italie, où elle se perpétua jusqu’au milieu du siècle suivant. Novateur, il le fut en effet; mais ses innovations ne portent que sur le vêtement de la poésie lyrique, sur ces deux accessoires qui alors étouffent l’essentiel, la musique et la versification. C’est surtout dans le domaine musical qu’il paraît avoir été créateur. S’il est impossible, dans l’état actuel de nos connaissances, de mesurer exactement l’originalité de ses créations, nous savons du moins qu’il accrut et multiplia, en développant le chant à plusieurs voix, les moyens d’expression d’un art qui prit alors, et peut-être grâce à lui, une place considérable dans la vie sociale. D’autre part il transforma la poétique en substituant à la chanson, indéfiniment malléable, des formes rigides, fixées une fois pour toutes (lai, rondeau, virelai, ballade, chant royal) : cette réforme contribua à stériliser encore une poésie déjà bien appauvrie,

(i) Cette société, qui paraît avoir duré une vingtaine d’années, se recruta surtout dans l’entourage immédiat et la clientèle, noble ou bourgeoise, des ducs de Bourgogne ; nous connaissons les noms de six cents environ de ses membres, parmi lesquels on relève ceux d’Eustache Deschamps, Gontier Col, Eustache Marcadé et Antoine de la Salle

LITTÉRATURE, T. I

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et à lui donner cette allure étriquée et mesquine, dont elle ne sera débarrassée que par le coup de force de la Pléiade (i).

Dans ses œuvres purement lyriques, Machaut reste notablement inférieur à ses émules : dans la ballade, le virelai, le rondeau, Froissart a plus d’aisance et de grâce juvénile, Christine de Pisan plus de délicatesse et de sensibilité, Deschamps enfin, plus d’originalité et de verve personnelle. Je me garderai donc d’insister (2).

1* 'érudition Ces faciles et trop féconds rimeurs ne seraient pas de leur

temps s’ils s’étaient abstenus de moraliser et de revêtir leurs banales leçons de la forme allégorique : les bienfaits et méfaits de l’amour, les surprises et trahisons de la fortune, les vertus qui rendent les grands seigneurs dignes de leur rang et les vices qui les déshonorent : voilà les thèmes où ils se complaisent et qui étaient loin d’être nouveaux : dès le milieu du treizième siècle et le début du suivant, Baudouin et Jean de Condé les avaient développés, déjà sous forme allégorique, avec autant de conscience que de prétentieuse lourdeur. Mais voici deux traits qui apparaissent à peine chez eux, et qui, dominant chez Machaut et ses élèves, ne tarderont guère, par un développement inattendu, à donner à notre poésie un caractère vraiment nouveau. Les « diteurs » de la nouvelle école, d’abord, sont érudits, et surtout se piquent de

(1) Une exacte définition de ces formes, sensiblement différentes alors de ce qu’elles furent au quinzième et au seizième siècle, a été donnée par E. Hœpffner, Œuvres de G. de Machaut, t. II, p. 37, et G. Raynaud, Rondeaux et autres poésies du quinzième siècle, p. 34 et s.

(2) Il est légitime, en revanche, d’énumérer ici ses œuvres non lyriques : le Dit du Verger, la plus ancienne (vers 1340), est une insipide allégorie dans le goût du Roman de la . Rose ; le Jugement du roi de Behaigne (c’est-à-dire de Bohême) développe en deux mille vers un thème de jeu-parti, que l’auteur reprendra plus tard (vers 1349) dans le Jugement du roi de Navarre ; le Remède de Fortune (vers 1340) est à la fois un Art d’aimer et une dissertation, imitée de Boèce, sur l’inconstance du sort ; la Fontaine amoureuse (vers 1360), les dits du Lion, de V Alérion, de la Harpe, de la Rose, etc., sont allégoriques et descriptifs. Les ouvrages les plus intéressants de Machaut sont le Confort d'ami (1356), écrit pour consoler la captivité de Charles le Mauvais, le Voir Dit (voy. plus loin, p. 470) et la Prise d'Alexandrie, récit en vers, exact et simple, de la vie de Pierre Ier, roi de Chypre (mort en 1369).

CHRISTINE DE PISAN (D’après une enluminure

du xv« siècle. Bibliothèque de l’Arsenal).

l’être : ils sont fiers d’orner leurs écrits de sentences tirées de la Bible, de Cicéron, Ovide, Sénèque ou Boèce ; les personnages de la fable et les héros antiques y apparaissent de plus en plus fréquemment : Pâris, Troïlus, Polixène, Écho voisinent avec Tristan, Lancelot, Iseut, la châtelaine de Vergy. Un épisode mythologique, fut-il un absurde hors-d’œuvre, apparaît alors comme le plus savoureux des condiments : dans le Jugement du roi de Navarre , dont le sujet et les personnages sont tout modernes, Machaut nous conte les amours de Thésée et Ariane, de Jason et Médée, de Pyrame et Thisbé, d’Héro et Léandre. Froissart, agrémentant d’un épisode du même genre sa Prison amoureuse , en donne pour unique raison que jamais matière ne lui a paru

Si amoureuse ne si bele,

Si jolie ne si nouvele

et il s’en fait chaudement féliciter par son collaborateur réel ou supposé.

t a poésie Une autre nouveauté, commune à Machaut et à ses

personnelle imitateurs, est qu’ils font à leur moi, même dans les œuvres en réalité les plus impersonnelles, une large place. Déjà, il est vrai, Guillaume de Lorris, Jean de Meung et les innombrables « songeurs » de leur école s’étaient mis en scène ; mais leurs personnes n’apparaissaient, au reste sous des traits fort vagues, qu’au début et à la fin de l’ouvrage, dont ils sont en réalité parfaitement absents. Dorénavant, au contraire, la vision allégorique prend des allures de confession : maints épisodes y sont donnés comme vécus, au point que c’est une sérieuse difficulté que d’y faire le triage entre la vérité et la fiction (i).

TpROissART Cette habitude de se mettre en scène nous a du moins valu, **■ même dans les œuvres les plus éloignées de toute réalité, de jolis

passages où l’homme nous apparaît dans ses attitudes familières, où se peignent, avec plus ou moins de relief, quelques sentiments évidemment sincères. Ainsi Froissart, écrivant son Buisson de Jeunesse à trente-cinq ans — le seuil de la vieillesse, dans les idées d’alors, — évoque avec mélancolie les souvenirs de son adolescence.

(i) C’est celle-ci qui, à notre avis, l’emporte de beaucoup : le gracieux petit roman où Froissart prétend dérouler devant nous toute sa jeunesse, VÉpinette amoureuse , est uniquement fait de clichés, et il a fallu une certaine dose de naïveté pour supposer que le vieux Machaut avait vraiment été l’objet de tendres avances de la part de la jeune beauté qu’il fait si prétentieusement parler et écrire dans le Voir Dit.

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si follement insouciante, toute peuplée de silhouettes de rieuses pucelles. « Ces souvenirs-là, dit-il, me rajeunissent. Ah ! s’il plaisait à Dieu de me replonger dans ce joyeux tumulte... Mais vraiment ai- je le droit de me plaindre? Que nenni, puisque j’ai eu mon bon temps ! Si l’on pouvait impétrer la grâce de le réitérer, comme office ou prébende, certes la peine qu’on y prendrait ne serait pas perdue. Mais cette fameuse fontaine de Jouvence, dont on parle tant, nul ne peut dire qu’il s’y soit baigné. »

Dans le Dit du Cheval et du Lévrier , il nous fait un amusant tableau de cette vie de pérégrinations aventureuses dont il ne se lassait pas ; le début est d’une grâce pimpante digne de La Fontaine :

Froissart d’Escosse revenoit

Sur son cheval qui gris estoit ;

Un blanc levrier menoit en laisse...

Et son Dit du Florin , dialogue avec un vieil écu, tout rogné et recoupé, resté seul au fond de sa bourse, parce que personne n’en a voulu, vaut, dans son genre, les vers de Marot « au roy, pour avoir été desrobé ».

Nouveaux procédés Ni Machaut ni Froissart ne se doutèrent jamais de de composition ia richesse de cette mine, qu’ils ouvraient distraitement ; ils en sont encore à chercher la nouveauté dans de naïfs artifices de composition, dont Machaut avait été l’heureux inventeur. Le premier consiste à intercaler dans le récit des morceaux lyriques, ordinairement composés en d’autres occasions et que chantent tour à tour les divers personnages. Le sujet qui les relie n’a, la plupart du temps, aucune unité, aucun intérêt; de là résulte une pénible impression d’inconsistance, voire d’incohérence, dont on va pouvoir juger par un exemple (i).

L’autre procédé, qui se trouve parfois associé au précédent, consiste à présenter un ouvrage comme le fruit d’une collaboration, en général très flatteuse pour le

(i) Machaut avait pu en puiser l’idée dans quelques romans du treizième siècle, où sont intercalés des refrains ou des couplets de chansons (voy. plus haut, p. 308). Les plus anciens ouvrages de ce genre sont le Remède de Fortune et la Fontaine amoureuse (voy. plus haut, p. 466, n°2) ; viennent ensuite les poèmes de la jeunesse de Froissart {le Paradis d'amour, VEspinette amoureuse, le Buisson de Jeunesse ) écrits entre 1360 et 1373.

principal auteur. Le premier ouvrage de ce genre paraît avoir été le Voir Dit de Machaut (vers 1363), où les poésies et lettres du vieux poète s’entrelacent à celles d’une jeune admiratrice, qui lui a voué de loin, sans l’avoir jamais vu, et lui déclare sans ambages un ardent et chaste amour. Il est bien difficile de déterminer dans les ouvrages de cette sorte la part des deux collaborateurs, et même d’affirmer qu’il y ait eu réellement collaboration; on se prend à en douter, quand on considère la parfaite identité, dans les deux séries de morceaux, des idées, des procédés et des tours de style. L’auteur principal a dû, en tous cas, comme il s’en fait au reste prier souvent, « visiter et corriger » le travail qu’il incorporait au sien. Pour donner au lecteur une idée précise du genre, j’analyserai la Prison amoureuse de Froissart, qui en est un des spécimens les plus caractéristiques. L’ouvrage est adressé à Wenceslas de Brabant qui, battu à Bastweiler (1371), était alors retenu en captivité par le duc de Juliers.

«tt a prison Tout d’abord, éloge de Jean

amoureuse » de Luxembourg, père de Wenceslas, et récit de la mort héroïque de ce prince. But du poète : récréer les « amoureuses gens » et dévoiler ses sentiments à sa dame. Récemment il a composé un virelai, qu’elle a voulu apprendre et chanter : cela se passait aux fêtes que le duc Amédée de Savoie donna à Chambéry (1368) ; description ; éloge des assistants. Mais la dame chanta aussi un autre virelai, ce qui plongea l’auteur dans une noire tristesse, car il y voyait le présage de longues souffrances.

Bientôt, par la volonté d’Amour, qui le prend en pitié, il reçoit une lettre d’un ami inconnu, qui signe Rose, et qui, en proie, lui aussi, aux tourments d’amour, recourt à ses conseils. A la lettre (en prose) était jointe une ballade. Réponse de Froissart, sous le nom de Flos.

Échange de lettres et de poésies ; éloges réciproques. Un jour que Flos s’ébattait avec de jeunes dames, celles-ci fouillent dans son aumônière et, après un combat assez vif,

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s’emparent de la dernière lettre de Rose, contenant une ballade; elles consentent à restituer la lettre, à condition qu’elles garderont la ballade, et que Flos en composera une autre... Rose ayant demandé à son ami un petit « ditié amoureux » sur une matière non encore mise en rimes, Flos lui envoie l’histoire du poète Pynotéus et de Neptisphélé, mélange incohérent des légendes de Pyrame, de Phaéton et de Pygmalion. Rose riposte par le récit d’un songe, où il décrit, sous forme allégorique, en se donnant le principal rôle, les récentes infortunes de Wenceslas, ce qui nous incline à penser que Rose et Wenceslas ne font qu’un. Il demande à Flos de corriger le ditié et de lui donner l’explication du songe. Ayant obtenu satisfaction, il le prie de rassembler en un « livret » les poésies et lettres qu’ils ont échangées. C’est ce « livret » que le lecteur a sous les yeux (i).

Eustache On a vraiment quelque peine à se figurer que les hommes

deschamps dont; ces pédantesques mièvreries faisaient les délices avaient combattu à Crécy, à Poitiers et assisté aux horreurs de la Jacquerie. L’œuvre énorme et touffue d’Eustache Deschamps nous rapproche enfin de la réalité (2). Bien que disciple de Machaut, au moins pour la versification et le style, le prosaïque bailli de Senlis ne sacrifie pas à l’allégorie, et tombe rarement dans le sentimentalisme. Ses ballades (il y en a plus de mille) forment comme un journal intime où il note au jour le jour ses impressions sur les hommes et les choses, où il épanche avec la même verve, alternativement, et sa bile et les leçons de son expérience. Patriote, il hait l’Anglais, ne se console pas de la perte de Calais, pleure Duguesclin, et le roi si simple, si courtois, si sage, dont la mort laisse la France orpheline. Il ne ménage pas à Charles V et à son frère le duc d’Orléans, dont il fut pourtant l’obligé et l’employé, les conseils et les objurgations. Si la chose publique l’intéresse, ses propres affaires ne le laissent pas indifférent : il gémit sur les pénibles obligations de ses fonctions, les mauvais repas, les mauvais gîtes qu’elles lui valent,

(1) Les autres poèmes de Froissart, généralement allégoriques, et composés pour des protecteurs, comme celui-ci, sont : le Paradis d’ Amour, simple exercice d’écolier d’après le Roman de la Rose, l’Espinette amoureuse, roman soi-disant biographique, avec de jolis détails, le Buisson de Jeunesse (1373), suite d’allégories et d’épisodes mythologiques avec quelques souvenirs personnels, le Temple d’honneur, traité de morale courtoise en allégories. J’ai cité plus haut (p. 36), le Méliador où il a inséré les poésies de Wenceslas.

(2) Eustache Deschamps, né à Vertus (Champagne) vers 1346, fit au service de la famille royale une honorable carrière de modeste fonctionnaire : d’abord « chevaucheur » du roi (1367), chargé à ce titre des plus humbles missions, puis huissier d’armes, il devient bailli de Valois (avant 1375), de Senlis, de Fismes, maître des eaux et forêts de Champagne et Brie (1393) ; il mourut vers 1406-1407.

sur sa goutte, sa calvitie, ses embarras d’argent. Il quémande sans vergogne, ne cesse de réclamer, à défaut de ses gages, rarement payés, de petits cadeaux; il ne tarit point sur les avocats que, plaideur infatigable, il connaissait bien, sur les gens de finances, qui s’engraissent et repaissent autrui de billevesées, sur les courtisans, freluquets à la tête vide, qui évincent les vieux serviteurs au zèle éprouvé; il se compare tristement au vieux cheval dont le paysan se débarrasse quand il n’est plus bon à rien. C’est du reste un joyeux compagnon, franc buveur, jadis président d’une société bachique, grand ami des propos salés : tout en geignant et bougonnant, il plaisante et se gausse des autres et de lui-même ; son style est rude, sa phrase entortillée, mais sa langue, quoique chargée de latinismes, pittoresque et originale.

Il serait tentant de voir dans cette inspiration vigoureuse et saine un reflet de cette sagesse pratique qui, sous le gouvernement de Charles V et de ses légistes, renouvela et purifia l’atmosphère de la cour. Mais ce serait là, je le crains, une pure illusion. C’est précisément, en effet, entre 1360 et 1380 que forent composées la plupart des œuvres si artificielles que je viens d’énumérer; Deschamps était une exception, un original, dont la jeunesse dorée se moquait, et ses œuvres n’eurent, de son temps, qu’un très faible écho. En réalité nous ne constatons aucune différence sensible entre la littérature d’imagination de l’époque de Charles V et celle des quarante années qui la précédèrent ou la suivirent. C’est que, comme l’a dit un de nos critiques les plus judicieux, on se faisait alors de la poésie une idée bien différente de la nôtre. En ce temps-là « on ne lisait pas les poètes pour sentir plus vivement ses malheurs, mais pour les oublier. On ne leur demandait pas d’exprimer plus fortement ce que tous ressentaient, mais au contraire, d’emporter l’esprit dans une région sereine et idéale, étrangère à toutes les réalités douloureuses » (1).

Christine L’exemple de Christine de Pisan (2) est à cet égard fort ins-

de pisan tructif. Cette femme d’une sensibilité si délicate eût fait merveille dans la poésie personnelle, mais, gâtée par le succès, elle fit de sa plume un gagne-pain et se plia à toutes les exigences de la mode. Se rabaissant au rôle de « secrétaire », elle écrivit pour des Mécènes inconnus les romans d’amour qu’ils

(1) Petit de Julleville, Histoire de la langue et de la littérature française, t. II, p. 368.

(2) Née à Venise en 1364, elle rejoignit à Paris, à l’âge de quatre ans, son père, devenu médecin et astrologue de Charles V;elle épousa en 1379 Jean Castel, secrétaire du roi, qui, dix ans après, la laissa veuve avec plusieurs enfants ; protégée par les ducs d’Orléans, de Bourgogne et de Berry, elle écrivit, de 1399 à 1415, une foule d’ouvrages, en vers et en prose, dont la plupart seront cités plus loin; elle se retira dans un couvent en 1418 et mourut après 1429.

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avaient vécus ou eussent souhaité de vivre, romans assez fades, où jaillissent çà et là quelques éclairs de sentiment ou même de passion. Le Livre du duc des Vrais Amants , en vers et en prose, avec lettres échangées, est une lointaine et très innocente ébauche de la Nouvelle Héloïse ; le Dit de la Pastoure (1403) une élégie un peu monotone, où une bergère, aussi tendre que sage, telle que l’eût conçue Gessner, éprise d’un brillant et volage chevalier, épanche ses douleurs dans le sein d’une confidente j les Cent ballades d’ Amant et de Dame , un duo d’amour où il y a de la grâce et même quelque variété. Plus artificiels sont encore, en dépit de jolis détails, le Débat des deux Amants , le Livre des trois Jugements , le Dit de Poissy , qui, comme plusieurs poèmes de Machaut, développent à l’infini des thèmes de jeux-partis.

Alain Ce fut une autre victime de la

chartier mode que le brillant et spirituel Alain Chartier, dont la dictature littéraire, malgré ses défauts ou à cause d’eux, se prolongea jusqu’au seuil du seizième siècle (1). C’est à cette époque que fut inventée la gracieuse légende qui nous montre la dauphine Marguerite d’Ëcosse déposant un baiser sur les lèvres du poète endormi, bien qu’il fût « l’un des plus laids hommes de son siècle », parce que « de alain chartier.

cette précieuse bouche étoient issus tant de bons

mots et de vertueuses sentences ». Choyé des grands, Chartier se résigna, lui aussi, à les servir selon leurs goûts. Il n’y a rien d’original, quant au fond, dans son Débat du Réveille-Matin , où un amant malheureux réveille son ami pour lui conter ses peines, dans celui des deux Fortunés d’ Amour, dialogue entre deux chevaliers dont la maigreur et l’embonpoint symbolisent les douleurs et les joies, ni même dans la Belle Dame sans merci , où est repris le vieux thème de la pastourelle : supplications d’un amant transi qui menace de mourir, et meurt en effet, ripostes narquoises d’une belle insensible, qui se drape dans son insensibilité. Ce qu’il y a de nouveau dans ce petit poème, c’est une langue alerte et vive, pure de

(1) Alain Chartier, dont la vie est mal connue, naquit à Bayeux, vers 1385, de famille bourgeoise; chassé de Paris par la terreur bourguignonne en 1418, il s’attacha à la fortune du dauphin (le futur Charles VII) dont il fut un des agents les plus actifs et intelligents ; il fut chargé de missions diplomatiques en Hongrie et à Venise en 1425, en Écosse en 1428 ; il résulte d’un passage du Livre des Fortunes de Jean Regnier qu’il était mort en 1433.

latinismes, un style vif, étincelant de jolis détails, qui lui valurent, en dépit du pédantisme envahissant, un prodigieux succès, attesté par une foule d’imitations et répliques, dont les premières au moins paraissent avoir été habilement provoquées par l’auteur lui-même. Ainsi ce vigoureux écrivain qui, dans sa prose en latin et en français, s’est élevé au-dessus de Balzac et devait atteindre, dans son Quadrilogue invectif à la plus haute éloquence, se ravalait à n’être que le Voiture de la plus frivole des cours ; et tout cela s’écrivait en 1424, quatre ans après le traité de Troyes; la France mutilée était à l’agonie; l’Anglais régnait à Paris ; à Bourges et à Issoudun le jeune roi s’amusait, et ses poètes, on le voit, l’y aidaient de leur mieux.

Le « livre des quatre dames » Même quand il aborde des sujets plus le « lai de paix » graves, Chartier reste badin : il n’y a pas

trace d’émotion, même dans ce Livre des Quatre Dames , d’une insipide prolixité, et qui pouvait emprunter au sujet une tragique grandeur : les « quatre dames » qu’il met en scène, et qui ont perdu à Azincourt, par la mort, la captivité, la disparition, la fuite, les chevaliers qu’elles aimaient, paraissent moins préoccupées de leur douleur que de « requérir jugement » sur le point de savoir laquelle doit en éprouver le plus. Ce début, d’une mièvrerie banale :

Pour oublier merencolie Un doulx matin aux champs issi, Et pour faire chière plus lie,

Au premier jour qu’ Amour rallie Les cuers en la saison jolie.

n’est-il pas, en un pareil sujet, plus qu’une faute de goût?

C’en est une autre, et non moins grave, que d’avoir emprisonné dans la plus ingrate de toutes les formes et découpé en petits vers guillerets et sautillants ce tableau des misères de la guerre civile, ce noble appel à la concorde, adressé aux princes du sang, qu’est le Lai de Paix :

Dieu, quels maux et quel dommage, Quels ouvrages,

Quels pillages

Et forçages

Et quant petits avantages Sont venus par vos débats !

Et pourtant Christine et Chartier, ils l’ont bien prouvé, étaient capables de sentiments élevés, et souffraient sincèrement des maux de leur patrie; mais c’était vraiment la destinée de la poésie de cette époque que de rapetisser tout ce qu’elle touchait et d’étouffer toute émotion sous l’amas des fleurs artificielles.

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Traductions Ces élégantes fadaises étaient heureusement loin de constituer Tunique nourriture intellectuelle de l’aristocratie. Parmi les livres dont le Songe du vieil Pèlerin recommande la lecture aux jeunes nobles, de préférence à celle des romans, « remplis de bourde, folie et vanité », figurent d’abord un grand nombre de traductions, notamment celles d’Aristote, Sénèque, Valère Maxime, qui étaient alors à la portée de tous les lecteurs de haut rang. Le quatorzième siècle en effet ne se contenta point des abrégés ou extraits d’ouvrages anciens qui étaient entrés dans les compilations antérieures; il voulut connaître les textes directement, en leur entier, et de préférence, les plus sérieux, les plus instructifs. Boèce, en dépit des difficultés presque insurmontables que présentaient la recherche de son style et la subtilité de sa pensée, ne fut pas traduit moins de cinq ou six fois ; le Livre des Quatre Vertus , alors attribué à Sénèque, le fut par Christine de Pisan, Jean de Courtecuisse (qui traduisit aussi le De Senectute et le De Amicitia de Cicéron, entre 1405 et 1410) et Laurent de Premierfaict (traducteur des compilations historiques et morales de Pétrarque et de Boccace, ainsi que du Décaméron ).

Les œuvres des historiens n’étaient pas moins recherchées que celles des moralistes. Dès le milieu du quatorzième siècle (entre 1352 et 1356), Pierre Bersuire avait traduit, sur Tordre du roi Jean, tout ce que Ton possédait alors de Tite-Live (1) ; en 1375, frère Simon de Hesdin entreprit pour Charles V une version de Valère- Maxime,qui fut terminée en 1401 par Nicolas de Gonesse. Sur Tordre de Charles V, qui demandait aux anciens des principes et des méthodes de gouvernement, Nicolas Oresme exécuta, d’après un texte latin (entre 1370 et 1377), sa traduction d’Aristote, qui embrasse entre autres choses la Politique , Y Ethique, Y Economique, et Raoul de Presles celle de la Cité de Dieu de saint Augustin (entre 1371 et 1375). Celle-ci mérite une place dans l’histoire de l’érudition et de la critique : préludant aux patients travaux des érudits de la Renaissance, Raoul n’avait pas collationné moins de trente manuscrits et il citait dans son commentaire plus de cent auteurs sacrés ou profanes.

(1) Pour ce prince et sa mère, Jeanne de Bourgogne, Jean de Vignay avait déjà traduit la compilation d’histoire universelle qu’est le Spéculum historiale de Vincent de Beauvais.

Poèmes didactiques La littérature didactique d’inspiration religieuse fut

et satiriques alors moins féconde qu’à l’époque précédente, dont certains livres, comme la Somme le Roi , conservaient toute leur vogue. Quelques traités nouveaux, en dépit de leur lourdeur, la leur disputaient, comme les trois Pèlerinages , également fastidieux (ils comptent plus de trente-six mille vers) du moine normand Guillaume de Digulleville (. Pèlerinages de la Vie humaine , 1332, refondu vers 1350; de l’Ame , 1355 ; de Jésus-Christ, 1358). C’est une allégorie sous forme de vision qui, empruntant son cadre aux Voies de Paradis et d’ Enfer, nous promène d’abord en ce monde, puis en Purgatoire et en Paradis, et se termine par un récit de la Vie et de la Passion du Christ (1). Le Miroir de l’Homme, de John Gower (mort en 1402), en trente mille vers, le dernier ouvrage de longue haleine écrit en français par un Anglais, est un traité de morale surtout laïque, où prennent place de longs morceaux satiriques. Il y a aussi de la satire, atténuée par mille réticences, dans le « Registre » du chanoine tournaisien Gilles le Muisit, naïve confession d’un octogénaire qui, tout en faisant le procès de son siècle, dévoile le fond de son âme, vulgairement bourgeoise. Elle domine, naturellement, dans le Miroir de Mariage d’Eustache Deschamps (en douze mille vers), où sont ressassées, parfois avec une verve amusante, les accusations portées de tout temps contre le sexe faible.

Ouvrages La noblesse n’avait jamais été à la fois plus folle et

sur l’éducation plUs accueillante aux prédicateurs de sagesse : les traités d’éducation, originaux ou traduits, pullulent alors. Le carme Jean Golein traduit pour Charles V (en 1379) le traité de Gilles Colonna, sur l’éducation des princes, et celui de Cassien sur l’institution des moines ; Jacques Legrand, célèbre comme prédicateur, met lui-même en langue vulgaire son Archiloge Sophice, dont il dédie le premier livre à Louis d’Orléans, le second à Jean de Berry (1410). Dans 1 ’Êpître d’Othéa (transcription du vocatif à Qê«, la déesse) à Hector de Troie, en vers et en prose, Christine de Pisan enferme une sorte de catéchisme du jeune chevalier en six cents articles, où les préceptes sont appuyés de citations et d’exemples. Christine encore, dans sa Cité des Dames et son Trésor de la Cité des Dames (1405), trace aux femmes des divers états leurs devoirs, en leur proposant comme modèles quelques héroïnes anciennes ou modernes ; dans ses Enseignements moraux et Proverbes moraux, elle réduit en quatrains et en distiques les principales maximes de

(1) Ce poème devint en Angleterre, au dix-septième siècle, le modèle du fameux Voyage du Pèlerin , du prédicateur ambulant John Bunyan, dont il y a d’innombrables éditions.

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la sagesse antique. Alain Chartier fait parler en autant de ballades les douze vertus qui constituent la vraie noblesse, en engageant les jeunes seigneurs à dire chaque jour leurs heures en ce Bréviaire des Nobles. C’est aussi un traité d’éducation, de visées toutes pratiques, où se peignent au vif la crédulité et la grossièreté de l’époque, que le «Livre » rédigé en 1372 par le chevalier de La Tour-Landry (en Anjou) pour l’éducation de ses filles ; il se compose essentiellement d’anecdotes, les unes empruntées à la Bible et fournies à l’auteur par ses deux chapelains, les autres, souvent fort peu édifiantes, qu’il puise dans la tradition ou dans ses propres souvenirs.

Sur la science L’historien des mœurs ne trouve pas moins à glaner dans ménagère le Ménagier de Paris (vers 1390), sorte de testament laissé par un bourgeois riche et âgé à sa jeune femme pour la guider dans la vie quand il aura

enluminure DU Livre du roi Modus et de la reine Ratio.

disparu : les préceptes moraux et hygiéniques, dictés par une tendresse touchante, émaillés d’exemples et de citations, y sont suivis de conseils sur la façon de traiter les serviteurs, d’organiser les réceptions, de soigner son jardin, et le tout est complété par des recettes culinaires et un petit traité de vénerie. Le Bon Berger (1379), d’un auteur inconnu (car Jean de Brie est évidemment un nom supposé), qui contient des préceptes d’astrologie, de médecine et de morale, a passé en grande partie dans le Grand Calendrier et Compost des Bergers , qui, popularisé par la Bibliothèque bleue , est resté, jusqu’à la fin du dix-huitième siècle, l’almanach le plus répandu dans nos campagnes. Il y a un incohérent mélange de philosophie, de morale, d’histoire ancienne et moderne, le tout sous forme allégorique, dans le Chemin de lonc Estude (en six mille vers) et le Livre de Mutation de Fortune (en vers et en prose), que l’infatigable Christine dédia, en 1402 et 1403, l’un à Charles VI, l’autre à Philippe de Bourgogne.

Sur la guerre Mais à ces compilations confusément encyclopédiques, on et la chasse commençait à préférer des ouvrages où un sujet restreint était

traité d’une façon précise. L’art de la guerre est exposé dans le Livre de Chevalerie de Geofïroi de Chamy, qui mourut à Crécy, dit Froissart, « la bannière de France entre ses mains », dans 1 ’ Arbre des Batailles d’Honoré Bonet, prieur de Salon (1389), et dans plusieurs traductions de Végèce ; celui de la chasse, dans le Livre (anonyme) du roi Modus et de la reine Ratio (en prose, vers 1350, avec un appendice pieusement allégorique), dans les Déduits de la chasse (en vers), de Gace de la Buigne, chapelain de Jean II, dans le Livre de chasse , que le comte de Foix Gaston Phœbus ne dédaigna pas de composer, en prose française (1387), et qu’il dédia à Philippe de Bourgogne.

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