MORT DE SIDOINE APOLLINAIRE
HISTOIRE DES LETTRES
« la merveilleuse variété du rythme et des figures, la facilité des vers hendéca-syllabiques, le cothurne des hexamètres, l’artifice des distiques, les termes grandioses, beaux et étudiés, les jeux de rhétorique » qui seront encore fort appréciés, comme l’emploi de l’allitération, par les poètes de la période ultérieure. Dans les neuf livres de Lettres , où il prend Symmaque et Pline pour modèles, il parle de lui-même et de ses amis, de façon à nous donner un tableau embelli, mais vivant, du monde dans lequel il tient une place considérable. C’est un ancêtre, écrit un historien allemand, des romanciers français de notre époque et des auteurs français de Mémoires, en qui se voit la fusion du sang gaulois et de l’éducation oratoire des Romains, en qui reste dominant l’esprit païen et profane. C’est en outre un des représentants les plus caractéristiques, après le triomphe du christianisme en notre pays, de cette école littéraire, que continue encore Boileau au dix-septième siècle, et suivant laquelle le
merveilleux païen, auquel on ne croit plus, doit conserver dans l’art une place pré-
pondérante. Désireux avant tout de garder ce qui fut dans le passé une source de beauté, ces écrivains seront chrétiens dans leurs croyances et dans leurs actes, mais, dans les œuvres d’imagination, ils resteront fidèles aux conceptions hellénicoromaines. Comme Sidoine, ils essayeront parfois de faire appel aux doctrines chrétiennes. D’autres, il est vrai, condamneront en tout et partout le merveilleux païen. Mais par contre, on verra des poètes et des artistes, surtout au temps de la troisième Renaissance, presque ramenés par leur amour de l’antique beauté aux croyances et aux mœurs de leurs prédécesseurs grecs. Quoi qu’on pense de ces diverses tendances, ce qui est sûr, c’est que la grande doctrine classique, celle qui durant plus de deux siècles, de Ronsard à Voltaire, régnera souverainement, relève de Sidoine.
Autour de lui, malgré les malheurs du temps, apparaissent encore de nombreux écrivains : les poètes Consentius et Petrus, Secundinus, Heronius et Victorius, les orateurs et rhéteurs Lampridius de Bordeaux, Severianus, Sapaudus de Vienne, Tonantius Ferreolus, Thaumastus et Petronius, Pragmatius, Flavius Neticius et Remi de Reims, Lupus et Joannes;des érudits, Paulus, Marcellinus et Tetradius; des philosophes, dont plusieurs sont attachés aux doctrines de Platon, de Plotin et des Stoïciens. Fulgence, l’auteur de YOrigine de la nation romaine , le grammairien Vergilius et des romanciers vont même jusqu’à inventer les passages qu’ils citent, pour étaler leur érudition ! Un des meilleurs amis de Sidoine, Claudien Mamert, nourri dans la culture grecque, romaine et chrétienne, comme dans les travaux d’ordre scientifique, d’abord moine, puis prêtre à Vienne, où son frère est évêque, meurt en 474, après avoir composé vers 470 un traité. De statu animce , contre Faustus,
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN LANGUE LATINE
évêque de Riez, qui soutenait après Tertullien, après les Stoïciens, que l’âme est corporelle comme tout être créé. Claudien Mamert établit fortement que l’âme, faite à l’image de Dieu, est incorporelle, comme l’affirment les philosophes de la Grèce et de Rome avec Plotin.
Un contemporain de Dracontius, Alcimus Ecdicius Avitus, issu d’une famille sénatoriale d’Auvergne et évêque de Vienne en 490, vivait encore en 525. Ce fut un vigoureux défenseur de l’orthodoxie, qui facilita indirectement à Clovis la conquête de la Gaule : il lui écrit, au moment de son baptême, que la divine Providence l’a chargé de décider où est la foi véritable pour que le catholicisme, par son choix, triomphe des sectes hérétiques. C’est un poète dont une œuvre, en hexamètres et en cinq livres, traite de l’origine du monde, du péché originel et de l’expulsion d’Adam et d’Ève, en un mot du paradis perdu, puis du déluge et du passage de la mer Rouge : cette œuvre est une des plus considérables inspirées par la Bible, et Guizot a pu la rapprocher du poème de Milton, en raison de la place qu’y tient Satan, le tentateur heureux de nos premiers parents.
On y a relevé l’abus des descriptions, des jeux de mots et un abaissement du goût, plus manifeste encore dans une Consolation à sa sœur, où il fait l’éloge de la virginité et signale les misères, les
ENNODIUS A CONSTANTINOPLE.
HISTOIRE DES LETTRES
souffrances et les dangers de la vie conjugale. Les quatre-vingt-sept lettres qu’il a laissées, et dont on peut critiquer la forme, ne manquent pas d’intérêt pour l’his-
toire du temps.
Plus que Sidoine, Ennodius est chrétien dans ses vers et dans ses discours. Né, comme lui, dans la Gaule du Sud, peut-être à Arles, en 473, il reçut une éducation exclusivement païenne, se maria dans une famille chrétienne et, après une grave maladie, se convertit et écrivit des Confessions où il prit saint Augustin pour modèle. Évêque ■ de Pavie grâce à son talent d’orateur, il fut envoyé deux fois à Constantinople pour réconcilier l’Église de Rome avec celle d’Orient. Il mourut en 521. Ses poésies, qui constituent des exercices de versification, sont nombreuses, épithalames, lettres de recommandations, panégyriques de poètes ou d’orateurs, récits de voyages, félicitations à un évêque où il invoque Orphée, épigrammes où se mêlent le religieux et le profane, voire même des satires qui rappellent Martial, des hymnes pour les saints et les martyrs. En prose, il a composé des discours de controverse ou de morale, dont les sujets sont puisés parfois dans la mythologie, avec invocations aux dieux ; des sermons, un panégyrique de Théodoric ; une apologie du synode romgin qui avait absous le pape Symmaque ; des biographies de saint Épiphane, un de ses prédécesseurs, et d’Antonius, moine de Lérins ; une étude sur l’éducation de la jeunesse où l’on trouve l’éloge des arts libéraux et surtout de la rhétorique, capable de blanchir le plus noir des malfaiteurs et de faire d’un coupable un innocent : « Celui qui se livre à notre étude, dit-il, commande à l’univers. » Sa vie a été écrite, comme celle de saint Césaire d’Arles, vers la fin du