‹ Histoire de la nation française (volume 3)Chapitre 166 sur 186 · SCEAU DE LA BASOCHE BOURGUIGNONNE · texte numérisé non relu

SCEAU DE LA BASOCHE BOURGUIGNONNE

(1) Ce mot vient du latin basilica, qui, à la basse époque, avait pris le sens de « tribunal ».

(2) Il y eut aussi, notamment à Bordeaux, Avignon, Poitiers, Reims, Orléans, des Basoches provinciales, non moins hardies et dont le casier judiciaire n’est pas moins bien garni ; quelques-unes des soties conservées paraissent devoir leur être attribuées.

Les enfants Les Sots, ou Enfants sans-souci, ne furent d’abord qu’une sans-souci de ces sociétés de divertissement mutuel, comme il y en a eu de tout temps et en tous pays, mais qui pullulèrent spécialement dans nos plantureuses et joyeuses provinces de Picardie, Normandie, Champagne et Bourgogne : Rouen avait ses Cornarts (ou Conarts ), Auxerre ses Fous , Chalon-sur-Saône ses Gaillardons , Bouchain ses Etourdis. Seuls les Sots de Paris ont une histoire, parce que seuls ils firent de la littérature dramatique un métier, où ils réussirent assez brillamment. Ils se recrutaient, non pas, comme les Basochiens, dans une caste fermée, mais parmi les jeunes désœuvrés et déclassés errant alors, comme de tout temps, sur le pavé de la capitale. Ces bohèmes, qui n’avaient, comme dit Jean Bouchet, «mestier autre que farcerie », eurent l’idée de faire fructifier le grand fonds de gaieté qui était leur seul capital et se mirent à donner, aux Halles notamment, des représentations publiques. Bientôt, enhardis par le succès, ils organisèrent des « tournées » en province et poussèrent jusqu’en Italie, bien avant que ce pays nous eût envoyé ses propres bouffons. Les Sots de Paris furent les premiers acteurs de métier connus en Europe.

Fous professionnels, ils prétendaient représenter au vif l’image de ce monde, royaume de la folie, livré à une folie d’autant moins guérissable qu’elle est inconsciente. Leur costume symbolique se composait d’un vêtement collant, mi-parti de jaune et de vert, d’un capuchon de mêmes couleurs, garni d’oreilles d’âne et de clochettes : leur emblème était une marotte. Clowns en même temps qu’acteurs, ils faisaient alterner lazzi et acrobaties, saillies et gambades. On comprend donc que les Confrères de la Passion, désireux de varier et égayer leurs propres spectacles, aient fait appel à leur concours : pendant plus d’un siècle et demi. Confrères et Sots se succédèrent sur les mêmes planches : jusque vers 1630 on rencontre à chaque pas la mention du Prince des Sots, chef de la corporation, dans les documents relatifs à l’histoire de l’Hôtel de Bourgogne, propriété des Confrères.

Sots et Basochiens vivaient au reste dans les meilleurs termes et il y avait entre les deux sociétés des échanges de tout genre. En principe, la moralité appartenait en propre aux Basochiens, la sotie et la farce aux Sots ; mais, à la fin du quinzième siècle, on prit l’habitude de composer un programme comique d’une pièce de chaque sorte, ce qui implique la mise en commun d’un répertoire unique. Ces genres, distincts à l’origine, chevauchèrent bientôt les uns sur les autres : des titres différents sont souvent appliqués à des pièces de même forme et de même style (1) ; aussi tout essai de classification systématique se heurte-t-il à des absurdités.

(1) Ainsi le jeu des Gens nouveaux , qui est sûrement une sotie, est qualifié de farce moralisée ; d’autres soties non moins authentiques sont dans le même cas.

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y a moralité En principe, la moralité se proposait, comme son nom

l’indique, de moraliser. Certaines moralités ne se distinguent des genres proprement didactiques que par la forme dialoguée et quelques joyeux intermèdes : ainsi, dans celle de V Homme pécheur , jouée à Tours en 1490,

les sept péchés capitaux viennent égayer un texte très édifiant par des exhibitions et des scènes de ballet qui ne devaient rien avoir d’austère. Au seizième siècle, les écrivains huguenots ou huguenotisants, comme l’auteur inconnu des Théologastres (1523), Marguerite de Navarre et le pasteur rouennais Pierre du Val (1), firent de la moralité un simple véhicule pour leurs sarcasmes, leurs prêches, leurs théories mystiques (2).

Il était naturel que la moralité, comme toute la littérature didactique d’alors, fût envahie par l’allégorie : ce sont en effet des abstractions que mettent en scène Mundus , Car 0, Dcemonia , dont le titre dit assez le sujet ; les Enfants de maintenant, naïve prédication sur les dangers d’une éducation trop molle ; la Condamnation de Banquet, insérée par le médecin Nicolas de La Chesnaye dans un traité d’hygiène (1507), pour être jouée ou lue « par manière d’estude, de passe-temps ou bonne doctrine » ; Bien Advisé et Mal Advisé, diptyque sans nouveauté qui n’est que la juxtaposition d’une Voie de Paradis

LE FOU BIBLIOMANE Estampe de la « Nef des Folz »).

(1) Auteur d’une moralité sur la grâce (avec Nature, Loi de Rigueur, Loi de Grâce, etc., comme personnages), où s’expriment les idées des « libertins spirituels » dont il était l’un des chefs. Sur ce singulier personnage, voir E. Picot, Théâtre mystique de Pierre du Val (Paris, 1882).

(2) La moralité fut aussi parfois détournée vers la satire politique, comme on le verra un peu plus loin.

et d’une Voie d’Enfer (i). Mais l’allégorie n’était pas, naturellement, essentielle au genre : certains sujets sont empruntés à la Bible ( V Enfant prodigue , le Mauvais Riche), d’autres à ce fonds d’historiettes légendaires où la morale, après avoir été fort malmenée, ne manque pas, finalement, de triompher {V Enfant ingrat , la Pauvre villageoise , V Empereur qui tua son neveu) : sujets très romanesques, mais sans merveilleux, qui se fussent aisément prêtés au développement d’une intrigue et à la peinture des caractères. La moralité était, au fond, une forme très souple, d’où pouvait sortir un drame sérieux et attendrissant, assez analogue à ce que fut le drame bourgeois au dix-huitième siècle : c’est ce qu’avait bien vu Thomas Sibilet qui, en son Art poétique (1548), la place à mi-chemin entre la tragédie et la comédie.

Le sermon joyeux. Des trois genres proprement comiques, les plus sim-

le monologue ples sont le sermon joyeux et le monologue, qui se rattachent à ces charges où l’on visait à reproduire, en en exagérant le caractère grotesque, les boniments des charlatans et des jongleurs et dont nous avons des exemples remontant au treizième siècle (2).

Le sermon joyeux magnifie les vertus et raconte les miracles de saints imaginaires, dont le nom seul suffisait à émouvoir les imaginations populaires, comme saint Raisin, saint Jambon, saint Hareng, saint Fausset (patron des fourbes), sainte Andouille ; son comique réside dans l’emploi et l’application profane, au reste sans aucune arrière-pensée de sarcasme ou de blasphème, des citations bibliques et autres éléments du discours chrétien.

Le monologue, quoique plus varié, ne sort guère de cadres assez étroits : confessions, professions de foi, fanfaronnades ou lamentations, en général fort cyniques et scandaleuses, en dépit des exhortations à bien vivre, qui souvent les terminent, d’amoureux, d’ivrognes, de charlatans, de valets et de chambrières « propres à tout faire », de maris bernés, d’épouses insupportables : telle en est la matière ordinaire. Ces bluettes à demi improvisées, récitées sur un tonneau, au coin d’une place, les jours de foire, ou encore dans les banquets de confréries et les repas de noces, sont plus riches de gaieté que d’esprit, du moins de celui que nous pouvons goûter. De cette masse de pièces grossières ou insignifiantes se détache pourtant un chef-d’œuvre, que l’on a pu, sans aucune preuve positive (3), attribuer à Villon, le monologue du Franc-Archer de Bagnolet , satire virulente, sous sa forme humoristique, de ces

(1) Voy. plus haut, p. 404.

(2) Voy. plus haut, p. 447.

(3) La date au reste, comme on va le voir, s’oppose à cette attribution.

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milices bourgeoises créées par Charles Vil, qui s’étaient montrées plus zélées à molester le peuple qu’à le défendre. Le franc-archer Perrenet, après avoir énuméré avec emphase les exploits qui l’ont rendu redoutable aux Anglais, aux Bretons (i), et surtout aux basses-cours, tombe en pâmoison à la vue d’un épouvantail à moineaux, qu’il prend d’abord pour un soldat français, puis pour un soldat breton :

Vive saint Denis ou saint Yve,

Ne m’en chaut qui, mais que (a) je vive !

Il se jette aux pieds du mannequin, terrifié par cet arc tendu vers lui :

Ne desbandez ; je ne m’en fuis !

Hélas ! je suis mort ou je suis,

mêlant aux supplications une édifiante confession de ses fautes, et enfin, revenu de son erreur, il se relève et se répand en rodomontades, rendues plus comiques par le contraste avec sa couardise de tout à l’heure. Le nombre et la variété des jeux de scène propres à faire valoir le talent de l’acteur, une verve riche et fougueuse, une débordante gaieté assurèrent à cette pièce un long succès : les citations qu’en fait Rabelais nous montrent qu’il la savait par cœur (2).

T a farce La farce n’est autre chose qu’un monologue, plus étoffé et réparti entre plusieurs personnages (aussi bien plusieurs pièces portent-elles les deux titres). Ce sont les mêmes sujets, les mêmes personnages, le même genre de comique, ceux-là même que nous avons déjà rencontrés dans les fabliaux, — sans qu’il y ait au reste entre ceux-ci et la farce une filiation directe. Comme le monologue et le fabliau, la farce était faite pour émouvoir le gros rire du populaire et elle y réussissait en daubant, elle aussi, sur les objets ordinaires de sa défiance, de sa jalousie, de son aversion, les ennemis de sa bourse ou de sa tranquillité, le meunier, l’homme de loi, le moine, le curé, la femme coquette ou acariâtre. Du monologue et du fabliau la farce a la franche, triviale, cynique et superficielle gaieté. Ce n’est que par exception qu’on y trouve des traits de fine ou amère observation, comme dans la Cornette , de Jean d’Abondance, qui semble une première ébauche du Malade imaginaire , une adroite exploitation d’une situation plaisante,

(1) Les allusions, assez nombreuses, se rapportent presque toutes à une courte campagne contre François II de Bretagne, qui eut lieu en 1468.

(2) Nous retrouvons le même thème dans une autre pièce très postérieure, le Franc-Archer de Cherré, écrit en 1524, au moment où une ordonnance de François Ier venait de rétablir ces milices.

(a) Pourvu que...

comme dans le Cuvier , une intrigue savamment nouée, un savoureux et rare mélange de vigoureux réalisme et d’étourdissante fantaisie, comme dans l’inimitable Pathelin (i).

a sotie Dans les genres que nous venons d’étudier, les traits satiriques,

au reste rares, sont sans fiel et sans portée. La satire, au contraire, non seulement morale, mais politique et religieuse, est inhérente à la sotie, qui, sans elle, tomberait dans la niaiserie toute pure (2). Comme la « fatrasie » en effet, dont elle est issue, la sotie n’est essentiellement qu’un chapelet de propos sans suite, à peine reliés par un semblant d’action dramatique (qui, parfois même, manque totalement), propos échangés entre des « sots », c’est-à-dire des fous, symbolisant les diverses formes de l’universelle folie. Mais cette convention autorisait toutes les hardiesses :

n’est-ce pas le privilège des fous de pouvoir tout dire et de faire entendre impunément, même aux rois, les plus dures vérités ? Aussi voyons-nous de ces bavardages creux, de ces absurdités concertées, de ces avalanches de coq-à-l’âne, jaillir soudainement les brocards, les allusions sarcastiques, dont, malheureusement le sel, et même le sens nous échappent bien souvent. Dans la sotie des Gens nouveaulx , par exemple, nous voyons trois sots, simplement qualifiés « pre-

(1) Tout ce qu’on sait de ce chef-d’œuvre unique, c’est qu’il est antérieur à 1461 : Villon en effet y fait allusion dans un vers de son Testament. Son attribution à tel ou tel auteur de ce temps ne repose que sur de vaines hypothèses.

(2) Voy. le Recueil général des Soties, publié par E. Picot, Paris, 1902-1912, 3 vol. (Société des Anciens Textes français).

L’ESTUDE INUTILE (Estampe de la « Nef des Folz ».

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mier, deuxième, troisième sot », mais qui sont évidemment des gens très haut placés, se vanter de tout rénover sur terre, de mettre fin à tous les abus, de faire régner partout le bonheur. Désormais les avocats plaideront gratis, les sergents seront tous « justes et loyaux », les médecins guériront les malades, les prêtres mèneront une vie sans reproche. Survient le Monde, qui leur fait ses doléances. Les trois réformateurs redoublent d’éloquence : ils le garderont, le défendront contre tous. Mais tout d’abord :

Monde, il nous faut de vos deniers,

Et puis après aviserons.

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