LA JONCHÉE DES NOMS DE FRANCE
OILA qu'en parcourant la France, nous avons rencontré des milliers de noms de toutes sonorités et de tous âges : jonchée de vocables, riches de forme et riches de sens ! Quelles trouvailles de pittoresque et d'harmonie, dont le principal auteur est ce créateur anonyme qui est le peuple ou tout le monde ! A côté des noms cités, il faudrait placer tous les noms de communes ou, mieux encore, tous ceux du cadastre, c'est-à-dire les myriades d'appellations originales des « clos », des « climats », des « pâtures », des « montagnes » : Massalès, La Chassagne, La Pouleille, La Guioule, Peyrelevade, La Marsalouse, La Séchette, etc. (i).
La France est une des régions les plus surabondantes en « noms de lieux » : la multitude des saillies du sol, les aspects variés du tapis végétal, l'abondance et l'ancienneté des établissements humains ont déterminé une grande variété d'appellations. Au chapitre ni, nous avons déjà noté beaucoup de noms d'origine cel-
(i) Si bon nombre de noms de lieux sont issus de noms d'hommes, inversement beaucoup de noms d hommes sont issus de noms de lieux ou se trouvent localisés par familles et par désinences linguistiques en chacune de nos principales provinces. Les noms donnés aux animaux ont aussi souvent un caractère provincial ou régional, comme l'a si justement et ingénieusement noté René Bazin dans un chapitre de La Douce France intitulé Les noms des bœufs de France.
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE
tique, grecque, romaine. Au cours des chapitres v à vin, nous avons signalé pour un grand nombre de mots la signification explicative : nous ne reprendrons pas tous ces exemples classiques ; nous y renvoyons. La France n'est pas le pays des immenses steppes ou llanos que leur monotonie a privés de noms ; elle est essentiellement la propriété de paysans sédentaires, qui se sont rendus maîtres du sol par une lutte ininterrompue contre la terre ou l'eau ou la forêt, lutte au cours de laquelle ils ont peu à peu dénommé les moindres parcelles du cadre qui les entoure.
La toponymie géographique a par excellence une ascendance; car ce sont les petites gens de la glèbe et non pas les savants qui en sont les auteurs. Et le bon sens populaire ne s'y est pas trompé : ayant bien compris que les noms de lieux n'appartiennent pas à un vocabulaire particulier, mais qu'ils sont tirés du langage courant, il leur cherche par tous les moyens une explication ; c'est comme un besoin ou une manie de l'esprit et chaque époque a eu sa méthode d'interprétation.
Déformations et Les hommes se contentent de prendre, dans le
fausses étïmologies langage actuel, l'assonance la plus voisine du nom de lieu à expliquer ; au besoin même, ils altèrent ce nom pour le rapprocher davantage d'un mot connu.
Dans les Pyrénées, quelques cas typiques ont été relevés par le savant Belloc. Quand on parle du cirque de Troumouse, il faudrait dire Extrèmaous (à l'extrémité, par côté). Du passage de la vallée d'Arrious (vallée des ruisseaux), un fervent de l'histoire grecque a fait le col de Darius. Le lac d'Es-Coubous (ou des petits ravins) a été transformé en lac des Couyous, qui a dans la langue du pays un sens fâcheux qu'il n'était pas dans l'intention des habitants de lui donner. Il y a encore dans les Pyrénées une arête de Stantor, laquelle ne rappelle en rien le héros mythologique; il s'agit d'un étang, ou « estan tort », aux rives tortueuses.
Il existe près de Grenoble un « Casque de Néron » ; c'était tout uniment « le Neiro », la montagne noire ou boisée ; un cartographe ignorant du patois en a fait Néron, et le populaire a achevé la définition de la montagne en la comparant à un casque (peutêtre par réminiscence du « Casque de Marboré »). Dans la même région des Alpes, il y a un col de Mylord : les Anglais n'y sont pour rien ; le vrai nom c'est « Mille Aures », synonyme de « Toutes Aures », qui signifie « tous les vents ». Non loin de là est un col de >< l'abbé heureux » ; il s'agit d'un abreuvoir qui, dans le parler local, se dit 1' « Abéourou ». En Provence, du « Bâou Baisso », l'escarpement, le rocher du fond, on a fait la « Bobèche », qui éveillait sans doute une idée plus familière.
LES NOMS DE LIEUX, LA JONCHÉE DES NOMS DE FRANCE
On ne se doute pas à quel point le langage courant arrive, et très vite, à déformer les noms de lieu, jusqu'à les rendre méconnaissables (i). Des noms de localités, qui s'étaient conservés tels quels depuis des siècles, ont été défigurés sous nos yeux, en particulier par tels opérateurs de la carte de l'état-major, et aussi, pour ne pas faire de jaloux, par des ingénieurs qui ont établi la nomenclature des stations de chemins de fer. A titre d'exemples, et sur le seul réseau P.-L.-M., le Pas-des-Lanciers, près de Marseille, ne doit pas évoquer le souvenir d'un invraisemblable quadrille : le nom est très ancien, il s'agit du pas ou passage de l'Encié, ce qui veut dire, en provençal, passage ou défilé resserré, gorge (du latin incira) ; de là l'allusion fréquente à des brigands établis sur cette grande route de Marseille. De même, pour cette station de Saint- André-Le-Gaz, qui est devenue le nom d'une localité du Dauphiné, importante depuis les chemins de fer : le « gaz » n'est autre que le Gua, c'est-à-dire le gué de la rivière.
On remarquera que ces altérations sont le plus souvent de vrais calembours, mais non point conscients. Le processus de l'esprit humain est d'ailleurs toujours le même : il fut un temps où des savants admettaient, sans contradiction possible, que « Valloire » par exemple venait de vallis aurea, et signifiait « la vallée d'or » ; que « Florac » c'était le flos aquarum, la source jaillissante, et que Pourrières venait de putridi campi, preuve manifeste que c'était bien là que Marius avait écrasé les Cimbres (champ de la pourriture) ! Il y a près de Lyon une localité d'Albigny : on en avait tiré la déduction incontestable que c'était là que l'empereur Albin avait vaincu Septime- Sévère ! On expliquait Ariège par Aurigera, « porte-or », Loire par Lignwn gerens, « qui charrie du bois », Garonne par Garus undœ, « tourbillon d'eau », Vallespire par Vallis aspera, Volvic par Volcanivicus, « le volcanique » ! C'était disqualifier d'avance tes études toponymiques que de s'en servir pour étayer de pareilles étymologies.
Respect de la II faut combattre ces déformations, ces coq-à-
prononciation locale i'âne ; il faut garder au nom sa saveur locale, son cachet d'antiquité. Avoir le respect du nom géographique, c'est une des formes du respect des ancêtres; les noms ne sont-ils pas l'œuvre lente des générations passées, et souvent même les plus anciens vocables de l'humanité? Au même titre que nous respectons les édifices et les écrits anciens, nous devons conserver aux noms de lieux leur vrai thème, les défendre contre les fausses et trop simplistes « restaurations ».
(i) Voir dans la Montagne, janv.-fév. 1920, les exemples cités par C. Buisson, p. 17, 18.
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
Respect d'abord de la prononciation. A l'étranger, nous aimons parler à la manière du pays, nous nous faisons gloire de ne pas avoir d'accent et de paraître un natif de ce pays. Pourquoi ne pas user de la même discipline quand nous voyageons dans nos provinces, qui ont, elles aussi, leur accent propre, et où il est bon également de ne pas paraître étranger ? Sans doute, nous ne sommes pas tenus de savoir tous les patois locaux, mais respectons au moins ce qu'il y a de plus attaché au sol dans le langage du pays : les noms de lieux. Celui qui, par exemple, prononcerait dans le Nord Tourcoingue et non Tourcoin serait considéré comme un Méridional et l'on rirait de lui.
Il est des noms qui se prononcent d'une façon en apparence anormale, mais il nous est interdit de les énoncer mal :
/ Auxois, prononcez Aussois (Côte-d'Or).
\ Auxonne, — Aussonne (Côte-d'Or).
i° L'x est l'équivalent de ss. ( Auxerre, Ausserre (Yonne).
I Saint-Maixent, — Saint-Maissent (Deux-Sèvres).
1 Nexon, — Nesson (Haute-Vienne).
' Laon, prononcez Lan (Aisne).
\ Craonne, — Cranne (Aisne).
2° Élision de la seconde
voyelle. < Raon-1'Étape, — Ran (Vosges).
/ Caen, — Can (Calvados).
\ Saint-Saens, — Saint-Sans (Seine-Inférieure).
Mouscron, prononcez Moucron (Frontière belge).
Doullens, — Doullan (Somme).
Confolens, — Confolan (Charente).
Lons-le-Saunier, — Lon-le-Saunier(Jura).
Mamers, — Marner (Sarthe).
Saint- Vaast-La Hougue, — Saint- Va (Manche).
Saint-Cast, — Saint-Ca (Côtes-du-Nord).
3° Élision de l'j ou de 17. {
Avesne, — Avène (Nord). Loos, — Lô (Nord).
La Rochefoucauld, — La Rochefoucau (Charente).
Belfort, — Béfort.
Vaulry, — Vauri (Haute- Vienne).
Ault, — Au (Somme).
Saint- Jean-d'Aulph, — Saint- Jean-d'Au (Haute-Savoie).
Sainte-Menehould, — Sainte-Menou (Marne).
Saint-Avold, — Saint-Avo (Moselle).
LES NOMS DE LIEUX, LA JONCHÉE DES NOMS DE FRANCE
/ Toy-Viam, prononcez Toi-Vian (Haute- Vienne).
\ Troyes, -
Troi (Aube).
h' y est assimilé à IV. Civray, -
Civrè (Vienne).
/ Saint-Germain-en-Laye, -
Saint-Germain-en-Lè (S.-et-O.).
\ Tonnay-Charente,
Tonne (Charente-Inférieure)%
Crocq,
prononcez Cro (Creuse).
Wasquehal,
— Ouaskal (Nord.)
Nohanent,
— Nonan (Puy-de-Dôme).
Rochechouart,
— Rochouar (Haute- Vienne).
Lempdes,
— Lande (Haute-Loùe).
Hagetmau,
— Hagemau (Landes).
Saint-Sever,
— Saint-Sevé (Landes).
Cap-Breton,
— Cabreton (Landes).
La Clayette,
— La Claitte (Saône-et-Loire).
Élisions ou prononciations spéciales.
Enghien,
— Engain (Seine-et-Oise).
Gérardmer,
— Géramé (Vosges).
Meung,
— Mun (Loiret).
Rosendael,
— Rosendal (Nord).
Baigts,
— Batch (Basses-Pyrénées).
Graulhet,
— Grauillet (Tarn).
Metz,
— Mess (Moselle).
Les Moères,
— Les Moires (Nord).
Reims,
— Rins (Marne).
Wallon,
— Ouallon.
La Woëvre,
— La Ouavre.
Recherche de l'ortho- Cette variété des prononciations est l'indice des
graphe exacte difficultés qu'on rencontre à respecter le « vêtement »
exact des mots. Et cependant, c'est par l'étude critique de l'orthographe qu'on peut le plus souvent découvrir l'origine et le sens du mot. La difficulté résulte surtout de ce que la plupart des noms de lieux proviennent de dialectes qui n'ont jamais été écrits.
A titre d'exemple, voici le cas du col d'Aubert, dans les Pyrénées ; c'est à tort qu'on l'écrit en deux mots : ce col, qui relie les vallées d'Aure et de Barèges, est le. premier dégagé des neiges, c'est pourquoi les indigènes disent à ce moment : « le col es daoubert », le col est ouvert ; la véritable manière de le mentionner serait donc « col Daoubert » (i). De même le pays du « Santerre » est écrit à tort sur la carte au 500 000' le « Sangterre » ; pourquoi pas le « Sans Terre » ? On devrait ortho-
(1) Belloc, A/as, Cherbourg, 1905, p. 416.
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graphier aussi « Cret d'eau » et non « Credo » dans le Jura, V « Auvezère » et non Haute Vézère.
D'ailleurs, la graphie d'un nom a varié au cours des siècles. Il serait instructif d'en retracer l'histoire. Ainsi, Bayonne s'écrivait jadis « Baione », Dax « d'Acqs », Castelnaudary « Neuf Chatel d'Aury » (Froissart); Limoges s'est orthographié Lymoges, Limoges, Letmoges.
Pour reconstituer les noms de lieux, il faut posséder sinon leur forme originelle, au moins la plus ancienne possible. Nous ne pouvons entrer à ce sujet dans des indications qui relèveraient plutôt de la philologie que de la géographie, et nous nous bornerons à citer quelques lignes excellemment écrites par Berthoud et Matruchot (i). C'est là un travail de restitution de ce fossile qu'est le mot, comparable à celui auquel se livrait Cuvier lorsque, avec quelques osselets et quelques vertèbres, il reconstituait le squelette du plésiosaure ou du mégatherium : « La méthode suivie consiste à s'appuyer sur les formes les plus anciennes que l'on connaisse, les formes antérieures à l'an iooo étant les plus précieuses, car elles ont conservé à peu près le thème primitif. On est d'ailleurs aidé dans cette recherche par la comparaison avec des vocables analogues appartenant à la même famille toponomastique. »
Qu'il s'agisse de rétablir les thèmes anciens des mots ou d'en pénétrer le sens, le principal « outil » pour les recherches en toponymie, ce sont les listes cataloguées des noms propres et des noms communs qui ont été ou qui sont encore en usage : certains villages des pays français ou romands tels que Courtisols, Mouthe, Vionnaz (en Valais), Albertville, ont fourni un vocabulaire plus ou moins étendu ; ou bien ce sont les noms d'une région plus vaste, telle qu'une vallée de montagne, Cauterets ou Barcelonnette, ou d'une région grande comme un département ou une province. C'est ainsi que le comte Jaubert a recueilli, anciennement déjà, le Glossaire du Centre de la France, et Cunisset-Carnot, les Vocables bourguignons.
L'empereur Napoléon III, inspiré par des érudits tels que Duruy, prit l'initiative de faire pour chaque département de la France un Corpus analogue à celui que les épigraphistes constituaient pour les inscriptions du monde antique, recueillant pour chaque circonscription tous les noms de localités et d'accidents du terrain, avec leur forme ancienne et leur date, classés alphabétiquement. Le premier Dictionnaire topographique fut celui d'Eure-et-Loir, par L. Merlet (1861); les plus remarquables sont ceux des Hautes-Alpes, par J. Roman, (1884), et de la Marne,
(1) Les noms de lieux habités... de la Côte-d'Or, 1901.
LES NOMS DE LIEUX, LA JONCHÉE DES NOMS DE FRANCE
par A. Longnon (1891). On avait été pris au début d'une belle ardeur, et une vingtaine de dictionnaires furent ainsi mis sur pied, mais ce zèle se ralentit trop vite. Après celui du Cantal, par Amé (1897), J. Vernier complétait à ses frais, par la Savoie, la série des vingt-deux départements publiés par le ministère (1898). Il serait à souhaiter que cette précieuse collection des Dictionnaires topographiques fût achevée rapidement. Pour qui sait lire ces listes, sèches en apparence, une grande partie de l'histoire de nos villages, de nos neuves, de nos montagnes, de nos forêts, est inscrite dans ces catalogues.
■OMS de lieux, surtout noms Ainsi le respect de la prononciation et
communs et noms paysans de l'orthographe nous permettra de retrouver le sens du mot et de remonter à son origine. Deux principes serviront de guide indispensable : le plus souvent les noms de lieux sont des noms communs ; — le plus souvent les noms de lieux sont des noms paysans.
Presque tous les noms propres géographiques sont des noms communs. Le plus haut sommet de France ne porte-t-il pas le nom banal de « Mont Blanc », que porte également un petit coteau sableux de quinze mètres de haut, qui sert de butte de tir dans les environs de Laon?
Ces noms ne sont des noms propres que pour celui qui ne connaît que son petit coin de terre, où ces mots n'existent qu'à un ou deux exemplaires, ou bien pour le citadin qui n'en connaît pas le sens paysan. Prendre ces noms pour des noms propres, c'est être dans l'état d'esprit de quelqu'un qui ne connaît pas l'allemand et qui s'explique bien « Forêt Noire », mais pas « Schwarzwald ».
Les premiers habitants du pays qui ont dénommé les noms de lieux ne se sont pas donné la peine de chercher longtemps ; ils ont appelé seulement l'eau courante : « la rivière », ou plus simplement encore « l'eau ». On dit ainsi « l'eau de Bérard », « l'eau d'Olle », « l'eau Noire », et en patois romand « l'Albeuve », la « Neirivue », « la Rogivue », laquelle correspond à notre « eau Rousse ». En Suisse alémanique, dans les Flandres et jusqu'en Russie, on dit plus simplement encore « l'Aa ». Le Rhin paraît avoir été nommé par les Celtes et signifier « le fleuve » par excellence (1). Bien des accidents du relief ont été appelés simplement le Mont, le Montet, la Montagne, le Haut, la Hauteur, la Besse, la Côte ou le Coteau, le Mamelon, les Mamelles (2).
(1) Jadis on trouvait un ruisseau qui se jetait dans la Somme à Grugies et qu'on nommait le Coulant. Ironie du nom : ce Coulant est à sec, aujourd'hui ; son lit a même été nivelé par les labours. Au reste, dans le pays un coulant, une coulotie se disent d'un tout petit cours d'eau.
(2) Voir par exemple le fragment du Plan directeur au 20000*, chapitre XI.
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Les côtes de la mer abondent encore plus en qualificatifs familiers : les récifs de la Vache, la Chaussée des Bœufs, les Tas de Pois (Bretagne), la Pointe du Groin (Cancale), la Pointe aux Oies (Wimereux), etc.
Pour les lieux d'habitat humain, c'est à des centaines d'exemplaires que reviennent les « Fage » (hêtre), les « Chesnaie » ou « Rouvre », les « Houmeaux » (orme).
Ainsi, noms communs, mais noms communs locaux, paysans, c'est-à-dire noms choisis dans le patois provincial, dont ils traduisent la richesse et l'originalité, dont ils sont les meilleurs conservateurs, les meilleurs fossiles.
Les exemples sont innombrables de ces noms patois. En Savoie ou en Dauphiné, où nombre de montagnes s'appellent la « Mée » (Met, Maye, La Met), les paysans vous diront que la Mée signifie le pétrin, et le mot est aussi clair pour eux que le sont pour nous le « Chapeau de gendarme » ou le « Pain de munition » donnés à des montagnes de Barcelonnette. Une Pelve, d'où vient le Pelvoux (Grand Pelvoux), c'est un tas de foin qui sèche ; une « Cuche », de même... Chaque pays a ainsi son « Trésor » de noms qui lui est propre, fait avec le parler local et traduisant les aspects spéciaux du milieu géographique de la région.
Les noms de lieux Les noms sont les meilleurs témoins d'anciens dia-
et l'histoire lectes en voie de recul ou complètement disparus. La toponymie générale de la France porte l'empreinte des couches superposées des langues qui se sont succédé sur telles ou telles parties de notre sol : ibère, ligure, celte, romaine, franque, germaine, normande, arabe, anglaise, etc.. Encore un coup, nous l'avons bien des fois signalé au passage dans toute la première partie de notre livre, et nous ne reviendrons pas sur les centaines d'exemples donnés. Les noms de lieux ont donc une histoire, ou plutôt sont le reflet de l'histoire du pays. Ils sont des survivances et comme des épaves, laissées sur place par des civilisations éteintes. Les noms propres d'endroits se sont conservés en passant d'une langue dans l'autre, adoptés et transmis par chaque génération d'occupants, comme des étiquettes — parfois altérées mais très souvent aussi restées — inaltérables, tandis que les noms communs suivaient les vicissitudes et les transformations de la langue dominante et subissaient la disparition et l'extinction.
Les noms de lieux sont donc comparables aux monnaies, aux médailles et aux inscriptions. Ce sont des fossiles dialectaux. Us doivent être regardés et respectés comme des reliques de la religion du sentiment national ; ils comptent au nombre de nos titres de propriété ou même de nos titres de noblesse.
Dans le chapitre m, nous avons rappelé que les noms fournissent de précieuses
LES NOMS DE LIEUX, LA JONCHÉE DES NOMS DE FRANGE
indications, relatives aux anciennes races d'hommes qui peuplaient primitivement notre sol, Ibères ou Ligures, aux migrations des Celtes, à la conquête romaine, à l'établissement des barbares et notamment des Germains dans l'Empire. Nous pourrions apercevoir encore à travers eux l'établissement et la diffusion du christianisme en Gaule, l'implantation et le rôle des abbayes. L'étude des noms de lieux éclaire l'histoire des origines de la propriété, l'histoire sociale de notre pays ; elle révèle parfois comment se sont constitués à la campagne le domaine rural et les villages ; elle peut élucider bien d'autres questions concernant le peuplement, le défrichement de nos forêts, le dessèchement de nos étangs, les pratiques agricoles et industrielles d'autrefois, les anciens lieux habités, les plus vieux emplacements de gués et de ponts.
Les noms expriment notre histoire d'autant que par eux-mêmes ils portent souvent une date. Chaque époque a eu sa génération de noms qui lui est propre.
Les noms de L'une
« saints .. des plus typiques de ces générations est celle qui est apparue au moment de la diffusion du christianisme en Gaule. Elle pourrait s'appeler la génération des noms de « saints »; elle a le caractère de dériver non plus de noms communs, mais de noms d'hommes dont on a voulu honorer la mémoire par un autel.
L'établissement du christianisme ne s'est pas fait en une fois ni très facilement.
Le paganisme s'était réfugié à la campagne, et c'est pourquoi le mot « pagani », qui signifie à l'origine « paysans », a pris le sens de « païens ».
Or les noms de saints attri-
Commuties du Nom de S Marlin.
-par Département
FlG. IOI. — LA DISTRIBUTION DES SAINT-MARTIN EN FRANCE.
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bués à de modestes agglomérations ont marqué les progrès de la longue croisade intérieure. Un moine du vu" siècle, Valère ou Valéry, survit ainsi dans l'appellation des groupes d'habitations issues d'une abbaye et d'un monastère qu'il avait fondés : Saint-Valery-sur-Somme {frontispice) et Saint-Valery-en-Caux. Les villages de « saints » sont très nombreux en France, — il n'y en a pas moins de quatre mille quatre cent cinquante — ils sont peut-être plus nombreux que ceux qui portent le nom de leur propriétaire gallo-romain. Ces noms sont souvent étrangement « rabotés » et, en passant d'une province à l'autre, on a peine parfois à reconnaître sous son affublement le saint primitif : Saint Bénigne de Dijon est devenu Saint- Blain, Saint-Blin, Saint- Broing, Saint-Bérain-sur-Dheune ; Saint Saturnin est devenu Saint-Sernin à Toulouse, Saint-Sorlin ou Saint-Satur ; Saint Pierre s'est transformé en Saint-Priest, Saint-Pée, Saint-Péré, Saint-Pie. Le surnom du petit Syrien, Syricus ou Cyricus, martyr du quatrième siècle, auquel fut consacrée notamment la cathédrale de Nevers, engendra tous les Saint-Cyr, Saint-Cyran, Saint-Cyrice, Saint-Cergues, Saint-Cirgues, Saint-Cierge, Saint-Ciers, Saint-Cirq, etc. La déformation peut aller plus loin encore : qui reconnaîtrait dans la « montagne d'Alaric » une hauteur consacrée à saint Hilaire (saint Hilary) de Poitiers (i)? Souvent le mot saint est dissimulé sous la forme « Dom » (dominus : seigneur ou saint), ou de « Danne » (domina) réservé à la Sainte Vierge (on disait Madame la Vierge). Dompierre, Dampierre, Dammartin, Domèvre, Domrémy, pour saint Pierre, saint Martin, saint Epvre, saint Remy; Dannemarie pour sainte Marie; Saint- Jeande-Luz se dit en basque Don Jane Lohitzun.
Ces noms de villages permettent de suivre la diffusion du culte des grands saints et les limites de leur influence. Il y avait, en effet, de grands saints et de petits saints, provinciaux, régionaux ou locaux.
Parmi les premiers, communs à toute la Gaule, aucun n'a porté plus loin sa popularité et le renom de son incomparable charité que Martin de Tours, qui a converti au christianisme le centre du pays gaulois, abattant les idoles, rasant les temples païens. Il n'y a pas moins de quatre cent quatre-vingt-cinq bourgs, hameaux, villages, qui portent son nom, et la France compte trois mille six cent soixantedouze églises consacrées à ce saint universellement populaire (2) (fig. 101). Les saints
(1) Tout près de là, dans la vallée de l'Aude, un peu au Sud de Carcassonne, on trouve la célèbre abbaye de Saint-Hilaire, avec sa belle église et son cloître du treizième siècle qui possède le tombeau du saint évêque de Poitiers.
(2) Y compris l'Alsace et la Lorraine ; voir A. Lecoy db la Marche, Saint Martin, 2* édition, Tours, 1890, p. 468.
LES NOMS DE LIEUX, LA JONCHÉE DES NOMS DE FRANCE
du nom de Jean sont nombreux et les lieux dénommés Saint- Jean, dans tous les pays, sont multitude {fig. 102 et 103). On pourrait en dire autant des Saint-Pierre, des Saint-Ëtienne, des Sainte-Marie, etc. Saint-Denis, dont le nom est celui du saint évêque de Paris, a été par excellence, durant de longs siècles, l'agglomération de l'abbaye, de la belle église
(la première en date de nos églises gothiques) et des célèbres lendits {fig. 104) ; puis il est aujourd'hui devenu, en conservant le même nom d'origine religieuse, une très grande cité industrielle et un foyer d'idées très avancées {fig. 105).
Chaque province mettait sa piété dans la dévotion au saint qui avait fondé son église. Comment s'est faite cette diffusion ? On en trouvera un tableau palpitant dans le chant de Mireille de Mistral, où sont racontées, la fondation de l'église d'Arles par Trophime et la dispersion à travers la Gaule de la phalange des saints débarqués en terre de Camargue avec la barque miraculeuse des saintes Maries.
La Bretagne s'isole encore davantage dans le culte de ses saints patronaux, peu connus ailleurs : saint Yves, saint Guénolé, saint Renan, saint Cast, saint Jacut (1).
Ià2 3à5 6* plu par Département
Fig. 102.