GUILLAUME
LES CHANSONS DE GESTE
On a beau, pour les besoins de cette pauvre chose qu’est un exposé critique, découper arbitrairement de telles scènes dans le tissu des amples narrations et les résumer, comme nous venons de faire, en quelques lignes, cette poésie est si pleine d’âme qu’il y paraît encore peut-être, même dans ces analyses étriquées ; peut-être laissent-elles entrevoir, si vaguement que ce soit, quelque chose de ce que représentaient à la pensée et au cœur de nos plus anciens chanteurs de geste leurs sujets et leurs personnages. Soit qu’ils enveloppent le rebelle Isembard de leur horreur à la fois et de leur pitié, soit qu’ils révèrent en Roland, en Guillaume, des chevaliers de Dieu, ils semblent moins des romanciers que les célébrants d’un culte; la Grèce n’a pas chanté plus pieusement Achille,
Ajax, Oreste.
Déjà avant le temps des trois poètes que nous considérons ici, — les premiers témoignages sur les chansons de geste sont du onzième siècle, — ce culte, le culte des héros, avait commencé de se propager (i) ; il traversera les âges. Jusqu’au quatorzième siècle et au delà, pendant deux cents ans et plus, à l’imitation des plus anciens conteurs, d’autres conteurs, en de nombreux poèmes qui forment prologue ou épilogue à la Chanson de Roland , célébreront « les vassaux qui moururent en Roncevaux » et aussi les survivants de Roncevaux, et décriront sans fin leurs exploits en Saxe, en Espagne, en Bretagne, et jusque dans l’Orient lointain. Pareillement, pendant deux siècles et plus, d’autres conteurs s’ingénieront à multiplier les aventures de Guillaume, celle de ses six frères, celles de leur père Aymeri de Narbonne,
(i) La Chanson de Roland en suppose d’autres, un peu plus anciennes, qui déjà mettaient en scène les douze pairs, et Girard de Roussillon et Ogier le Danois. La Chanson de Guillaume fait allusion à maints poèmes, perdus pour nous sous leurs formes primitives, à un Couronnement de Louis, à un Charroi de Nîmes, à une Prise cT Orange, etc..., où déjà l’histoire poétique de Guillaume et des membres de son lignage se développait largement
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celles de leurs aïeux, celles de leurs descendants, jusqu’à former ce cycle de vingtquatre chansons, — cent cinquante mille vers peut-être, — où l’on voit, depuis l’ancêtre Garin de Monglane jusqu’aux fils de ses arrière-petits-fils, à travers cinq ou six générations, des chevaliers sans nombre, associés par des liens constants de parenté ou de compagnonnage, passer d’une péripétie à une autre, disparaître
de la scène pour y reparaître plus loin toujours fidèles à leur rôle, comme si un poète héraldiste avait dressé d’avance leur arbre généalogique et arrêté une fois pour toutes le système de leurs rapports, comme si un dramaturge unique avait construit dès l’origine le scénario de l’ample tragédie aux cent actes divers. Et pareillement, pendant deux siècles et plus, en vers, en prose, d’autres conteurs s’appliqueront à varier, à nuancer les malheurs d’Isembard et à relier sa tragique biographie à la biographie similaire d’autres rebelles, tels que Raoul de Cambrai. Au point de départ de ce développement prodigieux, qu’y a-t-il? Rien que la piété des plus anciens poètes, ceux du onzième siècle et du début du douzième, envers un Roland, un Guillaume, un Isembard, rien que la sincérité et la plénitude de leur émotion, qui, de génération en génération, retentit, rayonne, agit comme une force toujours vive. Et tant de poètes du douzième, du treizième, du quatorzième siècle, participant à l’esprit de ces lointains devanciers, n’auront guère fait qu’épouser leurs intentions, que suivre et prolonger avec respect les lignes par eux tracées.
Tous conjurés, ils répètent qu’ils chantent des « chansons de vraie estoire ».
ÉGLISE DE SAINT-RIQUIER (Somme), (xvi' siècle).
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En regard des trouvères courtois qui content les « contes de Bretagne » ou de « Rome la grant », ils ont choisi, disent-ils, de traiter « la matière de France », et de fait, ils ne cessent d’exalter la France de jadis, celle de Clovis parfois, très ordinairement celle de Charlemagne, qu’ils ont peuplée de preux ou, comme on disait au temps de Corneille, de généreux. Sous tant de noms de héros divers, c’est elle, principalement, qu’ils veulent célébrer ; ils n’ont d’autre souci, assurent-ils, que de dérouler ses fastes avec véracité.
Pourtant il est aisé à chacun de constater, — et rien n’est plus étrange, — que, passant leur vie à louer la France carolingienne, ils ne savent presque rien d’elle. « Leurs notions historiques, a pu écrire M. Ch.-V. Langlois (i), non seulement sont partout très incorrectes, mais elles sont très pauvres, d’une banalité, d’une nullité extraordinaires ; ils ne disent rien de Charlemagne ni de leurs autres héros « historiques » qui ne fût de nature à courir les rues en leur temps, c’est-à-dire au douzième siècle ; ils ont à leur endroit les idées les plus fausses, telles qu’une postérité lointaine et peu lettrée en peut avoir sur des hommes d’autrefois. » Prenez dans la Chanson de Roland la liste honorée des douze pairs : elle est faite de noms inventés à plaisir, Olivier, Gerin et Gerier, Berengier et Haton, etc., et si deux pairs sur les douze, Roland et Girard, sont des personnages historiques, par quelle naïve erreur du poète peuvent-ils courir les mêmes aventures, ce Roland qui a vécu sous Charlemagne, ce Girard qui a vécu sous Charles le Chauve, cent ans plus tard? Et comment Roland, personnage du huitième siècle, peut-il frayer en outre, dans ce roman, avec Ganelon, personnage du neuvième, et avec Jofroi d’Anjou, personnage du dixième, et avec Richard le Vieux, lequel régit la Normandie de 943 à 996 ? Mener à Roncevaux ce duc de Normandie et ses Normands comme s’il y avait eu de temps immémorial en France des ducs de Normandie et des Normands, n’est-ce pas l’indice et le symbole d’une ignorance merveilleuse du passé? Pourtant, c’est au poète de la Chanson de Roland que nous avons emprunté cette suite d’exemples, parce qu’il fut l’un des plus instruits des chanteurs de geste. Ses confrères enchérissent sur sa fantaisie. On peut compter jusqu’à cinquante personnages authentiques des temps carolingiens, qu’ils ont embauchés dans la troupe bigarrée de leurs héros, mais ils ne les emploient guère qu’à contresens et à contretemps. Que nous disent-ils qu’ils auraient exploité des annales « de vieille antiquité », les Gesta Francorum ou les Chroniques de Saint-Denis? S’ils avaient communément pratiqué de tels livres, l’esprit même des chansons de geste serait tout autre ; c’est en leur tré-
(1) Dans la Revue critique des livres nouveaux , 1913, p. 196.
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fonds qu’elles sont anachroniques. Elles répugnent comme par définition à la vérité de l’histoire, puisqu’elles sont essentiellement des « romans de chevalerie », mais qui se déroulent en des temps qui ont tout ignoré de la chevalerie, et puisqu’elles mettent en scène des personnages qui vivent, souffrent, meurent pour des idées et pour des sentiments auxquels leurs prototypes historiques n’auraient à l’ordinaire presque rien compris. Le nom de « douce France » eût été à peu près inintelligible au vrai Roland, — et ce seul exemple dit tout. Sans doute, on peut essayer de se rassurer par la pensée que cette poésie n’a que faire d’être de l’histoire, qu’il suffit bien qu’elle soit de la poésie. La singularité subsiste, que nos romanciers aient pu concilier tant de ferveur avec tant d’incuriosité : la France#
du passé, ils l’ignorent autant qu’ils la vénèrent.
T oumons la médaille .
Sur Roland, sur Guillaume, sur Gormond, sur bien d’autres personnages, — mais nous
LA MORT DE ROLAND. Voulons pOUT l’instant
nous en tenir à notre triple exemple, — ils sont pourtant fort bien renseignés ; et la précision de leurs connaissances en ces cas particuliers fait contraste avec le vague presque risible de leur information sur l’ensemble des temps carolingiens.
Il est bien vrai, en effet, que Charlemagne, en l’an 778, revenait d’une expédition heureuse en Espagne, quand, le 15 août, au passage des Pyrénées, et presque sûrement à Roncevaux, son arrière-garde, séparée du gros de son armée, fut surprise et massacrée toute ; et il est bien vrai que parmi les morts se trouvait un seigneur d’importance, du nom de Roland.
De même, il est bien vrai que dans l’entourage de Charlemagne vécut un sien parent, nommé Guillaume, qui fut comte de Toulouse ; que ce Guillaume épousa une femme nommée Guibour ; et qu’il combattit avec honneur les Sarrasins d’Espagne ; en l’an 796, notamment, quand il leur infligea une défaite sur l’Orbieu, et en l’an 801 (ou 803), quand il suivit au siège de Barcelone le fils de Charlemagne, Louis, alors roi d’Aquitaine,
De même, il est bien vrai qu’à partir de l’an 879 les envahisseurs Scandinaves de l’Angleterre, encore païens, menacèrent la France ; que parmi eux se trouvait
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un Viking du nom de Gormond ; que certaines de leurs bandes franchirent la mer en 880, mirent en flammes, le 2 février 881, l’église de Saint-Riquier et dévastèrent le Ponthieu ; et que le 3 août de la même année, non loin de Saint-Valery-sur- Somme, à Saucourt-en-Vimeu, le roi de France, Louis III, tailla en pièces les barbares.
Il est bien vrai que ce sont là trois séries de faits historiques, tous bien attestés ; nous y reconnaissons, non sans surprise, la trame solide des trois chansons de Roland , de Guillaume , de Gormond et Isembard.
Non sans surprise. Pour qui considère dans le lointain des âges la masse et le grouillement des événements de tout un siècle, qu’est-ce que ce combat d’une arrière-garde dans les Pyrénées en l’an 778? Qu’est-ce que cette bataille sur l’Orbieu en l’an 796? Qu’est-ce que cet incendie de Saint-Riquier en l’an 881? Rien que de chétifs faits-divers. Comment les poètes ont-ils pu choisir pour les magnifier ces épisodes infimes, ces personnages d’arrière-plan? Pourquoi Roland entre tant de capitaines ? Pourquoi Guillaume ? Pourquoi cet obscur Viking danois, Gormond? Entre la mort de ces personnages et le temps de nos trouvères, les jours, les ans, les siècles avaient coulé silencieux; comment ont-ils pu prendre intérêt à ces faits et à ces personnages, les connaître seulement ? Supposé qu’ils aient été les chercher là où nous les trouvons nous-mêmes, dans les annales et chroniques latines du neuvième siècle, ils n’auraient pu y trouver que ce que nous y trouvons nous-mêmes : une seule ligne sur Roland dans la Vita Caroli d’Eginhard, quelques bouts de phrases sur Guillaume en des livres tels que le Chronicon Moissacience , quelques bouts de phrases sur Gormond au fond de chroniques anglo-saxonnes, telles que le De rebus gestis Aelfredi. A des siècles de distance, ces sèches mentions des annales carolingiennes auraient-elles suffi pour exciter leur imagination, pour lui donner le branle et l’essor? Après tout ce que nous venons de constater de la médiocrité coutumière de leur information, quelle apparence d’ailleurs qu’ils auraient recouru à de telles sources ? Certains de ces livres au moins étaient d’accès difficile, et, au onzième siècle comme aujourd’hui, seuls des spécialistes de l’histoire carolingienne pouvaient les manier, s’y débrouiller, s’attacher à des incidents de cet ordre de grandeur. De quelque côté qu’on se tourne, ce ne sont que ténèbres.
Au plus profond de ces ténèbres, les érudits ont construit des systèmes. Faut-il les exposer ici ? Pour trouver la voie vers plus de lumière, prenons plutôt pour guides nos trois poètes et ceux qui, à leur imitation, ont célébré Roland, Guillaume, Isembard ; suivons-les là où ils nous mèneront.
Essai d’une solution : qu’il faut Ils nous mèneront vers des sanc- « localiser » les légendes tuaires ; le poète de la Chanson de Roland vers deux des plus antiques églises de France. Il dit que Charlemagne, à son retour de Roncevaux, déposa à Bordeaux, en l’église Saint-Seurin, sur l’autel, l’olifant que le souffle de Roland avait fendu, et qu’il convoya plus loin, jusqu’à Blaye, pour les y ensevelir, son neveu et deux de ses compagnons :
En blancs sarcous fait mette les seignurs A Seint Romain : la gisent li baron.
Jusqu’à la Renaissance en effet, des milliers d’hommes ont vu et plusieurs ont
décrit, tels que le poète les avait vus et décrits, sur l’autel de Saint-Seurin, le cor d’ivoire fendu par Roland, et, dans la crypte de Saint-Romain, les trois « blancs sarcous », une triple tombe de marbre blanc.
Et les renouvellements du douzième siècle de la Chanson de Roland , multipliant les données de cet ordre, arrêteront Charlemagne à d’autres lieux de prière encore, à Saint- Jean -Pied -de -Port, à Saint- Jean-de-Sorde, à Belin dans les Landes, tout au long de sa voie douloureuse; ils attestent que maintes églises sur cette route rendirent aux combattants de Roncevaux des honneurs posthumes. Le temps nous a par malheur envié les titres anciens de la plupart de ces maisons, ceux de Saint-Romain en particulier : la vénérable église a été détruite au seizième siècle, et François Ier, qui fit ouvrir sous ses yeux, en 1526, le sarcophage de Roland, fut l’un de ses derniers visiteurs ; les documents qu’elle possédait ont péri. Nous avons conservé quelques textes pourtant, et qui prouvent au moins l’essentiel. Ils prouvent qu’avant qu’un seul vers de la Chanson de Roland eût été écrit, déjà dans cette région l’on vénérait Roland comme un martyr. Ils prouvent aussi qu’à Saint-Romain, à Saint-Seurin, et dans les autres sanctuaires semés sur la route jusqu’à Roncevaux, vivaient des clercs habiles à lire les vieilles chroniques, et que maintes fois ils s’employèrent, ceux de Saint-Jean-de-
CHAPELLE D’IBANETA* près Roncevaux.
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Sorde notamment, à y chercher des preuves du passage de Charlemagne sur cette route, des indices d’une station qu’il aurait faite chez eux, pour se prévaloir de sa visite et de ses bienfaits. On est conduit par là à supposer que les toutes premières fictions relatives à la bataille de Roncevaux et à Roland auront germé là : auprès de la tombe de Blaye et dans les églises de Roncevaux, telles que la chapelle de Saint-Sauveur d’Ibaneta, et dans les églises construites sur le ruban de route qui relie Blaye à Roncevaux. Autant il nous semblait inconcevable tout à l’heure, et à bon droit, qu’un rimeur du Nord de la France, au fond de sa Champagne ou de sa Normandie, eût pris fantaisie de compulser des chroniques vieilles de trois siècles pour y chercher quelque sujet de roman et qu’il eût exhumé Roland de la Vita Caroli d’Eginhard, autant il apparaît simple au contraire, et naturel, que ce livre, le plus célèbre et le plus accessible des livres sur Charlemagne, ait été lu en cette région par des hommes intéressés à le lire, et que la page où Roland est nommé ait pris pour eux sens et vie. Pour rendre compte de l’« élément historique » des chansons de geste, on entrevoit donc un principe d’explication : avant la chanson de geste, la légende, légende locale, légende d’église. Ce que nous entendons sous ces mots, demandons à nos deux autres poèmes de quoi le mettre en lumière. Dans le cas de la Chanson de Roland , les témoignages, trop délicats à analyser, ne deviendraient expressifs et probants qu’au terme d’une longue discussion, et nous sommes ici tenu à la brièveté. Dans l’histoire poétique de Guillaume, dans celle d’Isembard, les faits sont à fleur de sol ; ils parleront plus vite.
Comme les poètes qui chantent de Roland, ceux qui chantent de Guillaume d’Orange nous désignent, eux aussi, la tombe de leur héros. On la garde, disent-ils, « es granz deserz encoste Montpelier », dans une abbaye qui est placée sous son vocable ; car, au terme d’une longue vie guerrière, il s’y est rendu moine et y est mort en odeur de sainteté ; l’Église l’honore sur ses autels.
Ce ne sont pas là des fictions, mais des faits d’histoire aussi bien attestés que les traits de la vie séculière de Guillaume ci-dessus relevés. Il est de toute historicité que, vers l’an 804, renonçant à ses dignités mondaines, ce personnage se retira dans une abbaye du diocèse de Lodève, Aniane ; qu’il fit construire à deux lieues de là et comme une colonie d’Aniane, une autre maison religieuse, Gellone, et la dota richement ; qu’il y vécut, à partir de l’an 806, sous la robe bénédictine et qu’il y mourut quelques armées plus tard. On possède des actes, — le plus ancien est daté de l’an 938, — où son nom figure, comme celui d’un saint, dang la titulature de l’abbaye. Les fils de saint Benoît établis par lui à Gellone avaient donc commencé de bonne heure à honorer sa tombe. Le culte par eux instauré se confirma si bien
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que le vieux nom de Gellone disparut de l’usage ; au temps des chansons de geste, ces lieux s’appelaient, ils s’appellent encore Saint-Guilhem-le-Désert.
Pour entretenir et raviver au besoin le souvenir de leur premier bienfaiteur, les religieux de cette abbaye ne manquaient pas de documents ; plusieurs sont parvenus jusqu’à nous. Ils possédaient des actes authentiques, émanés du saint lui-même, et qui relataient ses donations. Ils avaient intérêt à les lire et à les relire; c’étaient
leurs propres titres de noblesse; — à lire et à relire aussi les annales où il était parlé de Guillaume ec de sa vie dans le siècle aux côtés de Charlemagne et de Louis ; et c’est ainsi que, combinant ces textes divers, chartes de leur abbaye et mentions annalistiques, rassemblant toutes leurs traditions, ils avaient finalement composé, vers l’an 1124, une ample relation hagiographique des origines de l’abbaye, la Vit a sancti. Wilhelmi. Il est donc assuré qu’à une époque quelconque, un passant quelconque qui eût par hasard poussé la porte de cette église ne se fût pas trouvé en présence d’une tombe anonyme ; et si l’on suppose (la conjecture est-elle en soi difficile?) que l’un de ces passants aura pu être un poète de métier, un jongleur, il est évident qu’il aura suffi à ce jongleur d’interroger le premier moine par lui rencontré : de la bouche de ce moine, en peu d’instants, il aura pu apprendre sur la vie de Guillaume autant et plus de faits vrais que nous en pouvons aujourd’hui recueillir dans toutes les chansons de geste réunies.
Or, dès qu’on regarde aux faits, on s’aperçoit que cette hypothèse, en soi plausible, est vraie par surcroît, qu’elle ne pèche que par l’excès de sa simplicité ; que non seulement un jongleur a pu visiter l’église de Saint-Guilhem, mais que maints jongleurs l’ont effectivement visitée ; et qu’ils y ont été conduits non par le hasard, mais par des raisons qu’ils savaient, qu’ils nous diront peut-être.
Plusieurs, en effet, décrivent dans leurs romans, avec la précision de témoins