LE COLLEGE DE NAVARRE A PARIS
Ils le dépouillent de tout ce qu’il possède, et, sous prétexte de le mettre à l’abri, le logent d’abord à Mal ; puis, comme il se plaint encore, le mènent, tambour
battant, de Mal en Pis. — Voilà, évidemment, une amère critique des beaux plans de réforme qu’élaborent, des alléchantes promesses que prodiguent les représentants de tout nouveau régime, mais elle reste vague et nous ne savons si elle vise les « gens nouveaux » qui parurent sur la scène r politique à l’avènement de Charles VII ou à celui de Louis XI.
Les allusions sont beaucoup plus précises dans une sotie (Y Astrologue) qui a pu être datée exactement de 1498. L’astrologue qui est chargé de tirer l’horoscope du nouveau règne nous assure que tout irait pour le mieux si la Vierge régnait au lieu de Vénus, si la Justice n’était pas tombée au signe de l’Écrevisse, si l’on pouvait bannir du ciel la funeste constellation des Gemini , en qui on a pu reconnaître le cardinal Georges d’Amboise et son frère Louis, alors tout-puissants auprès de Louis XII. D’autres traits, non moins vifs, sont décochés contre le même Georges d’Amboise, dont le chapeau de cardinal a vidé minor bursa , contre Briçonnet, archevêque de Reims, et César Borgia.
Louis XII, on le voit, était fort « endurant », comme le dira bientôt Gringore; si l’on en croit Jean Bouchet, son contemporain, cette tolérance aurait été systématique. Il désirait, écrit l’auteur des Epîtres morales et familières , que l’on jouât publiquement les folies des grands comme celles des petits,
Que par tels jeux il sçavoit maintes fautes Qu’on lui celoit par surprises trop cautes.
Un jour, il alla plus loin encore et fit appel, pour éclairer et diriger l’opinion, quelque peu désorientée par sa politique violemment antipapale, au concours d’un modeste entrepreneur de spectacles, dont la plume avait déjà, sous d’autres formes, servi ses desseins, Pierre Gringore (i).
Pierre On a maintes fois analysé, et c’était justice, la sotie du
gringore Prince des Sots et la moralité de Y Homme obstiné , qui furent
représentées en grande pompe aux Halles de Paris, le mardi gras de l’an 1512. Dans la sotie. Mère Sotte, jouée par Gringore lui-même, dont c’était le rôle habituel, apparaissait, « vêtue comme d’Ëglise », ayant pour acolytes Sotte Fiance et Sotte Occasion, prêchant ouvertement l’hypocrisie et le parjure :
De bonne foi c’est le vieil jeu...,
bien décidée à brouiller tout dans l’Ëtat, à soulever contre le roi Noblesse et Clergé :
Je trouverai inventions De mutiner princes, prélats...
Sotte Commune (c’est-à-dire le peuple), qui prévoit des entreprises lointaines et hasardeuses, de bénéfices douteux, dont elle payera sûrement les frais, se met à grommeler, selon sa coutume : — toujours la Commune grommelle, — mais on l’apaise en lui remontrant que le prince ne veut la guerre que pour lui procurer plus sûrement la paix :
Le Prince des Sots ne prétend
Que donner paix a ses suppôts.
La moralité, sur un ton plus grave, soutenait la même thèse et conduisait aux mêmes conclusions. Peuple français, qui se substitue à Sotte Commune, et Peuple italique se reprochent longuement leurs torts réciproques, mais le second envie du moins au premier le prince qui fait son bonheur. L’Église n’est plus représentée par Mère
(1) Gringore, né en Normandie vers 1475, entrepreneur de « mystères » au service de la ville de Paris dei5oiài5i7 (voy.plus haut, p. 525), pensionné par Louis XII et divers seigneurs, héraut d’armes d’Antoine de Lorraine en 1518, mort après 1538, fut un polygraphe aussi médiocre que fécond. Ses œuvres allégoriques et morales, pleines de plagiats, méritent à peine une mention ; plus intéressants sont le Mystère de saint Louis, dont il a été parlé plus haut (p. 528) et surtout les pamphlets où il soutint la politique royale, Y Espoir de Paix, Y Entreprise de Venise (1509), la Chasse du Cerf des Cerfs (1510-1511), Voy. Ch. Oulmont, Pierre Gringore, Paris, 1911.
HISTOIRE DES LETTRES
Sotte, mais par l’Homme obstiné, grossière caricature de Jules II, qui vient faire une cynique profession de foi :
Mais qu’est ceci? D’où me peut-il venir D’estre pervers et ne vouloir tenir Compte de Dieu, ne d’homme ne de diable?
Je ne me puis de mal faire abstenir.
Il fait appel à Simonie et Hypocrisie pour séduire ses adversaires ; mais ceux-ci ne sont pas assez aveugles pour tomber dans le piège, et le Ciel, au reste, veille sur la bonne cause : du haut d’une chaire élevée, Punition Divine vient solennellement réciter une ballade dont le refrain est une menace :
On se repent certaines fois trop tart !
Quand, peu après, éclatèrent les querelles religieuses, la sotie se fût volontiers, elle aussi, avec plus d’audace encore que la moralité, jetée dans la mêlée : mais François Ier comprit qu’elle ne pouvait que verser l’huile sur le feu, et, très sagement, il lui imposa silence.
La sotie, la moralité et le monologue portaient trop évidemment l’empreinte du moyen âge pour résister au grand mouvement de rénovation qui marqua le milieu du seizième siècle. La farce au contraire, qui plongeait ses racines dans les profondeurs de l’esprit populaire, échappa au naufrage de notre ancien théâtre comique ; elle poursuivit sans encombre sa carrière, en province et à Paris même, où trois « farceurs » célèbres, Turlupin, Gautier- Garguille et Gros-Guillaume, réussirent à forcer les portes de l’Hôtel de Bourgogne. Molière, qui, tout enfant, s’était amusé à leurs saillies, ne dédaigna point, à ses débuts, de se faire leur émule et c’est, on l’a souvent remarqué, l’esprit même et les procédés de la farce qui se retrouvent dans certaines scènes de quelques-uns de ses chefs-d’œuvre, comme le Bourgeois gentilhomme et le Malade imaginaire (i).
(i) Le répertoire de notre ancien théâtre comique, consciencieusement inventorié par Petit de Julleville (1886), comprend environ soixante moralités, trente soties, cent soixante farces ou sermons joyeux. Mais ces chiffres ne donnent aucune idée de ce que fut la production, la plupart des pièces nous ayant été conservées par un pur hasard : ainsi une cinquantaine de farces se trouvent uniquement dans le célèbre manuscrit du duc de Lavallière (aujourd’hui à la Bibliothèque nationale) et quarante-cinq dans le recueil imprimé du British Muséum, recueil formé au seizième siècle par un amateur, et qui a été retrouvé en 1845 dans un grenier de Berlin.