ABBAYE DE RONCEVAUX
LES CHANSONS DE GESTE
d’Homère (i). » Tout au long de ces routes d’Italie, de France ou d’Espagne, dans l’amphithéâtre de Precipiano comme dans les ruines de Julia Fidentia, dans les « palais Galiene » de Poitiers et de Bordeaux, dans les mines d’or qu’avaient exploitées les Romains près du lac de Carucedo, des légendes de chansons de geste sont nichées. Arènes, thermes, arcs de triomphe des Césars, castra , oppida , devenus « murs aux Sarrazins », « châteaux aux Sarrazins », nécropoles gallo-romaines devenues sépultures des barons de Charlemagne, voilà le paysage des chansons de geste. Ce qu’on trouve à la base du roman d ’Otinel, c’est une légende italienne recueillie sur place, à Serravalle, par un poète de France qui suivait la route de Gênes ; ce qu’on trouve à la base du roman d ’Anseïs, c’est une légende espagnole recueillie sur place, à Sahagun ou à Rabanal del Camino, par un poète de France qui suivait la route de Compostelle.
Aux stations principales, les principales légendes. Toutes les grandes légendes épiques, j’entends toutes celles qui ont quelque historicité ou quelque valeur d’ancienneté, sont attachées chacune à un sanctuaire. Comme Ogier le Danois était le genius loci de l’église Saint-Faron à Meaux, Richard de Normandie était le genius loci de l’église de la Trinité à Fécamp. La mémoire de Charles Martel était liée aux traditions domestiques du monastère de Stavelot-Malmédy, dans l’Ardenne, et l’élément historique de trois chansons de geste, Berte, Mainet , Renaut de Montauban , s’explique par elles. La légende d’Ybert de Ribemont et de Raoul de Cambrai procède de combinaisons hagiographiques fomentées dans la collégiale de Saint-Géry à Cambrai et dans les abbayes d’Homblières et de Waulsort. Combien connaît-on de personnages de chansons de geste dont la tombe ou les reliques aient été montrées dans une église? Trente-sept, et douze d’entre eux étaient parés du nimbe des saints. Combien connaît-on d’églises qui aient gardé ou aidé à propager des légendes de chansons de geste? Cinquante-deux.
Les jongleurs en étaient les hôtes familiers : bien des faits l’attestent, le « fief de la jouglerie » de l’église Saint-Pierre de Beauvais, les festa joculatorum de Saint- Géry de Cambrai et de Saint-Mathurin de Larchant, la charte par laquelle les moines de la Sainte-Trinité de Fécamp nouèrent avec eux un pacte de fraternité. En plusieurs de ces maisons, des écrits en latin, documents diplomatiques, ou documents hagiographiques, corroborent les chansons de geste : la Vita sancti Reinoldi , émanée de l’église Saint-Pierre de Cologne, qui est un double de la chanson de Renaut de Montauban, la Vita Girardi comitis , émanée de l’abbaye
(i) Émile Male, Y Art du moyen âge et les pèlerinages, Revue de Paris, 1919, p. 735.
HISTOIRE DES LETTRES
de Pothières, qui est un double de la chanson de Girart de Roussillon , etc...
Un de ces documents est expressif entre tous, parce qu’entre tous il groupe des faits nombreux, c’est le Liber sancti Jacobi (Chronique de Turpin et Guide des Pèlerins) que composèrent, vers l’an 1140, les Clunisiens, principaux organisateurs du pèlerinage de Compostelle. Ce livre considère en Charlemagne et en ses barons les plus anciens pèlerins de saint Jacques. . -l __ ■