‹ Histoire de la nation française (volume 3)Chapitre 84 sur 186 · MISÈRES ET GRANDEURS · texte numérisé non relu

MISÈRES ET GRANDEURS

La complication croissante de ces conditions matérielles peut rendre compte de bien des faits.

A l’origine et jusqu’au milieu du douzième siècle, les chansons de geste, aussi bien que la prédication des premières croisades, s’adressaient à des publics variés, non spécialement aristocratiques, non spécialement populaires ; elles parlaient à tous, comme les cathédrales. Mais leur succès même les soumit à d’inquiétantes servitudes. Du fait que de nombreux professionnels tiraient d’elles leur subsistance et que les ménestrandies se les disputaient, les poètes durent se plier aux exigences de ces professionnels. Comme nos modernes auteurs dramatiques, ils ne pouvaient atteindre le public que par l’intermédiaire d’impresarii : nécessité fâcheuse, alors comme aujourd’hui, et propre à compromettre la sincérité de l’art, car les

impresarii , que dominent des préoccupations industrielles, ne veulent miser qu’à coup sûr. Beaucoup de nos romans sont visiblement des ouvrages faits sur commande, moins par des poètes que par des fournisseurs, à qui les confréries de jongleurs avaient demandé non d’innover, mais d’imiter, de traiter des sujets de tout repos, d’exploiter, selon des formules reconnues efficaces, les thèmes qui faisaient recette, de guetter les goûts du public et de les flatter.

Guetter et flatter les goûts du public, c’était en l’espèce remarquer que des romans destinés à la récitation foraine requièrent des situations très simples et très fortes, immédiatement intelligibles, immédiatement saisissantes. Ce qui alla s’exagérant, ce fut donc, comme il était fatal, la recherche des « gros effets », effets de rire, effets de larmes. Parce qu’une fois on avait éprouvé qu’un personnage tel que Rainoart, ivrogne, brutal et bon enfant, se glissant dans la troupe un peu trop solennelle des preux, égayait la foule et la reposait du sublime, on multiplia ses bouffonneries, aussi

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