‹ Histoire de la nation française (volume 3)Chapitre 96 sur 186 · BERTRAN DE BORN ET RICHARD CŒUR DE LION · texte numérisé non relu

BERTRAN DE BORN ET RICHARD CŒUR DE LION

LA LITTÉRATURE PROVENÇALE

quelques-unes des plus brillantes images, quelques-uns des vers les mieux frappés que nous ait laissés notre ancienne poésie.

t es troubadours Un grand nombre de sirventés sont relatifs aux

et les croisades croisades, surtout à la troisième et à la quatrième, qui

coïncidèrent avec la pleine expansion de la poésie provençale. Ce sont essentiellement des sermons (plusieurs même se donnent ce titre) destinés à activer le recrutement des saintes milices : nous y retrouvons, sous une forme souvent éloquente et dramatique, les arguments mis en œuvre par les prédicateurs, fournis à ceux-ci

par les lettres papales, et nous y lisons aussi d’amers reproches contre les rois, qui aiment mieux se voler des terres entre eux que courir à Jérusalem pour y venger « la honte de Dieu », contre les papes, qui emploient à des fins profanes l’argent ramassé pour un autre usage, échos des rancœurs du menu peuple, dont la simple dévotion ne comprenait rien aux calculs de la politique.

Les expéditions contre les Sarrasins d’Espagne étaient plus faciles et promettaient des bénéfices plus immédiats ; de plus, ces ennemis tout proches constituaient pour le Midi un danger qui parut plusieurs fois imminent. Les sirventés dirigés contre eux sont donc particulièrement nombreux et vibrants : Marcabru, dès 1137, mêlant l’enthousiasme religieux à l’invective, adjurait les hauts barons d’aller purifier leurs souillures dans ce « lavoir » que la bonté de Dieu venait de leur ouvrir de l’autre côté des monts ; et le chant composé par Gavaudan, au lendemain du désastre d’Alarcos (1195), est une Marseillaise chrétienne où s’expriment, en termes d’une sauvage énergie, l’horreur du mécréant et la terreur du barbare guettant sa proie :

Ils sont si fiers, ceux qu’a rassemblés le roi de Maroc, qu’ils regardent le monde comme à eux. Quand ils plantent leurs tentes par les prés, Marocains et Marabouts font entre eux assaut de jactance : « Francs, disent-ils, cédez-nous la place ; Toulouse et Provence sont à nous ; à nous tout l’intérieur du pays, jusqu’au

HISTOIRE DES LETTRES

Puy ! » Entendit-on jamais de si insolentes railleries de la bouche de ces chiens, de cette race sans foi ni loi?

Ne livrons point, nous, fermes possesseurs de la grande loi, ne livrons point nos héritages à ces noirs chiens d’outre-mer. Que chacun songe à prévenir le danger : n’attendons pas qu’il nous ait atteints. Les Portugais et les Castillans, ceux de Galice, de Navarre, d’Aragon et de Cerdagne, qui étaient pour nous comme une barrière avancée, sont maintenant défaits et abattus.

Mais viennent les barons croisés d’Angleterre, de France, d’Allemagne, de Bretagne, d’Anjou, de Béarn, de Gascogne et de Provence : réunis à eux en une seule masse et l’épée à la main, nous entrerons dans la foule des Infidèles, coupant têtes et bras, jusqu’à ce que nous les ayons tous exterminés ; puis nous partagerons entre nous tout leur or.

Gavaudan sera prophète ; ce qu’il dit sera fait : les chiens périront, et là où Mahomet fut invoqué. Dieu sera honoré et servi.

Les troubadours Les pièces relatives à la croisade albigeoise

et la croisade albigeoise présentent un intérêt plus vif encore. Cet

intérêt n’est nullement diminué par le fait qu’elles traduisent rarement la pensée personnelle de leurs auteurs. Ceux-ci furent, pour la plupart, des clients des comtes de Toulouse et des rois d’Aragon, pour qui ils menèrent de véritables campagnes de presse. Les pièces composées au moment de la victorieuse randonnée de Raimon VII en Provence (1216-17) et du grand soulèvement de 1242 sont de précieux documents dont les historiens n’ont pas fait assez de cas. Il faut au reste que ces dévoués serviteurs aient sincèrement partagé les rancunes, les haines, les espoirs de leurs maîtres pour leur avoir donné une si éloquente expression.L’interminable sirventés de Figueira contre Rome, malicieusement composé sur l’air d’un cantique, est un réquisitoire écrit avec une fougue sans égale, où sont rassemblés tous les griefs de Raimon VII et de Frédéric II contre la papauté. Le véhément, l’ironique Peire Cardinal, implacable ennemi des Français et des clercs, est un pamphlétaire de premier ordre, et il faudra, pour retrouver l’équivalent de ses puissantes invectives, descendre jusqu’à Ronsard et d’Aubigné.

Déclin La terrible crise qui, en ravissant au Midi

de la poésie provençale son indépendance, fonda l’unité nationale, porta un coup mortel à la poésie des troubadours. Celle-ci, née en Limousin et en Périgord, avait trouvé, dans les trente dernières années du douzième siècle, ses plus zélés protecteurs chez les riches, voluptueux et incroyants seigneurs du Languedoc, les comtes de Toulouse, de Foix, de Comminges, les vicomtes de Béziers et de Narbonne, les châtelains du Carcassès et de l’Albigeois. Or c’est précisément sur ce pays que la tempête avait le plus violemment sévi : exilés, spoliés ou tremblants devant les sénéchaux du roi, les Mécènes de la veille n’avaient plus les moyens

LA LITTÉRATURE PROVENÇALE

d’encourager les poètes ou n’étaient plus d’humeur à le faire, sauf quand ils pouvaient les mettre au service de leur politique. La Provence, il est vrai, n’avait pas été enveloppée dans le désastre, non plus que le Rouergue et l’Auvergne ; mais le comte de Provence, Raimon-Béranger, était un prince grave et pieux qui se souciait médiocrement d’un art frivole et suspect à l’Église ; nous trouvons à la cour d’Aix beaucoup d’amateurs et très peu de professionnels.

Quelques-uns de ceux-ci trouvèrent un asile auprès des comtes de Rodez, Henri Pr, Hugues IV et Henri II, du dauphin d’Auvergne Robert Pr, et de quelques châtelains du Velay, du Gévaudan et de la Gascogne ; mais la plupart préférèrent s’exiler et aller chercher fortune au delà des Pyrénées ou des Alpes.

ES TROUBADOURS EN f, ITALIE ET EN ESPAGNE

RAMBAUT DE VAQUEIRAS.

Les marquis de Montferrat et les comtes de Savoie avaient, dès la fin du douzième siècle, accueilli plusieurs de leurs devanciers : Rambaut de Vaqueiras, pour ne citer que lui, avait été élevé par le « preux marquis », Boniface de Montferrat, au rang de confident et de compagnon d’armes. Les autres cours où ils trouvèrent le plus chaleureux accueil furent celles des seigneurs, pour la plupart gibelins, de la Haute-Italie, les Malaspina, dans la Lunigiane, les San-Bonifacio à Vérone, les Da Romano à Padoue, les Este à Ferrare ; ils ne firent, au contraire, dans la guelfe et démocratique Florence que de fugitives et rares apparitions. Un peu plus tard ils se mêlèrent aux luttes entre Frédéric II et les communes lombardes, entre Manfred et Charles d’Anjou, entre Aragonais et Angevins, et l’écho des passions politiques et religieuses retentit puissamment dans leurs vers. La poésie provençale, où s’exercèrent de nombreux Italiens, comme Sordello, Lanfranc Cigala, le farouche Alberico da Romano et Thomas II de

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