‹ Histoire de la nation française (volume 4)Chapitre 64 sur 86 · UNE FEMME PUY-EN-VELAY. (R. B · texte numérisé non relu

UNE FEMME PUY-EN-VELAY. (R. B

(1) Voir Raoul Mortier, la Sénéchaussée de la Basse-Marche. Paris, 1912.

PROVINCES ET PAYS

des géographes : issus, eux aussi, d'antiques nations gauloises et d'anciennes civitates gallo-romaines (Gabales, Vellavi et Helvii), ils vécurent de leur vie propre à l'abri de leurs montagnes et devaient encore réapparaître eux aussi chacun dans un département.

Cinquième groupe. — Provinces-frontières, chevauchant ou ayant chevauché les frontières continentales naturelles et les frontières politiques des grands Etats : i, Dauphiné et Briançonnais; 2, Roussillon et Cerdagne; 3, Comté de Foix, Andorre et Bigorre; 4, Béarn, Navarre et Pays Basque; 5, Flandre;

6, Lorraine, Trois- Êvêchés et Barrois;

7, Comté de Bourgogne ou Franche- Comté; 8, Savoie.

(Régions qui correspondent à des zones géographiques où la

France a cherché des frontières naturelles pour appuyer ses frontières politiques ; provinces ainsi placées sur le front de France et dont en bien des cas une partie ou une parcelle est restée hors de la domination française; si, par leur territoire intégré dans notre grande unité politique, elles sont devenues comme le retranchement essentiel de cette unité, on peut dire qu'elles ont constitué, presque toutes, chacune à son heure, la série des grands périls de France. Provinces théâtres de grandes luttes dont le sort a été âprement disputé, où le sentiment des cohésions nationales s'est trouvé fortifié, où pour le moins le sens politique s'est exceptionnellement avivé et d'où sont

FlG. 129. — CINQUIÈME GROUPE : PROVINCES-FRONTIERES.

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

sortis de véritables formateurs et créateurs politiques pour la France ou pour d'autres pays : Henri IV de Navarre, Maison de Savoie, Maison de Lorraine. C'est aussi de ces régions en bordure que sont issus à toutes les époques de grands chefs de guerre, depuis Jeanne « la bonne Lorraine » jusqu'aux deux vainqueurs des deux batailles de la Marne, tous deux originaires de nos zones-frontières du versant Nord des Pyrénées, Joffre et Foch.) (Voir le carton de la fig. 129.)

1. Dauphiné et Briançonnais (Grenoble). — Comme heureuse conséquence de la cession faite de ses États par le dernier Dauphin du Viennois au roi de France en 1343, le royaume de France fut installé pour la première fois et définitivement sur la rive gauche du Rhône, — au delà de ce sillon qui avait été si longtemps frontière naturelle, — et il prit pied dans la difficile et si importante région des Alpes.

« En 1614, dit Gabriel Hanotaux, le Dauphiné, province frontière abritée et écrasée tout à la fois par les contreforts des Alpes, était resté, jusqu'à un certain point, distinct du royaume de France. En vertu de i'acte qui l'avait réuni à la couronne, il donnait son nom au fils aîné des rois. Cette demi-autonomie, affirmée encore par l'esprit indépendant, ferme et fin des Dauphinois, faisait de cette province un objet perpétuel de tentation pour le duc de Savoie. »

En plein cœur des plus hautes Alpes, une partie du Dauphiné, le Briançonnais, groupait des escortons de part et d'autre des cols de grande circulation et notamment du col du Mont Genèvre, c'est-à-dire de part et d'autre de la ligne de partage des eaux. Si la frontière politique d'aujourd'hui a été fondée sur ce critère artificiel des « eaux pendantes », il n'en reste pas moins qu'on parle encore français dans les hautes vallées qui constituaient l'unité naturelle du Briançonnais, du côté de l'Italie aussi bien que du côté de la France.

2. Roussillon et Cerdagne (Perpignan). — Après de nombreuses vicissitudes qui le firent passer successivement de l'Aragon à la France et de la France à l'Aragon, le Roussillon fut conquis par Louis XIII en 1640 et cette conquête fut confirmée par le traité des Pyrénées en 1659. Par le même traité une petite partie de la Cerdagne qui était jusqu'alors assise à cheval sur les Pyrénées fut réunie au Roussillon et à la France et devint la Cerdagne française ; l'autre partie, la plus étendue, appartient encore à l'Espagne. Le Roussillon est catalan de peuplement et de langue et pourtant l'on a pu dire avec raison : « Peu de provinces sont aussi nettement déli-

PROVINCES ET PAYS

mitées que le Roussillon et aussi fortement caractérisées dans l'histoire (i). » C'est que le Roussillon correspond à l'extrémité orientale des Pyrénées, aux passages qu'elle permet sur le bord de la mer et dans la montagne même, au fameux col du Perthus. Après avoir fort bien décrit le « défilé » de Leucate qui marque au Nord la limite si nette entre Roussillon et Narbonnais ou Languedoc, Sorre ajoute : « C'est ici le contact de deux nations. Malgré les changements de frontière, malgré l'action de notre centralisation française, on sent qu'on a quitté la terre des Gavaches pour entrer dans un monde nouveau. Un autre type humain apparaît, plus rude, plus concentré. Aux molles inflexions des patois languedociens succède l'énergique brièveté du catalan. Tout change, les hommes et les choses... La limite ne doit pas être cherchée plus au Sud dans les Pyrénées, elle est ici... Après Leucate, commence une autre région qui n'est pas encore l'Espagne, mais qui en est la marche, la Catalogne (2). »

3. Comté de Foix, Andorre, Quatre- V 'allées et Bigorre (Foix, Tarbes, etc.). — Ces diverses provinces montagneuses, composées de compartiments naturellement séparés les uns des autres, situées sur les hauts cours d'affluents de la Garonne ou de l'Adour, avaient, en règle générale, des relations continues avec les zones montagneuses des versants méridionaux des Pyrénées, la liaison se faisant par les pâturages supérieurs (rapports de la vallée de Barèges, de Bigorre, avec les vallées espagnoles de Tena, de Broto et de Bielsa ; droits de suzeraineté des Comtes de Foix sur la vallée d'Andorre, droits hérités par le gouvernement français et qui coexistent avec les mêmes droits exercés par l'évêque d'Urgel). La république d'Andorre (placée presque tout entière sur le versant Sud des Pyrénées, mais comprenant aussi sur le versant Nord la Soulane d'Andorre), restée indépendante, est une des très modestes expressions de cette vérité qu'en de telles régions montagneuses, vastes systèmes complexes, il est très malaisé de trouver aux frontières politiques des frontières naturelles correspondantes.

4. Béarn, Navarre et Pays Basque (Pau, Bayonne, Saint-Palais et Ustaritz). — Le Béarn est issu de l'ancienne nation gauloise des Benarnenses et il conserva jusqu'en 1789 des coutumes appelées Fors rappelant les Fueros d'au delà des Pyrénées. Du royaume de Navarre, divisé en six merindades, une seule, correspondant à la Basse-Navarre, était tout entière sur le versant Nord des Pyrénées et seule elle resta

(1) Joseph Calmette et Pierre Vidal, le Roussillon. (Collection des Régions de la France, de la Revue de synthèse historique, Paris, 1909.)

(2) Les Pyrénées méditerranéennes, Paris, 1913, p. 19-

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

à la maison d'Albret : Henri IV en devenant roi de France resta roi de Navarre, et cette partie de la Navarre fut rattachée à la France. Avec le Labourd et la Soûle, la Navarre constitue le Pays Basque de France que la frontière politique coupe aujourd'hui des Pays Basques espagnols.

5. Flandre (Lille). — La signification historique et géographique de la Flandre — zone de plaine basse aujourd'hui partagée entre la Hollande, la Belgique et la France — a été remarquablement définie par J. Flach : il a montré comment les régions de « Pays-Bas » se sont peu à peu détachées de la France sans rompre complètement le lien qui les y rattachait, mais suffisamment pour constituer une nationalité nouvelle, la nationalité flamande.

« La Flandre maritime devient le noyau d'une nation de marchands et de marins antagoniste de la société seigneuriale et féodale qui occupait la France et rivale de la domination normande (1). » L'historien de la Belgique, Pirenne, accordait ce même rôle constitutif aux corporations, hanses et guildes nées du commerce maritime. « La Flandre a cessé d'être un bénéfice en devenant un État, » puis, par un mouvement inverse, elle devint, deux siècles après, un grand fief de la couronne et plus tard sous Philippe-Auguste « elle fut englobée comme grand fief et pairie dans la hiérarchie féodale ». La frontière actuelle, que l'on peut regarder comme une frontière d'accident historique, née de la vieille tension politique entre la Hollande et la France et due aux heureuses reconquêtes de Louis XIV, laisse non seulement à la France des régions et des villes wallonnes complètement françaises et la plus ancienne capitale du vieux comté de Flandre, Lille, mais même une parcelle du pays et des habitants qui parlent encore flamand. De son côté, la libre Belgique jouit depuis près d'un siècle de l'indépendance d'État. Son noble courage et ses sacrifices de 19 14- 191 8 lui ont conquis un nouveau prestige et de nouvelles prérogatives politiques; il en résulte pour notre frontière, si menacée jadis, une stabilité et des garanties reposant tout à la fois sur l'amitié, sur la loyauté et sur des intérêts communs.

A la Flandre, restée française, on peut joindre tout naturellement l'ancien comté d'Ostrevant (Bouchain) et la petite partie du Hainaut, dit Hainaut français, conquise par Louis XIV, et qui comprend le Cambrésis avec Cambrai (ancien évêché, longtemps indépendant, à l'instar des Trois-Évêchés) et Valenciennes (2).

(1) Les Origines de l'Ancienne France, t. IV, 1907, p. 22.

(2) Raoul Blanchard a très justement écrit, au début de son excellent livre sur la Flandre (Lille, 1906) : « Le nom de Flandre, qui apparaît au septième siècle pour désigner un étroit territoire entre

PROVINCES ET PAYS

6. Lorraine, Trois-Evêchés et Duché de Bar ou Barrois (Metz, Nancy, Bar-le-Duc). — La Lorraine avait été d'abord la Francie médiane et même « le cœur du regnum Francorum » ; c'est là que s'était fait l'établissement des Francs ripuaires„ là que les Saliens s'étaient substitués à eux après avoir triomphé des Alamans, c'est là que l'Ostrasie avait eu son centre, la dynastie carolingienne son berceau. Le royaume de Lorraine fut donc une « France par excellence (i) », une France dans laquelle dès le dixième siècle, pour le moins, régnait sans conteste la langue romane. Mais cette Francie médiane qui prit le nom de Lothaire, Lotharingie, fut toujours revendiquée par les Carolingiens et les Capétiens de la Francie occidentale. Sous une forme beaucoup plus restreinte, elle devint une province et sous la forme encore plus restreinte de Haute-Lorraine ou Lorraine mosellane, elle fut un ensemble correspondant aux diocèses de Metz, Toul et Verdun; les territoires évêchois (ne pas les confondre avec les circonscriptions ecclésiastiques des diocèses), qui relevaient des Trois-Ëvêchés, étaient inextricablement « pêle-mêlés » (Vauban) avec ceux de la Lorraine et c'est tout cet ensemble que nous appelons aujourd'hui la Lorraine.

En 1766, après la mort de Stanislas Leszczinski, la Lorraine avait été réunie à la France (2). Elle subit la mutilation de 1871 qui fut réparée par une seule demi-ligne dès l'armistice du 11 novembre 191 8.

Barrois. « Bien qu'il communique plus facilement avec la Champagne, le Barrois se rattache encore étroitement à la Lorraine (3). »

A la Lorraine doivent être jointes enfin, dans l'étude présente, les parcelles du Luxembourg qui constituent le Luxembourg français (Thionville, Carignan, Montmédy, Marville, Longwy) — vraies annexes historiques des Trois-Ëvêchés.

Bruges et la mer, a eu une singulière fortune. D'abord restreint aux modestes limites des doyennés de Bruges, Oudenbourg et Aardenburg et distinct du Mempiscus qui désigne le reste de la Flandre actuelle, il s'étend au neuvième siècle à tout le pays situé entre l'Escaut et la mer, franchit le fleuve au onzième en annexant la partie occidentale du Brabant, gagne vers le Sud et l'Ouest aux dépens des petits pagi d'entre Lys et Scarpe, et sa fortune participe à la brillante destinée des comtes de la maison d'Alsace. L'admirable prospérité du comté au moyen âge, la vitalité qu'il affirme dans la lutte contre les rois consacrent définitivement la fortune du vocable, et le glorieux nom de Flandre désigne bientôt, dans le royaume, aux dépens des termes plus modestes d'Artois et de Hainaut, toutes les riches contrées qui s'étendent au Nord de la Picardie. »

(1) J. Flach, les Origines de l'Ancienne France, t. IV, p. 261.

(2) Voir les quatre volumes de la très remarquable Histoire de la réunion de la Lorraine à la France, parle comte d'Haussonviixe, Paris, 2" édition, 1860.

(3) L. Gallois, dans Chr. Pfister, la Lorraine, le Barrois et les Trois-Évêche's. (Collection des Régions de la France de la Revue de synthèse historique, Paris, 1912.)

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

7. La Comté de Bourgogne ou Franche-Comté (Besançon). — Ancienne civitas des Sequanes (adversaires des Ëduens), territoire longtemps disputé entre la France et l'Empire germanique, placée au quatorzième et au quinzième siècle sous l'autorité des quatre ducs bourguignons de la Maison de Valois, puis, après un siècle de paix, sous celle de Charles-Quint et de Philippe II, la Franche-Comté a fait retour au domaine de la couronne par le traité de Nimègue en 1678. Elle avait un Parlement à Besançon et une Cour des Comptes à Dôle.

Longtemps espagnole, elle en a gardé une certaine marque pittoresque dans l'aspect de ses villes. Province historique, faite de morceaux géographiquement disparates, par là même riche et forte, à la fois agricole et industrielle, elle correspond au pied méridional des Vosges, à une partie de la plaine de la Saône et au Jura septentrional et central ; le Jura suisse où l'on parle français fait partie de la même région, qui est divisée en deux par une frontière le plus souvent artificielle, parfois fantaisiste (Sainte-Ursanne) ; le pays de Besançon est économiquement lié au marché suisse. La Franche-Comté a de tout temps détenu et surveillé les passages qui étaient ceux des deux routes diagonales de Lyon à Bâle par Besançon et de Pontarlier à Langres; elle surveille encore la si importante route naturelle et politique qui mène de l'Occident au Centre de l'Europe et que nous appelons aujourd'hui la Trouée de Belfort (voir fin du chapitre vu et début du chapitre vin).

8. Savoie (Chambéry, Annecy). — Le Comté (plus tard Duché) de Savoie fut constitué dans les premières Fig. 130. - une femme de ^ du douzième siècle. Il était placé à cheval sur

TARENTAISE (SAVOIE). (R. B.) r

les Alpes, exprimant très nettement à quel point la région alpine est une région naturelle, unissant les deux versants latins. En 1860, les habitants de la Savoie, sise à l'Ouest des Alpes, devinrent, par un plébiscite, définitivement Français. Quant à la Maison de Savoie, elle a mérité, par son énergie et par son habileté nationale, de régner, par delà les Alpes, sur le royaume de la nouvelle Italie.

Sixième groupe. — Extrémités maritimes ou provinces-frontières de mer : Ce groupe comprend d'abord trois vastes agrégats politiques, dont le peuplement essentiel — ou, si Von préfère, distinctif — est arrivé par la mer, et dont le principe de cohésion fut avant

PROVINCES ET PAYS

tout historique : i, Provence (à laquelle se lient le Comtat Venaissin et le Comté de Nice); 2, Bretagne; 3, Normandie. Nous adjoignons à ce groupe quelques unités naturelles secondaires : 4, Corse; 5, Aunis; 6, Boulonnais; auxquelles on pourrait également associer les parts maritimes de quelques provinces-frontières du groupe précédent (Flandre ou Pays Basque) .

(Voir le carton de hfig. 131.)

I. Provence (Aix et Marseille), à laquelle on peut joindre le Comtat Venaissin (Avignon) et le Comté de Nice (Nice). — Ce fut, avant tout, la côte hellénisée; de ces premiers comptoirs commerciaux, l'hellénisme pénétra au loin dans la Gaule (nous l'avons dit, chapitre ni), mais non sans avoir d'abord imprégné

de civilisation méditerranéenne, d'une manière toute spéciale, la zone immédiatement voisine de la mer ; ainsi préparée à recevoir la culture romaine, la Provence constitua la Seconde Narbonnaise et plus tard fut appelée la Provincia tout court, c'est-à-dire la Province devenue romanisée par excellence.

Elle forma par la suite le Comté de Provence (voir, pour Aix et Marseille, p. 284, 286).

Type des provinces qui sont entrées dans l'unité française comme « co-État »,

FlG. 131 — SIXIÈME GROUPE DE PROVINCES : EXTRÉMITÉS MARITIMES.

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

selon les expressions mêmes des Etats de i486 qui formulèrent leur volonté au nom de la Nation provençale. Le dernier des comtes de Provence, Charles III, mort en décembre 1481, avait fait le roi de France son héritier : mais, en raison de l'esprit d'indépendance sans doute issu de la vieille culture classique, ce furent les États qui sanctionnèrent la réunion; et les Provençaux d'aujourd'hui, plus fiers que jamais de leur langue et de leur littérature, apportent au mouvement régionaliste l'incomparable appoint de leurs très vivaces traditions.

Par la langue comme par la géographie, le Comtat Venaissin et la Souveraineté d'Avignon, qui appartinrent aux papes depuis 1348, — peuplés comme diverses parties de la Provence d'un assez grand nombre de juifs et d'anciens sarrasins — doivent être naturellement unies à cette grande région méditerranéenne qui s'étend de la rive gauche du Rhône jusqu'aux sommets des Alpes.

La continuité du littoral de la Provence fut comme complétée par l'incorporation du Comté de Nice en 1860. Mais le Comté de Nice comprend aussi une assez vaste zone montagneuse par laquelle il peut s'orienter vers le Dauphiné. Il a toujours oscillé entre ses affinités alpestres (rattachement à la Savoie) et ses affinités maritimes (rattachement à la Provence, voir p. 341).

2. Bretagne (Rennes et Nantes). — La Bretagne est un confin maritime; la Manche, zone de circulation, doit être conçue géographiquement comme un arrièrepays au delà duquel se trouve le plus grand et véritable arrière-pays des Bretons, la Grande-Bretagne. Les cinq peuples Gaulois armoricains du temps de César avaient été assimilés par les Romains ; lorsque les Celtes — Bretons de la Grande Ile — aux sixième et septième siècles revinrent s'installer dans la péninsule continentale, ils refoulèrent les Armoricains romanisés vers Vannes, Rennes et Nantes; de là deux Bretagnes qui subsistent encore : la bretonnante, qui est celle des Celtes derniers venus, et celle des Marches de Bretagne, qui est peuplée d'un complexe de Bretons, de Gallo-Francs et de Scandinaves (1).

L'une a d'ailleurs raffermi l'autre et toutes deux se sont associées pour constituer après la victoire de Nominoë sur les troupes franques de Charles le Chauve, à Ballon, en 845, et la paix signée en 846, une nation bretonne indépendante. C'est la

(1) « Tout ce qui est à l'Est de la ligne (baie de Saint-Brieuc-Morbihan) constitue les « Marches de Bretagne ». Historiquement, c'est un morceau ajouté à la région bretonne. Le bas-breton n'y est parlé nulle part, sauf dans l'îlot linguistique du bourg de Batz. » (C. Vallaux, la Bretagne, dans les Divisions régionales de la France, Paris, Félix Alcan, 1917, p. 118.) Voir la limite précise p. 326. (Ne pas confondre Batz, proche du Croisic, avec l'île très bretonne de Batz au Nord du Finistère.)

PROVINCES ET PAYS

maison de Rennes avec Geoffroy-Bérenger au onzième siècle qui établit l'unité du principat de Bretagne qu'incarna après lui la maison de Cornouaille. « Mais d'autre part, la maison de Cornouaille prépara, sans en avoir conscience, une stricte sujétion à la monarchie anglo-normande, d'où allait dériver, conséquence inattendue, l'incorporation féodale à la France. » Ces faits montrent le caractère « frontière »

FlG. 132. — PETIT PORT ET BARQUES DE PÊCHE. (A. Lepire.)

de la Bretagne, qui de duché devint province et garda non seulement jusqu'en 1789 ses Etats, sa coutume, son Parlement, son unité administrative, tant militaire que financière, mais encore jusqu'à nos jours, sa tenace personnalité, double et une tout à la fois, d' « extrémité » paysanne et maritime.

3. Normandie (Rouen et Caen). — Le territoire de la Normandie fut également une vraie zone frontière de la France, mais aussi riche que fut longtemps pauvre

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE

la Bretagne (i). Elle avait été envahie durant plusieurs siècles par les Saxons, par les Danois, enfin par les Normands (le 25 juillet 885, une grande flotte normande de 700 barques et de 40 000 hommes s'empare de Rouen et va mettre en novembre le siège devant Paris), jusqu'à l'établissement ferme et reconnu de Rollon et de ses compagnons « les Normands de la Seine » au traité de Saint-Clair-sur-Epte en 911; ce fait marqua la constitution décisive d'un principat ou État normand et d'une nation normande. — Elle devint ensuite duché sous la suprématie de la France. Puis ses ducs, après la victoire remportée à Hastings, par Guillaume II, surnommé d'abord le Bâtard, puis le Conquérant, devinrent rois d'Angleterre. La longue rivalité entre les deux royaumes de France et d'Angleterre eut pour point de départ et souvent pour théâtre de lutte la Normandie. Le duché, conquis par Philippe- Auguste après la prise d'assaut du formidable Château-Gaillard, entra définitivement dans l'unité française (à l'exclusion des trois belles îles anglo-normandes Jersey, Guernesey et Auregny).

La Normandie garda toujours, du Pays de Caux et du Vexin jusqu'à l'Avranchin, une apparente cohésion, laquelle est cependant d'origine non pas naturelle, mais politique (2) ; et c'est pour cette raison qu'ont subsisté de telles différences entre les habitants de ses divers « pays ».

4. Corse (Ajaccio et Bastia). — Cette terre, en pleine mer, est maritime sans que sa population le soit. (Voir chap. xvi.) Elle a une valeur singulière non pas tant comme front de mer que par son originalité propre. Achetée par Louis XV aux Génois, elle ne fut jamais une province; mais comme

fr^ 4 V « isle de Corse » elle fut convoquée par le roi (en langue

italienne) aux États Généraux de 1789. Elle est encore une de ces zones frontières où les conflits de civilisation et de langue développent le sens national et le sens politique : moins d'un demi-siècle après le rattachement de la Corse à la

France, le génie d'un Corse était parvenu à dominer la France, l'Europe et le monde.

FlG. 133. — UNE JEUNE FILLE CORSE. (R. B.)

(1) Voir G. Hanotaux, la France en 1614, p. 30 et 31.

(2) Mais de tous « les pays gaulois, de tous les pagi [divers qui composaient l'extraordinaire bigarrure de la région qui devait; être la Normandie] Rome avait déjà fait une unité administrative, la IIe Lyonnaise qui est devenue la province ecclésiastique de Rouen, cadre qui a reçu les Normands et que les chefs des Normands de la Seine ont voulu remplir et ont rempli ». Ainsi s'exprime le principal historien contemporain de la Normandie, Henri Prentout (les Régions de la France, VII, la Normandie, publications de la Revue de synthèse historique, Paris, 1910, p. 7). .

PROVINCES ET PAYS

5. Aunis (La Rochelle). — L'Aunis, que les mentions courantes unissent à la Saintonge, correspond au contraire à une véritable individualité physique, celle de la mer des Permis et des îles de Ré et d'Oléron, que gouverne l'ancienne république municipale de La Rochelle. C'est un ancien pagus carolingien, pagus Alionensis. En 1372, Charles V sépara ce territoire de la sénéchaussée de Saintonge et en fit une sénéchaussée nouvelle, qui ne cessa de conserver son caractère propre jusqu'en 1789 ; sous l'ancien régime, l'Aunis constituait à lui seul un gouvernement militaire et précisément à cause de son indépendance religieuse (protestants) et surtout de son importance maritime, de tout temps manifestée par ses relations avec la Hollande et l'Angleterre.

6. Boulonnais (Boulogne-sur-Mer). — Le Boulonnais correspond à une unité physique qui résulte de la réapparition, en pleine zone de la craie, d'une série de terrains qui lui sont de beaucoup antérieurs. Pays verdoyant de bocage surgissant au milieu Fig. 134. — un marin de boudu plateau découvert et qui a toujours exercé son

action sur les districts du plateau les plus voisins. Ce fut là le territoire de l'ancienne civitas des Bononienses; elle fut le cadre d'un Comté féodal, plus tard d'une sénéchaussée et d'un gouvernement général militaire. Elle a été englobée dans la province de Picardie, mais non sans que les Etats particuliers du Boulonnais fissent entendre des protestations (ce fut le cas lors de l'Assemblée provinciale de 1787). A l'origine comme à l'époque moderne, le rôle de Boulogne-sur-Mer fut considérable : sous l'Empire — et nous parlons ici déjà de l'Empire romain — Boulogne était « port de guerre et de commerce, passage commode vers la grande île, tête de trois voies vers Bavai, Cambrai et Amiens, étape des soldats » (A. Demangeon) ; il devint en outre et depuis lors cité de missionnaires, d'explorateurs, d'industriels, de financiers, d'armateurs et de pêcheurs et marins.

Conclusion Cette simple vue sommaire nous jette dans la méditation

du problème souverain de la géographie humaine, ou mieux de cette partie de la géographie humaine qui est au sens exact du mot la « géographie politique » : comment se constituent les États ? et comment peuvent s'expliquer, en géographie, sous leurs formes si diverses, les rapports qui répondent à ces trois chefs :

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE

l'État et le territoire, l'État et la frontière, l'État et la capitale? (i). A coup sûr, il ne s'est agi dans l'espèce que de « concrétions » politiques beaucoup moins étendues et beaucoup moins condensées que ne le sont les grands États modernes ; on vient pourtant de constater qu'à propos des « pays » et des « provinces » de la vieille France, c'était déjà toute la géographie politique qui s'y trouvait nouée. Tantôt des territoires limités et relativement homogènes ont fixé des groupes humains : Limousin, Velay. Tantôt au contraire, et c'est le cas le plus fréquent, des vouloirs humains ont assemblé des territoires très différenciés et les ont comme dressés en unités politiques persistantes : Normandie, Franche-Comté. Tantôt enfin, des noms d'origine proprement humaine se sont longtemps promenés au-dessus du sol, au gré des vents et des tempêtes de l'histoire : Bourgogne, Lorraine ; ils étaient comme d'énormes nuages dont l'ombre allait recouvrant sans cesse des superficies variables vers le Nord ou vers le Sud, vers l'Ouest ou vers l'Est ; puis le nuage s'est un jour résolu en une pluie qui a fécondé un district limité ; et voilà que, par une sorte d'imbibition mystérieuse, les hommes avec leurs choses terrestres en ont été si intimement imprégnés que ces noms anciens, liés aujourd'hui à des caractères très fermes et précis, sont devenus les emblèmes de parcelles définies de l'humanité française : Lorrains, Bourguignons !

(i) Voir Jean Brunhes et Camille Vallaux, la Géographie de l'histoire, Géographie de la paix et de la guerre sur terre et sur mer, Paris, Alcan, 1920.

EN PROVENCE. (A. Lepère.)

A. Lepère del.

Page 1