PREMIER GROUPE DE PROVINCES : NOYAUX ATTRACTIFS
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE
La vérité c'est que, malgré les fluctuations historiques, malgré les vicissitudes des rattachements ou des sectionnements politiques, il est un certain nombre d'ensembles provinciaux majeurs qui ont conservé ce que nous pourrions appeler une certaine continuité de personnalité, et cela jusqu'à notre siècle même.
Ce sont ces ensembles subsistants et persistants que nous pouvons regarder, non plus comme des unités, certes ! mais comme des éléments géographiques ; à ce titre, nous voudrions tenter de les grouper ici en quelques « familles géographi-
FlG. Il8. — LE PORT DE BORDEAUX
ques ». Essai de classification selon des affinités à la fois naturelles et historiques, qui a pour nous la valeur d'une sorte de résumé synthétique.
Premier groupe. — Noyaux attractifs : i, Ile-de-France; 2, Guyenne et Gascogne; 3, Lyonnais, Forez et Beaujolais; 4, Touraine, Maine et Anjou; 5, Alsace. (Tels sont les prédominants centres d'agglutination et d'influence politique ou économique des pays de la Seine, des pays de la Garonne, des pays de la Saône et du Rhône, des pays de la Loire et des pays gaulois du Rhin moyen) (voir le carton de la fig. 117).
sociales, p. 21.) — C'est Gabriel Hanotaux qui, dans sa thèse sur Y Institution des Intendants, a clairement montré le rôle hors cadre de ces agents directs de la puissance royale : l'intendant de justice du seizième siècle est devenu, par le développement et l'organisation de l'institution, et sous l'influence énergique des Richelieu, des Colbert et des Turgot, le grand Intendant des provinces au dix-septième et au dix-huitième siècle.
PROVINCES ET PAYS
i . Ile-de-France (Paris). — Francia, Francie, France, Ile-de-France ; dans le chapitre suivant, nous étudierons en détail les vicissitudes des noms et des divisions historiques qui se cristallisèrent dans cette région, de la Seine moyenne, de l'Oise et de la Marne, qui devint par excellence le centre d'attraction souverain sous la monarchie, comme sous la Convention, sous le régime impérial comme sous les divers régimes républicains.
2. Guyenne-et-Gascogne (Bordeaux, fig. 118). — La « Guyenne-et- Gascogne » correspond à la grande unité naturelle du Bassin d'Aquitaine. La Guyenne propre
SUR LA GARONNE. (A. Lepère.)
n'est autre que le Bordelais. Bordeaux exprime admirablement la puissance attractive qui s'est tout naturellement installée sur la Garonne inférieure, puissance attractive qui s'est manifestée jusqu'aux très lointains pays par* l'enrichissant commerce avec les Antilles et les Indes. Le gouvernement de « Guyenne-et-Gascogne » en 1789 comprenait au Nord le Périgord et s'étendait au Sud jusqu'aux Pyrénées, figurant le vaste rassemblement des eaux qui du Nord et du Sud aboutit à l'estuaire de la Gironde. Mais l'ancienne Aquitaine, jusqu'au treizième siècle, s'était agglutinée également autour de Toulouse sur la Garonne, face au seuil du Lauragais ; Toulouse, dès alors capitale bordière, a eu le sort de plusieurs de ces capitales de liaison ; elle est devenue capitale de la province voisine, le Languedoc.
3. Lyonnais, Forez et Beaujolais (Lyon). — Lyon, ville de confluent, a été très anciennement un centre gaulois de confluence humaine. C'est ensuite de Lyon,
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capitale des Gaules sous Auguste, que sont parties les fortes influences administratives romaines et que rayonnaient les grandes routes d'Agrippa ; le culte de Rome et d'Auguste avait comme centre Lyon, siège du Concilium Galliarum; les diverses Lugdunaises se sont étendues jusqu'à la Manche avec Rotomagus (Rouen) et Augustodurus (Bayeux), jusqu'à la Loire inférieure avec Condivicnum (Nantes) et Juliomagus (Angers). Elles enveloppaient toute la Bretagne ainsi que toute la région centrale de la Seine avec Genabum (Orléans) et Lutetia (Paris) et la plus grande partie de la Bourgogne jusqu'à Bibracte et Langres. Nous ne confondons pas la réalité du pouvoir exercé avec l'extension du nom, mais cette extension est par elle-même très expressive. Le rayonnement de Lyon alla par la suite, et dès l'époque franque, en se restreignant beaucoup, mais le site du Rhône moyen et de la Saône inférieure a toujours conservé un intense rôle attractif (voir p. 25, 275 et 285).
Une part essentielle de l'influence rayonnante du Lyonnais lui vient de ses communications avec les régions supérieures de la Loire et c'est pour compléter cette signification que nous l'associons au Forez (ancien pagus Forensis avec Forum, Feurs) et au Beaujolais (originairement seigneurie de Beaujeu) avec lesquels il se trouvait uni en 1789 et avec lesquels le département de Rhône-et-Loire de la Constituante le maintint encore (1).
En souvenir du plus lointain passé, l'archevêque de Lyon est aujourd'hui encore le primat des Gaules.
4. Touraine, Maine et Anjou (Tours et Angers). — Ces trois provinces forment un ensemble qui correspond au comté d'Anjou d'Henri Plantagenet (douzième siècle) et au magnifique faisceau de rivières qui se réunissent dans la Maine pour aller se mêler aux eaux de la Loire (voir chapitre v).
Elles sont composées à l'Occident des terrains cristallins du Massif Armoricain, et à l'Est des auréoles secondaires du Bassin parisien. Elles s'étendent jusqu'à cette zone boisée et accidentée de l'ancien sahus Perticensis, vraie zone-limite correspondant à la province du Perche (Mortagne) entre la Normandie et les pays de la Loire.
Anjou et Saumurois, Touraine (Duché-Pairie depuis 1356) et Maine (ancien comté, puis duché, puis province) ont la valeur d'une contrée de Loire qui a conservé sa personnalité et qui dans la géographie humaine de la France et du monde se marque encore par l'excellence du parler français. La maison d'Anjou a figuré et nous rappelle le grand rôle politique qui fut dévolu à ces provinces et que la centralisation monarchique de la France en plein cœur du Bassin parisien a pu seule ralentir et éclipser.
(1) Sur les liens qui ont uni Lyonnais, Forez et Beaujolais, voir S. Charlety, le Lyonnais, p. 5 et 6. (Les Régions de la France de la Revue de Synthèse historique, Paris, 1904.)
PROVINCES ET PAYS
5. Alsace (Strasbourg). — Entre les Vosges et le Rhin moyen, au cours si tumultueux et divagant, s'étend cette riche plaine de l'Ill, où depuis le peuplement celtique s'est constituée une des plus nettes, des plus fortes et des plus permanentes agglomérations et agglutinations humaines. Un très remarquable historien alsacien a pu dire : « Depuis l'époque celtique, et sans doute antérieurement à elle, l'Alsace n'a cessé de constituer une unité ethnique. A travers toutes les vicissitudes de l'histoire, la conscience de cette unité est restée vivace. Elle s'est montrée indestructible (1). » Composée par excellence de petites unités très vivantes, sous la forme de républiques municipales, elle est « retournée (2) » à la France de Louis XIV, comme à celle de la Révolution, comme à celle de 1 9 1 8, avec l 'enthousiasme des peuples maîtres de leur sol et maîtres de leur sort, parce que toujours maîtres d'eux-mêmes. De Strasbourg, née, à l'exemple de Lutèce, d'une antique association de pêcheurs et de mariniers, installés sur les bras de l'Ill, partirent les premières initiatives hardies qui tentèrent de dompter le Rhin sauvage pour en faire la magnifique route d'eau internationale qu'il est devenu maintenant. Strasbourg, la ville des « routes construites », a été et est de plus en plus un centre économique très important. D'autres cités moindres, Mulhouse notamment, ont exercé sur le monde entier une influence industrielle et sociale éducatrice. Au milieu de toutes les tempêtes historiques qui ont partagé et sectionné de toutes manières et dans tous les sens l'Europe du Rhin, le bloc alsacien, bloc humain garanti à l'Ouest par le revers raide de ses montagnes et à l'Est par la zone inondée du grand fleuve violent, a « tenu » avec une fixité bien faite pour provoquer l'étonnement.
Deuxième groupe. — Provinces-carrefours, provinces de seuils, situées aux passages entre les grands bassins naturels, c'est-à-dire régions prédestinées à la circulation et donc au lointain rayonnement, soit intellectuel et religieux, soit politique et commercial : I, Poitou, Saintonge et Angoumois; 2, Languedoc; 3, Bourgogne (et Nivernais); 4, Champagne; 5, Picardie (et Artois) . (Grandes abbayes de Ligugé, de Saint-Hilaire, de Saint-Guilhem du Désert, de Maguelonne, de Cluny, de Clairvaux, de Cîteaux, de Fontfroide, de Corbie, de Saint-Vulfran, de Royaumont, etc.. Grandes foires de Champagne... Rôle politique de Poitiers, de Toulouse, de Dijon, de Reims et d'Amiens.) (Voir le carton de la fig. 119).
(1) J. Flach, l'Ame alsacienne et le retour de l'Alsace à la France (Revue des sciences politiques, 15 juin 1919, p. 377).
(2) Cette expression était déjà celle du professeur Blessig, célébrant en 1781 ce « retour » « pour l'entrée joyeuse de Strasbourg dans le deuxième siècle de la prospérité et de la paix dont elle jouit sous le gouvernement de la France ».
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i. Poitou, Saintonge et Angoumois (Poitiers, Saintes et Angoulême). — Le Poitou, ancien diocèse, puis comté, puis grand gouvernement, se composait de deux parties :
l'importante région de circulation entre les contrées de la Loire et l'Aquitaine que nous appelons aujourd'hui seuil du Poitou et le Bas-Poitou fait de bocages et de marais et qu'on appelle maintenant la Vendée. La principale route passe
FlG. 119. — DEUXIÈME GROUPE : PROVINCES-CARREFOURS. (Je nos joUTS par
Poitiers et Angoulême; l'Angoumois est comme la partie méridionale du seuil;
mais autrefois, dans la Gaule romaine et durant le moyen
âge, les routes du Poitou se dirigeaient au Sud-ouest vers
la Saintonge : les pèlerins des chansons de geste allaient
de Saint-Hilaire de Poitiers à Saint- Jean-d'Angély et à
Saint-Eutrope de Saintes. Saintes est riche de belles
ruines romaines ; elle est justement fière d'un grand passé.
La Saintonge correspond à la nation gauloise des Santones
qui se divisa en deux civitates gallo-romaines : civitas San-
tonum, devenue diocèse de Saintes, et civitas Ecolismensium
devenue diocèse d'Angoulême. C'est dans cette zone de
grand passage « moitié Nord et moitié Midi » (G. Hanotaux)
que Clovis remporta la victoire décisive de Vouillé sur les
FlG. 120. — UN POITEVIN :