CHAPITRE XI
PROVINCES ET PAYS
A France est une; et dès les temps de la Gaule, surtout depuis la décisive crise militaire et politique d'où sortit la Gaule romanisée, un certain nombre d'esprits ont eu la conception claire de cette unité. Entre la Manche, la Mer du Nord et le Rhin, entre l'Océan Atlantique et les Alpes, et bordée vers le Sud par le littoral méditerranéen et par la longue et haute masse des Pyrénées, une vaste étendue de territoire est apparue comme prédestinée à devenir le théâtre d'action d'un grand peuple ; mais il fallait que ce peuple fût façonné en une nation qui fût capable, à son tour, de donner à tout cet ensemble de terres et d'êtres la cohésion de l'unité.
Tous les volumes qui suivront les nôtres seront destinés à raconter comment a été acquise, conquise et maintenue cette puissance de cohésion. Ce n'est pas d'un
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seul effort que l'unité a été faite ; ce n'est pas d'un seul coup que la France atteignit sa majorité et rejoignit ses frontières naturelles. Laissons aux historiens ce qui est de l'histoire; mais le retentissement de l'histoire profonde est encore marqué en géographie par la persistance non seulement de vieux noms, mais de tenaces réalités provinciales et régionales qui expriment tout à la fois des portions du territoire et des fractions du peuplement.
Au cours de la guerre, les divisions administratives actuelles ont paru s'évanouir ; et du sol de notre France se sont levés, se sont dressés les noms et comme les personnes de nos « provinces » : Flandre, Artois, Champagne, Lorraine, Alsace... Les départements étaient à peine mentionnés ; n'est-ce pas étrange que, durant les batailles, et dans tous les officiels « communiqués », personne ne songeât plus à dire « département du Pas-de-Calais » ou « département de Seine-et-Marne » ? Avec quelle netteté, au contraire, ont paru ressusciter les vieux « pays » eux-mêmes que les géologues et les géographes avaient depuis quelques années retrouvés et remis en honneur, mais que tant de Français ignoraient ou vénéraient à l'instar de fossiles : Santerre et Soissonnais, Multien et Porcien, Valois et Tardenois, Argonne et Woëvre ! Ces expressions sont filles du terroir. Dès leur origine, pleines de sens, elles ont été pleines de vie ; et parce qu'elles furent pleines de vie, elles sont demeurées encore aujourd'hui pleines de sens (i).
« Province », « pays », « région »... ces trois mots distincts sont de plus en plus prononcés en toute occasion; toutefois, pour leur malheur comme pour le nôtre, ils le sont trop indistinctement. Et pourtant des exemples significatifs indiquent assez qu'on ne peut pas les substituer l'un à l'autre : la Provence est par excellence « province », comme son nom l'illustre ; l'Aunis ou le Valois sont des « pays » dans le sens administratif qui procède du mot pagi, tandis que la Brie, la Sologne ou la Limagne ne sont des « pays » que dans le sens de régions ou unités physiques naturelles : ces deux sens du mot « pays », qui en certains cas peuvent s'appliquer en même temps au même territoire, ont causé bien des confusions. Mais voilà que le mot « région » luimême a pris un sens nouveau ; il ne s'emploie plus exclusivement pour désigner ces petites « régions naturelles » que sont les « pays » géographiques : les conceptions et l'heureuse propagande « régional istes » confèrent aux « régions » une signification très élargie qui en fait les équivalents de vastes circonscriptions « provinciales ».
(i) Il est un géographe et géologue qui plus que tout autre a mis systématiquement en valeur les « pays » et qui a toujours cherché à les expliquer scientifiquement ; c'est Albert de Lapparent, et notamment dans son livre la Géologie en chemin de fer, description géologique du Bassin parisien et des régions adjacentes, Paris, 1888.
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L'on s'imagine enfin trop souvent que les « provinces », les « pays » ou les « régions » sont des zones inscrites sur la terre aussi nettement que peuvent l'être aujourd'hui nos départements sur une carte.
Il existe en notre France des « provinces » historiques, des « pays » traditionnels et des « régions » ou unités naturelles homogènes, mais tout notre territoire ne peut être divisé en compartiments égaux ou analogues ; — mais il est très peu de « provinces », de « pays » ou de « régions » qui soient bornées de toutes parts par des frontières naturelles nettes ; — -mais en troisième lieu les « provinces » et les « pays », entendus selon leur double signification historique et géographique, sont loin d'avoir été des unités immuables !
On verra, dans les volumes de l'Histoire de la Nation française, comment a évolué la division territoriale et administrative de la Gaule, puis de la France. On a depuis longtemps reconnu telles et telles relations qui ont existé entre des « provinces », des « pays », des « diocèses » et des « généralités », finalement entre des « généralités » et des « départements ». Mais combien tout cela fut complexe ! Il ne peut y avoir dans une telle constatation qu'une vérité générale où approximative.
Le civitas ou cité nous apparaît bien comme ayant été en Gaule la plus ancienne division territoriale ; désignant surtout et d'abord un peuple ou nation, elle enveloppait du même coup le territoire occupé par cette nation. L'Église survint qui calqua ses circonscriptions diocésaines sur les cités; puis à l'époque franque les cités et diocèses se décomposèrent en pagi plus ou moins nombreux ; le pagus devint ensuite souvent un comitatus ou comté, et c'est sous cette forme qu'il survécut durant l'époque féodale. Par delà les comtés il est donc possible de reconnaître en bien des cas les pagi, qui, tout en ayant été multipliés ou divisés comme les diocèses, révèlent encore le plus souvent la marqueterie originelle des civitates.
Au vrai, « provinces » et « pays » sont des réalités, des réalités toutes traditionnelles, mais diverses et qui ont été soumises à des transformations grandes ou petites, surtout à des fluctuations de limites (i).
Il est des provinces qui sont demeurées jusqu'à l'époque contemporaine les héritières des « nations » gauloises et des « civitates » ou « cités » gallo-romaines. Exemples :
(i) D'une étude récente de René Musset sur Le Perche, nom de pays, détachons la très juste conclusion : « Le nom de Perche fournit un bon exemple de nom de pays dont la signification a varié avec le temps. Il a d'abord été un nom de forêt ou de pays forestier; il est devenu un nom de pays à signification agricole, désignant un coin de terre se consacrant essentiellement à l'élevage, par opposition surtout à la Beauce, pays de céréales par excellence ; il est en passe de devenir un nom de pays (assez mal défini d'ailleurs), à la fois agricole et commercial, s'appliquant à la contrée qui fait naître et vend au dehors le cheval de race percheronne. » (Annales de Géographie, XXVIII, 1919, p. 359-)
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Le Poitou correspond à la « nation » des Pictones ; le Rouergue exactement à la « cité » des Ruteni; la Touraine, avec précision et avec continuité, à la « nation » gauloise des Turones et à la « cité » gallo-romaine, civitas Turonum; le Maine à la « nation » des Cénomans; le Quercy à la « nation » des Cadurci; le Périgord à la « nation » des Petrocorii; le Berry à la « nation » des Bituriges; le Limousin à celle des Lemovices; etc. Mais il en est d'autres et non des moindres qui ont une origine et qui ont gardé un caractère surtout politique : la Bourgogne, le Bourbonnais, la Guyenne ou Aquitaine, le Languedoc, le Dauphiné, la Normandie, l'Alsace, la Lorraine... D'autres « provinces » enfin, en plus petit nombre il est vrai, n'ont été d'abord que des « pays », car elles sont nées des « pagi » : l'Aunis, pagus Alionensis; le Forez, pagus Forensis; le Sénonais, pagus Senonicus; le Nivernais, pagus Nivernensis. Il faudrait encore mentionner celles qui se sont fondues dans une province voisine plus puissante ou celles qui se sont divisées : c'est ainsi que, dès le troisième siècle, de la civitas Carnotum s'était détachée la civitas Aurelianensium qui était destinée à devenir plus tard l'Orléanais.
Les événements historiques comportent des changements de juridiction et de temporaire possession qui, pour chaque parcelle de la terre de France, rappellent les vicissitudes de la France elle-même.
Faut-il rappeler ici les belles études d'Auguste Longnon sur le Comté de Champagne? Autour des comtés primitifs de Troyes et de Meaux se sont agglomérées pendant trois siècles nombre de seigneuries ; au douzième siècle, « l'ensemble tend à former un état compact », qui est le Comté de Champagne ; à partir du treizième siècle, selon les expressions mêmes de Longnon, dans son Livre des Vassaux des Comtes de Champagne, le Comté « forme une des plus belles provinces du Nord de la France et lui sert même pendant plusieurs siècles de frontière orientale ».
Le Comté de Blois ou Blésois est-il une province ? Non, au sens propre du mot, mais il apparaît comme une petite unité distincte dès l'époque mérovingienne, lorsque la Civitas Carnotum se subdivise en six « pagi » : Pincerais, Dreugesin, Chartrain, Dunois, Vendômois et Blésois auxquels correspondront plus tard les six archidiaconés du diocèse de Chartres. Sous les Carolingiens, Blois devint la capitale d'un pagus ou comitatus administré par un comte qui était un fonctionnaire royal amovible. Encore doit-on reconnaître, avec ceux même qui défendent le plus le principe de la fixité des provinces comme le vicomte de Croy, que le comté ne fut pas exactement superposé au pagus. Mais voilà que beaucoup plus tard, en 1498, le comte de Blois devient roi de France et le comté entre dans l'unité française ; il conserve pourtant une certaine individualité au point de vue administratif et juridique; quoique
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dépendant du gouvernement militaire de l'Orléanais ou de la généralité et de l'intendance d'Orléans, il garde un bailli et demeure un bailliage, et l'on a pu dire, non sans vérité, qu'en 1789, le gouverneur et bailli de Blois est le successeur des anciens gouverneurs et baillis du Comté; donc, bailli, bailliage représentent l'idée d'une certaine indépendance quasi-provinciale.
Dans beaucoup de régions de notre France en croissance, la province a été surtout vivante sous la forme d'une coutume propre ; fait juridique et social très important et très significatif : la coutume est restée expression de la province, non pas simplement expression verbale, mais expression réelle.
Pour nos anciennes provinces comme pour la France tout entière, il est donc permis de considérer qu'il y a toujours eu une sorte d'état de droit qui n'a correspondu que plus ou moins à l'état de fait.
La France a tendu vers ses limites qui sont celles de la Gaule, et même lorsqu'elle était incomplète ou lorsqu'elle fut mutilée, elle voulait devenir ou redevenir la France de droit.
Le Comté de Nice, qui appartient géographiquement à la Gaule, appartenait féodalement à la Provence; en 1388, il fut rattaché à la Savoie. A partir de cette époque, il y eut, selon les alternatives des guerres, une possession de fait tantôt par la Savoie, tantôt par la France. Le Comté de Nice fut repris notamment en 1747 par les armées françaises, puis, en 1792, il fut annexé sur sa demande à la France ; mais, quoi qu'il fût advenu, il demeura toujours en droit une dépendance de la couronne de France, comme en font foi les traités sur les Droits du Roi. Il n'appartint pas à l'Italie, puisqu'il n'y avait pas d'Italie. La Savoie et le Comté de Nice ne se sont pas seulement donnés à la France ; provinces françaises, elles ont saisi, — si l'on peut leur appliquer les vieilles expressions du droit monarchique français, — la première circonstance favorable pour faire retour à la couronne.
Sans être dupes d'une prétendue permanence du corps politique et historique de la France, nous avons donc le droit d'affirmer la permanence d'une France géographique en comprenant ici que la géographie ne résulte pas seulement de l'ensemble de faits naturels, mais de cette combinaison des actions humaines et du travail humain avec les faits naturels, combinaison en toute vérité créatrice de faits nouveaux.
De même, sans être dupes d'une fausse permanence et fixité des provinces d'Ancien Régime, nous avons la liberté et le droit de considérer la plupart de ces étiquettes historiques comme adaptées à des parcelles authentiques de la France.
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Si la tradition des noms est, ici ou là, restée très vivante, c'est que tout un complexe de vie profonde subsiste, sinon intégralement conforme au passé, du moins comme expression d'intime liaison entre ce passé et les possibilités du présent. Qui prononce aujourd'hui les simples mots « Provence », ou « Bretagne », ou « Lorraine », ou « Rouergue », ou « Quercy » .., éveille et réveille d'un seul coup des ensembles de souvenirs, de pensées, de coutumes, de passions et d'images correspondant à des séries séculaires de connexions humaines dont la synthèse est encore un fait social, historique et géographique tout actuel.
Le seul tort que l'on avait eu parfois avait été de conférer gratuitement à ces divisions anciennes une sorte d'égalité géométrique, d'uniformité juridique, de développement logique et de pérennité mystique...
Essai de groupement géographique Durant tout le dix-huitième siècle,
des provinces historiques apres que s'était opérée et qu'avait été
consommée la grande œuvre de la centralisation monarchique, on vit renaître certaines aspirations provinciales, sous une forme à la fois très précise et matérielle d'une part, générale et presque mystique de l'autre. Ce mouvement d'opinion fut si fort qu'il aboutit en 1787, à la veille même de la Révolution, à la réunion des Assemblées provinciales. Dans les cahiers de 1789, ces revendications provinciales revêtaient le caractère de ce qu'on appellerait aujourd'hui des revendications « régionalistes » ; et d'ailleurs elles ne paraissaient pas contradictoires avec le vœu général en faveur de l'unité.
C'était en un sens une protestation contre la centralisation excessive, et en un autre une protestation contre la multiplicité et l'hétérogénéité des divisions administratives.
Le rapport présenté en 1789 par Thouret à l'Assemblée Constituante au nom du Comité de Constitution, faisait ressortir la complication des diverses divisions territoriales de l'Ancien Régime :
« Le royaume est partagé en autant de divisions différentes qu'il y a de diverses espèces de régimes ou de pouvoirs : en diocèses sous le rapport ecclésiastique; en gouvernements sous le rapport militaire; en généralités, sous le rapport administratif; en bailliages, sous le rapport judiciaire. »
Toutes ces divisions ne se superposaient point ; elles étaient emmêlées, et elles étaient d'étendue et d'importance très inégales.
Encore faut-il ajouter qu'en 1789, la principale division administrative était le ressort de l'intendance, que l'on a souvent assimilé sans réserves assez formelles à
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la généralité, c'est-à-dire au ressort territorial d'un bureau des finances, création du seizième siècle (i).
Ne correspondant avec précision à aucune de ces délimitations, et pourtant les exprimant toutes
en un sens vague, le mot et la réalité vivante des provinces se dégageaient toujours du vieux « magma » historique de notre ancienne France, — comme ils le font du reste encore aujourd'hui.
Lors du premier plan proposé à l'Assemblée nationale de 1789 par sonCotnitéde Constitution, les départements étaient inclus dans les provinces et portaient tous eux-mêmes d'anciens noms de provinces, ou de
pays. Nous verrons (chapitre xm) qu'en fait, les divisions départementales, même celles qui furent en définitive adoptées en 1790 et qui durèrent depuis lors, contrarièrent beaucoup moins qu'on ne l'a dit les anciennes divisions provinciales essentielles, et qu'au contraire on fit revivre ces divisions pour y insérer les nouvelles.
(1) « Il est bien vrai que les intendants ont été introduits dans les cadres déjà existants pour l'administration financière ; mais il n'y avait pas toujours identité absolue entre l'intendance et la généralité, puisque par exemple — on l'a souvent fait remarquer — le ressort de l'intendant du Languedoc comprenait deux généralités, celles de Montpellier et de Toulouse. » (C. Bloch, la Nouvelle formation territoriale de la France en 1789, dans les Divisions régionales de la France de la Bibliothèque générale des sciences