‹ Histoire de la nation française (volume 4)Chapitre 13 sur 86 · DE L'ORDRE DE SAINT-MICHEL · texte numérisé non relu

DE L'ORDRE DE SAINT-MICHEL

(J. Patissou.ï

au paysan français, elle les retrouvera au centuple par la suite des siècles.

Sous ce même Philippe le Bel, le pouvoir laïc s'est affirmé : il connaît ses droits et les impose auprès et au loin. La bourgeoisie des légistes s'approche de lui et ne quittera plus la royauté. Louis XI, qu'Hotman appelle « le premier tyran », aimera ces bourgeois dociles et leur ouvrira les portes toutes grandes. Des fils du peuple s'assoiront sur les lis.

Mais, par une loi non moins fatale de nos révolutions, ces premiers arrivés de la vague populaire qui monte se retournent contre ceux dont ils sortent. Ils s'installent dans les « seigneuries bourgeoises », dans les fonctions municipales ou judiciaires, s'accordent des lettres d'anoblissement. De connivence avec la royauté qu'ils conseillent, ils ouvrent la deuxième période féodale, — que l'histoire n'a pas clairement expliquée jusqu'ici, — celle du privilège. On ne dit plus au roi : « Nous sommes souverains comme vous » ; on lui dit : « Nous sommes vos sujets, mais avec nos privilèges. » Ce qui se traduit ainsi : les classes de la nation qui partagent l'exercice du pouvoir se dispensent elles-mêmes des charges. Cela est arrivé dans tous les temps. Peut-être verra-t-on, un jour, le « peuple souverain » se déclarer luimême privilégié; car des aristocraties sortent sans cesse des démocraties.

Les légistes bourgeois arrivés travaillent donc pour eux tout en travaillant pour la royauté. Ils veulent une France « une et indivisible » parce que les Grands la veulent démembrée ou localisée. Ils cherchent et ils trouvent dans le droit romain et dans la Bible les formules qui consacrent cette œuvre de centralisation, mais aussi de domination. « Tout pouvoir vient de Dieu. — La volonté du prince est la suprême loi. — La couronne est ronde (dans ce sens qu'elle ne peut être fragmentée). »

Doctrines de puissant effet, soit au dedans, soit au dehors. Elles s'opposent aux revendications du pouvoir spirituel, aux prétentions de l'Empire germanique. Ce parti légiste façonne à l'absolutisme politique le patriotisme français lui-même.

Un pas de plus et l'on pourrait croire que la royauté et le peuple vont s'associer dans une œuvre commune. Quand, aux États généraux de 1484, un gentilhomme bourguignon, le sire de La Roche, dit : « C'est le peuple souverain qui, dans l'origine, créa les rois. L'État est la chose du peuple; la souveraineté n'appartient pas au prince qui n'existe que par le peuple. — Le peuple, c'est l'universalité des habitants du royaume. — Les États généraux sont les dépositaires de la volonté commune », quand cette extraordinaire intuition de la vérité des choses et de leur réalisation future se produit au grand jour, il semble que la fusion est faite et que toutes les forces de la France vont s'unir. Pas encore. Ces maximes ne furent ni soutenues, ni comprises. Il ne faut pas avoir raison trop tôt.

INTRODUCTION

vtohveau Un trouble profond agite ce peuple qui avait, dès lors, comme

1^1 déclin un premier sentiment de ses droits, mais sans la force matérielle et morale nécessaire pour les faire valoir. La petite noblesse qui se ruine, les artisans des villes qui commencent à se grouper cherchent, à l'exemple des pays voisins, un appui dans la réforme protestante. Mais, par ce mouvement, l'unité nationale semble menacée : le sentiment public se dérobe.

Les Valois sont inférieurs à leur tâche, comme jadis les derniers Mérovingiens et les derniers Carlovingiens. Le pays ne se sent plus gouverné. // n'aime plus parce qu'il n'estime plus. Ah ! si, au lieu de ces rois fainéants, on avait un Charlemagne, un saint Louis : car, il faut à une époque des hommes, comme il faut aux hommes une époque.

C'est le temps des guerres de religion. Voici donc jusqu'où tombe cette nation française quand les guides lui manquent et que le but s'obscurcit ! « Le peuple du royaume et principalement celui des villes abandonnèrent les rames du debvoir », dit énergiquement Hurault. Tout se disloque. Les pouvoirs locaux se disputent de nouveau le sol et la puissance publique ; les prédicateurs de la Ligue répandent l'anarchie ; les ministres protestants conseillent un « cantonnement »

à la Suisse ou une fédération pareille à celle des Pro- henri iv, d'après une gravure vinces-Unies. La Rochelle capitale !... Les lansquenets du temps (J p*6ssou)

allemands mettent le pays à sac. Les Espagnols sont à Paris.

Du fond de la conscience nationale, un cri s'élève, un appel. Il faut un homme ! La destinée le présente. Il est toujours là, si l'obstacle des passions ne lui barre la route. Cette fois, c'est Henri IV. Protestant, il se convertit ; chef d'un parti, il se déclare roi de France ; soldat, il sait vaincre ; Béarnais, il se montre Français de race et d'esprit. Il entre dans Paris et la France est sauvée ! C'est la troisième époque.

La troisième Elle s'ouvre, comme d'ordinaire, par les grandes besognes

époque militaires ; car ce pays, si exposé au milieu de l'Europe, ne

reconnaît de chefs que ceux qui savent le défendre. Cette fois encore, le danger vient d'Allemagne. Henri IV et Richelieu sont les adversaires illustres de la maison d'Autriche. La guerre de libération et d'équilibre dure plus d'un demi-siècle. Avec des périodes de trêve, elle ne s'achève qu'en 1648, aux traités de Westphalie qui créent l'Europe. Cette longue entreprise met les courages et la discipline nationale à

l'épreuve. L'indignation patriotique réprime les dernières velléités particularistes et seigneuriales. On admet qu'un Biron soit décapité, qu'un Montmorency monte sur l'échafaud i l'ennemi est à Amiens, à Corbie... Nous avons connu des heures où l'anxiété publique se serre contre la poitrine des hommes forts qui maintiennent le dedans en combattant le dehors.

Cinquante ans de guerre étrangère après cinquante ans de guerre civile, la France supporte cela et ne meurt pas. Elle a la vie dure. Et qu'on ne dise pas qu'il s'agit de souffrances moins insupportables que celles que nous avons connues ; elles étaient pires sans doute. Les régions frontières, ruinées, dépeuplées à chaque reprise des hostilités, sont accoutumées à faire aux autres provinces un rempart de leur corps. Au cours de ce splendide dix -septième siècle, elles ont enduré des maux affreux. On conserve, aux archives de Laon, un rôle des villes et bourgs de Picardie sollicitant du roi des dégrèvements d'impôts en raison des pertes et des malheurs causés par les « guerres des Espagnols ». Martyrologe effrayant ! Un seul bourg, Buironfosse, motive ainsi sa demande : « Quinze cents âmes ont péri dans l'incendie de l'église où elles s'étaient réfugiées. » Quinze cents âmes ! Et Buironfosse subsiste ! Au temps de la Fronde, Saint-Quentin mangea du pain fait de l'écorce des arbres. Famine, épidémie, mortalité sans remèdes, ravages, destruction des églises, des maisons, des champs cultivables. Au cours des guerres de la Ligue, « non loin des villes et des lieux fortifiés, dit un contemporain, les paysans qui parvenaient à se procurer quelques mesures de seigle, s'assemblaient comme des hiboux au nombre de quatre ou cinq, s'attelaient à la charrue, et, dans le silence et l'ombre, comme des malfaiteurs, semaient ce peu de grains ». Et cela dure, avec des alternatives et des attentes, des accalmies et des reprises, près d'un siècle.

e grand L'issue est la victoire : tout est oublié. Tant il y a de ressort

SIÈCLE (Jans cette race J

La lutte et la victoire ont préparé le grand siècle. Ne croyez pas que ce soit là une hypothèse historique, un rapprochement relevé après coup. Les contemporains savaient qu'il en était ainsi ; La Fare dit dans ses Mémoires, parlant de la première partie du dix-septième siècle : « Comme il y avait beaucoup de chemins différents pour la fortune, et des moyens de se faire valoir, l'esprit et la hardiesse personnelle furent d'un grand usage, et il fut permis d'avoir le cœur haut et de le sentir. Ce fut le siècle des grandes vertus et des grands vices, des grandes actions et des grands crimes. « Quelle est cette force souveraine qui anime toute une époque? — L'habitude du danger, la résolution en face de la mort. Pour savoir vivre, il faut savoir mourir.

fânS eue afflfte <*** /we^utoi a t^etm^ . . .

TIOS- FRANÇAISE. — CÉOI .1

INTRODUCTION

Les belles énergies et les belles détentes de la race ont eu, le plus souvent, cette origine. Les chefs-d'œuvre de la littérature et des arts, les nobles créations politiques, sociales, économiques, l'exhaussement de la vie publique et la plénitude des existences particulières, tout cela naît des grands périls conjurés par les grands courages.

Corneille est de ce temps-là. C'est l'âme d'une époque qui souffle dans ses vers ; il dit dans son Êpître à Louis XIV :

Je sers depuis douze ans, mais c'est par d'autres bras Que je verse pour toi du sang dans les combats. J'en pleure encore un fils...

C'est à ces épreuves que s'affermit

... la main qui crayonna L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna.

L'homme Le philosophe de la raison, Descartes, a nommé et défini le

généreux r^pg moral du siècle : c'est « l'homme généreux ». Celui-ci est dévoué; dévoué aux siens, à sa famille, à sa patrie, au genre humain, car telle est la nuance nouvelle : « Il est persuadé que l'homme ne saurait subsister seul et que l'on est, en effet, l'une des parties de cette terre, l'une des parties de cet État, de cette société, de cette famille à laquelle on est joint par sa naissance, sa demeure et son serment. » Il sait que « chaque homme est obligé de procurer, autant qu'il est en lui, le bien de tous les autres, et que c'est proprement ne valoir rien que de n'être à personne ». Il y a, dans ces paroles admirables, une saveur française, et du temps. Dans son humilité chrétienne, le sublime de Pascal est aussi du temps; les deux faces se complètent : « J'aime la pauvreté parce qu'il l'a aimée. J'aime les biens parce qu'ils donnent le moyen d'en assister les misérables. Je garde fidélité à tout le monde ; je ne rends pas le mal à ceux qui m'en font ; mais je leur souhaite une condition pareille à la mienne, où l'on ne reçoit pas de mal ni de bien de la part des hommes; j'essaye d'être juste, véritable, sincère et fidèle à tous les hommes; et j'ai une tendresse de cœur pour ceux à qui Dieu m'a uni plus étroitement ; et, soit que je sois seul ou à la vue des hommes, j'ai, en toutes mes actions, la vue de Dieu qui les doit juger et à qui je les ai toutes consacrées. Voilà quels sont mes sentiments, et je bénis tous les jours de ma vie mon Rédempteur qui les a mis en moi, et qui, d'un homme plein de faiblesses, de misères, de concupiscence, d'orgueil

OÉOQB. HDMArNF, T. t. LXV C

et d'ambition, a fait un homme exempt de tous ces maux par la force de sa grâce, à laquelle toute la gloire en est due, n'ayant de moi que la misère et l'erreur. » Pourquoi nommer ces deux en particulier ? Tous travaillent à rendre le type plus parfait. C'est Turenne, la raison ; c'est saint Vincent de Paul, la charité ; c'est Bossuet, l'ordre ; c'est Molière, l'humanité ; c'est La Fontaine, la bonhomie ; c'est Catinat, la modération ; c'est Fénelon, l'attendrissement

Alors se manifeste ce zèle extraordinaire du Français, cherchant à s'améliorer sans cesse en se critiquant toujours. Ne pouvant supporter le mal ni le laid, il le traque en lui-même en se fouaillant jusqu'au sang. L'école incomparable des moralistes français exige de l'homme une perfection qu'elle le déclare incapable d'atteindre jamais; d'où le sophisme inquiet d'un La Rochefoucauld, le dilemme anxieux d'un Pascal, l'amertume contenue d'un La Bruyère, la violence irritée d'un Saint-Simon. Ils n'admettent pas que l'homme soit bon parce qu'ils le veulent toujours meilleur ; et c'est pourquoi ils l'accablent de leurs traits.

Les classiques Aussi exigeants et raffinés dans les choses de l'esprit que

dans celles du cœur. La lettre de Saint-Évremont sur V Alexandre de Racine, les préfaces de Corneille, les satires de Boileau, les discussions des Précieuses, la Querelle des anciens et des modernes, une perpétuelle polémique et révision des pensées et des mots-, tout atteste l'effort vers le parfait qui est le génie même de ce siècle incomparable.

Ici encore, le souvenir de l'antiquité agit et stimule : la France n'oublie jamais, — et surtout quand elle est grande, — qu'elle l'est, selon le mot de Pascal, « parce que montée sur les épaules des autres ». Amyot, Balzac, Saint-Ëvremont, Corneille, Racine, Bossuet, Boileau, La Fontaine, c'est Plutarque, Cicéron, Sénèque, Tite- Live, Euripide, Tertullien, Horace, Térence.

Balzac, dans son admirable Lettre sur les Romains adressée à la marquise de Rambouillet, dit cette émulation du siècle disputant la palme aux siècles révolus ; il vante cette recherche épique « de la volupté qui monte plus haut que les sens » ; il aspire, avec tout son âge, « aux voluptés de la raison et aux délices de l'intelligence ».

Les procès-verbaux des séances de l'Académie d'architecture sous Louis XIV, où se réunissaient les Mansard, les Gabriel, les Blondel, nous apprennent de quel labeur

INTRODUCTION

et de quelle critique soutenue se forma le goût français. Rien d'improvisé, aucune fantaisie individuelle ; tout est pesé, étudié, mûri, d'après les règles de l'antiquité développées dans leur propre sens; qu'il s'agisse du dessin d'un édifice ou du détail d'un ornement, les problèmes sont débattus et résolus selon les lois delà raison: Versailles, les Invalides, les jardins de Le Nôtre sont les fruits de ces lentes élaborations. Jamais l'imagination ne fut mieux tenue en bride, ni le sentiment plus fortement dominé. Et, pourtant, ce grain de folie, ce je ne sais quoi de hardi et de risqué nécessaire aux grandes choses, est accueilli par ces intelligences souveraines ; car l'homme sage sait que le sang bout à la jeunesse et que la vieillesse n'est stérile que parce qu'elle est refroidie.

La société Ainsi la France montre ce que peut un pays mesuré, équilibré,

polie maître de lui-même et de sa force. Et cette image est incomplète

encore si elle ne comprend le tableau de la société. Car le chef-d'œuvre du Grand Siècle fut précisément cette société qui a pour caractère, dans l'histoire, de réserver une place si éminente à la femme. En France, les femmes n'ont jamais connu le gynécée. Les filles héritent comme les garçons et la femme mariée obtient, dans la famille, la considération due à sa dot ou à son douaire réservé. Parmi les brutalités des premiers siècles, la femme, qui apparaît à peine, agit pourtant. Les Clotilde et les Geneviève, les Blanche de Castille et les Anne de Bretagne veillent, un doigt sur les lèvres. Il y a aussi celles que l'on devine dans une ombre plus obscure : la mère de Duguesclin, la mère de Jeanne- d'Arc, la mère de Bayard, la mère de François Villon, a povrette et ancienne ». Dès le moyen-âge, les mœurs se sont transformées sous l'influence des femmes quand elles ont imposé aux lettres l'idéal de « l'amour courtois ». Mais il fallait les temps nouveaux et je ne sais quel souffle tiède venu d'Italie, pour que la femme fût à son rang dans la société ; la femme française n'est ni Béatrice, ni Laure, ni Clorinde, ni Bradamante. D'une substance plus réelle, plus fine et plus achevée, elle a, en propre, le goût, le tact, la délicatesse, la nuance, je ne sais quelle tendresse dans la confidence et quel dévouement dans la passion qui tempèrent même les feux de l'amour. Stendhal appelle « amour-goût » ce qui est peut-être « l'amour-choix ». Un rien, une poudre impalpable de raison illustre ces beaux visages et ces belles âmes. La femme élève l'enfant et achève l'homme : elle sait que ce sont ses principaux devoirs ; en les remplissant, elle règne sur les mœurs. Étendant son empire sur la mode, sur la fantaisie, sur le caprice, elle a pour esclaves l'ingéniosité, l'invention, et parfois le génie lui-même. Tout le monde travaille pour elle, et son sourire est une récompense.

La société du dix-septième siècle reçoit le poli, le brillant qui l'achève dans le salon de la marquise de Rambouillet. Ce qui n'y serait pas reçu n'est pas et ne sera jamais civilisé. Les honnêtes gens s'entendent à demi-mot sur « ce qui convient » et ils excluent ceux qui ne l'entendent pas d'un sourire. Les règles de l'élégance sont dictées à jamais entre les quatre murs de la chambre bleue; le siècle s'y plie d'un mouvement gracieux et naturel. Pensez-vous que Jean Racine, de la Ferté-Milon, eût trouvé les accents de Bérénice et de Monime

s'il n'eût entendu ceux de Madame et ceux de Mlle de la Vallière? La grâce et la bonne humeur française eussent - elles si gaiement animé la pompe du grand siècle si Mme de Sévigné n'eût pris le ton de ses belles amitiés? Quelles violences du sang et quelles âcretés chez un Condé ou chez un La Rochefoucauld ont été adoucies ou apaisées par le regard attristé d'une Lafayette ou d'une Longueville !

S'il s'agit des convenances, de la mesure, du tact, de la sensibilité, de l'urbanité, de la décence, — même dans ces abandons douloureux qui sont de l'homme, — où trouver leur expression suprême, sinon dans le chef-d'œuvre sans pair : la Princesse de Clèves ? Au temps de Pascal et de Racine, Mme de Lafayette disait, en ces paroles divines, l'aveu de la princesse à M. de Nemours : « Elle céda pour la première fois au penchant qu'elle avait pour M. de Nemours et, le regardant avec des yeux pleins de douceur et de charme... » Cet idéal, la Chevalerie elle-même ne l'avait pas atteint. Car, voici que l'héroïsme s'ignore, que la souffrance se cache, que la vertu sourit. La sévérité de Port-Royal n'effraye pas ce monde délicat : elle y est acceptée ; mais elle a la pudeur de son zèle et soumet la religion elle-même à la convenance des mœurs.

LA COLONNADE DU LOUVRE. (J . Patissou.)

y 'envers du Est-ce donc l'apogée, cette fois ?

J— /grand siècle Cette élite est infiniment supérieure à toutes les autres :

cependant, c'est encore une élite. Certes, il n'est plus question de ces féodaux bardés

INTRODUCTION

de fer, ni de ces soldats bottés et ceints de l'épée, ni même de ces gentilshommes tout empanachés de leur gloriole généalogique. « L'honnête homme » est un homme, sans plus. Même, aux armées, un Fabert et un Catinat prennent rang près d'un Turenne ou d'un Luxembourg. La société de Paris s'oppose à la cour de Versailles et de Marly. Mme Cornuel a son mot à dire quand triomphe Mme de Montespan.

Dans les couches populaires, un progrès s'est accompli : elles ont monté. Colbert, grand ministre du Grand Roi, honore ceux dont les parents aunaient le drap.

Malgré tout, l'abîme qui sépare le peuple des autres classes de la nation n'est pas comblé. Sous le poids de l'édifice social, la dernière assise est toujours écrasée. La royauté triomphante s'est écartée de ce qui, pendant des siècles, avait fait sa force : son union avec les masses populaires. Le pouvoir absolu, après avoir brisé les pouvoirs intermédiaires, s'appuie sur leurs débris qui ne sont plus à craindre, et il est, maintenant, avec l'aristocratie qui l'entoure contre le peuple qu'il ne connaît plus. Le jour où Henri IV prononça ces mots : « Je suis le premier gentilhomme de mon royaume », il prit à rebours la politique de ses prédécesseurs (i). Ses conseillers bourgeois qui, comme les nobles, profitent du privilège, ne l'avertirent pas.

Louis XIII, Richelieu, absorbés par leurs grandes tâches, ne regardent pas le peuple ; Mazarin le raille : « Qu'il chante !... » Les États généraux n'étant jamais rassemblés, la plainte du « bonhomme » n'a pas d'écho. Il se tait, se dérobe, se réfugie dans des retraites où il tâche d'échapper à l'impôt et d'où il voit, de loin, étinceler le luxe et le brillant de la Cour. Ce n'est pas Louis XIV, ce n'est pas Louis XV qui, de leur Empyrée, descendraient vers lui.

Le privilège Seul, Vauban, avec la profonde clairvoyance de l'homme

« qui remue de la terre » et qui sait l'effort des bras, a reconnu et signalé la cause du mal, le privilège. Il écrit, dans sa Dîme royale : C'est « une obligation naturelle aux sujets de toutes conditions de contribuer à proportion de leur revenu ou de leur industrie sans qu'aucun d'eux s'en puisse raisonnablement dispenser. ...Tout privilège (voilà le doigt sur la plaie) qui tend à l'exemption de cette contribution est injuste et abusif et ne peut ni ne doit prévaloir au préjudice du public. »

La source du mal est découverte ; mais de peindre le mal lui-même il y faut

(i) Pour les preuves, et notamment en ce qui concerne la question de la chasse et des essarts, voir : la France en 1614, dans Histoire de Richelieu, 1. 1", p. 488.

renoncer ; les paroles manquent. On a cité cent fois le passage de La Bruyère : « On voit certains animaux farouches... » Mais a-t-on remarqué l'ironie terrible contre les hommes de loi qui, sortis du peuple, le trahissent : «... Il faut des saisies de terre et des enlèvements de meubles, des prisons et des supplices, je l'avoue; mais justice, lois et besoins à part, ce m'est une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les hommes traitent d'autres hommes. »

L'historien de Colbert, Pierre Clément, écrit : « Jamais, il est triste de le dire, la condition des habitants des campagnes n'a été aussi misérable que sous le règne de Louis XIV, même pendant l'administration de Colbert, c'est-à-dire dans la plus belle période du règne et au commencement de ces grandes et fatales guerres qui en assombrirent la dernière partie. » Ce qui se passait dans les provinces reculées, le mémoire de Fléchier sur les Grands Jours d'Auvergne en témoigne. Une fiscalité, pareille à celle des derniers temps de l'Empire romain, saccage et dépeuple le royaume pour entretenir les guerres fastueuses et l'éclat de la Cour. Des lois absurdes sur le commerce des blés, dictées au fond par les accapareurs, affament méthodiquement le peuple. Aux plus belles heures du règne, les souffrances sont telles que de La Mare, dans son Traité de la police, — ouvrage en quelque sorte officiel, — écrit : « Ce récit serait trop triste et nous devons en épargner la mémoire à la postérité. »

ÉCLAIREUR DE CAVALERIE, d'après Parrocel. (G. Hanotaux fils/

1" es derniers Revenons à la question : Est-ce donc l'apogée? —

-1— 4 rois bourbons Non. L'étoffe refournée a montré son affreuse trame. On souffre de cette splendeur, de ce charme inexprimable, de cette élégance raffinée, puisqu'elles cachent cette indifférence, cette cruauté froide qui s'efforce d'ignorer. Racine mourut, dit-on, d'avoir, — comme si un voile se déchirait, — aperçu un jour la misère du peuple.

La royauté n'est plus heureuse dans aucune de ses entreprises. Quand Louis XIV mourut, tout ce qui survivait en France, au dire de Saint-Simon, « rendit grâces à Dieu, avec un éclat scandaleux, d'une délivrance dont les plus ardents désirs ne doutaient plus ».

INTRODUCTION

On espérait donc une délivrance. Mais ce fut autre -chose. Philippe d'Orléans, le cardinal Dubois, le cardinal Fleury, Louis XV ravalent le pouvoir royal et la dynastie au plus bas. Au dehors, les choses vont aussi mal qu'au dedans : la France n'arme plus parce qu'elle n'estime plus.

La satire de Voltaire, c'est le Roman du Renan. La veine qui a passé de François Villon à Rabelais et de Rabelais à Molière s'amasse, grossit son flot irrité et bat les fondements du vieil édifice. L'esprit français sape les antiques murailles. La critique, l'éloquence, l'invective élargissent la brèche. Montesquieu, sentencieux et âpre, révèle les dessous des codes que ses ancêtres, les légistes, ont dictés. Jean -Jacques Rousseau a hérité de la véhémence d'un La Roche et de l'irresponsabilité mentale des prédicateurs de la Ligue. Figaro vaut Pathelin. Le pays est avec ceux qui raillent, avec ceux qui invectivent, avec ceux qui insultent. Il voudrait fouler aux pieds ce faste impitoyable. Puisqu'on lui refuse à la fois la paix et la gloire, il réclame la liberté ! Le peuple n'est rien : il sera tout.

Quatrième époque. Vingt-cinq années de révolution, de guerre intestine,

la révolution fe guerre étrangère. Le sang coule par tous les pores. La Révolution laissera-t-elle quelque chose debout sur ce sol bouleversé? Paris n'est plus la capitale que d'un tiers de la France ; le gouvernement révolutionnaire représente une infime minorité de Français ; la révolte et l'ennemi sont à Lyon, à Bordeaux, en Bretagne, en Normandie, en Vendée, à Toulon, à Verdun. Est-ce la dislocation, le partage, le démembrement?...

Mais voici, qu'une fois encore, les hommes se lèvent et se portent sur la frontière. Le drame des grandes guerres défensives recommence. Et toujours les mêmes courages ! La France se bat pour son compte et se jette dans la lutte, tête baissée. Le sergent Fricasse dit la parole qui anime ces volontaires : « Combien de fois, j'avais entendu par les papiers que notre armée française avait été repoussée et battue partout ! Je brûlais d'impatience de voir par moi-même des choses qu'il m'était impossible de croire. Vous direz que c'était l'innocence qui me faisait penser ainsi, mais je me disais souvent en moi-même : « Est-il

donc possible que je n'entende dire que des malheurs ? » Oui, il me semblait que, si j'avais été présent, le mal ne serait pas si grand, je ne me serais pas dit meilleur soldat que mes compatriotes, mais je me sentais du courage et je pensais, qu'avec du courage, on vient à bout de bien des choses. » Ces républicains retrouvent les accents des pairs de Charlemagne et des compagnons de Jeanne d'Arc : « Douce France ! » Et, cette fois encore, la lutte héroïque est couronnée par la victoire.

Mais voici que les choses prennent une face nouvelle : le peuple qui a défendu son sol et porté les limites de la France jusqu'où la nature les a destinées, conduit par le plus grand et le plus téméraire de tous les chefs, tente ce qu'il n'a jamais essayé de faire au cours de son histoire : il se rue sur l'Europe, comme s'il voulait à lui seul dompter et réformer le genre humain. La révolution serait donc une Croisade ? Ces temps sont passés. Les cadres du monde sont établis. Il faut tenir compte désormais de la volonté des peuples. Effort inouï, chute profonde. La France épuisée, diminuée, meurtrie, retombe sur elle-même et le plus déçu, le plus mélancolique des siècles commence. Génération ambiguë, qui a manqué d'être grande et qui ne veut pas être petite ; ni victorieuse, ni vaincue, désenchantée, elle s'attendrit sur elle-même, s'excite et s'énerve ; elle rit, elle pleure. Grandeurs et servitudes. C'est le siècle d'angoisse. Cette France si sage, si mesurée, si « prosaïque », disait-on, se réveille lyrique, romantique, effrénée. Comment disposera-t-elle d'elle-même? Va-t-elle glisser dans l'égoïsme parcimonieux d'une époque bourgeoise, ou bien reprendra-t-elle l'essor des grandes aventures militaires au milieu d'une Europe qui s'est organisée contre elle ? C'est le temps des épigones ; ils battent monnaie de la gloire et font litière de la liberté. Tout est en suspens. La Confession d'un enfant du siècle s'arrête sans conclusion.

Hélas, la conclusion se présente et elle est pire que tout ce que l'on pouvait prévoir : la défaite confirme les longues mélancolies et les lancinantes appréhensions. Pour la première fois depuis des siècles, la frontière recule : la France est démembrée.

L'homme Cependant, parmi ces douloureuses alternatives, la plus grande

libre des révolutions s'est accomplie : le peuple français est maître de la terre et maître de lui-même. Il est « l'homme libre ».

INTRODUCTION

L'avènement de la démocratie s'est accompli en deux étapes : la Grande Révolution a tué le privilège et a donné la terre au paysan ; la révolution de 1848 a écarté les classes dirigeantes et a donné au peuple le suffrage universel. La nation est arrivée. Les dix-huit siècles de cette longue histoire ont obtenu leur couronnement.

Si l'on veut porter un jugement sur cet accomplissement, parmi les obscurités, les douleurs et les cruautés de l'enfantement, il suffit de comparer le sort du plus grand nombre avant et le sort du plus grand nombre après. Le verdict est dans le développement du bien-être général et dans l'amélioration des mœurs publiques et privées. Trouverait-on, parmi les Français d'aujourd'hui, un Canillac ou un Sénégaspour qui l'on devrait mobiliser la juridiction des h Grands Jours »? Et trouverait-on, dans la France d'aujourd'hui, un coin, si reculé soit-il, qui motiverait la plainte formulée en plein dix-huitième siècle au nom de la plus riche de nos provinces par le Parlement de Normandie : « Les paysans, pour ne pas mourir trop vite de faim, en sont réduits à se former des nourritures qui font horreur à l'humanité. » On dit : « C'est le progrès économique » ; je dis : « Et c'est aussi le progrès des mœurs ». Constatons, dans la sincérité de l'histoire, qu'aucune comparaison n'est possible d'un régime à l'autre et que le peuple de France n'est plus aujourd'hui, selon la triste expression du roi François I",« le peuple des bêtes ».

C'est seulement après 1870 que la génération des « hommes libres » commence à gagner virilité. Les élites ont disparu. Tous se sentent un même devoir et une même responsabilité sociale; tous se donnent aux tâches communes. La nation entière prend fait et cause pour elle-même ; ces paysans travaillent le sol qui leur appartient : ils l'aiment ; ces citoyens qui votent veulent savoir ce qu'ils font : ils s'instruisent. Ainsi, sans bruit, et progressivement, l'âme de la nation s'est préparée.

Les mœurs de la paix se sont exhaussées ; mais qui eût pu croire qu'il en était de même des mœurs de la guerre ? Là aussi, pourtant, on était prêt. En quel temps, la nation tout entière s'est-elle présentée d'une masse plus compacte et plus terrible sur la frontière? Le chevalier, le croisé, le « preudhomme » de saint Louis, les compagnons de Jeanne d'Arc et de Bayard, « l'homme généreux » de Descartes, l'humble chrétien de Pascal, le « républicain » de 1792, le grognard de Napoléon, tous sont présents sous la capote bleue du soldat de 191 4.

Quelle fut, aux premiers jours, l'émotion religieuse de la France sentant monter en elle la vague de tous ses devoirs ! Chefs et soldats ne faisant qu'une seule âme, respirant d'un même souffle, ivres de l'Idée, allaient, comme leurs pères et les pères de leurs pères, au-devant de « l'invasion germanique ». Étaient-ils assez sûrs de la victoire ! Croyaient-ils assez aux destinées de la France !

Le soldat de la grande Cherchons à retracer les traits, qui s'effacent

guerre, le « bonhomme ». déjà, de cette génération de la Grande Guerre. L'Histoire gardera-t-elle au soldat ce nom rustique et fauve, le Poilu? Croirat-elle ce que la vérité et la légende déjà entrelacées racontent de lui? Recueillera-

t-elle le nombre infini d'actes héroïques, de mots sublimes, de sacrifices innommés? Comment fera-t-elle pour se souvenir ? Nous-mêmes, qui avons vu, comment pourrions-nous rassembler tant de traits épars ? L'Histoire impuissante, les yeux fixes, le crayon aux lèvres, avouera-t-elle : « Je ne peux pas ! »

Le soldat de la Grande Guerre, — képi, pantalon rouge et capote bleue, — eut tout de suite, dès le coup sur la nuque des premières batailles, le sentiment profond que, puisque ces assaillants en voulaient à son acquis séculaire, à sa vie, à sa liberté, à son âme, quoi ! c'était affaire à lui, maintenant, de souffrir et de mourir. Sortant de son village ou de sa ville aux douces heures, laissant derrière lui père et mère, femme et enfants, parents et amis, tout, il se dit dès lors qu'il en était ainsi et que, pour la France, « il le fallait ». Car, tel fut le mot d'ordre de cette guerre, mot de la résignation et du devoir : « Puisqu'il faut, il faut ! »

Quelle profonde docilité sociale s'était implantée en cette âme pour qu'un tel abandon de soi fût possible ! Plus fort que la mort, l'instinct imposait le sacrifice absolu. Telles sont les mœurs de « l'homme libre ». Ni entraîné, ni rompu par une préparation spéciale ni par le devoir professionnel, sans même l'appât de la gloire, le simple soldat agit pour faire bien. Et ils sont huit millions sur ce modèle ! La tradition historique pèse donc tellement sur eux que rien ne peut les arrêter et qu'ils marchent d'un même pas, jeunes gens et hommes faits, comme dans le monument de Rude. La longue suite des expériences emmagasinées dans l'Inconscient les pousse : « Je ferai comme mes pères ont fait. «

LE SOLDAT DE I914. (J Patissou.

INTRODUCTION

Les critiques, les sophismes, les négations fondent comme neige au soleil ; tous offrent leur vie.

Ils l'offrent librement, et voilà pourquoi, 8 millions étant partis, i 500 000 ne sont pas revenus. Qui les eût contraints? Les ennemis, soulevés par la convoitise, fouaillés par la crainte d'un maître casqué de fer, étaient entraînés à ce sport terrible. Race gloutonne et d'instincts brutaux, elle avait pour totem l'aigle rapace... Mais les nôtres ! Ils ne convoitaient pas le bien d'autrui. Ils n'étaient pas exaltés par une « Kultur » sophistiquée de longue main ; ils n'étaient ni égarés, ni affolés, ni enivrés. Ils s'offraient donc pour l'Idée, pour la patrie et pour la liberté.

L'histoire verra ces hommes, soit marchant au combat, en bataillons serrés, sur les rangées de mitrailleuses dissimulées, soit subissant les rafales de l'artillerie lourde de si longue portée qu'on les croit tirées de derrière, soit reculant dans les dures retraites sous un soleil torride, scit redressant leurs genoux brisés pour ressaisir la victoire, soit plongés dans la boue des tranchées, plus terreux que des vers de terre, — toujours pareils à eux-mêmes et soutenant, sans baisser les yeux, l'affreux regard de la mort.

Aux plus mauvais jours de la guerre, j'ai vu dans l'aube encore noire, sous la pluie glacée, les hommes prendre d'eux-mêmes les rangs pour monter à la ligne de feu ; les officiers étaient attardés aux derniers détails ; mais les hommes se rapprochaient docilement; les casques moutonnaient sur les dos arrondis, et la colonne s'ébranlait comme un serpent métallique sans qu'un seul se fît attendre. Ils savaient que plus d'un ne reviendrait pas, le soir même ; mais ils s'acheminaient par le chemin creux jusqu'à leur tombe.

Ainsi pendant quatre années. Jamais on n'a demandé rien de tel à l'humanité. Les obus, les balles, les mines, les baïonnettes, les gaz asphyxiants, l'assaut des avions, l'attaque des sous-marins, ils ont supporté tout cela, et, le pire des maux peut-être, la pourriture lente de l'hôpital, l'horreur de la blessure infectée, la mort qui rôde et qu'un geste voudrait, comme une mouche obsédante, écarter.

On dit : toutes les armées ont enduré ces maux. Oui ! mais, notre soldat, pauvre enfant sans orgueil, avec tant de résolution et de simplicité !

La guerre de 1914 a révélé à notre histoire ce type nouveau, infiniment savoureux par l'extraordinaire mélange de résolution farouche et d'acceptation résignée, de hardiesse entreprenante et de patience souveraine, de sentimentalité candide et de scepticisme éveillé. Car, s'ils ne s'en font pas accroire, ils ne s'en laissent pas conter. La belle humeur de la race résiste à tout ; mais elle ne se livre qu'à bon

escient. Le soldat se méfie de la déclamation sonore, des effets faciles et des applaudissements captieux.

Tout cela, il l'a exprimé dans le nom qu'il s'est donné à lui-même, le « bonhomme ».

Le « bonhomme », c'est le preudhomme, le brave homme, l'honnête homme, le galant homme, mais, subordonné à un sentiment fortement égalitaire et populaire. Quels que soient l'origine, le sang, l'éducation, la fortune, il faut passer sous ce niveau : « Bonhomme » ou rien. Disons en deux mot que le « bonhomme », c'est l'homme libre en bleu horizon.

La paix Que va faire cet « homme libre », une fois rentré au foyer? Le

revenue « victorieux » n'est plus qu'un paysan en blouse, un ouvrier ou un commis en veston ; le casque au clou, il va, par son vote et son opinion, — non plus par son bras, — décider encore du sort de la France. Car, la leçon de l'histoire nous apprend que, finalement, c'est le sentiment des masses qui l'emporte et qui, au lendemain des grandes crises, oriente les événements.

La victoire est suivie, d'ordinaire, d'une période de vigueur, d'énergie et de hardiesse dans les entreprises ; mais il est bien rare que cette période ne se trouve pas scindée soit par des retours de l'ennemi, soit par des ressauts de l'énergie ellemême, mal réglée. D'ordinaire, la paix ne s'établit pas du premier coup, les hommes la tiennent rarement d'une main assez ferme : souvent elle leur échappe.

Le désœuvrement irrite nombre de natures ardentes que la guerre avait

arrachées à l'ornière de la vie courante ; les instincts violents, une fois réveillés, ne se rendorment pas aisément; les « demi-soldes » se débattent dans le contraste entre leur actuelle existence si plate et le souvenir des heures animées et dramatiques qu'ils ont vécues. Ainsi un ferment puissant remue, dans les couches profondes, à la fois le bien et le mal. L'imagination s'exalte ; les cœurs se gonflent ; la légende naît.

Élevés au bruit du tambour, les enfants veulent connaître ce qui fit la fierté de leurs pères. Une fièvre les

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