‹ Histoire de la nation française (volume 3)Chapitre 59 sur 186 · CASAUBON · texte numérisé non relu

CASAUBON

HISTOIRE DES LETTRES

grec, il épouse la fille aînée d’Henri Estienne. Professeur à Montpellier, puis au Collège Royal, nommé garde de la librairie par Henri IV, qui le désigna pour être un des commissaires de la conférence de Fontainebleau entre le cardinal Du Perron et Duplessis-Momay, Casaubon se rendit ensuite auprès de Jacques II dont il fut un auxiliaire dans ses discussions théologiques. Il est enterré à Westminster. Ses contemporains, Pierre Pithou et de Thou, Heinsius, Gronovius et Scaliger l’ont proclamé un des hommes les plus savants de son siècle et la postérité a accepté

leur jugement : « Casaubon, dit Sainte-Beuve après Charles Nisard, est un des savants les plus substantiels de son temps, un des derniers de cette grande race du seizième siècle, qui en compte de si prodigieux; mais en même temps il n’a rien, pour l’emphatique et le farouche, de ces grands preux de pédanterie, comme on a pu appeler les Scaliger. Excellent critique, incomparable pour le grec, ne le cédant à aucun pour le latin, ses remarques sur les anciens auteurs sont des trésors. Au savoir il unit le sens et le jugement. » Son Journal , écrit en latin, mêlé parfois de grec et d’hébreu, renseigne admirablement sur l’emploi de ses journées : il les commence par la prière ; il les continue par la lecture des Pères, saint Basile, saint Jean Chrysostome, Tertullien, ou des auteurs anciens, Hippocrate, Athénée, Sénèque ; par la préparation de ses leçons et par ses leçons, quand il n’est pas distrait de ses recherches par les besognes théologiques qu’on lui impose. Malgré les soucis que lui causent ses vingt enfants, « dont il espère bien que Dieu prendra soin », il refuse d’enseigner le droit, qui lui vaudrait plus d’argent et de réputation, parce que le travail pour lequel il se croit fait peut seul immortaliser, en les unissant à Dieu, ceux qui s’y vouent. Grâce à un judicieux emploi de son temps, il a accompli une œuvre considérable. On lui doit des Notes sur Diogène Laërce, des éditions des Stratagemata de Polyænus, d’Aristote, des Caractères de Théophraste, en grec et en latin, des éditions commentées de Suétone et de Perse, des travaux sur Théocrite et Strabon, Denys d’Halicamasse et Dicéarque, Pline le Jeune et Apulée, l’Histoire Auguste et Athénée, saint Grégoire de Nysse et Synésius, Étienne de Byzance et Polybe ; des dissertations sur la poésie satirique chez les Grecs et les Romains, des Lettres qui complètent les renseignements fournis par son Journal. L’édition de Strabon, le Commentaire

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN LANGUE LATINE

sur Athénée ont été considérés comme de véritables chefs-d’œuvre d’érudition.

Sainte-Beuve et les romantiques ont voulu, avec raison, remettre en honneur la littérature française du seizième siècle. Ils auraient pu tout aussi bien appeler l’attention sur les lettres latines. Car les érudits du seizième siècle, Lefèvre d’Ëtaples et les Fabristes, Ramus et les Ramistes, Budé et les maîtres du Collège Royal, Calvin et Cujas, Hubert Languet et Bodin, J. de Thou, les Estienne, les Scaliger et Casaubon eurent une célébrité européenne et répandirent partout des idées humaines et françaises. Des écrivains grecs et latins, ils ont édité des textes améliorés; et de ces textes, ils ont assuré une intelligence plus approfondie. Par eux, les écrivains du seizième et du dix-septième siècle, mieux instruits, ont enrichi à la fois le trésor de leurs pensées et de leur langue. Savants, théologiens, jurisconsultes, ils écrivent dans un latin nouveau, à la fois souple et ample, et qui paraît susceptible de se prêter à toutes les exigences de la pensée moderne. Découvreurs et adaptateurs, malgré leur langage qui semble attardé, ils sont déjà, dans le plein sens du mot, des hommes modernes. On trouve parmi eux les véritables précurseurs de Bayle, de Richard Simon, des encyclopédistes. Philologues et écrivains passionnés, ils travaillent à la gloire des lettres et préparent la magnifique éclosion du grand siècle.

Page 1