GUILLAUME A AN I ANE
LES CHANSONS DE GESTE
oculaires, ce qu’ils appellent la « maison » du saint, les reliques que l’on y montrait, et la vallée de l’Hérault fortement encaissée, et le « castelet » du vieux moine, et, tel qu’il subsiste de nos jours, « en la gastine, lés un desrubant fier », le Pont du Diable, par lui construit au confluent de l’Hérault et du Verdus ; ils peignent, reconnaissable encore, le rude paysage. Qu’ils aient recueilli sur place leur information, c’est ce qu’un petit fait, entre autres, prouvera.
Ils appellent Guibour la femme de Guillaume, et ce n’est pas un nom de fan-
SAINT-GUILHEM-LE-DÉSERT (Hérault).
taisie. Les religieux de Saint-Guilhem conservaient comme le plus ancien de leurs parchemins, et nous lisons à la première page de leur cartulaire, un acte dicté par Guillaume lui-même en décembre 804, où il dit qu’il leur fait des donations de terres pour son salut et pour le salut de ses proches, au nombre desquels il nomme sa femme : Guitburg. Le nom de cette femme, comme il est naturel, ne se retrouve dans aucune chronique, ni dans aucun texte hagiographique ; il n’a jamais pu être écrit que dans des documents d’ordre privé et familial (1). Personne au monde au
(1) L’une des brus de Guillaume, en un petit livre de famille que l’on intitule le Manuel de Dhuoda, l’a inscrit au nombre des défunts dont elle-même et son fils doivent se souvenir dans leurs prières quotidiennes.
HISTOIRE DES LETTRES
onzième siècle et au douzième siècle, ne pouvait se souvenir d’elle, hormis les moines d’Aniane et de Saint-Guilhem. De qui donc, sinon de ces moines, les jongleurs ont-ils pu apprendre qu’elle avait existé? Or, sans le personnage de Guibour, que serait la Chanson de Guillaume? Ce que serait la légende de Tarquin sans Lucrèce, celle de Coriolan sans Véturie, celle des Gracques sans Comélie. C’est donc à la racine même des fictions des chansons de geste que se constate l’action de ces moines.
Mais la réciproque est vraie, — et c’est ici le trait le plus remarquable de leurs relations avec les jongleurs ; comme les chansons de geste se réfèrent aux documents de l’abbaye, les documents de l’abbaye à leur tour se réfèrent aux chansons de geste. Les religieux ont, par exemple, interpolé le plus respectable des titres de leur église, l’acte de donation de décembre 804, pour y glisser le nom d’un des prétendus neveux de Guillaume, Bertrand, personnage qui leur venait en droite ligne des romans (1). En outre, dans ce grave document officiel qu’est la Vita sancti Wilhelmi , ils n’ont pas craint d’alléguer les chansons que colportaient les jongleurs et de les couvrir de leur autorité : « Quelle assemblée de jeunes gens, disent-ils dans le prologue de la Vita , quelles réunions, surtout de chevaliers et de barons, quelles vigiles de saints ne retentissent pas de la gloire de Guillaume et ne redisent pas en chants modulés quel grand homme il fut, quelles guerres glorieuses il soutint...? » «Pour rapporter tous ces récits, ajoutent-ils, il y faudrait un grand volume (; magno indigerent volumine ) » : du moins, ils en résument un, la chanson de la Prise d’Orange.
En présence de tels faits, est-il possible de les attribuer à deux sources de développement légendaire, primitivement distinctes l’une de l’autre? Alors que tant d’autres seigneurs du temps jadis, plus considérables de leur vivant que ce Guillaume, sont tombés à l’étemel oubli, par quel privilège aurait-il été, lui, par deux fois transfiguré, ici par les religieux qui gardaient ses reliques, là-bas, dans la France du Nord, indépendamment de ces religieux et à leur insu, par des poètes ? Non, le comte de Toulouse n’aura pas eu par deux fois cette prodigieuse chance posthume. Lui aussi sans légende et sans gloire, il eût péri tout entier, ou, ce qui revient au même, il fût resté à jamais enserré comme une momie dans les bandelettes des vieilles annales carolingiennes, si par hasard les gardiens de sa tombe s’étaient désintéressés d’elle. Légende hagiographique, légende épique, ce n’est qu’une seule légende, ce n’est rien à l’origine que la petite flamme allumée sur cette tombe.
(1) Sous sa forme non falsifiée, conservée par l’abbaye d’Aniane, l’acte est daté du 15 décembre (du 14, dans la version de Gellone) ; il donne le nom de l’authentique Guibour, pas celui du chimérique Bertrand.
LES CHANSONS DE GESTE
Saint- Riquier, Saint-Valéry, Cayeux : l’action de Gormond et îsembard se déroule sur un petit territoire, nettement circonscrit, et l’église que saint Riquier avait construite à Centule au septième siècle et que la munificence de Charlemagne avait faite riche et grande, domine ce territoire, domine pareillement la chanson de geste. L’idée que l’amour et la haine ramènent Isembard, devenu criminel, aux lieux mêmes d’où il fut chassé, innocent, l’idée qu’il lutte en son orgueil contre le patron céleste du pays, saint Riquier, et que le saint le châtie : c’est toute la chanson de geste. Elle a dû naître dans cette région.
De fait, si l’on interroge le poète sur ses sources, il allègue une chronique de l’abbaye : ço dist la geste , a Saint Richier. Réciproquement, si l’on s’adresse à l’abbaye, le phénomène inverse se produit : la Chronique de Saint- Riquier, composée en l’an 1088, rapporte tout au long l’histoire de Gormond et d’Isembard, et son auteur, Hariulf, abbé du lieu, qui était né, qui avait grandi dans le pays, dit qu’il la raconte d’après des livres en latin, mais qu’on la répète aussi et qu’on la chante chaque jour (< quotidie recolitur et cantatur ) aux abords de son monastère. Donc, comme à Saint-Guilhem-le-Désert, il y a cercle ; comme à Saint-Guilhem-le-Désert, les jongleurs invoquent les documents des moines, les moines invoquent les poèmes des jongleurs et les couvrent de leur patronage.
Si même nous ne disposions pas de ces textes antiques, une simple promenade à Saint-Riquier y suppléerait, suffirait à prouver que la légende s’est formée là, n’a pu se former que là ; car tout visiteur y retrouve de nos jours, après huit siècles écoulés, les deux adversaires en présence, le vieil abbé mérovingien, saint Riquier, et Isembard, son infidèle avoué. Dans l’église abbatiale construite au seizième siècle sur l’emplacement des églises plus anciennes, chacun voit encore, -sur le maîtreautel, les reliques du saint, celles-là même que l’on vénérait au temps d’Hariulf et des plus anciens chanteurs de geste; et chacun voit aussi, à mille mètres de là, telle que l’avaient vue Hariulf et les plus anciens chanteurs de geste, la tombe d’Isembard. Le lieu-dit que le cadastre désigne encore sous le nom de « tombe d’Isembard » est un haut tumulus des temps préhistoriques ; chacun le connaît dans le pays, et le premier paysan venu qui vous y mène sait vous dire qu’un seigneur révolté a jadis brûlé la ville « aux cent-une tours » (1) et qu’en punition de ce crime il fut enseveli là, loin de l’église, sous ces ronces, revêtu de ses armes toutes d’or. Pensées assurément aussi vieilles que la légende, qui, pour mieux dire, sont la
(1) Étymologie populaire de Centule ; c’est le nom primitif du bourg, qui se perpétue dans la tradition orale (simplement parce qu’il faut bien que le curé le répète, chaque fois qu’il célèbre le saint de la paroisse).
légende elle-même, la légende tout entière ; et si la plus ancienne charte connue qui mentionne la Turnba Isambardi ne date que 1263, il est sûr pourtant que ce tumulus a trouvé dès une époque bien plus haute son affectation, tant il y a de ressemblance entre la destinée du rebelle et sa tombe solitaire, comme lui orgueilleuse et comme lui désolée. Là-haut, sur son rocher, dans son église, trône le saint très puissant; ici, hors de l’enceinte sacrée de l’abbaye, mais tout près d’elle, à portée encore du son des cloches, gît son rival humilié, à demi repenti, à demi pardonné ; et la tombe semble, comme celui qu’elle abrite, implorer le pardon du saint victorieux. Cette châsse, ce tumulus, voilà les deux déterminants de la légende.
Elle tient toute en ces combinaisons rudimentaires. En tout autre lieu de la terre
et à quelques kilomètres seulement de Saint-Riquier, il resterait inexplicable qu’elles se fussent formées ; à Saint- Riquier, pour les provoquer, peu de chose aura suffi : la tradition, entretenue par la vue des ruines, d’une antique invasion de barbares, le souvenir de quelque conflit entre un ancien seigneur du lieu, Isembard, et l’abbaye ; et n’importe qui, clerc ou laïc, chevalier ou vilain, jongleur ou marchand, aura pu rapprocher ces. données, le premier venu, pourvu qu’il fût du pays et qu’il fût doué d’une imagination forte et fière.
En fait pourtant, au cœur même de ces combinaisons primitives, voici qu’il nous faut faire leur part aux clercs de l’abbaye. Sans quoi, comment le personnage, parfaitement historique, de Gormond, se trouverait-il mêlé à l’aventure, avec ce détail caractéristique que, selon la chanson de geste, ce roi païen vient d’Angleterre, et plus précisément de « Cirencestre », qui est la ville de Circester, au comté de Gloucester ? Détail qui, vérification faite, se révèle à la fois vrai et erroné : vrai, car les chroniques anglo-saxonnes attestent qu’en effet un Viking de ce nom cantonna avec ses bandes à Circester en l’an 879 ; erroné, car il résulte des mêmes chroniques que ce Viking , paisiblement établi à Circester, ne fut pas de ceux qui, l’année suivante, mirent à la voile pour envahir la France. On surprend donc ici en plein travail un historiographe qui lit en des chroniques de France, telles que
LES CHANSONS DE GESTE
les Annales de Saint-Vaast , la relation de l’invasion du Ponthieu et de l’incendie de Saint-Riquier en 880-881, et qui, voulant en savoir plus long, ouvre aux pages correspondantes les chroniques, plus difficilement accessibles, d’Angleterre, y découvre, à la date qui convient, 879, le Vïking de Circester et reconnaît en lui, — à tort, mais la méprise était facile, — le chef des bandes qui, peu après, devaient ravager la France. Le « Gormond de Cirencestre » de la chanson de geste est donc d’invention savante ; il sort, armé de pied en cap, du contresens d’un clerc. Il nous rend le même service que nous rendait tout à l’heure Guibour. Son nom est comme le sceau de l’abbaye de Saint-Riquier, comme la marque de fabrique des clercs empreinte sur la chanson de geste. De même, à Saint-Guilhem-le-Désert, le nom de Guibour.
De nos trois enquêtes ressortent donc des faits similaires et qui concordent. Par trois fois, les auteurs de chansons de geste se sont chargés de nous désigner des maisons où des hommes vivant de leur temps avaient des raisons à eux d’entretenir et de raviver sans cesse certains souvenirs d’un passé reculé. Au temps de nos auteurs, cet antique et médiocre événement, l’incendie de Saint-Riquier en 881, était partout oublié : pas à Saint-Riquier ; — partout, Roland, Guillaume n’étaient plus que des inconnus : pas à Saint-Romain de Blaye, pas à Saint-Guilhem-le-Désert. Ce que nous observons en ces maisons, c’est ce qui s’est passé aussi bien jadis dans ces temples de la Grèce que visitait Pausanias, c’est ce qui se passe encore de nos jours dans nos moindres églises de village. Pour les hommes groupés sur un même coin de terre, à l’ombre du même clocher, le souvenir de tel événement, fût-il chétif en soi, qui s’est accompli là, de tel personnage, fût-il assez peu considérable, qui a vécu là, peut persister indéfiniment, s’il s’attache à une ruine, à une tombe, s’il se lie à un culte; incrustées dans de vieilles pierres, mêlées aux lignes du paysage familier, des données de cet ordre représentent à leurs yeux toute leur histoire, toute l’histoire. Le père les transmet au fils, et ainsi de siècle en siècle. Mais la tradition orale abandonnée à elle-même, c’est-à-dire confiée aux gens les moins cultivés du pays, va tantôt s’appauvrissant, tantôt se chargeant de fables, se réduit peu à peu à un résidu informe de fictions insignifiantes, et les vieilles pierres cesseraient de parler, si le savant du pays, celui qui sait lire dans les livres, le « clerc », ne se chargeait de renouveler ces souvenirs quand ils s’épuisent, de rendre à ces fables, par recours à ses livres, consistance et dignité. Ainsi, à la faveur des cultes locaux, implantées dans le terroir, en maints lieux, végètent obscurément des légendes à * base d’histoire. Il peut arriver, par l’effet d’accidents divers, que certaines soient transportées ailleurs et que, promenées par le vaste monde, elles perdent leurs
LITTÉRATURE, T. I
HISTOIRE DES LETTRES
attaches au sol. En ce cas, pour en reconnaître le sens premier, pour en expliquer « l’élément historique », il s’agit seulement de retrouver quel fut leur terroir natal et de les y enraciner à nouveau : la légende de Roland à Blaye, celle de Guillaume à Gellone, celle de Gormond et Isembard à Saint-Riquier.
Le rôle des sanctuaires, des Parfois, il est facile d’apercevoir comfoires, des pèlerinages ment et pourquoi telle légende locale a pris de l’ampleur et trouvé qui l’illustrerait. Par exemple, on sait que saint Riquier fut
tenu au moyen âge pour un thaumaturge puissant et que, deux fois l’an, le 26 avril et le 29 octobre, mais surtout le 29 octobre, il appelait vers lui de nombreux fidèles.
C’était l’occasion d’une grande foire, organisée par l’abbaye : « Ce jour-là et de temps immémorial, dit Hariulf en sa Chronique, toute la chevalerie du Ponthieu venait faire sa cour au patron du pays. » Les baraques de cette foire s’élevaient sur le champ même où Gormond, disait-on, avait planté ses tentes, et la tombe d’Isembard en marquait la limite. Ces chevaliers assemblés autour de leur saint comme autour d’un suzerain, ces marchands et les chalands de toute sorte attirés par sa fête, voilà sans doute les premiers artisans du travail de poésie qui s’accomplit là. Que des jongleurs de la région, des poètes de métier, s’en soient mêlés, on le conçoit.
Mais il est plus étrange que d’autres poètes de métier, venant du Nord de la France, soient entrés en relations, non point passagères, mais suivies, non point superficielles, mais intimes, avec les religieux d’un monastère perdu dans une vallée
LES CHANSONS DE GESTE
sauvage des Basses-Cévennes, Saint- Guilhem-le-Désert. De même pour Blaye ou pour Saint-Sauveur-d’Ibaneta. Qu’avaient-ils à s’enquérir de traditions languedociennes ou gasconnes, si loin de chez eux, hors du domaine de la langue française, eux qui écrivaient en langue française?
Ce qui resserre, complique, embrouille encore ce nœud, c’est que les chansons de geste du cycle de Guillaume arrêtent leurs héros en bien d’autres lieux encore que Saint-Guilhem-le-Désert : à Brioude par exemple, au Puy-en-Velay, à Nîmes, à Saint-Gilles de Provence, à Narbonne, à Ensérune près Béziers, à Lézignan, prieuré de l’abbaye de La Grasse, à Termesen-Termenès, et qu’en chacune de ces localités, et en quelques autres encore, on observe des faits concrets, ici des légendes topographiques, là des faits d’exploitation ecclésiastique, très analogues à ceux que nous rencontrons à Saint- Guilhem : on conservait des reliques de Guillaume et de son neveu légendaire Rainoart dans l’église Saint-Julien à Brioude, le culte de Guillaume était entretenu à Nîmes, on montrait la tombe de son neveu Vivien aux Aliscamps d’Arles, la tombe de son père Aymeri en l’église Saint-Pierre à Narbonne, des reliques de Vivien à Martres-Tolosanes... A quoi peut répondre cette distribution, ou plutôt ce désordre géographique, à première vue inextricable? et comment expliquer, par exemple, qu’un personnage du cycle des Narbonnais, Rainoart, fût honoré à Brioude en Auvergne, un autre, Vivien, à Martres-Tolosanes, bourg perdu des environs de Muret ?
Mais prenez une carte de France et repérez-y les localités qui viennent d’être dénombrées ; reliez chacune d’elles aux deux localités les plus proches par un trait continu. Votre crayon tracera ainsi une ligne non point capricieuse et bizarre, mais intelligente, si l’on peut dire, car, épousant le tracé moderne des routes nationales et des grandes voies ferrées, qui est aussi le tracé des voies romaines, elle formera
RUINES DE L’ABBAYE DE MONT-MAJOUR (près d’Arles).
HISTOIRE DES LETTRES
le plus correct des itinéraires. A part trois crochets (Le Puy-en-Velay, Saint-Gilles, Saint- Guilhem), elle reproduira le système des routes qui, dès les âges antiques, reliaient Lutèce à Gergovie, Gergovie à Arles et à Narbonne, et qui, au delà, par Toulouse, s’acheminaient vers les passages des Pyrénées. C’est la voie que les Itinéraires du moyen âge appellent la Via Tolosana ; et les chansons de geste, la décrivant, répètent, à propos des sanctuaires qui la bordent :
La se voldront pelerin adrechier,
Quant il iront a saint Gille proier (i) ;
ou bien :
Encor le voient et li fol et li sage.
Tout cü qui vont a saint Gide en voiage (2) ;
ou bien :
Encor le voient li pelerin assés
Qui a saint Jaque ont les chemins voés (3).
Les pèlerins de Saint-Gilles ! Les pèlerins de Saint-Jacques ! On comprend désormais les trois détours que fait la route décrite par nos poètes vers Le Puy, vers Saint-Gilles, vers Saint-Guilhem. La sauvage vallée où s’élève Saint-Guilhem, aujourd’hui délaissée, ne l’était pas de leur temps : c’était une étape pieuse. De fait, le Guide officiel composé vers l’an 1140 à l’usage des pèlerins de Saint- Jacques de Compostelle ne manque pas de leur recommander les diverticula de Notre-Dame du Puy, de Saint-Gilles, de Saint-Guilhem : Ab his qui per viam Tolosanam ad sanctum Jacobum tendunt , beati confessons Guilhelmi corpus est visitandum..,
Tout à l’heure, regardant la légende de Roland, n’avons-nous pas vu déjà, de Blaye à Roncevaux, une route se dessiner ? Voici, de Brioude jusqu’à Martres-Tolosanes, cette autre route : les légendes du cycle de Guillaume la jalonnent comme des pierres milliaires. Que de faits jusque-là épars, inintelligibles, s’éclairent soudain, tous à la fois ! Ces routes, de grands cortèges de pèlerins les battaient au moyen âge. Les chansons de geste, nous le savons, étaient colportées de pays en pays par des jongleurs nomades. Où allaient-ils, ces nomades, pour vivre de leur métier? Où, de préférence, sinon vers les églises qui étaient alors but de pèlerinage ou étape de pèlerinage, et qui, par leurs fêtes, à la fois religieuses et commerciales, exhibitions de reliques, marchés et foires, attiraient les larges publics souvent renouvelés que
(1) Le Moniage Guillaume, seconde rédaction, vers 6560.
(2) Le Moniage Guillaume, première rédaction, vers 93.
(3) La Chevalerie Vivien, vers 1789.
LES CHANSONS DE GESTE
les clercs se chargeraient d’édifier, les chanteurs de geste de récréer? Système d’explication dont le sort dépend évidemment du nombre des légendes épiques auxquelles il conviendra. D’autres routes conduisaient au moyen âge vers d’autres sanctuaires. Regardons.
Quels sont au onzième, au douzième siècle, les plus illustres buts de pèlerinage ? C’est Aix-la-Chapelle, l’église de Charlemagne, par lui pourvue des « grandes
PORTAIL DE L’ÉGLISE DE SAINT-GILLES (Gard).
reliques », celles de la Passion ; dans la crypte, disait-on, assis sur un trône, le front ceint d’une couronne gemmée, il veillait toujours, et sa ville favorite, « le meillor sied de France », fut l’un des foyers persistants de sa légende. — C’est Vézelay en Bourgogne : on y honorait du même culte sainte Marie-Madeleine, et le fondateur de son église, le comte Girard : la chanson de Girard de Roussillon mêle aux aventures du comte la sainte, sa protectrice. — C’est Saint-Gilles en Provence : ce saint patronne les douze pairs, car la Chanson de Roland lui attribue la plus ancienne relation qui aurait été écrite de la bataille de Roncevaux ; il patronne aussi les héros du cycle narbonnais, car la destinée guerrière de Guillaume d’Orange fut déterminée, selon les chansons de geste, par un vœu qu’il lui avait fait, jeune chevalier. — C’est Saint-Pierre de Rome : maints témoignages montrent que des jongleurs fran-
HISTOIRE DES LETTRES
çais chantaient de geste outre les Alpes aux étapes des « romieux ». — C’est Saint- Jacques de Compostelle : si l’on examine tant de romans, la Prise de Pampelune , la Chanson de Roland , Anseïs de Cartage , etc..., dont le théâtre est l’Espagne, l’action se déroule toujours « au droit chemin de saint Jacques » : Blaye, Belin, Roncevaux, Estella, Logrono, Burgos, Hornillos del Camino, Castro) eriz, Carrion, et ainsi jusqu’à El Padron, où Charlemagne planta sa lance dans la mer de Galice, ces noms relevés dans nos poèmes et mis bout à bout forment un « routier » assez précis pour
conduire un voyageur par l’itinéraire le plus sûr jusqu’à Compostelle; à chacun de ces lieux, des légendes épiques de France sont attachées. De même en Italie, sur les trois ou quatre voies principales qui menaient soit à Saint-Pierre, soit aux ports d’embarquement pour le Saint-Sépulcre :
pas une scène de chanson de geste qui soit localisée en Italie, si ce n’est sur l’une de ces voies.
« En passant à Mortara, les voyageurs se souvenaient qu’Ami et Amile, ces deux saints de l’amitié chantés par les poètes, y étaient ensevelis l’un près de l’autre. Ils traversaient avec respect la forêt d’Imola, car les jongleurs venaient leur apprendre que Berthe et Milon, chassés par Charlemagne, y avaient vécu et que Roland y était né. A Sutri, ils retrouvaient Roland; au dire des poètes, il y avait passé ses premières années, et c’est là que Charlemagne avait vu, pour la première fois, le fier enfant, semblable à un lion. La route du Mont Bardon (col de la Cisa) était la route d’Ogier le Danois... Ainsi les poètes français rendaient aux vieilles routes romaines leur majesté, les embellissaient d’une nouvelle histoire. Ils les animaient d’un monde de héros, jeunes comme les héros