JEAN CLOPINEL DE MEUNG
HISTOIRE DES LETTRES
drames qui en sont la sécularisation. Le Jeu de saint Nicolas , qui fit la célébrité de Jean Bodel, a pour antécédent un ludus latin d’Hilaire, le disciple d’Abélard. Si donc notre moyen âge, en particulier le douzième siècle français, constitue pour l’Europe, comme on dit souvent, une seconde antiquité, c’est qu’il a puisé ses connaissances dans les auteurs latins qui les lui avaient transmises.
De même la Somme le Roi , du dominicain Laurent, confesseur de Philippe III, comparée pour son onction à l’Imitation de Jésus-Christ , le Manuel des péchés , les Images du Monde , comme celle du Messin Gaucher, le Trésor de Brunetto Latini et d’autres ouvrages analogues, sont des Encyclopédies véritables, dont la matière et parfois la forme viennent des Sommes, des Miroirs et des Images en latin. Même le Donat provençal emprunte les cadres et les formules des grammaires latines !
Du quatorzième siècle, Gaston Paris a pu dire qu’il ne jouit pas d’une réputation fort glorieuse et qu’il n’en mérite pas une autre. Mais ce qu’on ne peut lui contester, c’est le goût de l’instruction ; or, pour s’instruire, on s’adresse aux Latins, héritiers des Grecs et des Byzantins. Alain Chartier et Christine de Pisan, Froissait et Nicolas Oresme, dont les œuvres françaises ne sont pas sans mérite, n’ignorent pas la littérature latine. Ainsi Alain Chartier, le père de l’éloquence française, est nourri des prosateurs latins ; Christine de Pisan donne des compilations qui ressemblent à des encyclopédies, et dont les matériaux lui sont fournis par Sénèque, Frontin, Valère Maxime, Végèce, Aristote et Plutarque.
Les On a dit d’Amyot, il y a longtemps, qu’il a mis notre
traductions langue à l’école de l’antiquité, qu’il a enrichi le vocabulaire et qu’il a contribué à nous rendre raisonnables, en préparant le français à exprimer des idées générales. Mais le travail des traductions, qui continue au dix-septième et au dix-huitième siècle, est commencé dès le douzième et produit déjà quelquesuns de ces résultats. Des clercs qui ignorent ou savent mal le latin, des laïques et des femmes désirent connaître les œuvres latines et même grecques. On met en français le poème de Marbode sur les pierres précieuses, le Physiologus ou le Bestiaire qui donne les propriétés souvent imaginaires d’animaux, pris comme les pierres pour des symboles de la pensée chrétienne. Jean de Thuin traduit en 1240 la Pharsale de Lucain ; Jean de Meung en fait autant pour Végèce cinquante ans plus tard. On traduit ou on adapte, pour les laïques, des chroniques latines, Eutrope, Boèce et Isidore de Séville, Paul Diacre et le pseudo-Darès, 1 ’ Histoire des Normands d'Aimé du Mont-Cassin, la Guerre des Albigeois de Pierre de Vaux de Cernai, Y Histoire de
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN LANGUE LATINE
Philippe- Auguste par Guillaume le Breton, YHistoire des rois de France , qui résume toutes les Chroniques latines de Saint-Denis, bien d’autres œuvres qui portent sur
l’histoire universelle ou française. Aucun écrit toutefois n’obtient le succès de Y Art d'aimer d’Ovide, dont presque tout ce qui est caractéristique passe dans les théories sur l’amour courtois et sur l’amour mystique : les clercs mettent à la portée des femmes, dont ils cherchent à s’attirer les bonnes grâces, les fruits des expériences amoureuses de la jeunesse d’Ovide, en les accommodant à la civilisation et aux mœurs du temps. Chrétien de Troyes le traduit en 1160 et d’autres après lui en donnent des versions, qui parfois sont plutôt des imitations. André le Chapelain écrit en latin au sceau de la faculté de théologie de début du treizième siècle, d’après les trouba-
PARIS (Fin du xiv* siècle. Archives nationales). , . < 1111
dours et d apres Ovide, le code de l amour courtois. De arte honeste amandi. La « Clef d’amour » supprime, dans Ovide, ce qui ne semble pas viser directement le but poursuivi. Jacob d’Amiens suit Ovide et André le Chapelain dans un Art d' Amour, qui est d’ailleurs plat et grossier. Du quatorzième siècle date une traduction glosée des deux premiers livres de Y Art d'aimer , ainsi qu’une autre assez fidèle des Remedia amoris , insérée entre 1370 et 1380, dans les Echecs amoureux. Un anonyme, qui a inséré quelques passages de Chrétien de Troyes, écrit, en soixante-dix mille vers, un Ovide moralisé} d’après lequel Pierre Bersuire remanie le Commentaire allégorique sur Ovide de son Reductorium morale. Par bien d’autres œuvres, en latin et en français, le poète de l’amour entre dans la pensée profane et même dans la pensée religieuse.
La plupart des traductions du quatorzième et du quinzième siècle ont un but moral et didactique. Jean le Bon et Charles V, qui les encouragent, s’intéressent avant tout aux hauts faits d’armes et à l’astrologie. C’est « à l’honneur de Dieu » que Nicolas Oresme les entreprend ; c’est « pour ceux qui voudront savoir l’art de chevalerie et prendre exemple aux vertus anciennes », que travaille Pierre Bersuire, tandis que Simon de Hesdin veut « introduire toutes
ni
HISTOIRE DES LETTRES
gens à suivre les vertus et fuir les vices ». Charles V entend encore, selon Christine de Pisan, « préparer des renseignements et sciences introduisables à toutes vérités », ou, selon Raoul de Presles, travailler « au proufit et utilité du royaume et de
toute chrétienté ». Par son ordre, on met en français les Ethiques , les Politiques , les Economiques , le Traité du ciel , d’après les traductions latines du treizième siècle, le De remedio fortuitorum du pseudo-Sénèque, la Cité de Dieu , les Remèdes de Tune et Vautre fortune de Pétrarque, P Education des enfants nobles de Vincent de Beauvais, le Polycraticus de Jean de Salisbury, V Alexandre le Grand de Quinte-Curce, la Cyropédie de Xénophon, bien d’autres ouvrages qui avaient instruit ou charmé auparavant ceux-là seuls dont le latin était, pour ainsi dire, la langue maternelle.
Ainsi, par des emprunts au vocabulaire, à la grammaire et à la syntaxe, par des traductions, des adaptations, des imitations de toute espèce, la langue et la littérature en français ont commencé à se rendre maîtresses de tout ce qui, par la langue et la littérature latines, s’était conservé de la civilisation de la Grèce, de Rome et de Byzance, des Arabes et des Juifs.
La pensée De