LES CYCLES
Le développement Aux jours de la première croisade, les chansons de
du genre geste devaient foisonner déjà; leur vogue ne fléchira ni au douzième siècle, ni au treizième. Depuis l’an 1050 jusqu’à l’an 1250, jusqu’au règne de saint Louis et par delà, c’est un même mouvement poétique qui se développe. La loi de ce développement est que les poètes tard venus, s’ils « trouvent » des chansons nouvelles, ne les trouvent guère qu’à l’imitation des anciennes et comme à leur abri. Il fut comme entendu qu’on ne laisserait rien perdre des plus antiques fictions ; qu’on chanterait toujours les chansons anciennes ; mais, parce qu’elles vieillissaient, pour les maintenir en bon état de service, on les remettait périodiquement au goût du jour, on les renouvelait.
De la sorte, nos pertes sont à la fois graves et minimes : graves, puisque nous ne possédons presque jamais les chansons du onzième et du douzième siècle sous leur forme première ; minimes en ce sens qu’il n’y a qu’un très petit nombre de personnages épiques dont nous ne sachions plus que le nom, de chansons que nous ne connaissions plus que par leur titre ou par des résumés allusifs (2). Nous avons
(1) Edmond Faral, Recherches sur les sources latines des contes et romans courtois du moyen âge , Paris, 1913, p. 9.
(2) Nous avons perdu des chansons relatives à Guillaume Longue-Épée, à Landri de Nevers, à Aimer le Chétif, un Moniage Ogier, une chanson des Barons de la Hérupe, quatre ou cinq autres encore peut-être ; une douzaine, tout compte fait. Ce que plusieurs ont dit de l’immensité de nos pertes semble fort exagéré.
LES CHANSONS DE GESTE
conservé en somme un legs très riche : au total quatre-vingt-cinq romans. Les plus courts (Je Pèlerinage à Jérusalem , le Charroi de Nîmes ) tiennent en un millier de vers ; les plus longs ( Renaut de Montauban , Garin le Lorrain , Tristan de Nanteuil) en comptent une vingtaine de mille; et vu que nous possédons souvent plusieurs rédactions du même roman, on peut estimer qu’ils forment une masse énorme et confuse de cinq à six cents milliers de vers.
Quatre-vingt-cinq romans, ce ne sont pas nécessairement quatrevingt-cinq chefs-d’œuvre. De plus, quand on passe d’un ouvrage à l’autre, il arrive que le ton, l’esprit changent brusquement. Ici Roland, là le petit roi des enchantements, Auberon ; ici Guibour, là Esclarmonde ; et, dans la même chanson, auprès des graves Narbonnais, le géant Rainoart et ses triviales facéties... Mais le lecteur nous dispensera de développer ce thème trop connu ; il le sait bien que, dans les chansons de geste, les disparates abondent, que les contrastes s’y heurtent, que le romanesque s’y entrelace à l’héroïque, le merveilleux de féerie au merveilleux chrétien, le comique et même le grotesque au tragique, inextricablement. Il le sait bien et il attend, puisque c’est la tâche propre de la critique, que nous rendions compte de ce mélange, ce qui doit consister d’abord, semble-t-il, à discerner les œuvres maîtresses et à rejeter le fatras.
Nous nous y efforcerons, en effet. Mais heureux l’historien d’un genre littéraire qui peut, guidé par une chronologie bien fixée, reconnaître les grands « moments », marqués chacun par l’apparition d’une grande œuvre, passer avec
ROLAND FRAPPANT LA ROCHE (Vitrail de Charlemagne, Cathédrale de Chartres. XIIIe siècle).
HISTOIRE DES LETTRES
assurance de l’une à l’autre, descendre en un mot, comme au fil de l’eau, le cours des temps ! A l’historien des chansons de geste, une telle démarche est presque interdite, car la chronologie ne lui est que d’un pauvre secours.
Il n’est que trop facile de le montrer. Seul le manuscrit d’Oxford de la Chanson de Roland , écrit vers l’an 1170 au plus tôt, remonte au douzième siècle; tous nos autres manuscrits de chansons de geste ne datent que du treizième siècle, ou du quatorzième, ou du quinzième. Si encore ils nous offraient des copies, même infidèles, où les textes anciens n’eussent subi que des retouches de détail ! Hélas ! il s’agit d’ordinaire de renouvellements, au sens plein du mot, et les plus beaux poèmes, — l’exemple de la Chanson de Roland , entre autres, le prouve assez, — ont pu tomber aux mains de renouveleurs maladroits. Ce que nous présentent nos tardifs manuscrits, ce sera tantôt un poème récent, disons du treizième siècle, mais inspiré par de plus anciens, tantôt un poème ancien, disons du début du douzième siècle, mais que l’on a récrit pour le raccorder et l’apparier à de plus récents. A quelle date attribuer chaque texte? Pour une chanson. Gui de Bourgogne , qu’un détail archéologique (la mention d’une certaine monnaie) aura permis de dater avec exactitude, il en est vingt dont on ne sait pas, à cinquante ans près, quand ils furent écrits ; les très vagues indices qui résultent de l’examen des assonances ou des rimes ne permettent guère une approximation plus étroite. De là l’imprécision extrême des Tableaux chronologiques qu’ont essayé de dresser Léon Gautier (1) et Gaston Paris (2). Si l’on essaye d’en dresser un autre plus précis en récoltant dans les préfaces des éditions, dans les monographies critiques les plus récentes, les dates proposées pour chaque chanson par les philologues qui l’ont le plus spécialement étudiée, l’on n’y gagne rien, sinon de constater un fait singulier : en tenant compte de la marge de trente à cinquante ans que les critiques laissent d’ordinaire à l’incertitude, vous verrez les dates par eux proposées et par vous recueillies faire bloc, se presser, converger vers l’an 1200. Tout se passera à vos yeux comme si les chansons de geste, à quelques exceptions près, avaient été toutes, les unes écrites, les autres récrites entre 1175 et 1225 ou 1250. Et ce ne sera pas une pure apparence. Cette période, relativement courte, où viennent s’enfermer presque tous nos textes, fut assurément très active, remplie par la composition de romans nouveaux, mais surtout par de grandes entreprises de remise au point, de refonte, d’assemblage des romans anciens.
Dès lors, comment s’orienter? Quel fil saisir dans le labyrinthe?
(1) Au tome II, p. 219-223, de ses Epopées françaises.
(2) En appendice à sa Littérature française du moyen âge (. Manuel d'ancien français ).
LES CHANSONS DE GESTE
Les trois grandes