‹ Histoire de la nation française (volume 3)Chapitre 160 sur 186 · JEHAN DE SAINTRÉ · texte numérisé non relu

JEHAN DE SAINTRÉ

encore le mépris des règles de la composition ; il faut reconnaître toutefois qu’il nous a ici trop peu préparés à la pitoyable chute de son héroïne, qu’il avait montrée d’abord quelque peu légère et coquette, mais sincèrement éprise et non dépravée.

(i) La carrière militaire de Saintré est calquée sur celle de Boucicaut, au reste présenté comme son plus intime ami; déjà Froissart avait rapproché les deux personnages, qu’il présente l’un et l’autre comme des modèles accomplis de prouesse. Quant à la « fausse dame », La Salle insiste, et il n’en était pas besoin, sur les motifs qui l’ont empêché de la désigner plus clairement.

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Les deux autres caractères, au contraire, sont d’une vérité, d’un naturel saisissants ; quelques scènes enfin, par la sobre efficacité du style — si lourd encore dans les passages dogmatiques, — par l’heureux choix des détails, le relief des attitudes, des gestes, des physionomies, font pressentir l’art classique ; et l’on peut dire que le Petit Jehan de Saintré est, au moins dans quelques-unes de ses parties, le premier roman moderne.

Martial Je rattache à la littérature narrative un petit ouvrage en

d’auvergne prose qui échappe à toute classification et qui a pour objet,

non comme on l’a cru naïvement, de fournir aux apprentis juristes un manuel de droit de lecture agréable, mais de tourner en ridicule les mœurs galantes et la langue érotique de l’époque. Les Arrêts d\ Amour, laborieux badinage d’un procureur au Parlement de Paris (i), déroulent sous nos yeux une série de procès imaginaires portés par des amants lésés devant des magistrats ou des cours allégoriques (le prévôt de Deuil, le bailli de Joie, les dames du conseil d’Amour, etc.). L’exposé de la cause et des circonstances constitue des embryons de nouvelles, parfois discrètement développées en une prose pittoresque, qui n’est pas sans analogie avec celle des Quinze Joies. Le piquant consiste surtout dans le contraste entre la légèreté des sujets et la gravité des formules juridiques ; nous y serions plus sensibles si l’auteur n’avait pas abusé du procédé. Il n’avait pas assez d’imagination pour inventer cinquante et un « cas » imprévus et plaisants, et leur faire, de ces formules, une amusante application (2).

La poésie de salon. Le 5 novemore 1440, Charles d’Orléans rentrait Charles d’orléans en France, après vingt-cinq ans d’une captivité très étroite, sinon très dure (3). Vieilli avant l’âge, d’une santé précaire, dégoûté, après

(1) «D’Auvergne» était le nom de sa famille, originaire de Limoges; une branche de cette famille était venue s’établir à Paris, où vécut Martial, qui, né vers 1430, mourut en 1508. Sur ses autres ouvrages, voir ci-dessous.

(2) Outrant encore la plaisanterie, un jurisconsulte du seizième siècle, nommé Benoît le Court, a pourvu l’ouvrage d’un commentaire volontairement pédantesque où ne sont pas cités moins de deux cent quarante-cinq auteurs anciens et modernes, d’Homère à Guillaume Crétin.

(3) Né en 1394, de Louis d’Orléans et de Valentine Visconti, il perdit son père en 1407, sa mère en 1408 ; pris à Azincourt (1415), il ne joua, à son retour en France, qu’un rôle politique très éphémère, et mourut en 1465 ; il fut père de Louis XII et grand-oncle de François Ier. Voy. P. Champion, Vie de Charles d’Orléans, Paris, 1911.

quelques expériences fâcheuses, de la politique, il n’aspira plus bientôt qu’à soigner ses rhumatismes au gai soleil de Touraine ou au bon feu de ses cheminées et à passer dans une élégante et molle oisiveté, parmi les débris de ses chères collections, les années qu’il lui restait à vivre. La poésie, qu’il avait cultivée tout jeune (il n’avait que dix ans quand il fit ses premiers vers), qui l’avait empêché de mourir d’ennui dans sa prison, berça son âge mûr et sa vieillesse. Son château de Blois, accueillant aux ménestrels et aux rimeurs — Villon y parut un jour et y prit part à un concours de ballades — fut le dernier asile de la poésie de salon.

Des poètes de salon, lui-même fut le dernier et de beaucoup le meilleur. Dans ses vers ne se reflète aucune des tragiques émotions qui durent agiter sa vie : on n’y devine ni le jeune orphelin si tôt chargé d’écrasants devoirs, ni le chef de parti qu’il dut être pendant sept ans, ni le prince exilé qui assista, impuissant, au ravage de ses domaines féodaux, arrachés aux Anglais par Jeanne d’Arc, l’héroïne qu’il n’a pas nommée. Cette prison où il languit, ce n’est ni la sombre tour de Londres, ni le lointain château de Pomfret ; c’est celle de Desplaisance, où il a pour geôliers Souci et Deuil ; l’ennemi qu’il maudit, à qui il « jette son gant », ce n’est ni l’usurpateur Henri VI, ni son implacable conseiller Bedford, c’est Dangier, Charles d’orléans (D’après un manuscrit « ce faux traître, vüain, hideux ». Même quand, d" xv" siède' BibUotl'ique du haut du rocher de Douvres, il tourne les yeux vers la France lointaine, quand il prie la Vierge d’intercéder pour cette « bonne paix », « vrai trésor de joie », qui lui rendra une patrie, ses vers solennels manquent d’accent et paraissent destinés à quelque chambre de rhétorique.

Son domaine, c’est celui des sentiments doux et tendres, qui effleurent l’âme sans la troubler jusqu’au fond : menues joies, chagrins éphémères que suffit

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à dissiper un rayon de soleil printanier ou un sourire de la femme aimée :

Les fourriers d’esté sont venus Pour appareillier son logis.

Et ont fait tendre ses tappis.

De fleurs et verdure tissus.

En estandant tappis velus,

De vert herbe par le pais.

Les fourriers d’esté sont venus Pour appareillier son logis.

Se Dieu plaist, briefment la nuée De ma tristesse passera,

Belle très loyaument amée,

Et le beau temps se monstrera :

Mais savez-vous quant ce sera?

Quant le doulx souleil gracieux De vostre beaulté entrera Par les fenestres de mes yeulx.

Cette forêt de Longue-Attente, où il chevauche, cet ermitage de Pensée, où son cœur va se faire ermite, ne sont pas pour lui des séjours sombres et pleins d’angoisse ; il cueille le long de la route qui y conduit mainte fleurette ; c’est du ton le plus dégagé qu’il décrit ses tourments et implore une récompense :

Quelles nouvelles, ma maîtresse.

Comment se portent nos amours?

De ma part je vous fais promesse Qu’en un propos me tiens tousjours, Sans jamais penser le rebours :

C’est que seray, toute ma vie, Vostre du tout entièrement :

Et pour ce, de vostre partie Acquités vous pareillement.

Même grâce, même enjouement, quand, ayant obtenu d’Amour qu’il lui rendît son cœur et le tînt quitte de toute obligation (la « lettre de quittance » est datée du jour des Morts 1437), quand, de « poursuivant d’amour » étant devenu « héraut », il interpelle gaiement « les beaux mignons a vendre et a revendre », les met en garde contre les surprises du jeu, les raille sur des tourments auxquels il ne croit guère :

Monstrez les moy, ces povres yeulx Tous battuz et deffigurez ;

Depuis hier qu’ils valloient mieulx, Certes ils sont fort empirez.

Son matériel poétique est, comme on le voit, celui de ses devanciers, de Machaut et de Froissart, qui furent les maîtres de sa jeunesse ; ce sont les mêmes métaphores, les mêmes allégories et entités, issues du Roman de la Rose ; mais alors que chez tant d’autres elles nous paraissent insupportables, chez lui elles nous charment. C’est que lui-même, avec un sens instinctif de la mesure, qui est déjà du goût — chose inconnue jusqu’alors, — il ne les a pas prises au sérieux; pour lui comme pour nous, ses personnages ne sont que gentilles marionnettes que, sur le minuscule théâtre de sa pensée, il fait prestement apparaître et disparaître.

Guidé par le même instinct, il a revêtu ces jolis riens du style qui leur convenait, style alerte et vif, d’une bonhomie souriante et amusée; l’album où il s’est plu à dessiner patiemment ces gracieuses figurines, pareilles à des vignettes de Cochin

ou d’Eisen, est le plus ancien livre français — car sa langue même n’a presque pas vieilli, — qu’un lecteur moderne sans préparation érudite puisse encore feuilleter avec plaisir.

Le réalisme et l’Humorisme. Charles d’Orléans était un attardé : pen-

françois villon dant sa longue absence en effet la poésie stro-

phique, sous les influences combinées de Deschamps et d’Alain Chartier, s’était

notablement modifiée ; l’élément proprement lyrique s’y était encore appauvri ; elle restait didactique et moralisante, il est vrai ; mais elle s’était néanmoins assouplie et allégée ; renonçant à la lourde gravité de Machaut, à la molle prolixité de Froissart, elle se faisait volontiers plaisante, ironique, railleuse ; elle affectait un style plus rapide et brusque, mêlant tous les tons et descendant à la plus basse trivialité ; l’auteur enfin se faisait dans son œuvre une place de plus en plus large et s’y montrait souvent, non plus de biais et sous des traits conventionnels, mais dans la pleine et libre lumière de la réalité. Telles sont les nouveautés qui nous frappent chez Villon, avec des qualités toutes personnelles qui font de lui

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le plus grand poète de son siècle et l’un des plus grands de tous les siècles.

C’était un enfant de Paris, « de pauvre et petite extraction ». Orphelin de père, de caractère mobile et faible, son existence, qui paraît avoir été brève, fut jalonnée de méfaits et de crimes, qui nous sont connus, vaguement par ses confidences, très précisément par les documents que les archives criminelles du temps ont livrés à de patients chercheurs (i). Son nom même est incertain ; il avait emprunté celui sous lequel il était connu, et qu’il a illustré, à un honnête chanoine de Saint-Benoît, Guillaume de Villon, peut-être son parent du côté maternel, qui l’avait élevé et instruit. Bachelier à dix-huit ans (1449), licencié et maître ès arts à vingt et un, il eût pu, comme tant d’autres, prétendre aux bénéfices et aux prébendes :

Hé Dieu ! se j’eusse estudié Ou temps de ma jeunesse folle, Et a bonnes meurs dédié,

J’eusse maison et couche molle.

Mais quoy? je fuyoie l’escolle Comme fait le mauvais enfant.

La paresse, le jeu, les mauvaises fréquentations, les « tavernes et les filles » le perdirent. En 1455, ayant, dans une rixe, blessé à mort un prêtre, il quitta Paris, d’où il venait d’être banni par contumace, et mena pendant quelques mois une vie errante ; à la fin de 1456, ayant pris part à un vol commis au Collège de Navarre, il jugea prudent de « s’absenter » de nouveau; en partant il laissa à ses amis, en guise d’adieu, les quarante joyeux huitains qu’il intitula Lais (legs). Il parcourut alors une partie de la France, fut pensionné quelque temps par Charles d’Orléans et reçut quelque argent du duc Jean de Bourbon; en 1461, détenu, on ne sait pourquoi, dans les prisons de l’évêque d’Orléans, à Meung (il relevait, comme clerc, de la justice ecclésiastique), il fut relâché à l’occasion du « joyeux avènement » de Louis XI ; en 1462, il était enfermé au Châtelet sous l’inculpation de vol ; en novembre 1463, poursuivi pour avoir pris part à une rixe ; ce sont sans doute ses fâcheux antécédents — car sa culpabilité n’était pas prouvée — qui le firent condamner à être « pendu et estranglé ».

La sentence, dont il fit appel, fut annulée comme excessive ; mais, eu égard à sa « vie mauvaise », il fut François villon.

(1) Voy. le livre pittoresque et richement documenté de P. Champion, François Villon, sa vie et son temps, Paris, 1913, 2 vol., et l’éd. A. Longnon, revue par L. Foulet (dans la Collection des Classiques français du moyen âge, 1913).

banni pour dix ans. Il dut mourir peu après, car aucune de ses œuvres ne paraît postérieure à cette date.

Les « lais »,qui n’étaient pas son premier ouvrage (i), ne sont qu’une amusante pochade d’écolier. Au moment de quitter Paris, dont il est chassé, à l’entendre, par un désespoir d’amour et, considérant l’incertitude du lendemain, il veut mettre ordre à ses affaires : après avoir laissé à son père adoptif son « bruit », c’est-àdire sa renommée, à la belle qui lui fut « felone et dure », son cœur, il distribue à ses amis et à d’autres une série d’objets dont le choix implique une intention ironique ou satirique : à de notables commerçants, les enseignes de sa bonne ville (par exemple à un boucher, le Mouton, le Bœuf couronné, à un épicier, le Mortier d’or), à ses fournisseurs, tailleur, savetier, barbier, ses vieux habits, vieux souliers et jusqu’aux rognures de ses cheveux ; à « trois petits enfants tout nus, povres orphelins despourvus », que nous savons être trois vieux usuriers, « une poignee de ses biens », estimée quatre blancs ; à «deux pauvres clercs parlant latin, — paisibles enfants bien chantant au letrin », — ce sont deux vénérables chanoines

— un cens sur la maison Guillot-Gueuldry (sans doute une misérable bicoque, ou pis que cela) ; à divers, son équipement de chevalier, son brant d’acier

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