DES ORIGINES A LA FIN DU XL SIÈCLE
les écrivains espagnols ou africains de la même époque. Sur ces émules, au reste ingénieux et adroits, des rhéteurs ou des poètes de la métropole, on a dit tout le nécessaire dans les pages qui précédent (Première partie, ch. u et m).
Les Les invasions germaniques n’exercèrent pas sur l’évolution
invasions du latin en Gaule l’influence décisive qu’on leur a longtemps attribuée. Les envahisseurs étaient bien inférieurs en nombre aux Gallo-Romains, qui ne furent ni éliminés, ni même complètement dépossédés et dont l’ascendant, dû à une incontestable supériorité de culture, s’imposa aux vainqueurs à un tel point que ce furent ceux-ci qui, au bout de quelques générations, renoncèrent à leur langue ; sauf dans la région située entre Rhin et Moselle et une partie de la Belgique actuelle, où l’afflux germanique avait été plus abondant et plus fréquemment renouvelé, le latin garda ses conquêtes. Il ne sortit même pas profondément modifié de ce contact prolongé avec des idiomes si différents de lui ; son armature grammaticale n’en fut nullement ébranlée : la morphologie et la syntaxe demeurèrent intactes ; la phonétique fut à peine effleurée, puisque nous ne devons à l’influence germanique que la transformation du v latin en gu à l’initiale de quelques mots {gué, gâter ) et l’aspiration, au reste fort limitée dans l’espace et le temps, de Yh initiale. Le vocabulaire même ne s’enrichit que d’un petit nombre d’adjectifs et de verbes et de quelques centaines de substantifs, désignant, comme les quelques mots celtiques survivants, des objets, des produits, des coutumes ou institutions inconnues des Romains, et qui, par conséquent, ne prenaient pas la place de mots latins (i).
La langue romane Ce qui est indéniable, c’est que les invasions accérustique lérèrent la décomposition du latin parlé, en précipitant
la Gaule dans une effroyable anarchie, incompatible avec une sérieuse culture intellectuelle. La rupture des relations avec Rome, la fermeture des écoles, la dispersion des hommes d’étude finirent par ruiner toute tradition littéraire et grammaticale. La langue des lettrés, depuis longtemps artificielle, alla se déformant de plus en plus sous la pression de la langue usuelle, au grand désespoir des écrivains, qui se sentaient submergés par la barbarie ambiante : Grégoire de Tours, au sixième siècle, constate, avec un émoi à la fois touchant et comique, qu’il confond masculins et
(i) Dans la langue actuelle, d’après les statistiques du Dictionnaire général de Hatzfeld, Darmesteter et Thomas, le nombre des mots d’origine germanique est d’un peu moins de 400 (250 substantifs, 100 verbes, 20 adjectifs environ). Ce chiffre était un peu plus élevé dans la langue du moyen âge.
LITTÉRATURE, T. I
HISTOIRE DES LETTRES
féminins, féminins et neutres et qu’il s’embrouille dans l’emploi des prépositions et des cas. C’est un de nos regrets que lui-même et ses contemporains n’aient pas fait taire ces scrupules et écrit tout bonnement cette langue parlée autour d’eux, dont il nous serait si précieux d’avoir quelques spécimens fidèles et étendus.
Charlemagne, ce grand esprit aux multiples intuitions, comprit le péril que couraient les études et réussit, par d’énergiques mesures, à les faire refleurir. Mais cette restauration du latin, à laquelle Alcuin a attaché son nom, eut cette conséquence de faire ressortir les différences qui le séparaient de la langue dégénérée du vulgaire et d’opposer nettement les deux idiomes. Les fidèles ne comprenant plus les homélies rédigées en latin « grammatical », la nécessité s’imposa d’exhorter les prêtres à traduire leurs instructions dans la langue « romane rustique ». Ce fut, en 813, l’objet d’un célèbre canon du concile de Tours, dont les prescriptions furent plusieurs fois renouvelées au cours du siècle (1). Ce texte est peut-être le plus ancien où l’idiome nouveau soit nettement distingué et clairement dénommé ; c’est, en quelque sorte, l’acte de baptême de la langue nouvelle.
De cette langue les contemporains nous ont transmis quelques échantillons, rares et brefs. L’un des plus anciens est le texte du fameux serment que Louis le Germanique prononça à Strasbourg, en 842, devant les soldats de son frère, Charles le Chauve. C’est aussi de beaucoup le plus intéressant, parce qu’il a été noté avec un soin particulier par l’historien Nithard, petit-fils de Charlemagne, et qu’il nous fournit une notable proportion de mots à flexions groupés en phrases (2). Les Gloses de Reichenau et de Cassel, un peu postérieures, ne nous donnent que des mots isolés, surtout des substantifs, en nombre au reste assez considérable (3).
Ces maigres documents, bien interprétés, permettent de définir les caractères essentiels de la langue qui se parlait en Gaule sous la dynastie carolingienne. Les mots s’étant resserrés autour de la syllabe accentuée, les proparoxytons (c’est-à-dire ceux où la syllabe tonique était suivie de deux atones) en avaient à peu près disparu
(1) Visum est unanimitati nostrce ut quïlibet episcopus habeat omelias... et ut easdem omelias quisque aperte transferre studeat in rusticam romanam linguam aut in theotiscam, quo facilius cuncti possent intellegere quce dicuntur.
(2) Il est au reste peu intéressant au point de vue de la syntaxe, ayant été calqué sur une formule latine.
(3) Les Gloses de Cassel sont un petit guide de conversation romano-germanique contenant 265 mots (désignant les objets les plus usuels) ou phrases très simples, où n’apparaît aucune préoccupation savante. Les Gloses de Reichenau expliquent environ I 300 mots de la Bible, qui sont soit interprétés par des périphrases en latin classique, soit traduits par des vocables vulgaires ; mais beaucoup de ceux-ci ont été rapprochés des formes du latin classique, ce qui enlève à ce document une grande partie de sa valeur.
DES ORIGINES A LA FIN DU XIe SIÈCLE
et elle avait déjà ce caractère oxytonique qui n’a fait que s’accentuer depuis, surtout dans les parlers du Nord. La déclinaison s’était réduite à deux cas, servant l’un pour le sujet, l’autre pour tous les régimes. La conjugaison s’était aussi réduite et plusieurs temps simples y avaient remplacé des temps composés. Le lexique, en dépit des acquisitions signalées plus haut, s’était fort appauvri ; de la riche synonymie qui permettait de nuancer délicatement la pensée et d’en varier l’expression, de cette langue abstraite qui facilitait la spéculation il ne restait presque rien ; beaucoup de mots, même des plus usités, avaient fait place à des équivalents, souvent vulgaires ou grossiers ; le nombre des conjonctions, aux emplois si compliqués, avait été réduit des trois quarts, de sorte qu’il devenait aussi difficile de marquer les articulations de la pensée que d’en noter les nuances. Il est vrai que de très bonne heure, et dès cette époque même, les formations savantes vinrent combler peu à peu ces fâcheuses lacunes.
Les parlers du Nord et ceux du Midi n’étaient alors séparés que par quelques particularités de phonétique ; aussi est-il impossible de se prononcer, d’après leurs seuls caractères linguistiques, sur la provenance des documents de cette époque. Mais les variations dialectales allaient s’accentuer bientôt et très rapidement ; aussi a-t-on pu, comme on va le voir, localiser assez exactement la plupart des documents qui nous restent du dixième et du onzième siècle.
Nous sommes fort mal renseignés, faute de documents, sur la littérature à laquelle cette langue servit de véhicule, mais des textes précis et des inductions sûres nous permettent du moins d’en affirmer l’existence.
Les Si nous en croyons Tacite, les Germains du premier siècle
scôpas possédaient des « poèmes anciens », où étaient célébrés « leurs héros et les fondateurs de leur race ». Ces poèmes, de caractère épique, furent sûrement importés en Gaule et y vécurent quelque temps, puisque Charlemagne en avait fait faire un recueil. Les Germains avaient aussi, selon le même historien, des chants destinés à enflammer le courage des guerriers, chants lyriques évidemment, comme ceux qui, aux noces, dans les festins et les veilles, importunaient les oreilles de Fortunat et de Sidoine, comme ces « winileodi » qu’une ordonnance de Charlemagne, de 789, interdit aux religieuses de composer et d’envoyer.
Ces diverses sortes de poèmes étaient débitées par des chanteurs et musiciens de profession dont l’existence nous est attestée, chez les Goths d’abord (i),puis chez
(1) Cassiodore nous apprend que Clovis avait demandé à Théodoric le Grand de lui envoyer un de ses harpeurs.
HISTOIRE DES LETTRES
es Francs. celez, v~rs le sixième sterne. chez les Anglo-Saxons. Ces aèdes, appelés chez ceux-ci sccras . voyageaient de cour en cour, onran: leurs services aux
grands. dcz: ils récompensaient les bienfaits par des éloges.
Ainsi s'en von: par le pays, lisons-nous dans le Widsith (i), les cdantenrs des nommes : ils disent leurs besoins, ils remercient ceux qui les sazsrdn: : toujours, soit au Sud, soit au Nord, us trouvent quelque cm des chansons, libéral, et qui, par eux, codent 'me gloire immortelle.
De .e tze poesie lyrique rien ne nous est resté ; comme la poesie héroïque des Germains, on a cité sou-
'1S Ei.i ‘içriî an
-•-Lnui.— i il ;:* seoie
"en: le fragment sur Hhdebrand e: Hadubrand ; mais dans ce morceau, cm trame h 'me façon vraiment dramatique le thème, commun a tant de ztterarzres, du combat singulier entre un rere et son fis, se décèle évidemment la main d’un lettré.
mena me temrure de b antiquité.
Quand les Germams adaptèrent la romane rustique , transportèrent-ils dans chmts héréditaires ? Les Gaho-Romams s'en servirent-ils pour zm des Germams. des poemes héroïques sur leurs traditions natio- -l, en d' antres termes, faire remonter à cette époque les plus anciennes
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ns de geste, et quelle part revient, dans leur éclosion, au peuple au peuple conquis? C'est me question qui a été
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Les Gallo-Romains possédaient, eux aussi, des chanteurs et rédtas amer: hérités de Pannqmté. Quand, znztr.ene sterne, le théâtre succomba sous les coups de es histrions dercssed.es réussirent à s'introduire, en cer-
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des tours d’adresse, des lazzi, des scènes on romaine, nous retrouvons ces t ia curiosité, qualifiés d’abord de
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