UN TRADUCTEUR
HISTOIRE DES LETTRES
Ses Commentaires sur Origine constituent une œuvre considérable. Dans un traité sur la traduction, il en donne les règles, cite les meilleurs traducteurs et met en scène l’historien de Thou, le jésuite Houton le Duc et Isaac Casaubon. Son Traité du Commerce et de la Navigation contient encore des indications utiles. Le Traité de la faiblesse de V esprit humain , en latin et en français, ramène la connaissance humaine à la vraisemblance et à la probabilité : l’ignorant est un homme assis dans une campagne unie, le savant, qui y est debout, voit un peu plus, mais ne découvre ni la vaste étendue de la campagne, ni le reste de la terre.
Hauréau fait grand cas de Casimir Oudin et d’Ellies du Pin. Le premier, qui a beaucoup écrit en français, a donné en latin un Supplément aux écrivains et aux écrits ecclésiastiques de Bellarmin, une histoire de l’abbaye de Chaumont, trois dissertations critiques, un travail sur les anciens écrivains de l’Église. Ellies du Pin, cousin de Racine, professeur au Collège Royal, était un savant homme le matin et un abbé fort coquet l’après-dînée, quand il faisait sa partie de cartes avec les dames : soixante et un volumes en français pour la Bibliothèque universelle des auteurs ecclésiastiques, des traités en latin sur l’antique discipline de l’Église et le schisme des Donatistes, une édition de Gerson forment des compilations où il y a parfois des légèretés ou des inexactitudes, mais qui, somme toute, sont honorables pour l’auteur et commodes pour les lecteurs.
Duchesne, du cange, Les historiens sont aussi des érudits. André Du-
baluze chesne, « le Père de l’histoire », que Richelieu estime
beaucoup, édite en 1616 certaines œuvres d’Abélard, en particulier les Lettres d'Héloïse et de celui qui fut son mari, sans qu’on sache bien comment cette curieuse correspondance a pu se conserver dans les couvents. En latin, Duchesne publie un livre de belles lectures et d’antiquités, une Histoire des Normands , un programme de l’édition des historiens français, ecclésiastiques et séculiers, qui devait partir des origines et compter vingt-quatre volumes, dont il a donné cinq. Du Boulay nous renseigne sur la vie universitaire et condense tout ce qu’il en a appris dans son principal ouvrage, Y Histoire de VUni-
ANDRÉ DUCHESNE (D’après une gravure de Janson),
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN LANGUE LATINE
versité de Paris , de 800 à 1600, dont il est nécessaire de vérifier les affirmations, mais qui présente beaucoup de pièces curieuses. La Mare rassemble une collection d’ouvrages relatifs à la Bourgogne et Gassendi l’engage à écrire l’histoire de la province.
Du Cange, trésorier de France à Amiens, a fait une synthèse au moins provisoire de toutes les recherches érudites sur le moyen âge. C’est un esprit philosophique et généralisateur qui a des connaissances solides et étendues sur les langues, la jurisprudence, la géographie, l’art héraldique, la numismatique, l’épigraphie, l’archéologie, la paléographie grecque et latine. Ses deux Glossaires offrent des recueils des mots latins et grecs du moyen âge. Un Jésuite, dont on vantait la belle latinité, disait du premier : « Il y a soixante ans que je m’applique à ne me servir d’aucun des mots rassemblés si laborieusement par M. Du Cange. » Augmenté par ses continuateurs, le Glossaire latin constitue, pour l’Occident, une espèce d’encyclopédie, valable tant qu’on n’aura pas un grand nombre de travaux analogues à ceux de Gœlzer sur saint Jérôme, de Bonnet sur Grégoire de Tours, de Schütz sur saint Thomas. Le Glossaire grec est complété par l 'Histoire byzantine et ses annexes, par les éditions de Jean Cinnamos, de Paul le Silentiaire, de Zonaras, par les Glossaires latins-grecs et gréco-latins de Cyrille, de Philoxène et d’autres anciens. En outre.
Du Cange a édité Villehardouin et Joinville, il a écrit en français une histoire de Constantinople sous les empereurs d’origine française et laissé bien des manuscrits qu’on pourrait encore consulter. « Ses ouvrages, a-t-on dit avec raison, sont des chefs-d’œuvre de sagacité, d’érudition et de haute critique. »
Baluze, bibliothécaire de Colbert, a organisé une des collections de livres les plus rares en Europe. Professeur de droit canon, inspecteur du Collège Royal, il fut disgracié en 1709 pour avoir, dans Y Histoire de la maison d'Auvergne , employé des documents fournis par un faussaire sur la généalogie des Bouillon. Il a laissé de nombreux manuscrits et publié en latin deux volumes des Capitulaires des rois de France, dont la préface fut traduite en français, des Lettres du pape Innocent III, une nouvelle Collection des Conciles, les œuvres de saint Cyprien et des Mélanges, Miscellanea.
Mersenne et Descartes, Fermât et Gassendi, Naudé et Gui Patin, Saumaise et Huet, André Duchesne, Du Cange et Baluze ont eu, au dix-septième et au dix-
HISTOIRE DES LETTRES
huitième siècle, une célébrité européenne par leurs œuvres en latin : ils ont puissamment contribué ainsi à la gloire de la France. Ils ont instruit en outre leurs contemporains et leurs successeurs ; ils ont donc doublement servi notre pays.
Les Les Bénédictins reviennent à leurs traditions érudites et y
bénédictins joignent ce que leur ont appris les érudits du seizième siècle.
Ils publient et commentent les œuvres littéraires du monde chrétien et de la France médiévale, rendant ainsi possible la connaissance des origines de la vie religieuse, intellectuelle et même politique. On ne saurait exagérer l’importance de leur œuvre, dont les principaux artisans sont Luc d’Achery, Mabillon et Montfaucon.
Le premier augmente la bibliothèque de Saint-Germain-des-Prés, édite la Lettre de saint Barnabe , la Vie et les Œuvres de Lanfranc , en y joignant la Chronique de V abbaye du Bec , la Vie d’Herluin , son fondateur, celle des quatre abbés qui lui ont succédé et celle de saint Augustin, apôtre de l’Angleterre, avec des traités sur l’Eucharistie contre Bérenger. On lui doit encore un Catalogue des ouvrages ascétiques des Pères et des auteurs modernes, la Vie et les Œuvres de Guibert de Nogent , surtout un Spicïlegium en treize volumes, où il réunit des documents médiévaux, actes et canons des conciles, chroniques et vies de saints, diplômes et chartes.
Jean Mabillon travaille d’abord à une édition de saint Bernard, puis il est chargé de coordonner et d’utiliser les matériaux rassemblés pour une histoire générale de l’ordre. Dans une première partie, il met les Actes des Saints : les vies des Bénédictins servent bien à exciter la piété et à ranimer la foi des fidèles, mais elles permettent aussi de rétablir la chronologie, de restituer l’histoire, de découvrir ou d’expliquer certains usages, d’éclaircir des points importants de la discipline ecclésiastique. Les Bénédictins cherchent désormais la vérité historique, et nos historiens les plus marquants du dix-neuvième siècle, après Daunou, ont repris et continué leur œuvre déjà considérable. C’est Mabillon qui, dans une Épître dédicatoire
DOM MABILLON (D’après une gTavure de Daullé).
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN LANGUE LATINE
à Louis XIV, annonce au public l’édition de saint Augustin, que la Congrégation de Saint-Maur entreprend au moment des discussions sur la grâce entre les Jésuites et les Jansénistes ; c’est lui qui écrit le dernier volume. Mais son œuvre capitale, c’est le traité diplomatique qui fonde, comme dit Hauréau, l’école des historiens décidés à s’appuyer sur une étude approfondie des documents authentiques du moyen âge. Ouvrage « immortel », dit-on au moment de son apparition. On y voit fort bien quelle importance présente pour l’histoire le discernement des diplômes authentiques. Jamais d’ailleurs Mabillon n’a cru, comme certains de ses disciples,
trop dédaigneux de philosophie et de théologie, que l’analyse des diplômes constitue toute l’histoire. A l’homme « le plus pieux et le plus savant sur le moyen âge », au témoignage de Louis XIV, on doit encore une Méthode , en français, pour apprendre l’histoire, un traité des études monastiques où il combat l’abbé de Rancé, qui n’avait pu persuader au public, comme dit Huet, que l’ignorance soit une qualité nécessaire au bon religieux !
Montfaucon s’occupa d’histoire avec Pavillon, l’évêque d’Aleth. Volontaire à l’armée de Turenne, puis bénédictin, il étudia le grec, l’hébreu, le chaldéen, le syriaque, la numismatique, et fut chargé, à Saint-Gefmain-des-Prés, de la garde du cabinet des médailles. Dans les Analecta grœca , il donne, avec une traduction latine, des Œuvres inédites, dont celle de Hiéron sur les mesures. Ellies du Pin déclare « incomparable » l’édition de saint Athanase. Son journal en Italie, Diarium Italicum , expose en 1702 ce que lui avaient appris les vieux monuments, les bibliothèques et les musées. A l’édition d’Origène, avec dissertations et dictionnaires, il travailla vingt-trois ans ; celle de saint Jean Chrysostome, en 1718, est « un des chefs-d’œuvre de l’érudition bénédictine ». Mais les deux ouvrages qui ont eu le plus d’influence, c’est la Paléographie grecque et Y Antiquité dévoilée. Dans le premier, il fait, pour l’origine et le progrès des lettres grecques, pour les divers genres d’écriture à travers les siècles, ce que Mabillon avait fait pour les lettres latines. Le second, publié en latin et en français, constitue, comme dit Hauréau, le résumé le plus complet et le mieux ordonné de toutes les connaissances alors acquises en matière d’archéologie grecque et latine, juive et gauloise : en deux mois les dix-huit cents exemplaires furent épuisés. D’une vie frugale et réglée, d’une santé inaltérée jusqu’en son extrême vieillesse, où il employait chaque jour huit heures à l’étude, Montfaucon