‹ Histoire de la nation française (volume 3)Chapitre 161 sur 186 · VILLON SORTANT DE LA « DURE PRISON DE MEUNG · texte numérisé non relu

VILLON SORTANT DE LA « DURE PRISON DE MEUNG

(i) Il avait sûrement écrit un roman burlesque sur les troubles qui agitèrent le quartier latin en 1451-1452.

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(au reste retenu en gage), ses gants, sa cape de soie, sans oublier sa meute (i).

Cinq ans après, au moment où il sortait de la « dure prison de Meung », où il avait « laissé presque la vie », il reprit le même cadre, mais en tira un tout autre parti. Dans son Testament , il se représente sur son lit de mort, prêt à comparaître devant Dieu; et, comme s’il était lui-même dupe de l’illusion qu’il crée, il voit tout son passé de misère et de honte se dresser devant lui. Il est alors à un tournant de sa vie : il pourrait, abolissant ce passé, reprendre ses études, se préparer une honorable carrière, comme l’ont fait tels de ses anciens compagnons, devenus « grands seigneurs et maistres ». Il se figure, avec attendrissement, la douce et grasse existence (car l’idéal du pauvre hère n’est pas bien élevé) qu’il mènerait alors ; et s’il retombait dans le vice, il proteste qu’il se jugerait lui-même digne du bûcher. Mais se trouvera-t-il, le sauveur inespéré qui lui assurerait le vivre et le couvert? Et parmi ces velléités de rénovation morale, il est assailli, fasciné par les souvenirs qui se déroulent devant lui comme dans un rêve, de sa libre vie de bohème insouciant.

Dans cette confession d’une sincérité sans égale, où il insère, pour les sauver de l’oubli, sous prétexte de les léguer à tel ou tel, celles de ses œuvres antérieures auxquelles il tient le plus, il nous ouvre le fond de son âme, ne nous cache rien de ce qu’il pense sur l’amour, les femmes, la vie, la mort, toutes choses enfin : aux calembours les plus vulgaires, aux saillies les plus folles, il mêle les réflexions graves, les mélancoliques souvenirs, les évocations troublantes. C’est le caprice déconcertant, l’humour fantasque de Heine et de Musset, moins l’amertume de l’un et le dandysme de l’autre, sans l’ombre de pose littéraire ou morale. Il n’y a pas de livre plus profondément humain et dont plus de pages se soient gravées dans toutes les mémoires : nous y trouvons tour à tour la méditation sur la mort devant le charnier des Innocents, digne pendant du soliloque d’Hamlet :

Quant je considéré ces testes Entassées en ces charniers,

Tous furent maistres des Requestes,

Au moins de la Chambre aux Deniers, Ou tous furent porte-panniers :

Autant puis l’ung que l’autre dire...

(i) Les Lais ont quelque analogie avec les pièces où Bodel, Fastoul et Adam de la Halle, au treizième siècle, avaient pris « congé » de leurs compatriotes, les bonnes gens d’Arras. Le testament en vers, que Jean Regnier avait inséré, en 1432, dans ses Fortunes et Adversitez (voir plus haut, p. 494, en note), n’a pas le moindre caractère plaisant ou satirique. Le premier exemple de donations burlesques se trouve dans les « lettres envoyées par Eustache Deschamps, lui estant malade, et la manière de son testament par esbatement » ; mais il est douteux que Villon ait connu l’un ou l’autre de ces prédécesseurs.

les Regrets de la belle heaulmière, où sont décrites, avec un si franc, si large réalisme, les séductions et les déchéances de la beauté féminine :

Qu’est devenu ce front poly.

Ces cheveulx blons, sourcils voultis, Grant entrœil, le regart joly,

Dont prenoie les plus soubtilz...

Ainsi le bon temps regretons

Entre nous, povres vielles sotes, Assises bas, a crouppetons.

Tout en ung tas comme pelotes, A petit feu de chenevotes Tost allumes, tost estaintes;

l’impérissable Ballade des Dames du temps jadis, avec « ce refrain exquis, évoquant une image à la fois passagère, éclatante et frêle, comme celle même des fantômes qui passent devant nous » (i) :

Mais où sont les neiges d’antan ?

Tournons le feuillet :

le spectacle change, et c’est l’ignoble ballade de la grosse Margot, ou celle qui nous décrit si gaiement l’entrée en paradis de l’âme falote du « la ballade des pendus ». buveur émerite, « le bon

feu maître Jean Cotart ».

Dans le genre grave, Villon s’est surpassé lui-même le jour où, condamné à la potence et persuadé pour de bon que sa dernière heure était venue, il a écrit, en guise d’épitaphe, la Ballade des Pendus, avec cet appel, si émouvant dans sa

(i) G. Paris, François Villon , p. 107.

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chrétienne humilité, à la pitié de ses « frères humains », et cette terrifiante description du gibet et des misérables restes qui y pourrissent :

Vous nous voiez cy attachez cinq, six :

Quant de la chair, que trop avons nourrie.

Elle est pieça devorée et pourrie,

Et nous, les os, devenons cendre et pouldre.

De nostre mal personne ne s’en rie ;

Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !...

La pluye nous a büez et lavez.

Et le soleil desséchiez et noircis;

Pies, corbeaulx nous ont les yeux cavez,

Et arrachié la barbe et les sourcis.

Ne soiez donc de nostre confrairie :

Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

Quelques imitateurs Ce grand poète trouva, dans la génération qui

de villon suivit la sienne, d’assez nombreux imitateurs. Le plus

notable, Henri Baude, né en Bourbonnais, longtemps « élu sur le fait des aides » en Bas-Limousin, put bien, dans le récit de ses « prisons » et tribulations diverses, lui emprunter le cynisme de ses descriptions, mais non sa verve et sa puissance évocatrice : comme Villon, il écrivit un « testament », non le sien, mais celui de la mule Barbeau, vieille mule d’avocat, qui lègue sa queue à son maître pour chasser les mouches, son chant au curé de la paroisse, etc.

Il y a pourtant chez lui une perle qui a été recueillie et enchâssée par Marot :

En un mol lit, vis entre neuf et dix,

Près d’un grand feu, un chanoine bien gras.. Et sur ce poinct on apporta la nappe,

Où il connut que le dîner s’advance.

Alors s’étend, il se frote, il se grate...

La faim le prent, et il prit sa chemise :

« Mon Dieu, dit-il, donne-moi patience : Qu’on a de maux pour servir saincte Église ! »

Poésies diverses Une gaieté sans apprêt, une ironie sans fiel,

burlesques et badines un malicieux esprit d’observation, voilà ce qui caractérise une foule énorme de courtes pièces, pour la plupart anonymes, dont

DE 1437 A L'AVÈNEMENT DE FRANÇOIS Ier

beaucoup empruntent la forme alors en vogue du huitain (en ababbcbc) créée par Chartier et adoptée par Villon. La satire des femmes, des maris, des divers métiers, un événement notable ou simplement un incident, un scandale ayant ému ou diverti le quartier, en font ordinairement les frais ; destinées à être récitées ou mimées dans les carrefours ou les théâtres, s’adressant à un public de médiocre culture, elles n’ont souvent qu’une faible valeur littéraire, mais sont précieuses pour l’histoire des mœurs et de la langue (i).

« y ’amant rendu La plaisanterie est plus fine dans P Amant rendu cordecordelier » ner à V observance d’amour, poème en deux cent trente- six huitains, que quelques ressemblances avec les Arrêts d’amour n’autorisent pas à attribuer au joyeux procureur qu’était Martial d’Auvergne. L’auteur nous montre, dans l’inévitable cadre du songe, un jeune gentilhomme qui, par désespoir d’amour, va solliciter une cellule dans un cloître de la plus stricte observance. Sa confession, la mercuriale du prieur, la description de la prise d’habit, en présence d’une foule éplorée et bavarde, forment autant de piquants morceaux où sont joliment, mais trop longuement décrits les manèges et simagrées des freluquets et des coquettes.

uillaume Guillaume Alexis, moine de alexis l’abbaye bénédictine de Lyre, au diocèse d’Ëvreux, qui s’intitule lui-même « un homme plaisant entre mille » ne développe que des lieux communs, mais il le fait sans prétentions, avec une bonhomie spirituelle qui permet de le ranger parmi les précurseurs de Marot. Dans les Feintises du monde, il énumère en cent dix huitains, d’un style sobre et net, émaillé de proverbes et locutions populaires, les multiples formes que revêtent l’hypocrisie et l’art de s’aveugler soi-même. Le Blason (c’est-à-dire la description satirique) des fausses atnours, que La Fontaine avait lu et dont il a reproduit la forme strophique dans les « Stances en vieux style de Janot et Catin -, est un ser-

(i) Les pièces de ce genre forment la plus grande partie du Recueil de poésies françaises des quinzième et seizième siècles publié par A. DE Montaiglon et J. de Rothschild. Paris, 1S55-1878, treize volumes ( Bibliothèque elzévirienne ) .

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mon, en forme de dialogue, entre un gentilhomme et un moine, sur ce thème que, dans les frivoles et volages amours, on trouve infailliblement « pour un plaisir mille doulours (i) ».

Guillaume Plus légères encore de fond, mais plus lourdes de forme,

coquillart sont ies œuvres de Guillaume Coquillart, qui mourut vers 1510 chanoine et official de Reims. Comme les Arrêts d’amour , elles empruntent tout leur sel à la parodie du jargon juridique. Le Plaidoyer entre la simple et la rusée (deux petites bourgeoises qui se disputent la possession d’un galant), YEnquête entre la simple et la rusée (même sujet) appartiennent à ces « causes grasses » qui se plaidaient entre basochiens en temps de carnaval ; les Droits nouveaux sont une glose burlesque de quelques chapitres du Digeste, où sont introduites quelques « espèces » fictives, non moins plaisantes que scabreuses : bluettes absolument dépourvues de la haute portée morale que leurs éditeurs modernes (2) leur ont attribuée, composées de 1477 à 1480 par le jeune Coquillart, encore étudiant à Paris, pour égayer des solennités scolaires et divertir un public de robins.

Œuvres diverses de II ne faudrait pas croire que la littérature caractère sérieux moralisante, en vers ou en prose, ou en prose mêlée de vers, eût alors renoncé à l’allure pesamment dogmatique qu’elle avait adoptée dans l’âge précédent. Il y a beaucoup de banalités prétentieuses et de pédantesque érudition dans le Spécule des Pécheurs (où le latin alterne avec le français) de Jean Castel, petit-fils de Christine de Pisan (1468), dans le Doctrinal du temps présent (en prose et en vers) de Pierre Michault, secrétaire de Charles le Téméraire (1466), dans la Danse aux Aveugles , où le même Michault nous montre Cupido, la Fortune et la Mort, ces trois aveugles, menant le branle du monde, dans le Parement et Triomphe des dames , de l’honnête et solennel Olivier de La Marche (vers 1493) (3), dans les Lunettes des Princes , de Jean Mes-

(1) L’œuvre la plus ancienne du moine de Lyre est un recueil de sentences morales en vers équivoqués (TA B C des doubles ) daté de 1451 ; la plus récente (en prose mêlée de vers), un Dialogue entre le Crucifix et le Pèlerin, qu’il composa en i486, alors qu’il était retenu, avec ses compagnons de pèlerinage, à Jérusalem, dans les prisons du Soudan.

(2) P. Tarbé et Ch. d’Héricault; l édition de ce dernier a paru en 1857 dans la Bibliothèque

elzévirienne.

(3) Olivier de la Marche, né en Bresse vers 1425, fut employé comme soldat et diplomate par Philippe le Bon, Charles le Téméraire, Marie de Bourgogne et Maximilien ; il fut longtemps maître d’hôtel de la maison ducale, puis précepteur de Philippe le Beau, et mourut en 1502.

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