PLANCHE X
DE 1437 A L’AVÈNEMENT DE FRANÇOIS Ier
romans d’aventures, dont ils se distinguent pourtant, comme on va le voir, par quelques traits essentiels.
« T) a ris et n’en donne pas une idée fort exacte (i) : le récit y est ver- X vienne » beux, ralenti à plaisir par une foule de discours et de lettres où s’étale une cérémonieuse phraséologie, comme si ce Marseillais avait voulu nous éblouir par son habileté à manier une langue qui n’était pas la sienne. Pierre de Provence et la Belle Maguelonne fut écrit un peu plus tard, par un autre Méridional, moins maître de sa langue, mais doué d’un talent plus souple et plus gracieux. Le thème, apparenté à ceux d ’Aucassin et Nicolette et de YEscoufle , n’a rien de nouveau ni de vraisemblable (deux amants, tous deux de noble race, mais qui se croient de condition très différente, sont séparés, puis réunis par les jeux les plus étranges du sort) ; mais le style est sobre et vif, et l’ouvrage semé de morceaux lyriques ou élégiaques d’une belle venue.
« jean de porte bien plus nettement la marque du temps et du milieu: ce
nJ paris » petit romanj où se joue avec aisance un esprit ironique et dou¬
cement railleur, consiste presque uniquement en un épisode, au reste emprunté au roman de Beaumanoir Jehan et Blonde , encadré entre un prologue et un épilogue sans intérêt. Un roi d’Angleterre, déjà mûr, aspire à la main d’une infante d’Espagne, jadis promise par son père à l’héritier de la couronne de France; les deux prétendants font route ensemble vers les Pyrénées ; tout le long de la route, le jeune prince français, qui se donne pour un simple bourgeois de Paris, écrase son rival par le luxe de son cortège, et l’intrigue par des propos en apparence fort déraisonnables, dont le sens s’éclaircira au dénouement. Arrivé à Burgos, il éblouit la cour espagnole et conquiert aisément le cœur de l’infante. Les caractères sont esquissés d’une main à la fois légère et ferme, le style plein de grâce et de bonne humeur. Ces deux bluettes, en dehors de leurs qualités propres, devaient charmer les contemporains par de claires allusions à des faits et à des hommes du jour, dont la portée et le sel nous échappent (2).
(1) L’auteur, un certain Pierre de la Cypède, dit avoir traduit son récit d’un livre provençal, traduit lui-même du catalan ; mais l’original, en admettant qu’il n’y ait pas là une simple supercherie, devait être français.
(2) Celles qu’on devine dans Paris et Vienne sont tout à fait obscures. Pierre de Provence, où nous voyons le fils du héros et de Maguelonne devenir roi de Naples et comte de Provence, a été écrit, semblet-il, à Naples même, à la cour des rois aragonais, dans des circonstances (qui se présentèrent plusieurs fois au quinzième siècle) où l’on considérait comme probable l’union de cette dynastie avec la famille
LITTÉRATURE, T. I
HISTOIRE DES LETTRES
Le roman réaliste et satirique. Le réalisme, à peu près absent de les « quinze joies de mariage » ces trois romans, s’étale au contraire dans ceux dont il me reste à parler, et surtout dans le plus ancien et le plus agréable de tous, intitulé ironiquement, par allusion à une pieuse méditation sur « les Quinze Joies de Notre-Dame », les Quinze Joies de Mariage (i). Ces prétendues « joies », ce sont, à en croire l’auteur, « les plus grans tourmens, douleurs, tristesses et maleürtez qui soient en terre ». Mais celui qui en souffre ne mérite pas qu’on le plaigne, puisqu’il s’y est volontairement exposé. Regardez « le poisson estant en la grande eaue, en franchise, qui va et vient ou il lui plaist ; et tant va et vient qu’il trouve une nasse borgne, ou il a plusieurs poissons qui se sont pris au past ; et quant celui poisson les voit, il travaille moult pour y entrer, et va tant a l’environ de la dite nasse qu’il trouve l’entrée et entre dedans, cuidant estre en délices et plaisirs, comme il cuide que les autres soient ». Ainsi en va-t-il du jeune homme, « frais, net et plaisant, tout occupé de jolivetés », qui, étourdiment, renonce, lui aussi, à sa « franchise ». Le voilà « enclos en la nasse et a l’aventure ne s’en repent point, et se il n’y estoit, il se y metroit bientôt, et usera sa vie en languissant toujours et finira misérablement ses jours ». Tel est le lugubre refrain qui retentit comme un glas ou s’inscrit comme une épitaphe au bas des quinze chapitres, ou plutôt des quinze eaux-fortes, où sont décrites, avec une acuité d’observation et une verve de style inconnues jusque-là aux détracteurs de la femme et du mariage, l’insensibilité, l’hypocrisie, les déconcertantes scélératesses des épouses, belles-mères, commères, nourrices, chambrières, et la stupidité incurable des hommes, nargués, bernés, grugés et contents. « Et pourtant je ne les blasme pas de soi mettre en ménagé, mais sui de leur opinion, et di qu’ils font bien, pour ce que nous ne sommes en ce monde que pour faire penitence, souffrir affliction et mater la chair afin d’avoir paradis. »
Les « cent nouvelles Cette légèreté de touche et cette finesse d’hunouvelles » mour sont rares dans les Cent Nouvelles nouvelles ,
dont l’auteur déclare que, s’il a imité Boccace, il n’a pas cherché à atteindre son
régnante de Provence. Dans Jean de Paris on a voulu voir une allusion au mariage de Charles VIII avec Anne de Bretagne, dont la main lui était disputée par Henri VII d’Angleterre ; mais le jeune roi de France avait aussi pour rivaux Ferdinand le Catholique et l’empereur Maximilien ; en outre la date de ce mariage (1491) est bien tardive; le roman doit remonter à une époque où l’animosité entre Français et Anglais était encore très vive.
(1) Ce roman est antérieur à 1453, puisqu’il y est question de la querelle encore pendante entre les rois de France et d’Angleterre.
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« très subtil et très orné langaige ». En cela même consiste son mérite, et nous préférons infiniment la rude et joviale verdeur de son style sans apprêts aux grâces savantes et aux élégances cicéroniennes de l’auteur du Décaméron , dont nous ne trouvons pas non plus chez lui, il faut bien le dire, la puissance dramatique, l’art de la mise en scène et l’incomparable variété de tours. Ce ne sont que des anecdotes, pour la plupart grivoises, quelques-unes d’une grossièreté rebutante, dont tout le mérite consiste dans la forme alerte et vive dont elles sont revêtues. Empruntées les unes à la tradition orale, les autres à des nouvellistes italiens (Sacchetti, le Pogge, et non Boccace), elles sont censées avoir été contées à la petite cour de Geneppe, près Bruxelles, en 1459, par les familiers de la cour de Bourgogne (1), le Dauphin (le futur Louis XI, en qui on a voulu voir bien à tort le rédacteur de tout le recueil), Philippe Pot, Jean de Lannoy, Philippe de Croy, le duc lui-même et une quarantaine d’autres seigneurs ou lettrés ; mais la parfaite unité de style prouve à l’évidence que la « glorieuse et édifiante œuvre » est sortie tout entière d’une seule et même plume (2).
a ntoine de Ce rédacteur pourrait être (mais il n’y a pas de raisons xm. la salle péremptoires pour l’affirmer) le meilleur prosateur du quinzième siècle, Antoine de la Salle, qui, à ce moment même, faisait partie de la cour de Bourgogne et résidait à Geneppe en qualité de premier maître d’hôtel du duc ; un des récits lui est au reste attribué.
Ce curieux personnage, né en Provence entre 1386 et 1388, servit tour à tour, au cours d’une vie fort longue et agitée, les maisons d’Anjou et de Bourgogne. Après avoir pris part à une croisade au Maroc (1415) et séjourné en Italie, où il fut en relations avec divers humanistes, il devint, en 1436, précepteur de Jean d’Anjou, fils aîné du roi René, et dédia à ce prince son premier ouvrage, fort confus, qu’il intitula la Salade , par allusion à son nom d’abord, et aussi parce qu’il contient « plusieurs bonnes herbes », à savoir des leçons de morale, d’histoire et d’art héraldique, agrémentées de souvenirs personnels. En 1448 il était chargé d’instruire les trois fils d’un grand seigneur bourguignon, Louis de Luxembourg, comte de Saint- Pol, auquel il dédia, en 1451, une autre compilation, semée de nombreuses anecdotes, intitulée, par un autre calembour, la Salle. En 1458, il entra au service de
(1) Le recueil fut présenté à Philippe le Bon en 1462.
(2) Dans un autre recueil, compilé à Sens vers la même époque, figurent aussi une quarantaine de nouvelles qui paraissent toutes de source purement française. L’auteur est malheureusement un fort piètre écrivain; son objet au reste, comme celui du chevalier de La Tour Landry, était purement pédagogique. Voy. E. Langlois, Nouvelles françaises inédites du quinzième siècle , Paris, 1908.
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Philippe le Bon et mourut peu après (1460). C’est vers 1454-1456 qu’il avait écrit son meilleur ouvrage, qui tient à la fois du traité didactique, du roman de mœurs et de la satire, Y Histoire et plaisante Cronicque du petit Jehan de Saintré et de la
jeune dame des Belles Cousines, dont il offrit, en 1459, un exemplaire à son ancien élève, Jean d’Anjou.
Le petit jehan Le
DE SAINTRÉ petjt
Saintré, qui fait ses débuts en qualité de page à la cour du roi Jean, est un adolescent plein de naïveté et de bonnes intentions , dont la carrière s’annonce brillante (1) ; une jeune veuve, « qui des belles cousines de France estoit » (2), entreprend de faire son éducation et lui prodigue des leçons de morale chevaleresque, appuyées de force citations latines et assaisonnées de caresses, qui restent innocentes, grâce surtout, semble-t-il, à la candeur du jouvenceau. Ces leçons portent vite leurs fruits : Saintré brille en maints tournois, promène à travers l’Europe sa réputation grandissante et les splendeurs d’un cortège princier, dont la dame a fait en grande partie les frais ; dans une croisade en Prusse, où il porte la bannière royale, il occit de sa main « le grand Turc » en personne. L’inspiratrice de ces exploits est allée cacher dans ses terres son ravissement et ses tendres soucis ; là elle lie connaissance avec l’abbé d’un monastère voisin, vulgaire épicurien, galant et riche, dont les grossières assiduités, où la gas-
(1) Jehan de Saintré est un personnage historique, que l’auteur du roman rajeunit quelque peu (né en 1320, il mourut en 1368). Froissart nous dit qu’il était tenu, de son temps, pour « le meilleur et plus vaillant chevalier de France », et c’est sans doute cette réputation qui aura dicté son choix au romancier.
(2) C’est-à-dire de celles que le roi et la reine, par politesse, appelaient « Belle cousine », ce qui n’est pas un titre de noblesse ; c’est à dessein, comme on va le voir, que la désignation est très vague.
tronomie joue un grand rôle, sont bien accueillies et vite récompensées. Quand Saintré revient, sa place est prise ; « damp abbé » peut l’accabler impunément d’avanies et de sarcasmes, et va, l’ayant entraîné à un pugilat, jusqu’à le jeter à terre, d’un crocen-jambe, devant la dame qui s’en amuse. Le chevalier outragé, se venge enfin de son rival, qu’il a vaincu en duel, en lui perçant d’une dague les joues et la langue, et de la traîtresse, en révélant à toute la cour, à mots couverts, l’indignité de sa conduite.
Tous les critiques ont été frappés du manque d’unité de ce récit, qui, commencé en idylle, se termine en fabliau ; à tort, me semble-t-il. En réalité, La Salle n’a voulu faire ni l’un ni l’autre, mais une troisième édition de son traité d’éducation, débarrassé cette fois (ou presque) de tout appareil scolastique, relevé par des allusions à une réalité toute proche, les unes flatteuses, les autres satiriques, allusions qui étaient alors d’usage et presque de règle dans le roman (i). Il a voulu montrer, par un exemple, jusqu’où pouvait s’élever un jeune bachelier bien doué et de conduite exemplaire ; mais il a tenu aussi, dans ce Télémaque sans optimisme, à mettre en garde ses lecteurs contre les chimères surannées de l’amour courtois, contre les désillusions dont est menacé quiconque croit trop aisément à la vertu féminine. Dans la Salade il avait poussé plus loin