B. DE MONTFAUCON
(D’après une gravure de B . Audran) .
HISTOIRE DES LETTRES
accomplit un travail considérable, qui aujourd’hui encore fait grand honneur à notre pays.
Et notre reconnaissance doit s’étendre aux collaborateurs des Bénédictins qui les aidaient dans la recherche des pièces, dans la rédaction de leurs œuvres, qui achevaient celles que la mort interrompait et qui composaient à leur tour des travaux personnels, à Michel Germain et à Massuet, à Paul Brioys, Pouget et Lopin, à Gerberon, l’éditeur de saint Anselme, à Chantelou, celui des lettres de saint Bernard et d’une Bibliothèque ascétique où entrent des opuscules choisis des Pères, à Thierry Ruinart, celui de Grégoire de Tours et de Frédégaire, à Guérard, celui de saint Augustin, à Constant, le traducteur d’Hilaire, à Beaugendre, l’éditeur
d’Hildebert de Tours et de Marbode de Rennes, à de la Rue, celui d’Origène. Entre tous, Martène mérite une mention spéciale. Appelé par d’Aguesseau à la Commission chargée de préparer une collection des historiens de la France plus considérable que celle d’André Duchesne, il alla, pour ses recherches, jusqu’en Saxe avec son confrère Durand. Auteur du nouveau G allia christiana , dont les treize premiers volumes contiennent des pièces nombreuses et importantes, il a continué le Spicïlegium de d’Achery dans la collection nouvelle des anciens écrivains,
CH. ROLLIN (D’après Coypel), , , ... ,
des écrits moraux, historiques et dogmatiques, et réuni, dans le Trésor nouveau des Inédits, des pièces fort intéressantes, qui ont rapport à tous les genres d’études. Dans la Collectio amplissima , il recueille des documents qui ont encore, de nos jours, de la valeur. Enfin Dom Bouquet donne, en 1738, huit volumes où figurent tous les écrivains qui ont parlé des Gaulois et des Francs. Et son œuvre sera continuée par Houdiguier, Clément, Poirier, Brial, puis par l’Académie des Inscriptions. C’est en français, sur le conseil de Mabillon, que Dom Calmet publie ses Commentaires sur V Ancien Testament. Et c’est aussi en français que Dom Rivet commence en 1733 Y Histoire littéraire de la France , à laquelle travailleront Dom Clémencet, Dom Clément, puis Dom Brial, Daunou et l’Académie des Inscriptions.
Les érudits du dix-septième siècle ont mis dans leurs recherches autant de conscience et de savoir que leurs prédécesseurs du seizième, et ils ont contribué, par leur action sur les savants étrangers, à la grandeur du siècle de Louis XIV. Les Béné-
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dictins ont donné en outre l’exemple d’une admirable organisation du travail scientifique : par eux toutes les activités sont conduites vers le résultat qu’elles peuvent atteindre ; toutes les besognes sont poursuivies jusqu’à l’achèvement ; toutes les tâches accomplies par les débutants sont surveillées. Les maîtres eux-mêmes ont toujours à côté d’eux un collaborateur qui, au besoin, les avertirait d’une défaillance. Nous avons imité leur exemple, sans pouvoir atteindre toujours à de tels modèles. Des étrangers ont essayé de se substituer à eux et les ont parfois copiés sans le dire. Sans les travaux de ces grands érudits, de cette pléiade d’honnêtes et graves travailleurs, la tâche des grands historiens du dix-neuvième siècle eût été impossible. Si l’analyse n’eût pas été faite, la synthèse ne se fût pas produite.
Restauration des La Révolution, après avoir détruit les Universités études classiques et ies Collèges, a organisé les Ecoles centrales. Bonaparte réorganisa l’Université en y assurant la première place au latin et aux mathématiques. La version latine, les vers latins, les discours et les dissertations, les thèmes, les thèses en latin, parfois en grec donnèrent naissance à une littérature scolaire qui, par l’imitation des bons modèles, par l’étude pénétrante des œuvres historiques et de leurs sources, a présenté des travaux d’une forme précise, élégante, agréable et même élevée. Les recueils où elle est consignée fourniraient, pour une anthologie, bien
des morceaux remarquables par les idées, par les expressions et l’ordre des périodes, par les épithètes et les images, par la mesure et le rythme. Et leurs auteurs n’ont pas toujours déçu les espoirs qu’avaient fait naître leurs succès scolaires. Dans un recueil de vers latins, qui comprend cent douze compositions, dont la plupart sont bonnes et quelques-unes excellentes, une vingtaine sont anonymes. Les renseignements manquent pour une trentaine au moins. D’autres viennent de futurs professeurs qui ont laissé le meilleur souvenir dans l’Université. En voici qui proviennent d’hommes dont le nom a été connu par la suite dans un cercle plus étendu : Deltour et Ernest Dupuy, devenus plus tard inspecteurs généraux et qui furent des écrivains de
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mérite; Eugène Despois, l’auteur du Vandalisme révolutionnaire et de tant d’ouvrages fort goûtés; Félix Ravaisson, dont l’influence a été si grande sur notre philosophie classique depuis la publication du célèbre rapport écrit après l’Exposition de 1867, qui suivait un remarquable Essai sur la métaphysique d'Aristote ;
Jules Lachelier, dont l’enseignement à l’École normale supérieure exerça sur tant d’intelligences une action si profonde ; Victor Brochard, un des professeurs les plus écoutés de la Sorbonne ; Désiré Nisard, dont l’œuvre a inspiré tant d’écrivains et de maîtres ;
Lemaire, l’ancien doyen de la Faculté des lettres de Paris ; Émile Deschanel, le conférencier célèbre et le maître écouté du Collège de France; Edmond About, le spirituel écrivain, dont le nom rappelle ceux de Prévost-Paradol et de Taine, lauréats comme lui du concours général ; Charles Baudelaire, l’auteur des Fleurs du Mal . Et combien de noms d’hommes distingués, célèbres, illustres même, ne renconrterait-on pas dans les autres recueils !
Puis la pratique de ces exercices scolaires a, mieux encore que dans les périodes précédentes, donné une connaissance approfondie de l’éloquence, de la poésie,
partant de la civilisation latine. On sait aujourd’hui que le vocabulaire français vient en grande partie du latin, formé sous l’influence de la littérature grecque, accru par l’action du judaïsme et du christianisme, par les invasions barbares, par les travaux des traducteurs et des adaptateurs, qui ont fait passer dans leur langue maternelle la pensée arabe et la pensée juive comme la pensée grecque. Avec infiniment de raison, on en conclut que, pour bien comprendre le vocabulaire, la grammaire et la syntaxe du français, il y a grand avantage à étudier la langue latine chez les écrivains de toutes les époques.
Certes nos maîtres de langue française peuvent beaucoup pour nous apprendre à penser et à bien user de notre langue : n’ont-ils pas d’ailleurs assimilé ce qu’il y a
AUGUSTIN THIERRY (D’après une lithographie d’Émile Lassalle).
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de meilleur chez les Latins et chez les Grecs? Mais la connaissance du latin est d’un secours inappréciable. Elle donne du fond, du suc et du nerf à la pensée et à la forme. S’il est incontestable que les traductions, parfois supérieures au texte, nous permettent une lecture plus rapide et par endroits plus compréhensive, il ne l’est pas moins que la lecture du texte fait saisir tous les éléments des idées résumées par les mots, élargit notre horizon et, du même coup, nous amène à pénétrer plus profondément et d’une façon plus intime l’inspiration des écrivains. Nous les voyons face à face et non dans un miroir.
Il suffit de rappeler les avantages qui résultent d’une éducation classique, dans laquelle intervient le grec, pour la formation de l’intelligence et du goût. Les hommes qui ont fait de bonnes études classiques et qui ont une connaissance du latin élargissent le champ de leur vision, puisqu’ils sont préparés à lire les œuvres qui n’étaient pas étudiées dans les classes, en particulier celles des historiens mis au jour dans les trois derniers siècles et celles qui sont encore à publier. Quelquesuns de nos romantiques et de nos historiens du dixneuvième siècle ont fait preuve d’une originalité puissante. Parfois ils ont puisé à des sources allemandes, anglaises ou autres. Mais à y regarder de près, on observera qu’ils ont, comme leurs prédécesseurs du dix-septième siècle, amplement mis à contribution tout ce qui nous vient de notre patrimoine gréco-romain, lentement accumulé à travers les siècles. Nos grands historiens, Augustin Thierry, Guizot, Michelet, lui doivent leur méthode, la matière qu’ils ont mise en œuvre et même en partie la langue dont ils ont usé. Les poètes de toutes les écoles y ont pris des rythmes, des formes, des images. Lamartine y a puisé le plotinisme chrétien qui nourrit son œuvre ; Chateaubriand a essayé, après tant d’autres que nous avons mentionnés dans cette étude sommaire, de réunir le merveilleux gréco-romain aux conceptions chrétiennes. Nos orateurs, ceux qui ont été vraiment originaux, nous apparaissent profondément imprégnés de la lecture du Conciones et même des orateurs antiques. Et pour certains de ceux dont nous avons des exercices scolaires, vers, dissertations, discours ou versions, ne pourrait-on pas se rendre compte des directions qu’ils ont prises, en comparant leurs œuvres d’écoliers et leurs œuvres d’hommes, comme nous avons rapproché les œuvres françaises et les œuvres latines d’Alain Chartier?
Ces comparaisons, qui n’ont pas été faites, expliqueraient pourquoi il convient de conserver précieusement et de mettre en lumière toute notre littérature latine de France, depuis les origines jusqu’à nos jours. Elle fait partie du patrimoine artistique, intellectuel et moral de la nation.
C’est qu’en effet nos écrivains latins ont conservé et accru ce qui avait été produit par l’humanité pendant plus de vingt siècles. Les perdre ou les délaisser ce serait négliger l’acquis humain pendant près de la moitié de la période civilisée. Nos écrivains en français sont leurs fils. Les uns et les autres nous appartiennent, et ce qui fait la valeur incomparable du patrimoine qu’ils ont amassé pour nous, c’est que tous, en illustrant leur commune patrie, n’ont pas oublié que sa pensée doit se proposer d’agir sur l’humanité tout entière.
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