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LES BERGERS DE GUI D’USSEL

TROUBADOUR

(XIIIe siècle )

LA LITTÉRATURE PROVENÇALE

remplit leurs vers, fréquemment soulevés par de beaux mouvements de passion, au moins apparente. Y a-t-il là l’écho de souffrances réelles, ou (au moins de la part de celui des deux poètes qui aurait imité l’autre) un procédé de littérateur adroit, s’essayant à rajeunir, à vivifier un genre envahi par la convention, comme semble l’indiquer le parallélisme trop parfait entre les phases de ces deux romans ? La question est difficile à trancher, et la solution en importe du reste assez peu. Il nous suffit de constater que la poésie provençale a su, parfois, s’élever jusqu’à une éloquence sans apprêt et s’affranchir des creuses formules du vocabulaire courtois (i).

Les genres Autour de la chanson gravitent quelques genres secon-

second aires daires, qui en reproduisent la forme, en la simplifiant plus ou

moins, mais sont tout pénétrés du même esprit. Le jeu-parti (joc partit , partimen) est un dialogue où l’un des interlocuteurs propose à son partenaire une question comportant deux solutions, en s’engageant à défendre lui-même celle qui sera restée libre. Ces « questions » sont presque toujours relatives à l’amour ; et ce sont par conséquent les théories courtoises qui sont ici discutées, à grand renfort de sophismes ingénus et de comparaisons qui sont rarement des raisons. La tenson ( tenso ) est aussi un dialogue, mais d’une allure plus libre, qui, sans renoncer à exploiter ces mêmes théories, met souvent aux prises des inimitiés et des passions réelles, et acquiert alors un vif intérêt. — La pastourelle ( pastorela ), transformation probable d’un vieux genre populaire, devrait nous transporter dans un monde d’une idyllique naïveté. Malheureusement les bergers de Gui d’Ussel, de Cadenet, et surtout de Guiraut Riquier ne sont souvent, comme le seront ceux de Ronsard, de Ba'ïf et de Racan, que des hommes de cour travestis ; et ce que nous retrouverons sur leurs lèvres, ce seront les fadeurs et les subtilités de la chanson, ou, pis encore, des dissertations ou diatribes sur les événements du jour (2).

La poésie et la poli- Ce sont ces événements qui forment la tique : le « sirventés » matière du sirventés , dont la forme est aussi calquée sur celle de la chanson; les anciens grammairiens croyaient même que

(1) Voy. sur la poésie lyrique provençale, A. Jeanroy, la Poésie provençale au moyen âge, dans la Revue des Deux Mondes , 15 janvier, 15 octobre 1899 et i" février 1903, et J. Anglade,/^ Troubadours , Paris, 1908.

(2) D’autres genres analogues, florissant au Nord (voy. plus loin, chap. in), sont à peine représentés au Midi, comme la romance ou chanson d’histoire, l’aube ( alba ), la chanson à personnages, etc.

HISTOIRE DES LETTRES

c’est de cette « servitude » qu’il tirait son nom. Puérile étymologie : le sirventés est en réalité une poésie composée par un sirven , c’est-à-dire par un homme qui loue ses services à un autre, et qui peut être appelé, si son talent s’y prête, à le défendre par la plume comme par l’épée. De nombreux sirventés sont évidemment des « œuvres inspirées » — et rémunérées, — apologies ou panégyriques d’un homme ou d’un parti; d’autres, plus rares, traduisent les sentiments personnels de leur auteur ; d’autres enfin, ces transports collectifs d’enthousiasme ou d’indignation, provoqués par des événements retentissants, qui étaient alors la seule forme de l’opinion publique.

Bertran de Born, le maître du genre, ne fut point le patriote ardent et le profond politique que se représentait la romantique imagination d’Augustin Thierry. Il aimait la guerre, d’abord, sans doute, parce que c’était un caractère ardent et fougueux, mais aussi parce qu’elle est, pour un gentilhomme pauvre et néanmoins grand dépensier, une source d’honneurs et de profits :

ne fait-elle pas monter le prix des bons « soudoyers » et ne délie-t-elle pas la bourse des hauts barons, même les plus avares?

Ne me tenez point pour batailleur parce que je veux que les riches hommes se querellent entre eux, car c’est alors que les pauvres varlets peuvent tirer d’eux quelque chose : un riche homme, par ma foi, est plus généreux et maniable en guerre qu’en paix

Ne doutons point qu’il n’ait fait à son cas particulier l’application de ces théories. Quand la guerre éclate, il se plaint de n’avoir pu encore « bosseler sa targe », « teindre en rouge son gonfanon blanc »; mais il doit rester l’arme au poing, en attendant qu’on fasse pour lui les frais d’entrée en campagne :

Je puis vous aider, dit-il à Richard Cœur de Lion, moi et mes fidèles ; j’ai l’écu au col et le heaume en tête ; mais je ne possède ni Lusignan ni Rançon, et ne puis, sans argent, faire campagne au loin.

C’était au reste un tempérament poétique d’une force et d’une originalité singulières, et c’est dans ses strophes, énergiques et concises, que l’on trouvera

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