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LA PAIX REVENUE

INTRODUCTION

dévore. Leur adolescence hâtive, leur jeunesse précoce sur laquelle la femme s'est penchée trop tôt, exige les jouissances immédiates. L'ordre familial est compromis. Ils s'élancent et se saisissent de la vie. Mais les tâches étant moins claires et moins hautes, parce que moins nécessaires, leur élan est coupé, leur force entravée ; ils gaspillent une vigueur énervée, un souffle un peu court, dans les entreprises des épigones. Ils sont les successeurs. L'agitation des tempêtes se prolonge; elle fouette, de ses sautes de vent, les vagues inapaisées.

Cependant, les vertus de ceux qui ont supporté, l'expérience de ceux qui ont souffert, l'autorité vivante des morts, et, en somme, un travail latent d'équilibre et de réintégration qui est le véritable fruit de la victoire, contiennent les passions violentes, les portent vers les œuvres de la paix, les jettent aux expansions lointaines, leur proposent la gloire des nobles créations de l'industrie, du commerce, des sciences, des lettres et des arts. Les grands siècles suivent les grandes guerres.

Il arrive même que les pertes sanglantes, les douleurs inguérissables, le trouble jeté dans les rapports universels, l'habitude du sacrifice, préparent, après la tourmente, des époques de privation, d'ascétisme et de charité. L'homme est plus cher à l'homme quand les meilleurs ont succombé. Les femmes, auxquelles la guerre a imposé des tâches imprévues, y ont trouvé un exhaussement et un élargissement de l'amour et de leur devoir social.

Le luxe étalé par les enrichis, l'insolence des fortunes récentes, la dépravation des mœurs, la violence des passions portent, vers ces continences et ces abstinences, les âmes fortes. Les puissants arrachements qui ont accumulé les richesses en quelques mains, comme une mine d'or s'exploite au pan d'une montagne écroulée, l'injustice des choses qui jette la douleur aux uns et la joie aux autres, « l'inégalité entre les hommes » si sensible quand l'ordre est rompu, tout pousse à la recherche d'une organisation nouvelle, à ces vastes transformations qui, à la suite des guerres, ont presque toujours offert le progrès social comme rançon du sang versé.

La paix Si les peuples rentrent dans leur évolution normale, si la

souveraine fatalité ne les poursuit pas et si la paix tant désirée s'installe définitivement, alors la société prend un puissant essor. On s'est aperçu soudain que l'homme ne possède, par la vie, que l'expansion de la vie : la joie d'être n'est que la joie d'agir ; les seuls qui jouissent vraiment des grandes œuvres sont ceux qui les entreprennent : une fois achevées, elles n'étonnent ni ne contentent ; il faut recommencer toujours ; car l'âme vit d'espérance ; aujourd'hui dévore demain. Tout porte à croire que la génération qui a fait la guerre de 1914-1918

verra s'ouvrir ces larges horizons. En elle, les qualités l'emportent : vaillante, modeste, raisonnable, elle a recueilli une victoire sans ostentation et une paix modérée : les deux provinces séparées sont rentrées au foyer : singulier « impérialisme » ! Le niveau moral est bon ; même, aux grandes heures, il a paru excellent. Des troubles profonds ont remué le fond des âmes. Le culte du bien, le culte de l'Idée, le culte de la France ont si profondément pénétré les consciences que, tant que cette génération durera, ils ne sauraient en être arrachés. Jamais, peut-être, on n'a vu une victoire plus douloureuse : i 500 000 morts ! De telles épreuves sont des leçons que les peuples n'oublient pas.

La paix devant Mais l'ordre intérieur dépendra surtout de l'ordre

l'histoire extérieur. Nous avons considéré l'évolution de la nation française en elle-même et sur elle-même. Que feront les autres peuples? La paix ni le bonheur ne sont assurés à personne. Comment les précédents de l'Histoire générale déterminent-ils les pronostics de notre histoire particulière après la guerre qui vient de finir ?

La France est, avant tout, puissance d'équilibre : si cet équilibre se rompt, c'est toujours contre elle. Or, il y a un principe de désordre dans la situation actuelle : c'est la création d'un grand nombre de petits États faibles et le développement de quelques grands États très puissants. La France est avec l'Italie, et aussi l'Espagne, entre les deux : assez fortes pour aider les faibles, pas assez faibles pour être négligées par les puissants.

Mais la France a un autre devoir qui complique et surcharge celui-ci : elle a la mission historique de contenir et de refouler « les invasions germaniques » et les invasions que les invasions germaniques amènent derrière elles. L'Allemagne a subi, au cours des événements récents, le choc en retour de ses ambitions immodérées, disons de ses passions anti-européennes. Si l'Allemagne rentre dans le rang, si elle s'articule à l'Europe, si elle associe sa force aux forces diverses qui travaillent à l'équilibre, l'organisation de notre tout petit continent résistera. L'Europe reprendra dans la paix son œuvre séculaire d'agent de civilisation et de salut. La France, restaurée et honorée, y travaillera de concert avec tous ; car elle n'a ni haine, ni rancune

INTRODUCTION

Il est temps. Car voici que s'élèvent, du fond de ce continent, les miasmes du « marécage slave ». Ils obscurcissent l'aurore des jours nouveaux et l'on ne peut dire s'ils se résoudront en pluie bienfaisante ou en orage destructeur.

Peut-être un Attila aux milliers de têtes cache-t-il son berceau parmi les steppes verdoyants. Peut-être déchaînera-t-il sur l'Europe ce terrible débordement asiatique que l'histoire a déjà connu. Frappant aux portes du monde civilisé comme il frappait aux portes de l'Empire romain, il menacera l'Allemagne d'abord. Celle-ci a-t-elle l'espoir de l'arrêter ou de le dompter, de l'enrôler à son service?... Les puissants empires de la mer, moins directement menacés,— troublés peut-être en leur propre sein, — hésiteront, qui sait? avant de s'engager. La France, à l 'arrière-plan, se ramassera sur ellemême. Alors, rassemblant toutes les forces de son intelligence, de son génie, de son courage, de sa propagande, de son exemple, elle sera peut-être, une fois encore, l'agent du salut universel comme elle le fut aux Champs Catalauniques, à Poitiers et sur la Marne. Il faudrait donc compter encore une fois sur les armes de la France.

Car, le commerce, les arts, l'industrie, la prospérité, le confortable, la joie de vivre, les vertus civiles, la liberté elle-même seront toujours en péril si la valeur des hommes n'est pas toujours prête. Les profondes améliorations sociales, filles des grandes crises, ne s'enracinent qu'à son abri. L'agresseur ne renonce à ses armes que s'il connaît que la défense n'est pas désarmée.

Jamais le monde n'a eu davantage besoin de l'Europe et jamais l'Europe n'a eu davantage besoin de la France. Deux mille ans d'histoire expliquent 191 8, et 191 8 va créer la nouvelle histoire.

EN VEDETTE. (Dessin Je J. Parissou.)

Conclusion Une race née sur l'un des plus beaux domaines de la planète,

s'y développant dans l 'harmonie de ses dons et de la nature, recevant les influences du plus haut passé et des plus précieux voisinages, luttant pour vivre d'abord, puis pour se défendre, puis pour s'améliorer et, enfin, pour

répandre dans l'Univers les biens que la Providence et l'histoire lui ont prodigués ; vivant à l'extrémité de la péninsule européenne, prête à s'embarquer pour les longs voyages, mais enracinée au fort des continents et y puisant le suc qui alimente ses vieilles attaches à la civilisation commune ; race au génie brillant, au cœur généreux, à laquelle nul n'a résisté au cours de l'histoire, ennemie loyale, amie de ceux qui furent ses ennemis, apparentée avec toutes les familles humaines, — humaine s'il en fut, créatrice du beau, passionnée pour le juste, soumise à la Raison, vaillante, laborieuse et courageuse, cette race prend à témoin ces deux mille ans d'histoire que, dans la guerre ou dans la paix, on la trouve toujours pour les hautes causes. Même si les grands périls surgissent, elle ne désespérera pas ; car elle a foi dans le triomphe du bien et elle sait que, par l'effort des hommes et des peuples unis, la planète terre deviendra progressivement le séjour d'une meilleure et plus heureuse Humanité.

Gabriel HANOTAUX

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