‹ Histoire de la nation française (volume 3)Chapitre 75 sur 186 · GESTES · texte numérisé non relu

GESTES

Les trouvères répondent :

N’ot que trois gestes en France la garnie.

A part quelques cas exceptionnels (geste de Blaye, geste de Saint- Gilles, etc.), ils distribuaient en effet tous leurs poèmes en trois groupes ou cycles, désignés chacun par le nom d’un héros éponyme : Geste du roi Charlemagne, Geste de Garin de Monglane, Geste de Doon de Mayence. C’est le seul principe de classement qu’ils nous aient proposé. Les critiques modernes n’en ont découvert, n’en sauront jamais découvrir, croyons-nous, aucun autre.

Il faut bien s’en contenter, faute de mieux, disent-ils, mais la plupart le tiennent pour artificiel; des épigones, des assembleurs l’auraient imaginé vaille que vaille, après coup.

A notre sens, il convient de faire à nos trouvères plus de crédit. Nous souvenant de cette piété à l’égard de leurs devanciers qui les anime si visiblement, nous nous sommes demandé si ce ne seraient pas leurs plus lointains devanciers eux-mêmes qui leur auraient dicté ce système de répartition ; en d’autres termes, si l’idée de chaque geste, loin d’être récente et artificielle, ne serait pas primitive au contraire et organique, impliquée dans les plus anciennes fictions épiques. Selon nous, ce que chacune des trois gestes représente, c’est une idée poétique, laquelle, une fois posée dans un premier roman, une fois lancée comme une force, se déploie, provoque d’autres romans, court ses chances, selon sa beauté interne, selon sa convenance aux goûts changeants des générations successives, et aussi selon les alternatives d’heur et de malheur qui l’auront fait passer tour à tour d’un poète bien doué à un gâcheur, ou inversement.

La geste L’idée de la Geste du roi, nous l’avons vue se former déjà ;

du roi c’est l’idée, toute théocratique, d’une mission confiée à la France par Dieu, et que remplit Charlemagne, assisté de ses barons.

Élu de Dieu, il règne sur toute la chrétienté, comme Saül sur Israël, et les douze pairs sont autour de lui comme les douze apôtres autour de Jésus-Christ. Il va où Dieu le veut. Quand il se bat, l’ange de Dieu le réconforte ; quand il dort, Dieu lui parle par la voix des songes, et saint Gabriel veille à son chevet. S’il envoie au péril un de ses fidèles, il lui dit : « Allez, au nom de Jésus et au mien », et il l’absout. A l’instant où ses Français entrent dans la bataille, il les bénit de sa main droite.

Paré de sa vieillesse surnaturelle, majestueux, hiératique, il émeut pourtant, il reste proche de nous, car il ressent la dureté de sa vocation : il sait beaucoup, puisqu’il sait la douleur :

Mult ad apris, qui bien conust ahan.

Quand son devoir est fait, son devoir recommence. A peine a-t-il vengé Roncevaux et tandis qu’il pleure encore ses morts, l’ange de Dieu vient à lui, implacable, et le

LA MÊLÉE (Miniature de 1 ’Hortus deliciarum. XIIIe siècle).

lance à nouveau vers une autre guerre, vers la lointaine cité d’Imphe, où des chréliens l’appellent à leur aide :

Deus, dist li reis, si penuse est ma vie !...

Son camp, sa cour, n’en resplendissent pas moins d’entrain guerrier et d’allégresse. Son épée s’appelle du plus beau nom que puisse porter une épée. Joyeuse, et c’est la joie, en effet, que respirent ses chevaliers, la joie hautaine d’avoir librement accepté leur tâche et d’aimer la gloire, celle que l’on conquiert au service d’une juste cause, et dont on jouit sur terre, puis au paradis en fleurs, parmi les Innocents.

Une telle idée, — cœur de la geste, — ne peut s’exprimer d’une façon digne d’elle que si elle est largement et puissamment orchestrée, c’est-à-dire si elle se développe en de longs poèmes qui décriront chacun l’une des guerres saintes du roi. Ce sera donc la quintuple série de ses guerres saintes en Italie (chansons d ’Aspremont,

LES CHANSONS DE GESTE

d ’Otinel, des Enfances Ogier , de B alan, de Jean de Lanson, de Berte et Mïlon), — de ses guerres saintes en Palestine (chansons de Miran, du Pèlerinage à Jérusalem), — de ses guerres saintes pour délivrer les Sept églises de Bretagne (chanson d’Aiquin), — de ses guerres saintes pour repousser loin du Rhin les Saxons (chanson des Saisnes), — de ses guerres saintes en Espagne (chansons de V Entrée en Espagne, de la Prise de Pampelune, de Fierabras , d’Agolant , de Roland, de Galien, d’Anseïs, etc.).

Dans tous ces romans, l’action, les péripéties, les épisodes, commandés par une même pensée directrice, se ressemblent. Défis, ambassades injurieuses des Sarrasins, appel du ban et de l’arrière-ban, camps dressés dans les plaines, escarboucles qui brillent au faîte des tentes, les fers de Veillantif, de Broiefort, de Passecerf, sonnant au long des routes sur les dalles romaines, combats singuliers et batailles rangées, cris d’armes qui retentissent, gonfanons déployés au vent, prouesses de Durendal, de Hauteclaire, de Courrouceuse, de toutes les épées saintes, ruses pour forcer les villes, embûches et assauts, victoires et revers, le mouvement de chacun de ces romans imite nécessairement le mouvement d’une armée en marche, et chacun d’eux combine nécessairement, selon des formules variables, les mêmes ingrédients guerriers.

L’esprit, pourtant, pouvait être autre. Qu’on suppose, par exemple, que l’idée de guerre sainte eût été infléchie par un poète, si peu que ce fût, vers plus de mysticisme, la face et la destinée de toute cette poésie changeaient aussitôt. Il suffit, pour se le représenter, de songer un instant aux romans du Grand saint Graal et de la Queste du saint Graal. Là aussi, une pieuse milice s’agite, et Dieu la mène. Mais, confits en oraison, extatiques, les Nascien et les Mordrain, les Perceval et les Galaad ne marchent qu’à coups de prophéties et de prodiges, et Dieu, pour la moindre infraction, même involontaire, à ses ordres obscurs, les frappe, comme des serfs misérables, de lances invisibles, les relègue dans l’Ile tournoyante, les emmure vifs en des tombeaux ardents. Rien de tel dans les chansons de geste. L’idée théocratique y a été contenue en ses justes limites et refrénée, comme elle le fut aussi, dans la réalité de la vie, par les croisés de Tancrède et par les croisés de Louis VII. Les chansons de geste n’usent du surnaturel chrétien qu’avec modération. Seul Charlemagne reçoit des messages divins, et si Dieu l’aide parfois, c’est que d’abord il s’est aidé lui-même. Turpin sait rester discrètement à son rang. Roland ne demande pas, n’espère pas de miracles, et — remarque surprenante et pourtant vraie — jamais il ne prie pendant qu’il se bat. Les douze pairs et leurs compagnons ne sont pas des chevaliers-moines, ils sont des chevaliers tout court. Ils sont sans

HISTOIRE DES LETTRES

mysticisme. C’est librement qu’ils s’offrent au martyre : « Si l’action n’a quelque splendeur de liberté, dira Montaigne, elle n’a point de grâce ni d’honneur. »

Continûment fidèles à cet esprit non mystique, non ascétique, non ecclésiastique, tout séculier au contraire, les poètes, profitant de la longévité de Charlemagne, lui donnent à conduire jusqu’à trois générations de héros, et quand il est devenu trop vieux pour chevaucher, ils le montent encore sur un char d’ébène et d’ivoire pour le traîner vers de nouveaux combats. Ainsi ils reprennent sans fin l’idée unique de la geste, l’idée de « la sainte mellée » et du pèlerinage perpétuel, et c’est joie d’observer la diversité des ressources qu’elle leur offre et des effets qu’ils en tirent, soit, par exemple, qu’ils insistent plutôt sur les aspects joyeusement aventureux de la vie guerrière ou plutôt sur ses âpres misères.

Ici les hères emprises d’armes, les barons qui « sor lor armes vont les crois acousant », et l’équipée des petits « bachelers » trop jeunes pour les suivre, qui volent pourtant un cheval à l’étable et rejoignent leurs aînés, et les messages vaillamment portés à l’ennemi, et les belles « chevaleries », si belles que parfois au cours d’un combat, un Sarrasin, séduit par la hardiesse de son adversaire et par sa courtoisie, s’éprend de lui malgré son cœur et se fait en pleine lutte l’ami du chrétien et son vassal. Là au contraire, les désastres, les charniers, les sombres chevauchées, les barons qui murmurent, harassés, affamés, et le roi Charles qui les fouaille et réclame d’eux encore quelque prouesse impossible, irrité, « debout sur ses grands étriers ». Et voici les thèmes magnifiques du compagnonnage d’armes : les héros liés deux à deux, Olivier et Roland, et ceux dont les noms eux-mêmes sont presque indiscernables, Ami et Amile, Gerin et Gerier, Ivon et Ivorie, qui souffrent l’un par l’autre et meurent d’une même mort. Et voici, par contraste, les thèmes non moins grands de la rivalité entre chevaliers, de l’émulation jalouse qui oppose tantôt les barons du Hurepoix à ceux des autres pays français, tantôt les jeunes aux vieillards, quand par exemple, dans Gui de Bourgogne , les « fils de France », venus en Espagne à la rescousse de leurs pères, luttent à part, pour bien montrer qu’ils les valent, jusqu’à l’instant où, leurs deux troupes se rencontrant, le soir d’une bataille, les fils tombent à genoux devant leurs pères, et les pères devant leurs fils, car leur jalousie mutuelle n’était que mutuel amour. Et voici le thème du dévouement de l’écuyer, — et le thème de la captivité courageusement endurée, — et le thème des « enfances » du héros, — et le thème de sa confession sur le champ de bataille, — et le thème du regret des morts...

Ces thèmes sont beaux, mais ce sont des thèmes : des aventures passe-partout, et dont les héros sont indéfiniment « interchangeables ». Puisque, selon la donnée

LES CHANSONS DE GESTE

LES PETITS « BACHELERS »,

essentielle de tous ces romans, Charlemagne mène en guerre des preux uniquement dévoués à ses causes, ses preux sont donc par nature moins des caractères que des types, ou plutôt ils ne représentent que des variétés, assez diverses d’ailleurs, du même type. Aucun d’eux n’a de passions qui ne soient, à des degrés d’intensité différents, les passions de tous ses compagnons ; l’idée de la Geste du roi le veut ainsi, et c’est à la fois sa noblesse et son infirmité. Qu’un poète imagine parfois, dans la Chanson de Roland , le conflit des deux compagnons, dans Aspremont le conflit de Charlemagne et de Girard de Fraite, dans l’Entrée en Espagne le conflit de Roland et de Charlemagne, ce seront les rares et exceptionnelles trouvailles du

talent ou du génie ; pour l’ordinaire, les poètes qui travaillent dans la Geste du roi doivent se résigner à ne peindre que les passions collectives de cœurs unanimes.

Pourtant, la donnée de la longévité de Charlemagne en contenait, ou en suggérait presque nécessairement une autre, celle de sa caducité. Tandis qu’il use sous lui l’une après l’autre les générations, à mesure que ses compagnons disparaissent, sa cour se peuple de chevaliers nouveaux qui, à son gré, ne valent pas les anciens ; comme Moïse, il ressent l’isolement de sa grandeur et de sa vieillesse, et, près de mourir à son tour, il s’alarme à la pensée de sa tâche, qu’il laissera inachevée; qui donc, après lui, saura la poursuivre? Ce thème de l’inquiétude du roi, indiqué déjà dans la Chanson de Roland , nous le trouvons médiocrement exploité, et comme enlisé, dans une série de poèmes sans beauté ( Gaydon , Macaire , etc...), ceux qui montrent Charlemagne affaibli, en proie à de mauvais conseillers, bafoué. Mais, d’autre part, on imagina aussi, très anciennement, — et ce fut l’invention d’un vrai poète, — que le vieillard, tourmenté de n’avoir pour héritier qu’un enfant débile, son fils Louis, cherche dans sa cour un vassal fidèle à qui le confier. Un tout jeune homme est là, récemment entré à son service, le fils de l’un de ses anciens compagnons d’armes, Aymeri de Narbonne. Il s’appelle Guillaume. En ce soudoyer perdu dans la foule, presque inconnu, mais issu d’un bon lignage, Charlemagne a reconnu celui qu’il cherchait. Le jour où il l’arme

LES CHANSONS DE GESTE

chevalier, il lui remet sa propre épée, Joyeuse, « l’espée de France ». Il placera son fils sous la tutelle de Guillaume et pourra mourir en paix.

Le trouvère qui, ployant à ses fins d’antiques poèmes sur Guillaume de Gellone, inventa cette fable, très simple et très grande, introduisait dans la Geste du roi un ressort nouveau : à son insu, il créait une geste nouvelle.

Page 1