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CHAPITRE VII

LA LITTERATURE LATINE EN FRANCE ET LE TRIOMPHE DE LA LITTÉRATURE EN FRANÇAIS

Les langues nationales au dix-septième siècle. — I. Le latin et les traductions. Discours et vers latins : le P. Rapin, le P. Pétau , Santeul, Rollin, l'abbé d’Olivet , le P. Porée et le cardinal de Polignac. — IL Savants et médecins , philosophes et théologiens : Mersenne et Descartes , Fermât et Gassendi , Naudé et Gui Patin. — III. Erudits : Saumaise et Sorbière , Gilles Ménage et Huet. Historiens : André Duchesne et Du Boulay , Du Cange et Baluze. — IV. Les Bénédictins : Luc d’Achéry , Mabillon , Montfaucon. — V. La restauration des études classiques au dix-neuvième siècle.

Les langues nationales prennent au dix-septième siècle la première place dans la littérature et dans l’usage populaire. Shakespeare a écrit en anglais. C’est en espagnol qu’écrivent Lope de Vega, Cervantes, Alarcon, Guillen de Castro et Calderon. Chez nous, le français prend décidément le dessus. Le siècle de Louis XIV consacre son triomphe.

coup sûr, l’originalité des écrivains et des penseurs en français du dix-septième et du dix-huitième siècle est grande pour le fond et pour la forme. Mais convient-il de négliger tout à fait les sources auxquelles ils ont puisé? Ainsi Descartes est un novateur heureux dans les sciences et la philosophie des sciences, mais il continue les Grecs et les Byzantins, les Arabes, les Juifs et les Latins du treizième siècle

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et même ceux des siècles antérieurs, par sa morale et par sa métaphysique, surtout par l’affirmation de l’existence de Dieu, de la spiritualité, partant de l’immortalité de l’âme. De même Voltaire et Rousseau maintiennent une religion naturelle qui rappelle en plus d’un point ce qu’avaient enseigné saint Thomas, Raymond Lulle et Raymond de Sebonde. La politique de J. -J. Rousseau descend en droite ligne des pamphlétaires latins du temps de la Ligue. Les libertins, les athées, les impies, les esprits forts, voire les petits philosophes d’Angleterre et les philosophes de France, que combattent Garasse et Mersenne, Descartes et Bossuet, la Bruyère, Berkeley et la Harpe, continuent les Averroïstes du treizième et du seizième siècle.

Il n’en est pas autrement pour la forme : les modèles sont les mêmes. La pensée française du dix-septième siècle reste latine jusqu’aux moelles.

Bon nombre d’écrivains puisent directement aux sources et même savent encore, en prose et en vers, manier heureusement le latin. D’autres recourent aux traductions, dont l’importance n’a jamais été plus hautement proclamée :« Tous les magasins et tous les trésors du vrai langage français, écrit Vaugelas à propos du traducteur Amyot, sont dans les ouvrages de ce grand homme. » Et M. René Doumic a pu expliquer la pensée de Vaugelas en ces termes : « Dans l’ancienne France on faisait à peine moins de cas d’un bon traducteur que d’un écrivain dit original. Et c’était justice, une traduction digne de ce nom est une entreprise semée de périls. Il s’agit de donner au lecteur français la même impression que reçoit le lecteur latin..., de se munir de tout le trésor des lettres antiques, de recourir sans cesse à des équivalents, d’orner son langage de toutes les images de beauté et de noblesse que les écrivains ont multipliées à travers les siècles. » On sait quel fut le succès des traductions de Dacier, qui firent connaître Platon, Ëpictète et les poètes comiques à ceux qui ignoraient le latin, de Mme Dacier dont l’ Homère, dans l’ensemble, donne bien l’idée de l’œuvre antique. Et l’abbé d’Olivet, recommandant sans cesse la lecture de Cicéron, l’a traduit avec une élégance qui passait alors pour la qualité suprême : « La marquise du Châtelet, écrit Voltaire en 1736, me Usait les Tus cutanés de Cicéron et, après avoir goûté tous les charmes de cette belle latinité, elle examinait votre traduction et s’étonnait d’avoir du plaisir en français. »

Sainte-Beuve a montré, à propos de Bossuet, avec une sagacité et une pénétration singulières, comment la connaissance du latin de toutes les époques sert à écrire en français d’une façon originale : « Ce qu’il savait comme une langue maternelle, c’était le latin, toutes les sortes de latin, celui de Cicéron comme celui des

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Pères, de Tertullien et de saint Augustin (auxquels il faut joindre celui de saint Thomas dont Bossuet a écrit l’éloge). Il en avait l’usage très familier ; il disputait en latin dans l’école ; il écrivait constamment des lettres latines aux prélats étrangers avec qui il correspondait ; les notes dont il chargeait ses livres étaient le plus souvent en latin. C’est de cette connaissance approfondie du latin et de l’usage excellent qu’il en sut faire que découle chez Bossuet ce français neuf, plein, substantiel dans le sens de la racine et original. Et ce n’est pas seulement dans le détail de l’expression, de la locution et du mot que cette sève de littérature latine se fait sentir, c’est dans l’ampleur des tours, dans la forme des mouvements et des liaisons, dans le joint des phrases et comme dans le geste... Il en renouvelle la saveur et la verdeur... Dans les moments où il n’est point particulièrement éloquent, il a une langue dont on peut dire, comme de celle de Caton et de Lucrèce, qu’elle est docta et cor data. »

La langue et la littérature latines servent donc, pour une bonne part, à former nos maîtres du dix-septième et du dix-huitième siècle. Mais il y a aussi des œuvres écrites alors en latin qui méritent d’être conservées dans notre patrimoine. Louis XIV et Colbert se sont proposé de faire collaborer les étrangers, comme nos nationaux, aux progrès de la civilisation, des sciences, des arts et des lettres, en honorant tous ceux qui produisaient une œuvre grande ou belle. Mais s’ils ont commencé par les Français, ils n’ont pas oublié les Français qui persistaient à se servir du latin. Dans la liste des pensionnés, on trouve l’abbé de Pure qui « écrit l’histoire en latin pur et élégant », Huet, qui a traduit Origène, Du Perrier, « poète latin », Fléchier, « poète français et latin », les sieurs de Valois frères, « qui écrivent l’histoire en latin ». Le principe n’était pas négligeable ; il nous appartient d’en conserver ce qu’il a de juste et de fécond.

Discours et Les versificateurs et les orateurs, les savants et les médevers latins cins, les philosophes et les théologiens, les jurisconsultes, les érudits et les grammairiens, les philologues et les historiens font porter leur activité sur des domaines différents et ont ainsi une pensée plus nourrie et une langue plus variée. Les versificateurs en latin sont rarement des poètes ; il ne faut les rapprocher ni de Corneille, ni de Racine, ni de Molière ; les auteurs de discours ne sont guère des orateurs en comparaison de Bossuet ou de Bourdaloue; mais les idées justes, les périodes élégantes et les images expressives ne leur manquent pas. Entre des hommes dont pas un n’est sans mérite, il faut faire un choix. Le P. Commire est un poète latin comparable à Santeul. Certaines de ses élégies sont presque des

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chefs-d’œuvre. Le P. Rapin, célèbre dès 1659 par des Ëglogues sacrées et une Dissertation sur la poésie pastorale, donne en 1665 un poème des Jardins , « jugé digne du siècle d’Auguste ». Le P. Pétau fait de bonne heure des vers grecs et latins, puis des discours fort estimés. Professeur de théologie positive chez les Jésuites, il résume son enseignement en renonçant à la forme scolastique et aux discussions pour employer une forme oratoire et nouvelle. Le succès fut grand : « Toutes les écoles de théologie, disait Huet, retentissent du nom du P. Pétau. » Éditeur de Synésius, qu’il publie d’après le conseil de Casaubon, de Thémistius, de Nicéphore, il est appelé « le prince

des chronologistes » pour les ouvrages latins où il utilise et classe les recherches antérieures. Du maître de Huet, Halley, on dit qu’il est, pour ses vers latins, « un des plus grands poètes du siècle ». Du Perrier, le neveu de celui dont Malherbe avait cru à tort la douleur étemelle, est aussi un rival de Santeul. Celui-ci fut, dit Sainte- Beuve, « un pur et franc poète, un de ceux qui, à travers l’anachronisme de la forme, sont véritablement poètes de race et par nature ». La Bruyère et Saint-Simon font connaître l’admiration des contemporains pour les vers adressés par Santeul à Lamoignon et à Le Tellier, à Louvois, à Pellisson et à Huet, pour les distiques sur les édifices, les fontaines, les arcs de triomphe, pour les hymnes nouvelles des églises parisiennes et de l’ordre de Cluny où l’on sentait trop, disaient ses critiques, l’influence de Virgile et d’Horace.

Au dix-huitième siècle, Rollin, vanté par Voltaire pour ses œuvres en français, débute par être, à trente ans, « un jeune et brillant orateur, qui harangue en latin dans toutes les occasions, avec élégance, imitant, copiant les anciens, en répétant les centons, presque dans les mêmes termes, puis en français, citant, enchâssant de belles pensées. » Le P. Porée, l’un des maîtres de Voltaire, compose en latin des discours, des éloges, des oraisons funèbres, des tragédies qui, par les idées et la versification, présentent encore un certain intérêt. C’est lui qui proclame le P. Vanière « le plus grand poète de nos jours », pour des poèmes sur les étangs et la campagne; on l’appelait le « Virgile de la France ». Le Père Desbillons, mort en 1789, est dit le « La Fontaine latin, le dernier des Romains », pour quinze livres de fables et un poème en vers iambiques sur l’art de se maintenir en santé.

DENIS PÉTAU (Gravure de Massé).

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dont on cite une tirade contre le café. Un poète latin qu’on lit encore, c’est le cardinal de Polignac, que Voltaire place dans le Temple du Goût et qui, dans 1 ’Anti-Lucrèce, emprunte à Virgile de la douceur et de l’élégance, à Lucrèce des traits énergiques, et substitue l’éloge de Descartes à celui d’Épicure. De même on rappelle encore le vers vraiment antique mis par le président Hénault en tête de son Abrégé chronologique : Indocti discant et ament meminisse periti ; celui de Turgot sur Franklin : Eripuit cœlo fulmen sceptrumque tyrannis3 comme le discours célèbre où, prieur de Sorbonne, il parlait des progrès de l’esprit humain.

Mersenne, des- Bien des savants, mathématiciens et géographes, cartes, fermât géologues et astronomes, physiologistes et médecins, continuent à écrire en latin. Mais il faut mettre à part, en raison de l’importance de leur œuvre, Mersenne et Descartes, Fermât et Gassendi, Naudé et Gui Patin.

Mersenne, condisciple de Descartes à la Flèche, l’a ramené du jeu à l’étude. Il débuta par deux volumes sur Zorzi et sur la Genèse, dont l’intérêt est grand. D’un côté, il combat l’impiété des philosophes, de tous ceux qui lui semblent nier l’existence d’un Dieu, séparé du monde ; il veut qu’à Paris on mette à mort cinquante mille libertins, déistes ou athées, ou tout au moins qu’on brûle leurs livres et qu’on détruise leurs maisons. De l’autre, il reproduit les termes mêmes du Prologium où saint Anselme prouve l’existence de Dieu par la présence en nous de l’idée de la perfection absolue. En penseur original d’ailleurs.

Descartes reprendra l’argument pour combattre, dans les Méditations , les adversaires de la croyance en Dieu et à l’immortalité. En 1626 Mersenne publie une traduction latine des principaux géomètres et mathématiciens de la Grèce. De ses douze livres d’harmoniques, la Mothe le Vayer écrit : « Les vues musicales de Mersenne surpassent tout ce que les siècles passés

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DESCARTES (D’après Franz Hais.

Musée du Louvre).

nous avaient donné et ne laisssent aucune espérance d’y pouvoir rien ajouter à l’avenir », et Perrault : « Il n’y eut jamais une recherche plus curieuse en tout

ce qui regarde la musique. » Sans doute, il y a exagération dans l’éloge, mais Rameau fut conduit au système de la base fondamentale par la démonstration que Mersenne avait donnée de la résonnance du corps sonore. C’est en français que Mersenne expose les découvertes scientifiques, surtout celles de Galilée, mais c’est encore en latin qu’il publie les Pensées physico-mathématiques , où Montucla trouve un « océan d’observations de toute espèce ». Un jour peut-être, dit Hauréau, telle ou telle découverte, enfouie sous un amas de démonstrations frivoles, en sera tirée par quelque curieux et le nom de Mersenne, que le dixhuitième siècle associait volontiers à ceux de Galilée, de Gassendi, de Descartes, sera glorifié de nouveau ». « Résident » de Descartes à Paris dès 1628, Mersenne met en relations et souvent en discussions les savants du temps et les réconcilie quand les polémiques ont été trop vives. Il arrive même, comme dit Baillet à propos de la cycloïde, qu’il a une part dans leurs découvertes. Mersenne mourut le Ier septembre 1647, après avoir ordonné aux médecins de faire l’autopsie de son cadavre : il espérait qu’ils connaîtraient ainsi son affection et qu’ils traiteraient mieux les personnes atteintes du même mal. «Avide de connaître, dit Gassendi, observateur et plein de zèle pour les expériences,

Mersenne a consacré toute sa vie aux progrès des sciences et des arts, soit en étudiant, soit en posant des problèmes, soit en excitant les autres au travail. »

Descartes est mis au rang de Corneille et de Pascal, comme écrivain en français. Mais il a aussi beaucoup écrit en latin. Par le français, il espère atteindre ceux qui ne se servent que de leur raison, par le latin, les doctes qu’il veut avoir pour juges en France et à l’étranger, « pourvu qu’ils joignent le bon sens à l’étude ». Ses écrits étant ainsi publiés dans les deux langues, il est sûr de toucher tous ceux

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auxquels il s’adresse. Même on a trouvé parfois qu’il manie le latin avec plus d’aisance que le français.

Les ouvrages latins de Fermât, conseiller au Parlement de Toulouse, présentent la première idée du calcul différentiel ; ils le montrent supérieur à Descartes en certains points de l’étude des courbes, inventeur avec Pascal du calcul des probabilités, allant même plus loin que ses successeurs dans l’étude des nombres et de leurs théories.

Gassendi, naudé, De bonne heure Gassend ou Gassendi, de Digne, vit gui patin ^ lacunes de la philosophie des Péripatéticiens. Sa propre réflexion, la lecture de Vivès et de Charron, de Ramus et de Pic de la Mirandole, surtout les découvertes de Copernic, de Galilée, de Képler, les encouragements du savant Peiresc et du prieur de la Valette, Gaultier, avec lequel il fait des observations astronomiques, le persuadent de plus en plus que les prétendus disciples d’Aristote ne connaissent pas la nature. En 1624, quatre ans après l’apparition du Novum Organum de Bacon, treize ans avant celle du Discours de la Méthode de Descartes, il les attaque dans les Exercitationes paradoxicce : la philosophie, qui devrait être uniquement la recherche de la vérité et l’apprentissage de la vertu, n’est plus pour eux, dit-il, qu’un art futile, dont le but est de briller dans des disputes frivoles. Les écoles excluent Platon et Cicéron, Sénèque et Plutarque. D’Aristote même on ne prend que YOrganon , la Métaphysique et les traités qui en dépendent. On délaisse les mathématiques, on bannit en physique toutes les recherches qui ne pourraient aboutir à des résultats précis. Un professeur ne croyait-il pas rendre hommage à Dieu, en se disant prêt à soutenir, au prix de son sang, la vérité de tout ce qui est dans Aristote? Comme si ce n’était pas parce qu’ils croient la trouver dans ses écrits que certains savants négligent d’étudier la nature, la seule institutrice vraiment féconde ! Ainsi Gassendi exprime en latin bien des idées que Descartes et Pascal exposeront plus tard en français. Mais, le 4 septembre 1624, le Parlement de Paris défend de « tenir ni enseigner aucune maxime contre les auteurs anciens et approuvés ». Gassendi se borne désormais à étudier les mathématiques et la physique, la physiologie et l’astronomie. Pour défendre Mersenne, il attaque Robert Fludd et la philosophie qui expliquait la nature, au Heu de l’étudier par l’observation et par l’expérience, avec une synthèse des doctrines de Plotin et des Chrétiens, des alchimistes et des frères de la Rose-Croix. A la demande de Peiresc, il explique en 1629 la cause des ParrhéHes. En 1631, il examine le premier le passage, annoncé par Képler, de Mercure sur le soleil et publie à ce sujet de curieuses

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observations. A Galilée il écrit qu’il doit lui suffire de vivre avec la persuasion qu’il n’a cherché que la vérité. Il compose la Vie de Peiresc et continue ses observations astronomiques. Contre les Méditations de Descartes, il présente, dans des Objections , puis dans des Instances qui suivent les réponses de l’auteur, tout ce qui peut être dit des méthodes cartésiennes par un partisan de l’expérience. Professeur au Collège Royal, en 1645, Gassendi y enseigne trois années. Il publie en 1647 Y Institution astronomique et discute sur le mouvement de la terre avec Morin, dont la renommée comme astrologue fut ruinée, dit-on, parce que Gassendi ne mourut point, comme il avait prédit, en août 1650. Avec Fermât, il écrit sur l’accélération des graves. Dès 1627 Gassendi s’est occupé d’Ëpicure. Dans de nombreux ouvrages il travaille à faire connaître sa doctrine, à l’adapter au christianisme en y ajoutant les affirmations relatives à la création, à la Providence, à l’immortalité. Il l’enseigne à Chapelle, le fils de son ami Luillier, à Molière, le futur traducteur de Lucrèce, à Bernier, le rédacteur avec Boileau de Y Arrêt burlesque , peut-être à Cyrano de Bergerac. La Vie de Copernic, celle de Tycho- Brahé complètent son Institution astronomique.

Dès 1658, Montmort publiait les Œuvres latines, mais Bernier ne donnait que vingt ans plus tard un Abrégé en français de la philosophie de Gassendi. Pour Degérando, Gassendi est le premier auteur des doctrines que le dix-huitième siècle rapporte à Locke ; pour Tennemann, c’est le plus savant des philosophes et le plus habile philosophe parmi les savants du dix-septième siècle. On sait que Boileau avait mis les Gassendistes à côté des Cartésiens dans Y Arrêt burlesque. Pourquoi donc — sans rien ôter à notre grand philosophe — ne placerions-nous pas Gassendi à côté de Descartes dans notre histoire littéraire?

Sainte-Beuve, jugeant Naudé d’après ses ouvrages français, dont le plus célèbre est Y Apologie des grands hommes accusés de magie , comme d’après ses ouvrages latins, le nommait « un érudit, un penseur, un moraliste ». En latin Naudé a prononcé un discours d’apparat où il vantait l’ancienneté comme la gloire de la Faculté de médecine de Paris : la péroraison était parsemée de vers latins. On lui doit en outre de jolies épigrammes, des traités sur l’étude des lettres et des armes, un panégyrique où, pour la délivrance de Campanella, il vante à Urbain VIII la science et la

GASSENDI (D’après Nanteuil).

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philosophie, des éditions d’érudits ou de médecins, des jugements sur certains d’entre eux, des dissertations littéraires et médicales, où il se demande si la vie est plus brève aujourd’hui qu’autrefois, s’il est permis de tromper son malade, si l’étude est plus profitable le matin ou le soir. Il a décrit lui-même la formation de sa pensée : « J’ai passé, dit-il, par la philosophie scolastique, sans devenir éristique, et par celle des plus vieux et modernes sans me partialiser... Sénèque m’a plus servi qu’Aristote, Plutarque que Platon, Juvénal et Horace qu’Homère et Virgile, Montaigne et Charron plus que tous les précédents. »

Gui Patin, l’ami de Gabriel Naudé, fut l’élève de Riolan auquel il succéda comme professeur au Collège Royal. Ses auditeurs goûtaient ses bons mots, son savoir et l’élégance de son latin. Ses lettres à ses amis le rendirent aussi célèbre que son enseignement et sa pratique médicale. C’est un admirateur des anciens et de ceux qui leur ressemblent : « Je me consolerais de quitter ce monde, écrit-il, pourvu que je trouve dans l’autre Aristote, Cicéron, Galien, Platon et Virgile... Aristote,

Plutarque et Sénèque constituent toute la famille des bons livres, père et mère, aîné et cadet... U Histoire naturelle de Pline est une grande mer dans laquelle il fait bon pêcher. » Parmi les modernes, il s’attache à Scaliger et à Érasme, à Saumaise, «le grand héros de la république des lettres », à Fernel qui « a rendu la vie à la médecine ». Adversaire des découvertes de son temps, il combat le quinquina, l’antimoine, la circulation du sang, et aussi Descartes, comme « les chimistes ignorants qui tâchent de tout gâter, tant en philosophie qu’en bonne médecine ». Ce qui prédomine en lui, c’est l’esprit satirique et c’est surtout en latin, semble-t-il, qu’il trouve la forme la plus appropriée à sa pensée. Son œuvre ne vaut pour le fond ni celle de Descartes, ni celle de Gassendi, mais elle prouve du bon sens et de l’esprit ; elle montre de plus qu’un partisan des anciens a tiré aussi bon parti du français que du latin pour exprimer ses idées.

Nombreux sont les théologiens et les philosophes qui emploient encore le latin : Gamaches donne des commentaires de la Somme de saint Thomas qui forment une véritable philosophie; Hersent, le prédicateur, commente la Théologie mystique du Pseudo-Denys l’Aréopagite ; André Martin compose une Philosophie morale et chrétienne , puis des Extraits plotiniens de saint Augustin qu’il publie

GUI PATIN (Gravure d’Antoine Masson).

LITTÉRATURE, T. I

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sous le nom d’Ambrosius Victor ; Thomassin, l’oratorien, introduit dans ses Dogmes théologiques une grande partie de la traduction de Plotin par Ficin et répand ainsi parmi ses confrères des doctrines plotiniennes ; Poiret donne une Théologie et une Bibliothèque d'auteurs mystiques ; Lherminier combat les Cartésiens dans une Somme de théologie qui eut du succès.

rudits Les érudits qui publient

et historiens des textes veulent, comme les meilleurs du siècle précédent, en donner le sens littéral, et rendre plus claire et plus nette l’intelligence du passé. Leur activité les emporte dans des directions multiples, mais ils forment cependant des groupes. D’abord il y en a qui sont seulement des érudits, Saumaise et Sorbière, Ménage, Cappel, Bochart et Huet ; d’autres, André Duchesne Du Boulay, Du Cange, Baluze, sont des historiens ; enfin il convient de mettre à part les Bénédictins, dont le travail, si varié et si riche, a été fécond en résultats immédiats et en conséquences heureuses. Il faut nommer les jurisconsultes, Chanteclair, traducteur et latiniste distingué, Choppin, qui écrit sur le domaine de la France, les privilèges des paysans et les droits des moines, Pothier, l’admirable éditeur des Pandectes , le président Mauguin qui, en 1650, l’année de la mort de Descartes, édite et explique, en les rattachant ainsi à la grande querelle du jansénisme, les auteurs du neuvième siècle qui ont discuté sur la prédestination ; et aussi des Jésuités, le P. Hardouin, les PP. Labbe et Cossart pour leurs collections des Conciles , le P. Pétau pour des éditions estimées et des travaux sur la chronologie ; le dominicain Échard qui, en utilisant les travaux de Quétif, compose une histoire des écrivains de son ordre ; un grammairien, Gaudin, l’auteur en latin du Trésor des trois langues ; un professeur du Collège Royal, Capperonnier, l’un des meilleurs humanistes du temps, qui édite et traduit Photius avec le P. Tournemine et Ellies du Pin.

RENÉ CHOPPIN (Gravure de Haud).

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AUMAISE, SORBIÈRE, MÉNAGE ET HUET

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