‹ Histoire de la nation française (volume 3)Chapitre 85 sur 186 · MUSICIEN · texte numérisé non relu

MUSICIEN

(XIII* siècle. Cathédrale de Chartres).

LES CHANSONS DE GESTE

lourdes que ses coups de massue, et on mit en scène de plus en plus des personnages qui, comme lui, sont « peuple » : Maugis, bon baron et bon larron ; le nain Picolet, fertile en ruses ; les enchanteurs héroï-comiques Perdrigon et Malaquin, et Galopin, le menu messager qui sait passer partout. Surtout, parce qu’on avait une fois reconnu, par l’exemple d’un Ogier ou d’un Isembard, qu’un public forain se laisse facilement prendre au spectacle de l’innocence persécutée, on usa et on abusa de cette ressource, et les nobles épopées tournèrent au mélodrame. Elie de Saint-Gilles et Doon de la Roche , Jourdain de Blaye et Florence de Rome , Florent et Octavian , Macaire , Tristan de Nanteuil , maintes autres chansons de geste ne font que spéculer sur le pathétique grossier dont il est si facile d’ouvrir les sources dès que l’on retrace les jeux de la Chance et de la Destinée. On y voit défiler les héros infortunés qu’un signe fatal a marqués et qui se débattent parmi les catastrophes ; les jeunes seigneurs, par exemple, qu’un traître, Rainfroi ou Herchembaut, ou Alori, issu du lignage de Ganelon, a dépouillés dès le berceau, exposés aux bêtes féroces dans une forêt, ou relégués aux cuisines, ou transportés dans une île déserte, et qui pourtant finissent par se relever de leur dégradation, à force de prouesse (chansons de Mainet , d ’Aiol, d’Orlandino , de Daurel et Béton , etc...). On y voit aussi l’attendrissante tribu des dames opprimées, Berthe, qu’une serve a chassée du lit royal, Aceline qui croupit au fond d’une fosse, et Ayette, et la reine Sibile (chansons de Berthe aux grands pieds , des Enfances Doon , d ’ Or son de Beauvais , de Bovon de Hanstone , etc...). Mais toujours le crime finit par être châtié, car au traître s’oppose l’humble défenseur du droit, le bon vilain, le bon vavasseur, le bon jongleur, le bon forestier... Thèmes vertueux et larmoyants, qui partout et toujours convinrent entre tous aux publics populaires. Avant nos modernes auteurs de mélodrames et de romans-feuilletons, les auteurs des chansons de geste n’en ont que trop exploité les recettes ; avec virtuosité, avec rouerie presque, non sans une part de sincérité pourtant, car, eux aussi, ils étaient « peuple ».

On s’explique ainsi que les chansons de geste soient allées s’abaissant progressivement vers des publics pius vulgaires. D’autant que, durant le douzième siècle, s’était développée, indépendamment d’elles, une poésie de cour, soutenue par de riches patrons. Là où un maître du style, comme Chrétien de Troyes, ou le très subtil et très précieux poète de Tristan, Thomas, avaient une fois passé, il est évident que l’art des chansons de geste dut paraître populacier. Le beau monde s’en détourna.

La merveille est que la décadence n’ait pas été plus rapide et qu’une poésie adressée à de très larges publics ait gardé si longtemps une si fière tenue. Dans les chansons de geste, « aimons ce que jamais on ne verra deux fois » ; et c’est leur

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longue fidélité aux inspirations premières, la constance avec laquelle ces romans, populaires par destination, ont célébré les vertus de l’élite. Adressées à tout le peuple de France, il est beau que « les chansons de geste rendent un culte sincère à la plus réelle, à la plus vaste, à la plus tutélaire puissance du temps, la chevalerie » (i). Recherchant les idées et les sentiments où les cœurs les plus nombreux pussent le plus immédiatement communier, visant la foule, il est beau qu’elles exaltent ce qu’il y a de plus noble et de plus rare sur la terre : dans les cycles du roi et de Garin, le désintéressement; dans le cycle de Doon, l’esprit de justice. Foi, religion du serment, abnégation de soi-même, il est beau qu’elles soient fondées, comme la tragédie cornélienne, sur l’honneur. Il est beau que, s’adressant aux petits et aux grands, elles répètent que « droite justice vaut bonne prière » et « qu’elles enseignent, comme l’Église, le sacrifice » (2). Il est beau que, pour avoir mis en œuvre les antiques traditions des sanctuaires de chez nous et les pensées semées au long des routes par les croisés et les pèlerins français, elles nous servent encore, après tant de siècles, à fortifier en nous le sentiment national, et qu’elles nous offrent, toujours vivace et expressive, la Légende Dorée de la patrie.

C’est pourquoi il valait la peine, peut-être, de dénoncer la doctrine selon laquelle l’épopée française serait « l’esprit germanique dans une forme romane » et de reprendre notre bien. Certes, cette poésie est toute nôtre; elle n’a rien que de français. Les plus anciennes chansons de geste s’expliquent par la Croisade et elles expliquent la Croisade ; et quelques-unes des plus récentes nous aident à comprendre saint Louis. Opus francigenum.

(1) E. Lamy.

(2) E. Mâle

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