‹ Histoire de la nation française (volume 4)Chapitre 65 sur 86 · ET DÉNOMINATIONS TERRITORIALES · texte numérisé non relu

ET DÉNOMINATIONS TERRITORIALES

N ne peut pas ne pas entrer en quelques détails menus, si l'on veut exposer avec justesse combien relatives sont toutes nos délimitations d'autrefois, et quelles connexions profondes expliquent la formation, le développement et la persistance de beaucoup d'entre elles. Nous discernerons d'autant plus clairement ces faits que nous les étudierons en un domaine limité, aidés ça et là de la lumière qu'a sur eux projetée la guerre la plus récente — la guerre étant la brutale ennemie des artifices et l'implacable révélatrice de ce qui est vrai et de ce qui dure.

Aussi bien toute la géographie détaillée comprise entre Oise, Aisne, Seine et Meuse, que l'histoire avait depuis si longtemps consacrée, est devenue plus que jamais sacrée pour tous les hommes et pour toujours. C'est donc dans ces contrées où se sont livrées les deux batailles de la Marne, et où s'est décidé le salut de notre nation, dans ces territoires qui ont vu face à face de telles armées et qui ont été arrosées de tant de sang, que nous avons fait élection d'un petit nombre d'exemples typiques destinés à démontrer en quel sens il faut entendre les vicissitudes de nos « provinces », de nos « pays » historiques, héritiers des pagi, comme de nos

G&OQR. HUMAIN

GEOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

« pays » purement géographiques correspondant à de petites « régions » naturelles .

Francie, france Qu'est-ce que y Ile-de-France? D'après Longnon, le

et ile-de-france savant rénovateur de la science des noms de lieux, cette expression à' Ile- de-France n'est pas très ancienne, elle ne date que du quinzième siècle. Marc Bloch l'a découverte dans un texte de la fin du quatorzième, au second livre des Chroniques de Froissart (1387) (1).

FlG. 135. — LA BELLE INSCRIPTION DE « FRANCE « SUR LA PLAINE AU NORD DE PARIS D'APRÈS UN FAC-SIMILÉ RÉDUIT D'UNE PORTION DE LA CARTE DE L'ÉVÉCHÉ DE MEAUX LEVÉE PAR CHEVALLIER, PAR ORDRE DE BOSSUET, EN 1698.

A l'origine, Francia avait été de toute évidence le pays des Francs et s'étendait au territoire compris entre Loire et Rhin. « Chacun des fils de Clovis et plus tard chacun des fils de Clotaire I" a son siège royal dans le pays colonisé par les Francs

(1) Voir Aug. Longnon, F Ile-de-France, son origine, ses limites, ses gouverneurs (Mémoires de la Société de l'Histoire de France, I, 1875, p. 1-43 et carte) ; Lucien Gallois, Régions naturelles et noms de pays, Paris, 1908 ; Marc Bloch, l'Ile-de-France (les pays autour de Paris), Paris, 1913 (dans la série des Régions de la France de la Revue de synthèse historique) ; et L. Gallois, A propos de l 'Ile-de-France dans les Annales de géographie du 15 septembre 1919, p. 385 et 386.

VICISSITUDES DE PROVINCES ET DE PAYS

entre le Rhin et la Loire ; c'est là seulement qu'existe en réalité leur gouvernement. » (Longnon.) C'est là seulement que se trouvait ce pays que Flach a appelé la Francie. Ainsi, peu à peu le mot qui était « hommes » se fit a terre » en s'incarnant en une parcelle de notre territoire ; et l'extension du mot alla en se déplaçant, puis se précisant (i).

Nous découvrons plus tard cette appellation de France appliquée à une plaine agricole bien définie, celle qui est au Nord de Paris et que bornent les collines de la Goële ou Goèlle : les collines de Dammartin (dit Dammartin-en-Goëlle), de Montgé, de Monthyon et de Penchard (2). On retrouve ce nom dans les textes anciens et sur les anciennes cartes. Nous reproduisons ici par curiosité, à l'exemple de Gallois, une portion d'une carte de l'évêché de Meaux (de la fin du dixseptième siècle) qui non seulement est d'une exécution charmante et magnifique, mais qui a une histoire : elle fut levée et dressée par un nommé Chevallier, « maistre de mathématiques du roy », par ordre de l'évêque de Meaux d'alors, — qui n'était autre que Jacques-Bénigne Bossuet. Regardons avec quelle élégance, en belles majuscules cursives, s'étend, dans le fragment ici détaché, sur une ligne horizontale le mot de France (fig. 135). Nous discernerons çà et là quelques noms qui

(1) Il ne nous appartient pas d'étudier ici les variations de la Francia. « Le moine de Saint-Gall, au neuvième siècle, appelle Francia l'ensemble des régions situées au Nord et à l'Ouest des Alpes. Plus tard, lorsque fut divisé l'Empire de Charlemagne, il y eut deux Frances, celle de l'Est et celle de l'Ouest. On cessa bientôt de dire Francia orientalis, peut-être parce qu'une dynastie saxonne se substitua en Allemagne à la dynastie franque, et le nom n'est plus resté qu'à la France de l'Ouest. Il a servi dès lors à désigner tous les territoires qui successivement sont venus s'agréger au royaume des Francs. » (L. Gallois.) Antérieurement au texte souvent cité du moine de Saint-Gall (Franciam vero interdum cum nominavero omnes cisalpinas provincias significo), il y a d'autres textes de Grégoire DE Tours, sur lesquels Imbart de la Tour (qui est l'auteur du premier volume de notre Histoire politique) a très justement attiré mon attention : Grégoire emploie le mot Francia à quatre reprises ; le texte le plus important est celui de xi, 20, qui se rapporte à la fin du sixième siècle et qui concerne le pacte d'Andelot : De civitabus vero, hoc est Burdegala, Lemovicas, Cadurcus, Benarno et Begorra quœ Gailesvinda... in Francia veniens, certum est adquisisse. Il ne peut pas être question de l'Ostrasie, puisque Chilpéric n'en était pas roi : le terme de Francia doit ici s'appliquer à la Gaule occupée par les Francs, par opposition à la partie encore tenue par les Visigoths et que Grégoire appelle Gotia. Francia se trouve ainsi avoir le sens général et indéterminé de « territoire des Francs ». Voilà bien le premier exemple du terme qui remplacera celui de Gaule.

(2) C'est au pied de ces buttes, vers le Sud, que commencèrent la bataille de l'Ourcq et la résistance victorieuse à l'invasion, le 5 septembre 1914. On peut dire que c'est à la lisière même de la France que les Allemands furent arrêtés ; et le lieutenant Péguy qui y fut tué à la tête de ses troupes tomba héroïquement à la bordure même de la petite « France » de la grande France. — Sur l'histoire et le développement de cette France plus restreinte, voir L. Gallois et M. Bloch, ouv. cités : « La France des premiers Capétiens s'étendait autour de Paris, sur les deux rives de la Seine. » (M. Bloch, p. 5, et voir la suite.)

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

confirment l'existence de ce « pays » dans les désignations courantes des « paysans ». Encore au cours du siècle dernier, Saint-Denis était dit Saint-Denis-en-France.

{fig. 136) (1). Il reste aujourd'hui quelques villages qui s'enorgueillissent à bon droit de leur suffixe en- France : Mitry-en- France, Roissy-en- France, Mareilen-France, Chatenay-en-France...

Mais les ignorants de nos administrations, s'étonnant qu'on eût besoin de préciser qu'un village situé à quelques kilomètres de Paris se trouvât...

« en France », se sont évertués à faire tomber ces suffixes si savoureux.

Comment, longtemps appliqué à cette petite France très authentique mais humble, le nom est-il parvenu à de si glorieuses destinées ? France

a été compliquée d'Ile-de-France, « nouvelle venue d'origine essentiellement

Fig. 136.

L'ABBAYE DE SAINT-DENIS-EN-FRANCE 00 SAINT-DENIS- DE-FRANCE. (A. Lepère.)

(1) Ou encore Saint-Denis-de-France (M. Bloch, ouv. cité, p. 7 à 9).

VICISSITUDES DE PROVINCES ET DE PAYS

populaire » (Longnon). Aux siècles où l'on aimait à faire de la géographie sentimentale et où l'on dressait des cartes comme celle « du Tendre », on peut croire qu'on prit sans doute plaisir à considérer le pays de France comme entouré de rivières, à la manière d'une île. Et les poètes ont de tout temps cédé à cette séduisante image.

« Elle est, elle fut d'abord une île, — une île ayant pour limites la Beuvronne, la Marne, la Seine, l'Oise, la Thève, — des rivières, de l'eau transparente, de l'eau douce, de l'eau active. C'est là qu'à l'origine est contenu, entre de fluides frontières, son limpide génie » (i). Certains ont recule les limites jusqu'à l'Aisne. Coulon, l'auteur des Rivières de France (dix-septième siècle), a déclaré : « On la nomme Isle, à cause qu'elle est entourée des rivières de Seine, Marne, Oise et Aisne » (2).

A partir de Louis XIV, l'Ile-de-France, devenue expression officielle, perd de plus en plus sa signification de terroir. Elle désigne une circonscription militaire : on lui annexe le Valois, le Soissonnais, au Nord de l'Aisne, et toute la Brie au Sud de la Marne, et le Vexin français sur la rive droite de l'Oise, et le Hurepoix au Sud de la Seine. Et comme Paris a un gouverneur militaire indépendant, le siège du gouverneur militaire de l'Ile-de-France est Soissons, l'une des vieilles capitales des Francs aux temps mérovingiens.

La vie administrative du mot est enfin couronnée, amplifiée, et aussi accaparée par sa vie politique : dans la pensée des hommes, la petite France de Gonesse et de Saint-Denis s'efface au point de disparaître presque. France dès lors c'est pour toujours la France.

Entre le minuscule terroir à blé, grenier de Paris, et l'Etat puissant qui sont désormais de la même appellation, l'Ile-de-France est un terme moyen qui a subsisté, assez imprécis et en tout cas variable.

Il nous est donc permis de l'usurper quelque peu à notre tour et de lui imposer, avec un excès de rigueur dont nous avons l'excuse d'avoir conscience, une signification géologique et géographique.

(1) Adrien Mithouard, la Terre d'Occident.

(2) Longnon a rappelé avec raison que jadis les notions et dénominations d'îles n'avaient pas la même précision dogmatique que nous leur attribuons aujourd'hui : on appelait par exemple îles soit le Cotentin qui n'était baigné par la mer que de trois côtés, soit, mieux encore, le comtat Venaissin limité à l'Ouest par le Rhône et au Sud par la Durance. — A propos de V Ile-de-France et de la France, il faut rappeler que le Parisis, dont le nom survit dans Cormeilles-en-Parisis et dans Villeparisis, s'est souvent confondu avec la France, pays dont il vient d'être question, mais semble avoir eu davantage une signification administrative.

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

L'énorme nappe de craie, qui, découverte comme en Champagne ou couverte de limons riches comme en Picardie, s'étend d'une part jusqu'à l'Argonne et oppose de l'autre la façade de ses blanches falaises normandes aux marées violentes de la Manche, est vers son centre comme une cuvette surbaissée ; en ce centre ont été conservés les argiles, les sables et les calcaires plus récents qu'ont déposés les mers, les lagunes et les lacs de l'ère tertiaire.

L'érosion a mis en saillie sur tout son pourtour au Nord de la Seine l'hémicycle de ce paquet de matériaux plus jeunes, qui domine d'un rebord raide, parfois escarpé, la craie environnante (voir plus haut les cartes géologiques des fig. n, p. 34, et 18, p. 51).

L'Ile-de-France, c'est donc avant tout l'île centrale des masses tertiaires superposées à la craie : la géologie et l'hypsométrie nous la présentent bien comme une île. Elle n'est pas enveloppée d'une mer; un cours d'eau unique n'en souligne pas non plus le biseau circulaire ; mais à bien considérer les rivières qui la longent ou qui la traversent, on reconnaît dans leurs contradictions mêmes le véritable caractère de l'île.

Deux hydrographies se contredisent en effet, la vigoureuse et la stagnante : celle des valeureuses rivières, Aisne et Marne, qui ont marché de l'Est à l'Ouest, à l'assaut de l'hétérogène bloc tertiaire, qui ont approfondi leurs vallées en découpant le territoire central en compartiments très nettement détachés, — et celle des eaux mortes qui se sont paresseusement étalées ou attardées au pied de la frange festonnée de corniches qui dominent les zones périphériques : partie marécageuse de la Seine entre Nogent-sur-Seine et Montereau, vastes marais de Saint-Gond à la naissance du Petit-Morin, marais de Laon, marais de La Fère...

Quant à l'Oise et à la Seine, tantôt elles s'attardent sur le bord ou près du bord de l'île en drainant mollement des marais, tantôt rassemblant toutes leurs forces vives, elles entaillent profondément les bastions de l'Ile-de-France : la Seine, forte de l'Yonne, a dessiné et créé, à la faveur de ses courbes et avec le concours des méandres et du flot actif de la Marne inférieure, cette large tranche centrale déblayée, qui est devenue par excellence la zone de confluence, de circulation et de peuplement où s'est logé Paris.

Ile-de-france et Champagne : Cependant, au Nord de la Seine, la

reims, provins, chateau-thierry Marne et l'Aisne avec leurs affluents et avec l'Ailette affluent de l'Oise, marquent dans la texture totale les lignes, ou mieux les réseaux de lignes qui sont en creux comme les nervures essentielles de pénétration et de vie.

VICISSITUDES DE PROVINCES ET DE PAYS

Entre l'Aisne et la Marne, sur le pourtour de l'Ile-de-France, se place la Vesle. Née en pleine Champagne, elle s'étale, menue et lente, dans la cuvette de Reims, puis, tourbeuse, marécageuse, elle s'avance, passe à Fismes, où la rejoint l'Ardre, et va se jeter dans l'Aisne.

C'est sur le cours moyen de la Vesle que se mêlent le plus harmonieusement le paysage d'Ile-de-France et le paysage de Champagne. Car, en avant de la magnifique « côte » d'Ile-de-France qui se développe en s'incurvant vers le Sud pour donner la Montagne de Reims, sont comme projetés des morceaux de cette falaise, buttestémoins que l'érosion des eaux a sculptées mais respectées au-dessus du plateau crayeux de Champagne : l'îlot de Brimont au Nord qui porte le fort de Brimont, et à l'Est le vrai mont de Berru, avec Berru et Nogent-l'Abbesse, lequel se dresse, d'aspect saisissant, jusqu'à 267 mètres, couronné à son sommet de pierre meulière.

Au centre de la dépression ainsi délimitée s'élèvent les tours de la cathédrale meurtrie et s'aperçoit la tache morne des ruines de ce qui fut l'active cité de plus de 100 000 habitants.

Reims est donc en bordure de la Champagne et au pied de la falaise de l'Ile-de- France, — posée sur la craie champenoise, et entourée, au Sud et à l'Ouest, par les talus sinueux et nets des plateaux tertiaires.

La ville du baptême de Clovis et du sacre des rois Capétiens appartient ainsi, par son site même, à la vie et à l'histoire de l'Ile-de-France tout autant qu'à celle de la Champagne.

C'est une zone intermédiaire, prédestinée, à ce titre, à l'installation, à la concentration et aux disputes des hommes : le Rémois, l'ancien « pays » des Rémi, — dont la face est comme tournée vers l'Est.

La vallée de la Vesle, en cette partie de son cours, s'avance comme un golfe de Champagne au pied des versants enguirlandés de vignobles; puis elle se rétrécit à partir de Fismes. Dans Fismes, on reconnaît le mot latin fines : Fines Suessionum; c'était la limite entre les Suessiones et les Rémi. Limite qui a subsisté longtemps entre le Soissonnais et le Rémois, c'est-à-dire entre la vallée d'Ile-de-France de l'Aisne et cette splendide « coupe » à fond plat, « coupe à Champagne », très ébréchée au Nord et à l'Est, où s'étale magnifiquement Reims.

« Champagne » et « Ile-de-France » sont donc encore, comme tant de noms géographiques, des réalités immatérielles ayant recouvert des réalités matérielles mouvantes.

La Champagne, qui était avant tout jadis la terre maigre, le plateau pauvre et âpre des troupeaux de moutons, s'appuyait à l'Ile-de-France et même en englobait

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

une partie essentielle, la Brie; les marchés, les chefs-lieux, les capitales s'étaient logés tout naturellement aux lisières des régions naturelles : à l'extrémité orientale de la fertile plaine de la Brie, Provins, par exemple, petite ville qui a gardé un si grand air, était une capitale de Champagne où pour les foires affluaient les marchands et les pasteurs de moutons (voir plus haut fig. 75, p. 216).

Cependant le plus grand des « golfes » de la Champagne historique dans l'Ile-de- France correspond à la vallée de la Marne et à ce qu'on pourrait appeler le «golfe d'Ëpernay » {frontispice du chapitre vi). La Champagne allait en effet jusqu'à Château-Thierry et même un peu au delà, jusqu'à Meaux, annexant ainsi toute cette partie large, ouverte, riche et peuplée du sillon de la Marne qu'on appelle la « Vallée ».

Le château de Château-Thierry, bâti en 720 comme « château de Thierry » par Charles Martel pour le roi Thierry IV, était placé sur un monticule isolé du plateau calcaire qui borde la rive droite de la Marne. Le site domine et contrôle le passage de la rivière. La vallée actuelle de la Marne entre Château-Thierry et le confluent de l'Ourcq (tout près de Lizy-sur-Ourcq), a de la vigueur ; mais tout son versant Nord ne ramasse que les eaux de quelques ravins ; à peine, venant de la Marne, a-t-on dépassé la falaise du plateau calcaire, à peine a-t-on atteint les parages de ce Bois Belleau (où en 1918 les Américains se sont si admirablement battus) qu'on rencontre des ruisselets dont les eaux vont, selon des pentes douces, jusqu'aux affluents de l'Ourcq. La Marne est ici une rivière robuste et active, mais sans clients. L'Ourcq, au contraire, entre Aisne et Marne, est comme une reine qui, depuis beaucoup plus longtemps, a discipliné tous ses sujets et assuré sa clientèle. L'Ourcq organise et collecte tout un réseau au chevelu harmonieux. Ce vaste compartiment intérieur échappe à la Marne, échappe à l'Aisne et constitue un « jardin fermé » et presque « jardin secret » qui est une des parties de la France les plus anciennement peuplées ; c'est l'Ourcq qui en reste le seul maître. Par ce rôle et par sa direction oblique, il est par excellence une route vers Paris ; dans son Histoire illustrée de la guerre de 1914, G. Hanotaux l'appelle « la poterne de Paris ». Si nous méconnaissions ou ignorions la singulière valeur et le charme du bassin de l'Ourcq, les luttes décisives de septembre 1914 et de juin-juillet 1918 nous en auraient pour sûr révélé la primordiale importance stratégique.

Sur sa rive gauche, l'Ourcq reçoit le Clignon, qui recueille les eaux ensanglantées par tous les durs combats de Bouresches, du Bois Belleau, de Torcy, de Veuilly-la-Poterie, — à quelques kilomètres à peine de Château -Thierry.

La Fcrté-Milon, la coquette villette de l'Ourcq, où naquit Racine, est située à

VICISSITUDES DE PROVINCES ET DE PAYS

vol d'oiseau à moins de 30 kilomètres de Château-Thierry, la ville de Marne qui est celle de La Fontaine. Le jeune Jean de La Fontaine, qui jouait parmi les ruines empanachées d'arbustes et dans les tours rondes du vieux château, n'avait qu'à gravir la falaise de Marne et à s'éloigner d'une lieue au Nord de Château-Thierry pour se trouver dans ce délicieux pays du Clignon et de l'Ourcq, parmi ces bois qui décorent les plateaux proches parents de ceux du Valois, un peu plus onduleux et plus coupés mais aussi riches ; il parcourait et connaissait ces vallons semés de peupliers, alors plantés de chanvre, et bordés de loves ou grottes habitées, qui ont également servi de cadre aux promenades d'enfant de l'autre Jean, son futur ami, Jean Racine...

Mais les hasards des capricieuses dépendances et délimitations politiques ont mis La Ferté-Milon en Ile-de-France et Château-Thierry en Champagne ! Dupes de ces divisions factices, les critiques, qui ont la manie de vouloir rattacher le caractère, le talent et même le génie humain à je ne sais quelle géographie mal comprise, ont tenté d'expliquer le Champenois La Fontaine par la Champagne, et le « Français » Racine par l'Ile-de-France ! Comme ils eussent épargné leurs peines s'ils avaient substitué à une connaissance de la géographie conventionnelle la perception de ces ensembles réels, nuancés de transitions, qui composent l'harmonieuse terre de France !

Grandeur et décadence de « pays » : Le pays de POurcq a porté jadis

orxois, multien, valois, tardenois fe nom d'Orceois ou Orxois. Chézy est dit dans la région et sur la carte d'état-major Chézy-en-Orxois. L'Ourcq s'appelait Urcum ou Ulcum, dont la racine se retrouve dans Oulchy-le-Château, l'ancien chef-lieu de l'Orxois, pagus Urcensis (1).

L'Ourcq supérieur, après être passé à Fère-en-Tardenois, recueille des ruisselets divers dont l'un sur la rive droite vient d'Oulchy-le-Château, et l'autre sur la rive gauche de Neuilly-Saint-Front (véritable centre du bassin de l'Ourcq, où était installée, avant la guerre, une grande gare stratégique d'embarquement).

Un peu plus loin, à Troësnes, la Savières rejoint l'Ourcq, à quelque 3 kilomètres en amont de La Ferté-Milon. Troësnes, qui a jalonné durant des semaines en 191 8 le front de bataille, est un point important : car c'est aussi là, au Port-aux- Perches, que vient s'achever la navigation du canal de l'Ourcq qui est si active jusqu'à Paris.

(1) Diplôme de Carloman, en 771, dans Carlier, Histoire du duché de Valois, I, p. 150.

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

La Savières est dominée à l'Ouest par une vraie falaise que recouvre ou que borde, en la débordant ça et là, la forêt de Retz ou de Villers-Cotterêts. Longpont, Faverolles, Silly-la-Poterie sont comme des clairières au milieu des bois. L'ennemi a été arrêté et contenu en 191 8 le long de ce sillon creux de la Savières. Au delà de l'Ourcq, il n'a pu s'avancer malgré ses efforts répétés. L'Ourcq continue son cours en arrosant le pied d'anciennes positions fortes, la jolie Ferté-Milon, l'imposant Crouy-sur-Ourcq, pour aller finir tout près de Lizy-sur-Ourcq, un peu en aval de Mary-sur-Marne. La falaise de la rive droite est ouverte par deux ravins, celui de la Grivelle et celui de la Gergogne, qui permettent aux routes d'accéder jusque sur les plateaux du Valois.

Mais voilà que ces plateaux et vallons de la rive droite de l'Ourcq, où l'on s'est si fortement battu en septembre 1914, aux premiers jours de la bataille de la Marne, tandis qu'ils sont restés en juin et juillet 19181a base solide et intacte de notre résistance sur l'Ourcq, ont conservé le vieux nom d'un ancien « pays », le Multien. Acy-en-Multien et Rosoy-en-Multien sont postés au milieu des arbres, sur le plus vieux chemin encaissé, lequel remonte la Gergogne. Au contraire, May-en-Multien, avec le terre-plain qui porte son église, juché sur le dos et à la lisière du plateau découvert, domine de 100 mètres et surveille le fond riant où, bordées de peupliers, se dessinent les deux lignes d'eau de l'Ourcq et du canal de l'Ourcq.

Le Multien est un vrai nom de « pays », historique et géographique tout à la fois. Il s'applique à des plateaux limoneux d'une très féconde richesse agricole : il est comme le prolongement au Nord de la Marne et à l'Ouest de l'Ourcq de la fertile Brie. Il fournit un exemple exceptionnel des vicissitudes les plus étranges des noms de « pays ». « Rien dans le Multien actuel ne rappelle Meaux qui n'en fait pas partie, et c'est pourtant du nom ancien de Meaux que dérive celui de cette petite région agricole (1). » La première partie de cette affirmation n'est exacte que pour notre temps ; elle est fausse pour le passé ; car une partie de Meaux et la plus grande a appartenu sans conteste au Multien (2). Mais la vérité est que le Multien s'est trouvé historiquement englobé dans le Valois.

Nous allons saisir, une fois pour toutes, sur le vif, le jeu des enveloppements

(1) Lucien Gallois, Régions naturelles et Noms de pays, p. 162.

(2) D'après YAlmanach historique du diocèse de Meaux, année 1775, le Multien comprenait cette portion de la ville de Meaux qui est séparée du faubourg du Marché par la Marne et c'est bien Meaux et non May qui a été le chef-lieu du Multien. Tout cela est confirmé par L. Benoist qui est l'autorité la plus consciencieuse et la plus compétente pour tout ce qui concerne cette région ; voir notamment l'une de ses nombreuses études, intitulée, Notice historique et statistique sur May-en-Multien, Meaux, 1884, p. 4 et 5.

VICISSITUDES DE PROVINCES ET DE PAYS

et des compénétrations de ces vieilles réalités terriennes, mêlées à la fois de géographie et d'histoire, que sont les « pays » (voir fig. 137).

Le Valois (ancien pagus Vadensis, du nom de son chef-lieu Vadum, aujourd'hui Vez, canton de Crépy) a pour centre essentiel le plateau agricole qui est entouré par les forêts de Retz ou de Villers-Cotterêts au Nord-est et à l'Est, par la forêt de Compiègne au Nord, et par la forêt d'Halatte à l'Ouest. Au Valois peuvent être

FlG. 137. — ENTRE MARNE, MEUSE ET OISE : CARTE SCHÉMATIQUE MONTRANT LES AURÉOLES TOPOGRAPHIQUES DU BASSIN PARISIEN. (Croquis d'après W. M. Davis, par Y. B.)

rattachées les villes de la Nonette, Senlis et Chantilly, qui sont séparées de la région de Paris vers le Sud par d'autres forêts, celles de Chantilly et d'Ermenonville. Mais ce n'est plus, certes, le Valois proprement dit. Qu'est-il donc aujourd'hui? Seulement la région de ces très riches limons, terres à blé ou terres à betteraves, qui se développent autour de Crépy-en- Valois {fig. 138) ; dans la pensée même des paysans, ce n'est plus guère aujourd'hui que le canton de Crépy-en- Valois.

Et pourtant le Valois paraît s'être jadis étendu plus loin. Il y a un Autheuilen-Valois et un Thury-en-Valois au Sud de la forêt de Retz, à l'extrémité d'une bande de beaux limons cultivés, qui va de Crépy-en- Valois jusqu'à l'Ourcq ; il y a

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

même par delà l'Ourcq, à 6 kilomètres à l'Est de la Ferté-Milon, donc en plein Orxois, un Passy-en-Valois (i) ! L'Orxois comme le Multien ont été en partie absorbés par le Valois, plus puissant ; la maison royale de Valois semble avoir donné persistance au nom et force au « pays » !

L'Orxois, qui a aujourd'hui complètement disparu comme réalité géographique dans l'esprit de ses habitants, a été « mangé », si l'on peut s'exprimer ainsi, par son

EMwitw-^^v^i^.. ,

■H^^BJÔgs^^^

FlG. I38. — LES BELLES PLAINES AGRICOLES DU VALOIS. (A. Lepère.)

voisin occidental le Valois, et par son voisin oriental le Tardenois. Le Tardenois était issu d'un vieux pagus de l'époque franque, pagus Tardonensis dont le nom était dû à un oppidum dit Tardunum (identifié avec Mont-Notre-Dame). Des quinze ou vingt villes qui portaient le suffixe en-Tardenois, deux seules le conservent : Ville-en-Tardenois et Fère-en-Tardenois.

Le Tardenois est la région de plateaux mi-boisés, mi-cultivés, qui, comprise

(1) Rappelons d'une manière expresse ce qui a été déjà dit au chapitre ix : de telles désinences en-Valois, ea-Vermandois, etc., n'impliquent pas nécessairement que les villages ou villes ainsi désignés faisaient partie intégrante d'un « pays » donné ; au contraire, en bien des cas, ces désinences ont exprimé une dépendance administrative ou ecclésiastique de localités situées en dehors et au delà d'un « pays » et qu'il convenait d'autant plus d'y rattacher par une dénomination significative.

VICISSITUDES DE PROVINCES ET DE PAYS

entre la Marne et la Vesle, enveloppe les sources de l'Ourcq et de la Semoigne, ainsi que la plus grande partie du cours de l'Ardre.

Le Tardenois ne s'étend pas jusqu'à la Marne, car de telles dénominations désignent le plus souvent un type de territoire transformé par les hommes ; et ce serait naïveté que de les regarder comme ayant un périmètre précis et fixe, borné par un accident géographique aussi net qu'une rivière. La géographie humaine est comme la vie : plus complexe et moins géométrique.

Il en est pareillement du Valois : plaines ou plateaux de limons superposés au beau calcaire de Paris (qu'on appelle calcaire lutétien) ont autrefois groupé, si l'on peut dire, sous le manteau de leur nom, tout autour des riches territoires depuis longtemps défrichés, les forêts qui les circonscrivent et qui les défendent; c'est ainsi que sur tout le pourtour du Valois, et précisément sur le pourtour pour en surveiller les abords, aux lisières intérieures ou extérieures des forêts, ont été bâtis les châteaux et bastions de protection : à l'Est, sur l'Ourcq, une Ferté : la Ferté- Milon, où Louis d'Orléans avait édifié une très solide forteresse, château inachevé dont les ruines sont imposantes; — à l'Est encore Villers-Cotterêts, résidence aimée des rois de la maison de Valois ; — plus au Nord, le superbe château de Pierrefonds qui date du quatorzième siècle, et le château de Compiègne, tous deux bordant la forêt de Compiègne ; — au Sud-ouest enfin, Senlis et Chantilly, qui étaient hors du Valois proprement dit, mais à sa frange. Le Valois, porté tout entier sur un socle de tendre et résistante pierre calcaire, est devenu, par ses églises et par ses très nombreux monuments civils, un vrai musée d'architecture (i).

UNE ANCIENNE ZONE NATURELLE FORESTIÈRE: EnCOre Un COUp, puisque

villers-cotterêts et forêt de cuise aussj bjen ce chapitre n'est écrit que pour le démontrer, les noms géographiques, petits ou grands, sont assujettis aux accidents variés d'une destinée tourmentée. Nous en demanderons un exemplaire témoignage à cette forêt de Villers-Cotterêts, au front de laquelle fut contenu et brisé en juillet 191 8 l'un des plus violents efforts des armées allemandes.

(1) Il en est de même du Soissonnais dont nous parlerons plus loin et qui est constitué à la partie supérieure de ses plateaux des couches du même calcaire. Dans le Valois, comme dans le Soissonnais, les moindres maisons des moindres villages ou même les murs de clôture sont le plus fréquemment construits en blocs taillés de pierre blanche ; et parmi toutes les ruines que la guerre y. a accumulées les pans de murailles subsistantes paraissent, grâce à cet appareil de construction incomparable, avoir appartenu à de vrais palais : des Anglais ou des Américains faisant le pèlerinage de Villers-Cottercts, de Soissons, d'Anizy-le-Château et de Coucy ont souvent posé des questions qui procédaient de pareilles observations.

GEOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

Où s'arrête la forêt de Retz et où commence la forêt de Villers-Cotterêts ? C'est une même forêt; elle paraît avoir deux noms, mais l'un n'est que la déformation de l'autre.

La carte du Dépôt de la guerre au 80 000e porte : Forêt domaniale de Retz. Or le plus vieux nom était Cot de Rest, ce qui signifie tout simplement forêt de Rest ; et le suffixe de la ville de Villers-Cotterêts est un « fossile » authentique. En principe on ne devrait jamais dire : forêt de Villers-Cotterêts ; toutefois, l'usage est le maître ; c'est lui qui crée les noms et qui les déforme. Cot ou Coat est un ancien mot, sans doute d'origine celtique, qui a été traduit en latin par Coda ou Coatia, tous ces mots exprimant forêt. Caucia Sylva est donc un pléonasme. De cette racine est issu le nom propre de Cuise qui a été longtemps le nom principal de la forêt de Compiègne et qui en désigne encore aujourd'hui une partie.

Sur le territoire de la Gaule mérovingienne, les forêts, et l'on devrait dire plutôt la forêt qui protège au Nord la région de Paris, était encore bien plus étendue et d'un seul tenant. Elle allait jusqu'au delà de l'Aisne, jusque dans le Laonnois et jusque dans la Thiérache, jusqu'à la grande « Forêt Charbonnière », à la forêt des Ardennes {fig. 139) (1).

Beaucoup de noms divers procèdent des mots Coda et Caucia ou de leurs dérivés Cauciacus, Cosiacus, Chociasus, Cuissiacus; citons : Coucy, dont les Allemands ont réduit en blocs croulants le fameux et formidable château, Choisy, Quincy, Cuissy, Cuisy et bien entendu Cuise-la- Motte, à la lisière de cette forêt de Compiègne, dénommée sur les anciens actes du dix-septième siècle forêt de Cuise-lez- Compiègne (2).

A plus forte raison, les forêts de Compiègne, d'Halatte, d'Ermenonville et de Chantilly ont formé primitivement une sylve continue avec la forêt de Retz. La plus grande partie de ces très belles futaies de chênes, de charmes et surtout de hêtres, reposent sur des sables, les sables de Beauchamp, qui sont superposés au calcaire de Paris (3).

Dans cette forêt, en sa région la plus élevée, on rencontre les têtes d'un ravin très creux où coule un ruisseau qui s'appelle le Rest et qui descend à l'Aisne en direction Sud-Nord. L'une de ces têtes passe à Montgobert et à Soucy; l'autre

(1) D'après A. Demangeon, la Picardie, p. 430, la Caucia, la Cuise, était le cœur de toute cette immense forêt dite Silviacum (d'où La Chapelle-en-Servais, près de Louvres, et Servais, près de Laon).

(2) Voir aussi un Cuisy sur le fac-similé de la carte de Chevallier (fig. 135).

(3) Au sommet de la butte de l'Arc de l'Étoile, à Paris, on trouve ces mêmes sables sur une épaisseur d'une vingtaine de mètres au-dessus de ce calcaire.

VICISSITUDES DE PROVINCES ET DE PAYS

à Saint-Pierre- Aigle. Ces noms seuls disent combien et comment l'on s'y est battu en 1918 ! Le ravin, en s'éloignant de la forêt qui de nos jours n'en borde plus les tertres riverains, s'élargit, tandis que le ruisseau garde à peine 3 mètres de largeur ; dans ce fond verdoyant, s'échelonnent jusqu'à l'Aisne : Cœuvres, puis Laversine et Ambleny. C'est au long de ce fossé que nos troupes ont défendu l'accès par

FlG. 139. — LES ARBRES MORTS DE LA FORÊT. (A. Lepère.)

l'Est de la forêt de Compiègne; et c'est de là qu'est partie la décisive offensive du 18 juillet 1918 qui ne devait plus s'arrêter qu'au jour de l'armistice du 11 novembre.

Nul doute que ce petit ruisseau, aujourd'hui presque tout entier hors forêt, ait conféré son nom à la forêt tout entière : Cot de Rest. Libre à nous de supposer que, soit par l'assimilation irrationnelle avec le nom d'une plus célèbre région armoricaine, le pays de Retz, soit par analogie avec le nom d'un chef-lieu de canton tout proche, Betz (situé sur la Grivelle, affluent de l'Ourcq), Rest s'est

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE

transformé en Retz. Et le suffixe de Villers-Cotterêts, avec son caractéristique accent circonflexe, peut le rattacher à l'une des deux formes aussi bien qu'à l'autre (i).

Soissonnais, île-dé- Les couches des terrains du « Bassin de Paris » se

france et Picardie relèvent vers le Nord en suivant le relèvement de la craie sous-jacente. C'est ainsi que dans la région septentrionale de l'Ile-de- France, dans le Soissonnais, les plateaux dentelés qui forment les reliefs saillants sont constitués par les couches de ce même calcaire « taillable à merci » qui est celui des carrières et des « catacombes » de Paris, puis que nous avons déjà rencontré à des niveaux intermédiaires dans le Valois et dans l'Orxois. La structure du Soissonnais en a fait une des plus belles architectures des zones très peuplées du sol français. Le calcaire, c'est le derme, et l'e'piderme est constitué par de riches limons qui avaient conféré, avant la guerre, à ces plates-formes supérieures une fécondité de terres à blé et de terres à betteraves comparables aux meilleurs territoires agricoles de la France du Nord et de la Belgique.

La puissante table calcaire repose sur de plus épaisses couches de sable, qui reposent elles-mêmes sur un lit d'argile compacte.

Or cette superbe annexe septentrionale de l'Ile-de-France qu'est le Soissonnais est coupée transversalement d'Est à Ouest par la très ample vallée principale de l'Aisne ainsi que par une très ample vallée second?ire, celle de la Lette ou Ailette située plus au Nord.

Les eaux ont entaillé d'environ 120 mètres les calcaires et les sables ; mais elles ont été retenues à la base de l'échafaudage par les argiles. L'Aisne s'étale ainsi en longs détours et en méandres gracieux sur cette couche imperméable; ses eaux et celles de ses multiples ruisselets affluents ont facilement affouillé les sables des versants, et, les sables une fois emportés, la plaque supérieure du calcaire a été ellemême brisée et morcelée. De là ces dentelures si fines, si contournées, si déliées du plateau calcaire aminci qui subsiste au Nord de l'Aisne, entre l'Aisne et l'Ailette ;

(1) Il faut rejeter, en tout cas, l'interprétation admise par certains, et qui tend à expliquer Cotterêts par Col-de-Retz : « A l'époque, a-t-on dit, où les grands bois s'étendaient sur les espaces aujourd'hui gagnés par la culture, la ville, alors village, devait être déjà (!), comme aujourd'hui, le principal lieu de passage. » Nous savons bien qu'on pourrait même invoquer, en faveur de cette fantaisiste étymologie (ce que l'on n'a point fait, d'ailleurs), un texte extrait des Actes du Parlement de Paris et qui date du treizième siècle (de 1273) : Villers-Cotterêts y est traduit par Villare-in-collo-Resti; mais c'était l'époque bénie des étymologies par à peu près (voir chap. rx), et, dans leur traduction latine des vieux noms de lieux, nos ancêtres ne dédaignaient même pas les calembours !

VICISSITUDES DE PROVINCES ET DE PAYS

la route traditionnelle passe sur le plat de la terrasse supérieure : c'est le Chemin des Dames (fig. 140) (1).

En haut, la corniche sculpturale de 30 mètres; au-dessous, les bosselures et les pentes, douces, variées et très étendues, des versants sablonneux; au fond, les larges lits des deux vallées. Avant l'âpre guerre, les versants étaient tout couverts d'arbres fruitiers ou de vignobles ou de légumes : la réputation des « Soissons » est mondiale. C'est au pied des calcaires et sur les versants cultivés et riches que sont installées les agglomérations de la rive droite dont les noms

FlG. I4O. — ENTRE AISNE ET AILETTE : LES PLATEAUX ET LE CHEMIN DES DAMES.

(Croquis d'après W. M. Davis, par Y. B.)

déjà si connus sont devenus célèbres : Craonne, Beaurieux, Soupir, Vailly, Crouy... '

Jusqu'à cette ligne transversale de l'Aisne, nos troupes victorieuses avaient refoulé les Allemands après la première bataille de la Marne. Nous avions franchi à leur suite et à leur poursuite le sillon large de la vallée et le lit de la rivière ; mais ils avaient réussi à s'accrocher trop longtemps sur la rive droite au haut plateau calcaire entre Aisne et Ailette dont la nature a fait un formidable bastion (c'est vers l'Est, à « l'isthme » de Heurtebise, que Napoléon, en 1814, avait déjà livré et gagné la première bataille de Craonne) (2). Le bastion-forteresse fut

(1) Ce chemin, tracé d'Est à Ouest suivant le grand axe du plateau supérieur, avait été construit pour Mesdames, filles de Louis XV, lorsqu'elles se rendaient au château de la Bove. De là son nom.

(2) On trouvera un rappel interprétatif de tous ces faits historiques dans Gabriel Hanotaux, l'Aisne pendant la grande guerre (collection de la France dévastée, Paris, Alcan, 1919), notamment à la p. 21 et suiv. et à la p. 49 et suiv.

i;*OOR. HUMAINS, T. 1. 385 25

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE

organisé par nos adversaires à l'aide de tranchées ; et ils utilisèrent également au Nord de Soissons et sur toute la rive septentrionale de l'Aisne les « creutes » et carrières que les générations ont creusées profondes à la base de cette corniche de 30 mètres d'une si parfaite pierre à bâtir.

Ils étaient restés là, enfouis. Par la plus courageuse des témérités, nous étions d'abord parvenus à nous implanter, surtout vers l'Est, en quelques places du plateau lui-même. Accrochés au glacis des sables cultivés et boisés, nous tenions tête aux éperons et aux festons de roches dures qui se dessinaient sur le ciel à la manière de vrais créneaux.

En une heure d'extrême audace, fin janvier 1915, on tenta même, au Nord de Soissons, de s'emparer de l'éperon 132. En ce temps-là, nous avons eu contre nous non seulement les pentes coutumières sur lesquelles nous campions, mais, par derrière, l'implacable inondation qui acquiert toujours, dans le couloir de l'Aisne, d'autant plus d'importance et d'extension horizontale que les eaux s'épandent sur un lit d'argile.

Le jour vint enfin, en 1917, où l'on put dépasser le Chemin des Dames, descendre dans la vallée de l'Ailette, franchir même le canal de l'Oise à l'Aisne et le lit mince de la rivière en marche vers la butte et la ville de Laon (qui ne devaient être atteintes que beaucoup plus tard en 191 8 après la chute du massif de Saint-Gobain). Nos troupes occupèrent ainsi jusqu'en 1918 et LafFaux et Courtecon et Pinon, célèbres par les hauts faits de nos soldats, ainsi que le socle boisé sur lequel s'élevait, — avant les barbares destructions germaniques opérées sur l'ordre d'Hindenburg lors de sa retraite stratégique de 1917, — le château de Coucy. Puis ce fut pour nous la dangereuse surprise du Chemin des Dames à la fin de mai 19 18, qui par bonheur précéda de quatre mois seulement le retour offensif et définitivement victorieux de nos armées.

Vers l'Est, Berry-au-Bac sur l'Aisne, Sapigneul sur le canal de l'Aisne à la Marne, ces deux noms, comme des poteaux indicateurs, ont marqué l'emplacement de la lutte acharnée et continue qui se livra là où le front français rencontre, coupe et barre l'Aisne. Entre Berry et Sapigneul, la cote 108 a été le pivot de la résistance (1). Car cette guerre a montré une fois de plus ce que vaut, en la partie terminale de son cours, — en son cours de l'Ile-de-France, — la vallée de l'Aisne (fig. 141). Le « couloir de l'Aisne »

(1) Dans le remarquable « guide » qu'a écrit Henry Broou sous le titre la Terre héroïque (Paris, Taride, 1919), on trouve quelques pages de premier ordre sur le sens et le rôle de la cote 108, p. 100-105.

VICISSITUDES DE PROVINCES ET DE PAYS

est la grande route convoitée et suivie de tous temps par les envahisseurs : elle conduit de la Champagne, de l'Argonne et de l'Ardenne jusqu'à l'Oise ; étant

FlG. I4I. — DANS LES FONDS DE LA VALLÉE DE L'AISNE. (A. I.epèru.)

la route de Soissons et de Compiègne, elle est aussi celle de Senlis et de Paris.

Son exceptionnelle importance l'a fait condamner à une relative déchéance ; la

vallée de l'Aisne n'est suivie par aucune ligne ferrée à voie normale. Après la guerre

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

de 1870-71, l'état-major français s'était opposé à ce qu'on y construisît le chemin de fer qui aurait dû tout naturellement la parcourir. On la voulait délaissée. Paradoxe : elle est demeurée très longtemps l'un des secteurs de l'immense front de bataille.

Pareillement la ligne ferrée de Reims à Laon, qui est du même coup la ligne de Brindisi à Calais, s'éloigne de l'entrée champenoise de la vallée de l'Aisne, c'est-àdire de Berry-au-Bac, et va croiser l'Aisne plus à l'Est, à cette station de Guignicourt fréquemment bombardée. Mais les armées adverses sont restées fidèles à la profonde réalité géographique ; elles sont venues s'affronter aux points vitaux : près de Soissons d'une part et à Berry-au-Bac de l'autre, là où le canal de l'Aisne à la Marne rejoint le canal latéral à l'Aisne, et là aussi où le vieux chemin devenu route nationale traverse la rivière (1).

Tout le Soissonnais est à coup sûr, géographiquement et organiquement, partie intégrante de l'Ile-de-France (2). Or il ne faudrait point croire que vers l'Ouest ce fût l'Oise qui- eût jamais marqué l'exacte limite des pays dont l'architecture est celle de l'Ile-de-France, et il ne faudrait pas croire non plus que l'Oise eût été une limite politique.

L'Oise au contraire (chap. v) a, dans tout son cours moyen, une signification majeure de voie de circulation, précisément parce qu'elle s'insinue en pleine Ile-de-France, laissant sur sa rive droite non seulement tout le Vexin français, mais encore ce massif montagneux situé entre Lassigny et Ribécourt et qui la sépare de la Plaine picarde proprement dite, c'est-à-dire du Santerre et de Montdidier. Route naturelle suivie par tant d'envahisseurs, elle a encore marqué de son ruban continu et si visible la route de l'air suivie durant la dernière guerre par les dirigeables et par les avions.

Où commençait la Picardie? Où finissait l'Ile-de-France? Picardie et Ile-de- France sont réalités qui ont varié. En tant que gouvernements militaires, elles ont l'une et l'autre, et l'une après l'autre, franchi le fossé de l'Oise. La Picardie a compris durant un long temps le Laonnois, le Soissonnais, voire même le Valois aussi

(1) Depuis combien de siècles ce point a été celui de la traversée de la rivière ! Les anciennes cartes portaient « Bac-à-Berry » ; par une déformation coutumière, le « Bac-à-Berry » est devenu « Berry-au-Bac ».

(2) Le Laonnais ou Laonnois, en sa qualité de division d'origine purement ecclésiastique, a disparu ; il s'était étendu à la fois sur des régions arrosées par l'Ailette (c'est-à-dire du Soissonnais et donc qui sont géographiquement de l'Ile-de-France) et sur des régions arrosées par la Serre (c'est-à-dire de la plaine de craie et qui, situées au Nord et à l'Est de Laon, font partie de la Champagne). — Inversement la Thiérache, qui correspond à une région argileuse forestière, a survécu comme région naturelle ; mais les districts administratifs qui ont été plus ou moins recouverts par ce nom ont beaucoup varié.

VICISSITUDES DE PROVINCES ET DE PAYS

bien que le Comté de Clermont et le Beauvaisis. Quant à la plaine de la craie, qui est la « Plaine picarde », « elle est un type de région géographique, issu de l'action commune de l'élément naturel et de l'élément humain... L'unité physique de la Plaine picarde n'a pas engendré d'union politique ou administrative ; entre Péronne et Cambrai, au cœur même de la région, se donnent rendez-vous les confins de quatre départements : le Nord, le Pas-de-Calais, la Somme et l'Aisne (i) ». Là se rencontraient aussi dès auparavant, les domaines autrichiens de l'Artois et du Cambrésis et les domaines de la Picardie. Le mot Picardie, qui avait correspondu primitivement au peuple gaulois des Ambianenses, puis au diocèse d'Amiens, a subi en tous sens des extensions soit historiques, soit administratives, soit géographiques (chap. xi). Mais l'histoire et la guerre nous invitent à examiner d'encore plus près le terrain de l'Oise moyenne.

De noyon a De 1914 à 1918, la lutte s'est poursuivie sans trêve sur

compiègne l'Oise moyenne autour et au Sud de Noyon ainsi qu'au Nord de Compiègne.

Du Mont Renaud, qui est comme fiché sur la rive droite à 3 kilomètres de Noyon, jusqu'à Compiègne, l'Oise longe et limite le massif Lassigny-Ribécourt : ce sont hauteurs isolées comme ce Piémont au Sud de Lassigny, où nos cuirassiers à pied ont fait une résistance si héroïque — jusqu'à la mort ! — et cette belle montagne de Porquéricourt, plus voisine de Noyon, qui culmine à 160 mètres. Ensemble qui est comme un bloc fragmenté continuant et terminant, sur la rive droite de l'Oise, les plateaux tertiaires de l'Ile-de-France. De là procèdent les silhouettes élancées, les versants rapides, la physionomie humide et accidentée de tous ces monticules ou monts qui, couronnés par place de quelque lambeau calcaire, sont de la même famille géologique et topographique que les reliefs du Soissonnais.

Il faut les apercevoir de la région de Montdidier et des plateaux si plats du Santerre pour se convaincre qu'ils sont bien comme un archipel « d'îles de France » fermant vers le Sud-est l'horizon de la plaine picarde. Les paysans du Santerre les appellent « les Montagnes » (voir fig. 142 et 143).

C'est à ces « Montagnes », au Sud de Lassigny, que nous étions restés accrochés depuis la victorieuse bataille de la Marne de 1914 jusqu'en mars 1918; elles avaient constitué le coude du grand front occidental (2).

(1) Albert Demangeon, la Picardie et les régions voisines, Artois, Cambrésis, Beauvaisis, p. 455. Voir ci-dessus, chap. xi.

(2) Voir le livre d'Henry Bordeaux, le Plessis-de-Roye, Paris, 1919.

GEOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

Beaucoup plus au Sud, et toujours sur la rive droite, l'Oise contourne un dernier « mont » qui se rattache aux « montagnes », le mont Ganelon, ancien oppidum gaulois, auquel n'ont cessé de s'appuyer nos troupes résistantes. La rivière Aronde enveloppe ce mont Ganelon, qui, constitué de sables, et tout couvert de bois, dresse les versants très raides de ses 146 mètres, dominant de plus de 100 mètres

FlG. 142. — AUX ENVIRONS DE MONTDIDIER. (A. Lepère.)

le confluent. Et ce n'est pas seulement le point de jonction de l'Oise et de l 'Aronde ; mais à quelque 100 mètres de là, débouchant sur la rive gauche de sa grande vallée perpendiculaire, l'Aisne, elle aussi, rejoint l'Oise. Le sillon modeste de l'Aronde est continué sur l'autre rive par le très vigoureux sillon de l'Aisne. Dans l'angle Nord-est, entre Oise et Aisne, s'élève la butte du Châtelet qui fait pendant au mont Ganelon, et s'étend la forêt de Laigue. Dans l'angle Sud-est, se développent et s'étalent les 14 400 hectares des splendides futaies de la forêt de Compiègne : la forêt de Laigue, où l'ennemi n'a jamais pu s'installer, est, au Nord de l'Aisne, comme la suite de la forêt de Compiègne ; elle marque

VICISSITUDES DE PROVINCES ET DE PAYS

le bloc forestier auquel notre résistance s'est, durant toute la guerre, appuyée. Nos efforts n'ont pas toujours été aussi heureux sur la rive droite de l'Oise. Après sa violente attaque du 9 juin 191 8, l'armée allemande de von Hutier était parvenue jusqu'au Matz bien au delà de Ribécourt ; elle occupait tout le val si large d'Oise, et, dès le 11 juin, menaçait Compiègne. La contre-attaque du général

-> . CnW, >

FlG. 143. — AU DELA DES RICHES PLAINES AGRICOLES DU SANTERRE APPARAISSENT LES PREMIERS ILOTS BOISÉS DES MONTAGNES. (A. Lepère.)

Mangin sur cette apophyse du plateau de Santerre qu'est le petit plateau de Méry, fixa d'une manière définitive l'arrêt de l'envahisseur, et, à la lettre, déclencha toutes les heureuses reprises et victoires qui devaient suivre.

Les armées françaises reconquirent tout d'abord le massif de la rive droite de l'Oise, réoccupèrent Lassigny et le Piémont et repassèrent la Divette, marchant sur Noyon. Toute cette glorieuse part de la bataille de 191 8 pourrait s'intituler « de Compiègne à Noyon », de même que toute une grande part des attaques allemandes de septembre 1914 à juin 191 8 aurait pu s'appeler « de Noyon à Compiègne ». Aussi bien Compiègne et Noyon sont les deux bornes urbaines d'une même

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

petite région naturelle, de cette portion de la large vallée de l'Oise qui va du confluent de la Verse jusqu'à l'entrée du couloir plus étroit où se loge la rivière au delà de Compiègne : or cette région correspond avec précision à l'arrondissement de Compiègne.

En ces mois de crise violente, on a senti mieux que jamais par quels rapports d'interdépendance sont unis à la vallée de l'Oise comprise entre les deux ports du canal de l'Oise (ceux de Noyon et de Compiègne), le massif occidental des « montagnes » ainsi que l'extrémité des plateaux du Soissonnais, à l'Est de l'Oise et au Nord de l'Aisne (c'est-à-dire la forêt de Laigue, Carlepont et les deux Tracy-le- Mont et Tracy-le-Val). Toute avancée victorieuse à l'Est de l'Oise a permis une avancée correspondante à l'Ouest et réciproquement. Or, cet arrondissement de Compiègne, héritier d'une tradition vraie et le successeur du pagus Novionensis et de l'ancien Noyonnais, aux limites imprécises faites de forêts, groupe toutes ces contrées dans une même unité administrative, aussi bien le canton d'Attichy à l'Est que les cantons de Lassigny et de Ressons-sur-Matz à l'Ouest et le canton de Noyon au Nord.

Noyon est cité découronnée, tandis que Compiègne est devenue sous-préfecture ! Noyon sur la Verse, à 2 kilomètres de l'Oise, avait d'abord été la toute-puissante : Charlemagne s'y était fait couronner roi de Neustrie en 768, et Hugues Capet, le fondateur de la nouvelle dynastie, y avait été élu roi en 987. Elle avait eu de grands évêques, le populaire saint Médard et le non moins populaire saint Ëloi. De son antique siège épiscopal, transféré de Saint-Quentin en 531 et seulement supprimé en 1790, elle garde du moins la splendeur de son ancienne cathédrale, Notre-Dame, l'une des toutes premières églises gothiques de l'Ile-de-France, mais elle n'est plus aujourd'hui qu'un chef-lieu de canton ; par bonheur, personne ne le sait, et tous, la jugeant d'après son passé, lui font en pensée l'aumône d'un évêque et d'un sous-préfet !

Compiègne est la ville coquette et neuve, c'est-à-dire dont l'importance n'a commencé à apparaître qu'au quinzième siècle. Fière de son hôtel de ville « Renaissance » et de son château « dix-huitième » de Gabriel, elle a dû son renom et ses succès aux favorites de Louis XV et aux célèbres « séries mondaines » de Napoléon III.

Oncque ne sort de Compiengne Qui volontiers n'y reviengne.

Cependant la situation de Compiègne (17 000 habitants en 191 1) tire sa principale valeur de l'admirable forêt à laquelle elle est adossée, et surtout des rapports

VICISSITUDES DE PROVINCES ET DE PAYS

entre le chemin de l'Oise et Paris ; elle a été jadis le raccourci entre Soissons et Beauvais, raccourci ou voie de traverse, l'ancien Compendium des Romains d'où lui est venu son nom. Nulle part les rivières ne font la croix comme en face de Compiègne. Carrefour de vallées prédestiné à devenir un grand carrefour de routes.

Noyon était plus au Nord, sur la route beaucoup plus importante qui conduisait de Soissons à Amiens ; malgré sa très modeste population (7 000 habitants en 191 1), elle est encore un point essentiel pour toutes les communications entre l'Oise, la Somme et l'Escaut ; les deux cités ont un peu le même sens, et, se complétant, donnent à la région une très grande signification géographique.

Tandis que les départements sont et restent, en plus d'un cas, des composés hétéroclites (exemples : l'Isère, l'Aisne), les arrondissements correspondent parfois à des réalités de moindre format qui sont issues de la plus vieille géographie humaine de notre France. L'arrondissement complet de Compiègne apparaît comme un bon témoin de cette vérité, car, dans la vie quotidienne des temps de paix, et encore davantage durant les années de la guerre, il s'est révélé comme formant bien un tout ; les parcelles qui le constituent au Nord comme au Sud, à l'Ouest comme à l'Est, sont certes hétérogènes, mais elles n'en sont pas moins solidaires.

Une division historique La gaize humide de l'Argonne fait suite à la

disparue : le verdunois craje de Champagne. Bois maigres coupés de profonds ravins, l'Argonne est aussi le vrai feston de bordure des plateaux de Lorraine.

On connaît la disposition des auréoles concentriques du Bassin parisien (chap. 1), on a dit aussi quelle fut l'histoire et quelle est l'allure actuelle de la Meuse et de la Moselle (chap. 11). Il convient de placer dans ce cadre quelques-uns des faits humains .anciens et récents, qui en ont le mieux interprété la topographie et la nature.

Voici donc comment alternent, de l'Ouest à l'Est, les trois lignes directrices de ces territoires lorrains :

i° Une vallée profonde et large, celle de la Meuse, sillon bordé de hauteurs et d'éperons des deux côtés, et se prêtant admirablement à l'organisation d'un grand système défensif : Verdun avec ses forts est au Nord ; puis les forts s'échelonnent sur l'une et l'autre rive ;

2° Un beau talus admirablement festonné et unilatéral : les Côtes de Meuse. Ces Côtes dominent un plateau plus oriental auquel les marnes oxfordiennes ont fait une surface imperméable et qui est dans sa partie centrale la triste et boueuse Woëvre, toute parsemée de grands étangs et d'une multitude de flaques d'eau;

3" Une autre vallée bordée de hauteurs sur les deux rives, la vallée de la Moselle

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

qui représente en son dessin, à l'angle de Toul, une anomalie singulière (laquelle a été décrite et expliquée à, la fin du chap. n, voir p. 95-101, et fig. 31-34).

Le fameux « rideau de fer » de la Meuse : Verdun-Saint-Mihiel-Commercy, a comme suite naturelle, à partir de Toul, la Moselle, et va s'achever à Ëpinal sur la Moselle. L'antéhistorique continuité topographique du sillon Moselle-Meuse est de nos jours encore soulignée par une continuité stratégique de camps retranchés.

Le premier de ces camps vers le Nord est Verdun. Là s'assemblent, en se rapprochant les uns des autres, trois des traits topographiques qui viennent d'être décrits :

Au centre, la large vallée de la Meuse avec les nombreux méandres du fleuve ; sur la Meuse, divisée en plusieurs bras, se trouve Verdun, à l'altitude de 200 mètres.

A l'Ouest, le plateau calcaire, à l'altitude maximum de 300 à 320 mètres, entaillé par les ravins qui conduisent les eaux à la Meuse.

A l'Est et au Nord de Verdun, sur la rive droite du fleuve, le plateau continue à se relever jusqu'à son rebord oriental qui domine la Woëvre, et qui porte des altitudes plus élevées : cote 344 entre Samogneux et Beaumont, cote 342 près de la côte du Poivre, et plus à l'Est, au fort de Souville et au fort de Douaumont, cote 388.

La proximité de la Woëvre fait que cette partie du plateau jurassique comprise entre la Meuse et la Woëvre a été violemment attaquée par l'érosion des eaux qui s'écoulent de part et d'autre, et elle est morcelée en vrais bastions isolés, séparés par des ravins profonds : tels ces ravins boisés qui sont compris entre la côte du Poivre, Louvemont et Douaumont, et qui constituaient comme une sorte de défilé continu aboutissant jusqu'à la Meuse, à Bras.

Le coup de massue que les Allemands avaient voulu asséner sur Verdun, en 1916, ayant manqué son but, nos ennemis ont tenté de menacer la place rénitente en secouant notre front dans celles de ses parties qui paraissaient solidaires de la position de Verdun, — c'est-à-dire de l'Argonne orientale jusqu'aux extrémités de la Woëvre, de l'Aire jusqu'à Étain et Thiaucourt.

Or Verdun, de tout temps, et surtout aux époques de sa prospérité politique et économique, a rayonné sur toute la zone qui a été si longtemps le théâtre de la « bataille gigantesque ». Le Verdunois ou « pays de Verdun » était une de ces unités historiques nées jadis des connexions naturelles entre territoires hétérogènes tout proches. Le Verdunois s'étendait de Verdun jusqu'à Dun-sur-Meuse, à l'extrémité septentrionale du grand couloir de Meuse ; puis il s'étalait sur la droite de la Meuse jusqu'au pied des Côtes de Meuse et beaucoup au delà ; il comprenait l'Ornois, c'est-à-dire le pays d'Ornes, et englobait même Étain en pleine Woëvre. Sur la rive gauche de la Meuse il avançait pareillement en pleine Argonne orientale, enve-

VICISSITUDES DE PROVINCES ET DE PAYS

loppant une partie du Dormois, de la butte de Montfaucon au Nord jusqu'au promontoire plus méridional qui porte, sur la lisière de l'Argonne, la petite ville de Clermont-en-Argonne (i).

Jusqu'à Verdun le couloir ne compte guère que les villes ou villages établis non pas à côté du fleuve, mais sur les terrasses proches du fleuve, à l'abri de ses caprices et de ses inondations ; de part et d'autre, en haut, sur le plat des couches calcaires du plateau corallien, c'est la forêt presque continue, double bande forestière qui a précisément isolé le cours meusien. Mais voici qu'au Nord de Verdun, sur les calcaires pauvres du corallien, ont subsisté des taches d'argile astartienne ; l'eau est ainsi retenue et le plateau désert se peuple ; des villages occupent le dos même des couches, grâce à l'argile et grâce à l'eau : ce sont Beaumont, Louvemont, Douaumont, etc. A côté de ces villages dominants, d'autres sont logés dans les ravins et tout au long des sinuosités des Côtes de Meuse : ce sont les villages dits « sous les Côtes » : Damloup, Eix, Moulainville, Châtillon-sous-les-Côtes, Haudiomont, et plus au Nord la petite ville d'Ornes.

Vers l'Ouest, sur la rive gauche de la Meuse, des villages sont « nichés » en de vrais trous du plateau calcaire, au contact avec les argiles kiméridgiennes qui constituent également un niveau de sources : Béthincourt, Malancourt, Avecourt ; Bétholainville, Montzéville, etc., et par cet essaim de petits villages, le peuplement humain rejoint, en s'y joignant, les agglomérations humides de la vallée de l'Aire : Varennes, Boureuilles et Aubréville sur lesquelles régnent les oppida juchés au sommet des chapeaux de gaize : Montfaucon, Vauquois et Clermont.

Or, tout cela appartenait à l'ancien Verdunois ; la bataille de Verdun, en s'élargissant de plus en plus, était devenue très exactement la « bataille du Verdunois ».

« Pauvre fille ruinée qui traîne chichement sa vie dans un palais », pourrions-nous dire en parlant de la Meuse, ou du moins de la partie de la Meuse qui s'est taillé jadis une grande et profonde vallée en pleine masse du plateau de calcaire corallien, de Neufchâteau jusqu'en aval de Verdun, à Dun-sur-Meuse (fig. 144).

Le fleuve est appauvri, mais le palais subsiste, c'est-à-dire ce beau, ce somptueux couloir qui a souvent un kilomètre de largeur (2). Couloir onduleux, trait singu-

(1) Le Verdunois occupait une partie du territoire de l'ancien diocèse de Verdun, dont le reste appartenait au Barrois et au Luxembourg français. « Ce pays, ayant titre de comté, et quelquefois de marquisat,... fut, comme les évêchés de Metz et de Toul, d'abord placé sous la protection du Roi en 1552, puis réuni définitivement au domaine de la Couronne en 1648. » (Vicomte de Romanet, les Provinces de la France, p. 227.)

(2) Pour prendre un exemple dans la région même où nos soldats se sont tant battus, la majestueuse boucle qui va de Bras et de Vacherauville jusqu'à Régnéville et Samogneux et dont la courbe vers

lier de l'Est de notre France, qui a été longtemps zone frontière entre la France et l'Empire germanique. Depuis le rattachement des « Trois-Ëvêchés » à la France en 1552, nous sommes les maîtres du sillon de la Meuse solitaire, et depuis lors, seulement, nous avons vers l'Est une vraie « marche » qui nous procure appui et barrière solides du côté des pays de la Moselle et du Rhin.

Ce fut précisément à Verdun, en 843, que, pour le bénéfice de la Germanie et pour le plus grand dam du futur royaume de France, l'Empire de Charlemagne avait été démembré entre ses petits-fils.

Durant les siècles qui suivirent, le lit de la Meuse, bordé de deux forêts pauvres et continues, ne fut le lieu d'aucune forte concentration politique. De petites unités se rattachant soit aux influences de l'Ouest, soit à celles de l'Est, s'égrenaient disparates et indépendantes, au long du couloir étrange ; vers les deux extrémités, vivaient assez prospères les deux républiques marchandes de Neufchâteau et de Verdun.

Jeanne, « la bonne Lorraine », fut une fille de la Meuse ; son enfance s'est ainsi écoulée à la limite même des territoires alors rattachés à la France, et c'est de cette limite, de cette marche lointaine qu'elle a perçu, avec une si puissante et si courageuse intuition, le drame national qui se jouait à l'intérieur du pays.

A l'extrémité septentrionale du couloir, la puissance territoriale et féodale de l'évêché de Verdun fut la seule vraie cristallisation politique un peu rayonnante qui ait jamais appartenu en propre à cette Meuse lorraine.

Encore cela ne dura-t-il que jusqu'à l'incorporation à la France sous Henri II. A la lisière entre Champagne et Lorraine, entre Bourgogne et Hainaut, la Meuse avait, durant tout le moyen âge, une signification : car on se la disputait. Devenue partie d'un grand tout, cette Meuse, physiquement solitaire, devint aussi politiquement solitaire, et Verdun déclina.

Les destinées économiques ne furent pas plus favorables à la Meuse et à Verdun. « La vallée de la Meuse n'offre nulle part la large assiette nécessaire à un développement politique propre. Elle n'en a pas eu parce qu'elle est trop étriquée. Mais elle ouvre à travers la forêt des voies naturelles. La circulation peut l'utiliser en lon-

l'Ouest va passer à la station de Chattancourt et au village de Cumières — noms désormais inoubliables — est partout large d'au moins quinze cents mètres : ruban de prairies plates, parfois inondées, qui marquent l'ancien méandre vigoureux, à l'intérieur duquel la petite Meuse d'aujourd'hui forme ellemême des méandres inégaux et étriqués tandis que sur la rive droite le canal de l'Est (branche Nord) et sur la rive gauche la voie ferrée ponctuent de deux traits horizontaux, au pied des croupes et des plateaux, le robuste et ample dessin curviligne de la topographie.

VICISSITUDES DE PROVINCES ET DE PAYS

gueur ou la recouper aux points désignés. D'autre part, la rivière a une valeur propre. Au moins jusqu'à Verdun et même jusqu'à Commercy, il a toujours existé une batellerie meusienne (i) ».

C'est encore là de l'histoire économique, sinon finie, du moins endormie. Oui, le sillon de la Meuse a été longtemps un couloir de circulation Nord-Sud de la Bourgogne jusqu'aux Flandres et il était coupé par de très importantes routes trans-

FlG. 144. — LE COULOIR DE MEUSE ET SES RIVES AUSTÈRES. (A. Lepère.)

versales qui étaient comme calquées sur le réseau antique des routes gallo-romaines. Les plus importantes de ces routes multiséculaires franchissaient la Meuse à Neufchâteau (centre urbain successeur de la cité gallo-romaine de Grand), et au Nord à Verdun (ville d'origine et de nom certainement celtiques, groupée autour d'une très vieille citadelle et d'une cathédrale remontant au onzième siècle). La route Ouest-Est qui conduit de Reims à Metz est passée de tout temps par Verdun,

(1) Joseph Vidal de la Blache, Etude sur la vallée lorraine de la Meuse, p. 168.

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

et on la suit par les rues de la ville. Des lignes ferrées Nord-Sud et Est-Ouest se croisent encore à Verdun... Tout cela, qui peut être gage d'espoirs lointains, ne saurait faire méconnaître la présente solitude économique, accrue par l'effroyable dévastation destructive. Entre la région de la Seine et celle de la Moselle industrielle, qu'est aujourd'hui le couloir de la Meuse? Victime de cette double et irrésistible attraction, il a subi, suivant l'exacte expression de Joseph Vidal de la Blache, une « capture économique ».

Pourtant la guerre de 1914-1918 a eu cette puissance et cette signification efficiente de remettre en lumière, en valeur et en force, des réalités terrestres que l'évolution historique et économique avait pour un temps obnubilées. Nous avons vu renaître, d'une manière* éphémère, une sorte de Verdunois.

Voilà des vérités géographiques et historiques qui ne sont pas que des mots. Alors même que les noms ont disparu, les connexions naturelles reparaissent ou persistent. Nous avons analysé un certain nombre de cas, choisis sur le théâtre de la plus violente et de la plus multitudinaire crise de l'histoire; à ceux-là, qui sont comme des types, la plupart des autres pourraient être rattachés ou comparés. On doit conclure : les anciennes « provinces » et les « pays » ne sont pas toujours des compartiments fantaisistes. Maintes fois ils agglomèrent des rapports plus ou moins imprécis, plus ou moins variables, mais ils sont, en somme, plus réels et plus durables que la figure extérieure des choses ne pouvait d'abord le faire supposer.

EN BORDURE DE LA PICARDIE. (A. Lepère.

Page 1