AUGUSTE DE THOU
LITTÉRATCRE, T. I.
HISTOIRE DES LETTRES
enthousiasmé par le travail de de Thou, en a publié en 1733 une excellente édition à Londres. Les abrégés et les traductions en français n’en donnent qu’une idée insuffisante. C’est une lecture singulièrement profitable et attachante que ce récit des guerres de religion et des événements qui y mirent fin avec l’édit de Nantes, par un des hommes qui fut mêlé aux événements. Esprit modéré et tolérant, de Thou est, selon le mot de Bossuet, « le grand, le fidèle historien ».
La grande école de l’érudition française, au seizième siècle et au dix-septième siècle, eut une influence qui s’étendit sur toute l’Europe.
Lesestienne, La famille des Estienne est célèbre dans l’his-
les scaliger, casaubon toire des lettres comme dans celle de l’imprimerie. Le premier imprimeur, Henri, fut l’ami de Budé, des Briçonnet et des du Bellay. Lascaris fit l’éducation de ses enfants. Son fils Robert multiplia les éditions des œuvres grecques et latines, celles du Nouveau et de Y Ancien Testament. Il publia en outre des livres élémentaires pour l’instruction des enfants, un Thésaurus lingiue latince , qui a servi à tous les auteurs de dictionnaires, même à Du Cange, un Dictionnaire français-latin , où il essayait d’indiquer les expressions latines répondant aux expressions françaises. Il a expliqué en latin, dans la préface à Y Histoire ecclésiastique d’Eusèbe, pourquoi les lettrés étaient reconnaissants à François Ier : « Le but de son règne, dit-il, lui semble d’être utile aux hommes... Le meilleur moyen est pour lui l’enseignement de la philosophie, qui nous indique seule la voie du
devoir. C’est pourquoi il a institué le Collège le plus illustre de tous, où, de tous les pays, accourent ceux qui veulent s’instruire dans les diverses sciences, en écoutant les maîtres les plus savants... Ceux qui sont suffisamment instruits, il les élève aux emplois les plus honorables... L’immense Bibliothèque de livres achetés de tous côtés sans jamais épargner la dépense est, par ses ordres, librement ouverte à qui a besoin de les consulter. » Et l’on raconte que François Ier, visitant l’imprimerie de la rue Jean -de -Beauvais, attendait que Robert eût fini la lecture d’une épreuve pour lui poser des questions sur ses travaux.
Charles, le troisième fils de Henri, a laissé la Maison robert estœnne rustique , Prcedium rusticum3 dont la traduction française,
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN LANGUE LATINE
rédigée aussi par lui, eut une grande vogue jusqu’au dix-neuvième siècle, une belle édition de Cicéron, des traités d’éducation, un ouvrage de médecine, un Thésaurus Ciceronianus. Henri, deuxième du nom et fils de Robert (1528- 1598), est l’un des premiers imprimeurs de tous les temps et de tous les pays. Il avait eu pour précepteur Danès, pour maîtres Toussaint et Tumèbe, Ange Vergèce, le calligraphe crétois que, selon Scaliger, il égala; il avait étudié les mathématiques, les langues modernes comme les langues anciennes, et même plusieurs langues orientales. La moitié du temps, il voyage à cheval tout en composant des vers grecs, latins et français. Il donne au public cette édition d’Anacréon, qui eut une influence si grande sur la Pléiade, sur Belleau et Ronsard ; il y joint une version latine, en vers du mètre d’Anacréon, élégante et fidèle. A Genève, il publie cent soixante-dix éditions en diverses langues, qu’il accompagne d’observations et de commentaires, passant, avec une aisance sans égale, du français au grec et du grec au latin. La traduction latine des Hypotyposes pyrrhoniennes de Sextus Empiricus, comme le Diogène Laërce en grec et en latin, a beaucoup servi à Montaigne pour ses Essais. Le Lexicon Ciceronianum grceco-latinum signale les emprunts faits par Cicéron aux Grecs et étudie son style. En latin encore Henri donne un traité sur l’abus que l’on fait de divers mots grecs ; un dictionnaire où il explique les termes médicaux grecs, d’Hippocrate à Galien; une traduction, avec le texte, des médecins grecs postérieurs à Hippocrate et à Galien, une traduction d’Hérodote, dont il écrit en français une Apologie célèbre qui le fit brûler en effigie à Paris et le rendit suspect à Genève. En français, il publie Y Essai sur la « précellence du langage français » (1579), suivi d’un choix de lettres de Pierre Bunel et de Paul Manuce, où il soutient que la France peut opposer aux fameux Italiens, Aide Manuce, Bembo, Sadolet, des écrivains aussi habiles dans le style cicéronien. Il édite un recueil des plus belles sentences des comiques grecs, puis saint Athanase et saint Cyrille, la Description de la terre de Denys d’Alexandrie. Deux opuscules latins sont destinés, l’un à rendre compte de l’état des travaux de son imprimerie, l’autre à critiquer les imprimeurs ignorants et à célébrer, en vers grecs et latins, ceux qui ont fait honneur à leur profession : Aide Manuce, Joseph et Conrad Bade, Conrad Néobar, Louis Tilletan, Adrien Tumèbe, Guillaume Morel, Jean Oporin et Robert Estienne, auxquels il joint Froben, vanté par Érasme. Son Nouveau Testament en grec, latin et syriaque, est accompagné d’une grammaire chaldéenne et syriaque. Le Thésaurus græcce linguce , dont l’impression « dévora le patrimoine de ses pères », est, dit l’historien de Thou, un « trésor supérieur en richesses à celui de beaucoup
HISTOIRE DES LETTRES
de princes ». Un écrit qui constitue un véritable traité de la conformité du français et du latin — De latinitate falso suspecta — signale, chez les anciens auteurs, des locutions qui sont presque des gallicismes. Dans le Pseudo- Cicéron, il critique ceux qui donnent comme cicéroniennes des formules dues à la corruption des manuscrits ; dans le Nizoliodidascalus , il attaque ceux qui écrivent en latin avec les phrases cicéroniennes du Lexique de Nizzoli. Les Mémoires sur la langue française, Hypomneses de Gallica Lingua , ont fait dire à l’abbé d’Olivet qu’Henri Estienne est le meilleur grammairien du seizième siècle : il y soutient que les dialectes de nos diverses provinces, comparables à ceux de la Grèce, devraient être réunis autour du
plus parfait de tous, celui de l’Ile-de-France, qu’on enrichirait ainsi en le complétant. Pour l’éducation des jeunes gens, Henri publie un choix des meilleurs discours, dialogues et lettres — Epistolia — propres à apprendre à écrire bien et brièvement ; un choix de maximes et d’exemples vertueux, Virtutum encomia , qui complétaient un recueil des pensées les plus belles, prises aux poètes latins. Le poème Principum Musa monitrix{ 1590) résume son expérience des livres, des hommes, de la cour et des événements auxquels il a assisté : il s’indigne contre les Borgia, contre Machiavel et souhaite une longue carrière à Henri IV. Et dans un autre livre, écrit aussi pour les princes, il traite de la vertu d’après les philosophes, d’après les poètes et les historiens. Son gendre Casaubon, en raison des services rendus par lui aux lettres, en grec et en latin, — on pourrait dire aussi bien en français, — l’appelait un grand homme et ce nom lui convient en effet autant et plus qu’à aucun de ses contemporains.
Parmi les écrivains du seizième siècle, il faut nommer encore Étienne Dolet, brûlé vif en 1546, et Muret, qui faillit l’être. Le premier, passionné pour Cicéron, dont il a recommandé l’imitation, a laissé des poésies latines et deux volumes, aussi en latin, de commentaires de la langue latine, qui représentent un immense labeur. Le second, maître de Montaigne, a publié des Juvenilia , poèmes qui ne sont pas sans mérite, des discours, des lettres, des commentaires d’une bonne latinité. Mais ceux qui méritent surtout d’appeler l’attention à la fin du seizième siècle, c’est Joseph-Juste Scaliger (1540-1609) et Casaubon (1559-1614) qui, avec Juste Lipse (1547-1606), ont formé le triumvirat littéraire. Juste Lipse, professeur célèbre à
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN LANGUE LATINE
Leyde et à Louvain, latiniste excellent, lettré abondant et raffiné, reste surtout connu par ses travaux sur le stoïcisme. Joseph Scaliger était le fils d’un Italien venu en France, Jules-César Scaliger (1484-1558) qui, médecin à Agen, acquit une grande réputation. D’une vanité insigne, d’une brutalité qui n’avait d’égale que sa mauvaise foi, il a laissé une Poétique (Poetices, lib. VII) où l’on trouve une érudition « riche, variée, très étendue » : c’est un des ouvrages qui ont le plus contribué, comme l’a bien montré M. Lintilhac, à faire adopter par notre théâtre la règle des trois unités. Mais Jules-César a surtout préparé son fils Joseph à devenir un des plus grands philologues de France. Celui-ci apprend le grec, l’hébreu, le persan, l’arabe, les langues modernes de l’Europe, en vue d’augmenter ses connaissances. Il achève de réformer la méthode suivie pour la critique des textes : dans son édition de Festus , tout paraît avoir pour but de donner l’intelligence du texte, non seulement les notes et les commentaires, les conjectures les plus ingénieuses et les plus hardies, mais les polémiques mêmes où Scaliger, comme ses contemporains, recourt souvent aux injures. Ses travaux ont porté sur Varron, Virgile, Catulle,
Tibulle et Properce, sur Manilius, le Canon d’Hippolyte, les Sentences de Publius Syrus et les Distiques de Caton, sur Apulée et sur Eusèbe, de la Chronique duquel il reconstitue un livre perdu, etc. Il a laissé des Poèmes et des Lettres. Deux ouvrages qui cherchaient un fondement solide à la chronologie — De emendatione temporum et Thésaurus temporum — dépassent la philologie et forment en raccourci un tableau complet de l’histoire de l’humanité. Appelé à succéder à Juste Lipse par les curateurs de Leyde, il dirigea les études et les recherches d’étudiants qui promettaient de devenir des maîtres, comme Grotius et Daniel Heinsius, ou d’érudits comme Saumaise, qui le remplaça. Il fit les notes, l’index et le travail critique du Corpus inscriptionum latinarum de Gruter, annonçant ainsi les recherches qui devaient donner à l’épigraphie une place de plus en plus grande dans les études historiques. Ses adversaires lui reprochaient de soumettre les livres saints des juifs et des chrétiens aux règles de la critique philologique et de se montrer sévère dans ses jugements envers ses amis et ses ennemis. Il a été un admirable philologue. Sa vie, toute de labeur, est un exemple : elle donne l’idée des conditions auxquelles doit satisfaire un historien soucieux d’arriver à l’intelligence du passé.
Casaubon (1559-1614) eut son père, pasteur à Crest, comme éducateur. A Genève il étudie la jurisprudence, la théologie et les langues orientales. Maître de