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CHAPITRE XVI

MAISONS ET VILLAGES, EMBLÈMES DE PETITES OU GRANDES RÉGIONS : DERNIERS EXEMPLES

égageons-nous des exemples de maisons précédemment décrites; abordons l'examen de types nouveaux, dans lesquels se trouvent encore davantage unis le type de l'habitation et le type du peuplement, l'un ayant façonné l'autre, pour ainsi dire, à son image.

Pays de caux et Pays de Caux, c'est-à-dire pays calcaire, pays des

son environnement hautes falaises qui s'éboulent sur la Manche, pays de pierres et pays de sécheresse où les hommes, penserait-on, devraient vivre en gros villages groupés. Mais la pierre est ici la craie friable; de puissantes couches de limons la cachent sous un manteau épais et les vents de mer, sur ce promontoire massif et élevé qui se termine en forme de bec au cap de la Hève, entretiennent partout une abondante humidité favorable au bocage. Donc, pays de l'eau et des mares, pays des maisons de bois et de torchis, car du sol dépend la maison bien plus que du sous-sol, et surtout pays de peuplement disséminé : la composition d'un village est sur plan dispersé comme la composition d'une ferme ; les fermes sont éparses dans la campagne ; et leurs propres bâtiments sont épars dans l'immense cour de la ferme.

GEOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

La ferme cauchoise n'est pas une cour au même titre que la courte ou censé des Flandres. C'est une cour d'une étendue bien autrement grande et dont les fins sont différentes. Le paysan est ici un herbager et la ferme est un « herbage » (on l'appelle aussi masure) : vaste espace rectangulaire de plusieurs hectares, où sont disséminés les bâtiments à longue distance les uns des autres ; des pommiers parsèment cette prairie ; du bétail et des poulains y paissent en liberté. Des « fossés » ou levées de terre, surmontés d'arbres, hêtres ou ormes, qui abritent du vent de mer le verger

et les bâtiments, l'enceignent : la masure est même le seul herbage clos du pays.

Les bâtiments de la masure (comme toutes les habitations des pays de craie tendre, Sénonais, Picardie, Pays Basque) sont construits d'un torchis fait de l'argile du sol et que soutient une ossature de poutrelles de bois.

Comme au Pays Basque, une certaine recherche d'art a décoré parfois les poutres, qui sont toujours peintes en rouge ponceau ou en noir, tranchant ainsi sur la blancheur des murs.

Le mur qui fait face aux vents de l'Ouest est protégé par une carapace d'ardoises ou de plaquettes de bois imbriquées, les « aissaintes ».

Aujourd'hui, la brique fait son apparition ; elle envahit d'abord les deux parties les plus précieuses de la masure, la maison d'habitation et l'étable. Un grand toit de chaume couvrait jadis toutes les maisons d'un chaud capuchon : tandis que l'ardoise tend à le remplacer, le chaume couvre encore certaines dépendances

(fig- 176).

Dans cet « enclos », comment se dispersent les bâtiments, qui sont assez nombreux pour que la première apparence en soit d'une sorte de hameau plus que d'une exploitation unique?

L'habitation s'allonge souvent parallèlement à la partie septentrionale de la clôture, tournant sa façade vers le Midi et ouvrant toutes ses fenêtres sur l'herbage. Simple rez-de-chaussée, la pièce la plus grande sert de cuisine et de salle de repos.

FlG. I76. — LE TOIT DE CHAUME SUR LES DÉPENDANCES DE LA FERME DU PAYS DE CAUX.

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Deux ou trois chambres lui succèdent ; à une extrémité le pressoir et le cellier remplacent la cave toujours absente et marquent l'antique importance du cidre ; à l'autre extrémité, un escalier extérieur en bois, abrité par un auvent du toit, conduit au grenier à grains.

Plus loin, on aperçoit l'étable souvent plus grande que la grange qui lui fait vis-à-vis, trait différentiel entre la masure normande et la ferme picarde, entre un pays d'élevage et un pays de culture. A la grange est adjoint un manège, construction à claire-voie en bois, couverte de paille. A côté, la charretterie, ou « loge », qui abrite voitures et instruments aratoires. Une claie ferme cette maison bizarre dispersée aux quatre coins d'une grande prairie.

Dispersion qui se retrouve dans l'agglomération. La dispersion atteint son maximum dans la partie la plus maritime du pays de Caux, entre Fécamp, le Havre et Yvetot. Quelquefois le centre administratif ne groupe pas plus de 7 à 8 pour 100 de la population de la commune (Thiergeville, Bernières, Saint- Vaast-Dieppedalle) ; à Oudalle, on ne compte que 17 habitants dans le bourg ; à Mirville, 26 (1).

Une caractéristique des maisons cauchoises, c'est que non seulement la plupart sont dispersées, mais qu'il n'en est jamais deux qui soient contiguës. Même les petites maisons des journaliers ou des tisserands qui auraient intérêt, semble-t-il, à avoir des murs mitoyens, se juxtaposent sans se souder ; lors même que plusieurs maisons sont placées côte à côte, leurs fossés sont séparés par une sente qui assure leur indépendance respective. On dirait que les paysans ont voulu restreindre le plus possible les relations de voisinage d'où naissent querelles et procès et diminuer en même temps les dangers d'incendie si redoutables pour de telles maisons.

Cette indépendance de la maison étant sauvegardée, le peuplement ne répugne pas à un certain groupement, mais d'une nature spéciale. Si l'on prenait les mots dans leur sens rigoureux et général, il serait faux de déclarer que le Pays de Caux n'est qu'une région de dispersion. Le sol n'y est pas semé uniformément de fermes isolées également séparées les unes des autres comme dans la Flandre argileuse, ni même de petits hameaux séparés également répartis sur la surface, comme en Limousin ou dans le Cotentin.

Qu'on examine la figure 172, page 447 ; le peuplement s'y présente sous la forme, si l'expression n'est pas trop hardie, d'une dispersion groupée ; il y a des vides et des pleins dans le peuplement ; il y a des agglomérations, mais des agglomérations qui ressemblent un peu à des nébuleuses : pas de centre bien net, mais des plaques

(i) Voir Sion, les Paysans de la Normandie orientale, p. 483.

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de peuplement à maisons très séparées ; somme toute, des groupements diffus. De même, la figure 177 offre des villages beaucoup plus allongés (que nous appellerions volontiers des « villages-chenilles »), mais qui sont également diffus.

La silhouette de ces agglomérations est dessinée par des lignes d'arbres qui cernent les masures. Les maisons ne se voient pas. On peut parfois en été traverser des hameaux sans discerner une maison. On peut avoir l'impression que le Pays de Caux est un pays vide même quand on se trouve près d'un village. On

FlG. 177. — PAYS DE CAUX : « VILLAGES-CHENILLES » (BOUTAVENT, BOUVRESSE, BROQUIERS, ETC.), VILLAGES ALLONGÉS DIFFUS. (Extrait de la carte d'État-Major au 8oooo", Neujchàtel S.-E.)

croirait que les villages sont des colonies d'arbres, et non des colonies d'hommes.

Si l'on compare nos cartes des types de peuplement de Beauce, du Limousin et du Pays de Caux, on comprendra à quel point ces villages-nébuleuses du Caux marquent une forme de transition curieuse entre les modes de peuplement groupés et disséminés.

Le Pays de Caux possède d'ailleurs sur tout son pourtour une couronne de types de peuplement étonnamment bigarrés et dont l'opposition avec le village cauchois est saisissante. Il est frangé au Nord-est par la longue fosse en « boutonnière » du Bray, toute en argile et en prairies humides. C'est le pays de la dispersion ; les habitations s'éparpillent à travers la dépression, tandis que les églises et les chefs-lieux,

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fuyant la partie basse, sont installés sur les pentes qui la dominent et la surveillent. Quant à l'habitation, elle n'a pas pris parti entre la forme cauchoise et la forme picarde. La forme brayonne est en quelque sorte indécise sur le plan à adopter. Le type de la cour coexiste avec celui de la masure. Des types hybrides se sont développés comme dans toutes les zones de transition (région de Salies-de-Béarn entre Pays Basque et Béarn), fermes en équerre, fermes à trois bâtiments isolés ; en général, la distribution périphérique des bâtiments de la masure est sensiblement atténuée.

FlG. 178. — VIMEU : L'UN DES TYPES CARACTÉRISÉS DU « VILLAGE-BOSQUET a DE PICARDIE.

(Extrait de la carte d'État-Major au 80000", Abbeville N.-E.)

Au Nord, vers le Vimeu, la transition se fait lentement. La forme groupée s'installe d'abord dans la maison ; la dispersion des bâtiments autour de l'herbage diminue, les masures sont moins étendues ; l'ensemble est encore entouré d'une ceinture de prairies plantées. Insensiblement on arrive au village du Vimeu tout enfoui dans les vergers et dans les arbres, l'un des types les plus parfaits du « village-bosquet » de la Picardie (Jig. 178) (1).

(1) « Il y a là une forme de vie rurale très ancienne, car, dans les actes du treizième siècle, on retrouve déjà la ferme picarde décrite telle qu'elle est aujourd'hui » (Paul Léon, la Renaissance des ruines, p. 21). Pour la maison et le village de Picardie, voir bien entendu l'ouvrage déjà cité d'A. Demangeon, et aussi Henri Hitier, le Village picard (Annales de géographie, XII, 1903, p. 109-119).

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L'opposition est tout autre au contact des craies sèches du Vexin ou de la Picardie ; là, c'est le village groupé qui triomphe (fig. 179).

Vers l'Est, du côté du Vexin, les habitations et le peuplement cauchois voisinent directement avec les maisons à cour fermée et avec les gros villages très groupés et sans écarts des plateaux secs et limoneux du type picard.

Les maisons du Vexin alignent leurs constructions sur les côtés d'un quadrilatère. A l'inverse du Pays de Caux, les cours ne sont plus des herbages; elles

FlG. 179. — A LA LISIÈRE MÉRIDIONALE DE LA PICARDIE. (A. Lepère.)

reprennent leurs fonctions normales de zones de circulation entre les divers bâtiments de la ferme. Des granges immenses prouvent toute la puissance des cultures de céréales ; encore faut-il dresser tout autour d'elles une ceinture de meules. Plus de fossés surmontés d'arbres comme dans le Caux, plus de vergers entourant le village comme dans le Vimeu et le Beauvaisis. Autour des fermes commencent immédiatement les terres labourées et les immenses champs de betteraves. Rien de plus sec, rien de moins riant que ces riches agglomérations vexinoises sans végétation qui profilent sur la plaine découverte leurs bâtisses ramassées et forment par leurs buttes isolées tout le relief de la grande plaine monotone.

C'était ainsi que se présentaient également les villages du plateau du Santerre avant les luttes acharnées de la Grande Guerre qui les ont presque tous hachés, brisés, écrasés et même rasés...

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Au Sud du Pays de Caux, dans les vastes sinuosités de la vallée de la Seine, un autre type de maison s'offre aux regards. Le torchis et les poutrelles des plateaux ont été abandonnés et remplacés par la craie qu'on extrait facilement des falaises qui bordent le fleuve. C'est même à cette craie friable que Rouen doit d'être « fleuri » de l'architecture si pure et si fouillée du Palais de Justice ou de la « Tour de beurre ». La craie tendre est par excellence la pierre du gothique flamboyant.

La vallée se distingue surtout du plateau par les modes de peuplement. Deux sites sont propices à l'installation humaine : les vastes surfaces planes des rives convexes et les bandes étroites situées au pied des raides rives concaves ; ce sont celles-ci que les hommes ont recherchées de préférence.

Dans les boucles convexes ne se trouvent que des groupements agricoles. Les habitations ne sont pas des fermes isolées, mais des files de maisons qui s'allongent au pied de versants qui limitent la vallée, ou sur le bord même du fleuve.

Les lignes de maisons sont beaucoup plus serrées et continues sur la rive concave, le long des versants bien exposés, tout couverts d'arbres fruitiers et de petits champs découpés comme en lanières. L'établissement sur le bord du fleuve présente et surtout présentait l'avantage précieux d'une circulation commode pour amener chaque jour les légumes au marché de Rouen ; aussi toutes les maisons s'ouvrent-elles sur le chemin de halage, en face des pieux où l'on attache la barque ; tous les villages se ressemblent par leur allongement; la rive est une longue rue piquetée de loin en loin des clochers de Sahurs, de Saint-Pierre, de Quevillon, etc.

Ce village allongé (« village-chenille ») s'étend par contagion jusque sur les plateaux voisins. Nombre de villages alignent leurs masures le long des routes qui ont fourni un plan à ces ensembles diffus. Le curieux pays de l'Aliermont en est l'exemple le plus exagéré. Toutes les maisons de quatre villages se suivent sur une seule route longue de 17 kilomètres (J. Sion).

La forme de villages allongés se trouve encore développée dans la zone de transition entre les villages dispersés du Caux et les villages groupés du pourtour. En ce cas, les bâtiments sont directement contigus à la route sur laquelle s'ouvre la grange avec la grand'porte qui est un des caractères de la ferme picarde.

La raison de cet allongement le long des routes tient sans doute non à des causes historiques, comme on l'a pensé, mais à la nécessité de disposer la grange en bordure de la rue et la longue pâture étroite derrière la ferme. Le village aligné sur une seule rue est la seule manière de réaliser ces deux exigences.

Le Pays de Caux et sa couronne de pays différents témoignent que les variétés de maisons sont intimement associées à des variétés de types de peuplement.

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Région pyrénéenne Dans la montagne, le milieu physique est encore

de luz pius dominateur que dans la plaine; la place laissée

aux hommes est restreinte, et le peuplement se dispose là où il trouve de la place.

Les gorges profondes, les pentes trop raides, les sommets trop élevés lui sont interdits. L'homme recherche avant tout, dans la montagne, la « plaine », le « pla », terrasses ou fonds élargis. La zone humaine est limitée à un petit nombre d'emplacements favorables qui deviennent comme des îlots d'humanité (i).

Les Pyrénées, plus encore peut-être que les Alpes, répartissent le peuplement en îlots séparés. On a dit que nos Pyrénées manquaient d'air, qu'elles n'avaient pas, comme nos Alpes, des vallées ramifiées qui séparent et encadrent les massifs de dépressions presque continues. Les communications y sont plus difficiles encore et l'isolement plus accentué ; les divisions politiques en portent même aujourd'hui le témoignage : Val d'Aran, Val d'Andorre.

La haute vallée du Gave de Pau, qui forme le petit pays de Lavedan dans la Bigorre, est un exemple typique de ces vallées pyrénéennes où les élargissements, entre de profonds canons étranglés, se suivent en chapelets. Trois îlots se distinguent facilement : celui de Luz, celui de Gèdre (fig. 180), celui de Gavarnie : petits mondes cernés de montagnes et de gorges, dont les parlers restés différenciés permettent de distinguer facilement dans une foire le paysan d'Argelès et celui de Luz (2).

L'îlot de Luz, de beaucoup le plus important, est installé au confluent du Gave de Barèges et du Gave de Pau. Un cône de déjections composé d'alluvions fertiles a servi de centre de groupement. Là s'est installé Luz qui a bien l'allure d'une capitale au milieu de tous ces petits villages de montagnes. Elle étale ses maisons nombreuses sur un espace presque plat ; elle a des rues, un champ de foire, une vieille église avec une enceinte fortifiée. Tout autour, des champs de froment et de maïs, et même des vignes, allongent leurs petits carrés morcelés entre des murettes innombrables faites de plaques de schistes posées de champ. La culture s'y fait avec un soin méticuleux, comme dans tous les pays d'îles à peuplement dense.

Luz est la seule agglomération qui se soit offert le luxe de s'installer sur les alluvions fertiles ; les autres villages ont laissé aux cultures ce territoire précieux et se sont établis sur les pentes inférieures des monts.

La caractéristique de ce peuplement est un grand nombre de villages très petits ;

(1) Voir Jean Brunhes, la Géographie humaine, chapitre vil, où l'on trouvera beaucoup de faits et d'exemples de la région des Alpes.

(2) Autour de Luz, on peut noter comme une colonie de noms terminés en os : Viscos, Sasos, Saligos.

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chacun a son individualité communale et sa petite église; ils paraissent tous bâtis sur le même plan ; des chemins muletiers y accèdent et se continuent en ruelles déclives, entre les maisons tassées et étagées en gradins. L'église, sur le méplat le plus large, est coiffée d'un clocher à arcade. Le pignon de la façade a une forme en escalier dont chaque gradin est protégé par une large plaque de schiste. Un narthex rudimentaire abrite deux escaliers qui donnent accès à de vastes tribunes réservées aux hommes comme en Pays Basque. Un petit cimetière, impressionnant par sa simplicité, entoure l'église de ses tombes toutes pareilles, couchées en rang au ras du sol, et sans aucun ornement.

La région de Luz, avec sa dépendance de la vallée de Barèges, compte près d'une vingtaine de ces petits villages-miniatures répandus sur une étendue qui égale à peine deux de nos communes moyennes.

Beaucoup de ces agglomérations n'ont pas cent habitants ; elles paraissent très rapprochées sur la carte, ou même sur le terrain, quand on les regarde d'un point dominant. On peut même entendre de Solférino, près Luz, les cloches de neuf villages différents. Cependant, lorsqu'on veut passer d'un village à l'autre, on s'aperçoit vite que la pente raide, les méandres des chemins muletiers allongent singulièrement leur éloignement. Ainsi entre Grust, Sasos et Sassis, il semblerait ne pas y avoir plus de 500 mètres, et il faut cependant une heure de marche pour passer de l'un à l'autre.

On comprend par là que ces villages, séparés par des distances qui sont plus réelles qu'apparentes, aient logiquement conservé, malgré leur petitesse, leur indépendance religieuse et administrative.

Au-dessus des villages commence la bande des prairies à foin, non pas en bande

Fig. 180. — l'île de peuplement de gèdre; au dernier plan, les crêtes de gavarnie.

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continue, mais par petits paquets distribués sur les méplats, jusque très haut vers les sommets.

Chaque prairie a sa grange, construction bien bâtie qui, de loin, ressemble à une habitation. Aussi pourrait-on croire le pays beaucoup plus peuplé qu'il ne l'est. Le nombre de ces toits est une conséquence de l'absence de route. Il serait impossible de transporter à dos de mulets, dans la grange du village, le foin récolté sur les prairies élevées. En octobre, quand les troupeaux chassés par la neige abandonnent les « estibes » de la montagne, ils redescendent dans les granges et successivement consomment le foin amassé dans chacune. Ainsi à Luz, même durant l'hiver, le bétail transhume de grange à grange sur les pentes couvertes de neige.

Ces granges sont le résumé et l'expression de la richesse. Au heu de dire, comme en pays de plaine, que tel paysan a une ferme de six chevaux ou de trois paires de bœufs, on dit : un tel a trois, quatre granges.

Ces granges, d'ailleurs, ne sont pas simplement des granges ; ce sont des bâtiments comprenant presque tous les accessoires d'une ferme. En haut, un vaste grenier à foin où l'on accède à contre-pente par un plan incliné et qui sert l'hiver de couverture contre le froid. En bas, tout est organisé pour ne pas perdre la moindre place. Les plus belles de ces granges comprennent une étable pour les bêtes à cornes, une autre pour les moutons, une écurie pour les mulets, deux niches à cochons, une place pour le lait et le beurre, un doroir à lits superposés pour les pâtres. Tout y est serré et calfeutré pour permettre de supporter les longs mois de neige de l'hiver. Ce type de maison est le miroir de toute la vie telle qu'elle résulte de l'adaptation de l'activité humaine au cadre géographique.

Tel est cet îlot typique de Luz. Vers l'amont, d'autres îlots du même genre se succèdent, de moins en moins importants à mesure qu'on se rapproche de la source : d'abord, l'îlot de Pragnères-Gèdre, établi au confluent du torrent qui descend du cirque de Troumouse ; puis après le passage du « Chaos », au débouché du cirque de Gavarnie, l'îlot allongé de Gavarnie s 'élevant presque à la source du Gave de Pau : la population, qui n'atteint pas cent habitants, vit pendant l'hiver, quelquefois plus de quinze jours durant, complètement isolée du reste du monde.

Tout autour de ces groupes d'humanité qui se sont risqués audacieusement en pleine montagne, s'étendent les immenses déserts des plateaux et des cimes. Pour retrouver à l'Est ou à l'Ouest d'autres vallées habitées, vallée de Campan ou vallée d'Ossau, il fallait, avant la construction des routes de tourisme, plusieurs journées de marche sur ces hauteurs vides. Il existe même d'autres îlots de peuplement qui sont encore plus isolés, comme ceux de Saint-Engrace et de Larrau tout au Sud du Pays de Soûle...

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La corse : une île Michelet a pu dire de la Provence qu'elle jetait

sans vie maritime ses habitants à la mer. La Ligurie concentre ses habitants au fond de ses innombrables petits golfes ; en Sicile, le peuplement du littoral atteint une densité exceptionnelle. Bon nombre d'îles méditerranéennes révèlent donc une florissante vie maritime. Or, la Corse fait exception; elle

Fig. 181.

LES PINS. (A. Le

reste une montagne bien plus qu'une île. Le long des rivages admirablement découpés, aucune vie maritime ; les très rares villages de la côte tournent le dos à la mer ou sont établis dans des positions inexpugnables, sans contact avec le littoral. Ainsi Nonza sur son extraordinaire rocher et Cargèse sur sa presqu'île ne comptent que sept ou huit pêcheurs sur iooo habitants. Toute la Corse ne possède que onze cents pêcheurs, montant trois cent quatre-vingts barques de pêche, moins que n'en fournirait certain port de nos côtes bretonnes. Même dans ce long promontoire du cap Corse, la population vit, sur les hauteurs, des ressources que lui

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procurent les cultures soignées comme des cultures de jardins; la côte est restée déserte, au milieu d'une nature splendidement sauvage.

Si la côte corse compte quelques ports, ce sont des établissements étrangers. Bonifacio a été fondé par un Toscan, Ajaccio et Saint-Florent par des Génois.

Trois types de peuplement, liés à trois sortes d'exploitation : le bétail transhumant, les cultures méditerranéennes et les châtaigniers.

Le type de peuplement le plus original de la Corse est celui qui est lié à la transhumance. La transhumance corse comporte trois échelons ; à l'échelon intermédiaire, dans la zone qui est celle du châtaignier, entre 600 et 900 mètres, se rencontrent les véritables villages bâtis en pierre; ils offrent presque tous l'aspect de bourgades fortifiées ; habitations à plusieurs étages, « presque aveugles » (Blanchard), organisées pour la défense ; presque pas de culture aux environs ; pas de bâtiments d'exploitation, car les troupeaux vivent toute l'année au dehors, l'été à la montagne, l'hiver à la « plage ».

Le village offre presque un paysage urbain. Il est en général composé de plusieurs hameaux à maisons serrées. Ces petites agglomérations sont percées de ruelles déclives ou plutôt à escaliers naturels, les scalas, par lesquels on rejoint les routes dont ces villages se tiennent parfois très éloignés. Le plus souvent ils s'allongent dans une situation défensive sur quelque crête étroite, dont ils soulignent le profil de leurs hautes maisons et de leurs églises blanches à campanile italien.

La haute montagne reste le domaine exclusif du berger, l'échelon d'été, où les troupeaux et les pâtres vivent le plus souvent en plein air ; parfois ils s'abritent en quelques huttes de pierres. Cependant, dans quelques cantons élevés, s'est installé un véritable peuplement de type alpin, particulièrement dans le Niolo, sur le haut Golo, à Asco par exemple avec ses maisons primitives, ou à Calasima établi à 1 100 mètres d'altitude.

Le village de la plaine, de la « plage » selon l'expression corse, est la station d'hiver. Chaque village de la châtaigneraie a ainsi son annexe dans la zone basse. Les deux agglomérations, bien que souvent séparées par une longue distance, appartiennent au même canton ; parfois même le nom du village d'hiver n'est que le amiinutif de celui du centre principal. Par exemple Basteliva a pour satellite à la « plage » Bastelicaccia ; Ghisoni descend à Ghisonaccia. Sur ces plaines basses, les pâtres vivent dans des cabanes rustiques dispersées au milieu du maquis; la Monaccia est un exemple typique de ces bas-villages, agglomérations de bergeries pauvres dont les habitants remontent tout l'été à Aullène.

Mais la physionomie de ces bas-villages est en train de se modifier. A mesure

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que la transhumance diminue d'importance, le village devient davantage une installation de sédentaires; des cultivateurs de plus en plus nombreux et de moins en moins nomades y construisent de plus solides habitations de pierres, et toujours groupées en hameaux. La séparation entre cultivateurs et pasteurs s'accentue. On a vu naître ainsi et se développer, surtout au cap Corse, par transitions lentes, un autre type : le type méditerranéen proprement dit.

« Chacune des petites vallées qui évident cette presqu'île en innombrables cellules » (Blanchard) est le centre d'une commune formée elle-même de plusieurs villages dont aucun ne porte le nom de la commune. Par exemple Leori est composé de trois villages dont le plus important s'appelle Piazza ; c'est la vallée qui fait ici l'unité communale et non l'influence d'un bourg central.

Là s'étalent les plus séduisants villages de la Corse ; ce sont surtout ceux qu'habitent les « Américains » (Cap-Corsins, revenus « des Amériques » après s'être enrichis). Les maisons sont très coquettes, bien crépies, souvent peintes en rose tendre.

Autour de tous ces villages, une ceinture de cultures soignées, souvent à double étage de végétation : légumes poussant sous les oliviers, les cédratiers ou les orangers ; de très nombreux murs graduent la pente et témoignent de l'effort persévérant de l'homme. Mais ces coins de culture ne forment que des îlots, des sortes d'oasis. D'un village à l'autre, le maquis désert tapisse le sol et alimente un petit bétail qu'on trouve si souvent associé à la vie méditerranéenne, les chèvres et les moutons.

Bien différent est le mode de peuplement dans la Castagniccia, dans la région où les châtaigniers régnent en maîtres. Immense mer de verdure. Nul bétail ; presque aucune culture, sauf dans quelques clairières, les solanes, où des champs exigus se serrent entre des murettes. Il en résulte une vie agricole très simple; quelque jardinage au printemps et surtout, à l'automne, la cueillette des châtaignes, qui fournissent le principal de toute l'alimentation. Région de bien-être et de peuplement dense (100 habitants par kilomètre carré), où l'homme a beaucoup de loisirs qu'il utilise à de petites industries supplémentaires presque toutes dérivées du bois de châtaignier : Nocario fabrique des tamis, Rapaggio des chaises, Carpineto des paniers, Orezza des pipes et des ronds de serviettes. De très nombreux villages entre 500 et 700 mètres d'altitude sont enfouis sous l'épaisse vêture de la châtaigneraie (1).

(1) S'il était ici question des villes, on noterait les caractères opposés d'Ajaccio, qui est, surtout aujourd'hui, une ville d'affaires, c'est-à-dire une ville d'hôtels pour les étrangers, mais qui comprend également des quartiers très populeux, à très hautes maisons, et Bastia, la ville la plus peuplée et la plus commerçante de la Corse (30 000 habitants) ; resserrée entre la mer et la montagne, elle a dû se développer toute en longueur et en hauteur : les maisons de quatre et cinq étages y sont la règle, et elles offrent souvent la particularité d'appartenir à plusieurs propriétaires possédant chacun un étage ou

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Maisons et agglomérations De l'Argonne à l'Alsace les types d'habita-

de l'argonne a l'alsace ^0^ apparaissent par zones successives ; la description détaillée serait comparable à une sorte de coupe géologique, où apparaîtraient à tour de rôle le bois, la gaize d'Argonne, le calcaire, le grès, le granit, enfin de nouveau le bois. Coupe humaine et non géologique. Coupe humaine, d'ailleurs, en étroite relation avec la coupe géologique, car le plus souvent c'est la nature du terrain qui, en fournissant les matériaux de construction, détermine en partie l'aspect typique de chaque série de ces maisons rurales.

L'Argonne et la Champagne humide sont des pays sans belle pierre dure : elles sont par excellence le domaine des maisons d'argile et des maisons de bois.

Le squelette de la maison est formé de poutrelles striant les façades de leurs lignes ocre et les parois sont faites de deux cloisons de colombage ou torchis laissant entre elles une couche d'air isolante, murs légers qui conviennent exactement à ce sol meuble et peu résistant. Pour la même raison, les habitations, petites et basses, sont encore aplaties par un long toit à pente faible couvert de tuiles courbes semblables aux tuiles méridionales. Avec leur façade blanchie et leurs rayures brunes, leur disposition irrégulière et leur aspect de chalet pittoresque, disséminées parmi les forêts, les étangs et les herbages, elles évoquent les maisons du pays de Lisieux et de la Touque sur le bord opposé du Bassin parisien et laissent soupçonner qu'aux auréoles concentriques des terrains géologiques correspondent, dans une certaine mesure, des zones d'habitations qui ne sont pas sans quelque analogie.

Dans la Champagne humide plus voisine de la Champagne sèche et de l'Ile-de- France, les soubassements sont souvent en pierre. On y rencontre même quelquesunes de ces grandes fermes à cour carrée qui meublent les plateaux de la Brie de leurs monumentales bâtisses. Ici ces fermes ont changé leur robe ; le torchis et les poutrelles ont remplacé les beaux moellons de calcaire, les tuiles creuses ont substitué leurs coiffures basses aux hauts toits pointus de petites tuiles plates briardes. Il n'en est pas moins vrai que la grande ferme n'est pas un type cantonné sur les plateaux à pierres calcaires, ni dans la seule zone des plateaux couverts de limons (i).

même une partie d'étage. — Nous devons plusieurs des renseignements précis contenus dans ce paragraphe sur la Corse à Paul Castelnau, docteur es sciences. Nous avons utilisé par ailleurs les travaux de Ratzel et d'ANFOSSi et les pénétrantes études de Blanchard, tout spécialement son beau mémoire publié en 1914 dans le Recueil des travaux de l'Institut de géographie alpine sous le titre : les Genres de vie en Corse et leur évolution, p. 187-238 et 10 figures.

(1) Nous croyons ainsi qu'il faut étendre au delà des limites fixées les observations faites par P. Vidal DE LA Blache, De l'habitation sur les plateaux limoneux du Nord de la France. (Communication au Vil* Congrès international de géographie à Berlin, 1899.)

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En Argonne, les soubassements sont en blocs de gaize ; les maisons, pauvres et chétives, font songer à quelques demeures de charbonniers.

Bientôt, vers l'Est, le calcaire succède à la gaize et la maison de pierre remplace progressivement la maison d'argile. La limite entre ces deux types n'est pas nettement marquée ; toute une série de formes de transition ménagent le passage de l'un à l'autre. Le calcaire fait d'abord son apparition dans les soubassements à la place de la gaize, il envahit ensuite le rez-de-chaussée.

Dans la région de Clermont-en-Argonne, dans celle du Barrois, beaucoup de ces pittoresques maisons, à disposition lorraine, avec cour allongée en profondeur et porte à grand cintre, dressent au-dessus d'un rez-de-chaussée bâti en beaux blocs de calcaire un premier étage en poutrelles de bois qui leur conserve un certain cachet forestier.

Quelques kilomètres plus loin, le calcaire conquiert la maison. Désormais le type de la maison lorraine règne à peu près sans conteste, jusqu'aux abords des Vosges.

Un autre phénomène accompagne cette transformation : tandis que dans la région humide de l'Ouest, les maisons vivaient éparses, elles rallient le village sur les calcaires lorrains ; elles forment par leur rapprochement des agglomérations si tassées qu'il n'est plus possible d'étudier seulement la maison détachée, mais qu'il faut la considérer dans l'intime union avec ses voisines. Ainsi naît par excellence un type caractérisé de village (voir le frontispice du présent chapitre xvi). La Meuse est le département de la France qui compte le moins de maisons isolées.

Le village lorrain appartient à la famille des villages construits suivant un plan régulier en relation directe avec la route. De part et d'autre de la route, devenue dans la traversée du village une grande rue, large souvent de plus de 40 mètres, s'allongent les deux files rectilignes et régulières des façades droites des maisons de pierre. Une part de la rue est ainsi comme une dépendance de la maison, car elle sert de grange, de hangar, d'aire à fumier : on y laisse les charrues ; on y entasse le bois. Cette place s'appelle « parge » ; face à elle, on s'asseoit sur les bancs de pierre qui bordent la maison, pour les causeries du dimanche.

La rue étant devenue comme la cour commune du village, la maison ne possède pas de véritable cour à elle. Elle entasse dans un seul bâtiment, allongé en profondeur, récoltes, bestiaux et habitants. La place de chacun est mesurée parcimonieusement. Le logement est réduit à une étroite bande collée sur le côté de la ferme et comprend la cuisine, donnant sur la rue et le « poêle », chambre sombre ou faiblement éclairée par un vitrage d'en haut (fenêtre flamande), avec les lits en

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alcôves souvent superposés. Au-dessus un grenier bas sert de séchoir pour le houblon. Tout le reste du cube bâti est rempli par les écuries et les granges {fig. 182) (1). La façade reflète bien ces trois divisions de la maison et accuse leur importance

respective. La grande porte monumentale, dessinant un beau cintre de pierre, l'une des gloires de la maison lorraine, est celle de la grange : l'ouverture est si vaste que parfois, à elle seule, elle occupe la moitié de la façade, décelant par cette dissymétrie toute l'importance des cultures et des engrangements. Sur le côté, une porte plus basse mène aux écuries, et enfin un petit portillon conduit à la cuisine. Il arrive même que ces deux portes s'ouvrent dans le couloir de la grange. Les dimensions des ouvertures marquent, pour ainsi parler, l'ordre de la hiérarchie économique : les grains, le bétail, l'homme.

De petites fenêtres, peu nombreuses, aèrent mal cet édifice, étroitement concentré. Le toit plat à tuiles méridionales est accompagné d'une treille égayant de ses pampres la pauvreté des murs. Mais ici les arêtes des toits, au lieu d'être perpendiculaires aux façades et de dessiner une série de courts vallonnements coupés par la rue, comme par exemple au Pays Basque, s'allongent en deux files parallèles des deux côtés de la rue, comme si chaque rangée de maisons n'était qu'une seule habitation.

Cependant la maison lorraine ne se réduit pas toujours à un seul bâtiment

Fig. 182. — PLAN TYPIQUE

d'une maison lorraine.

(1) Voir l'excellente plaquette illustrée de Paul Léon, la Renaissance des Ruines, Paris, H. Laurens, 1918 : Paul Léon, d'abord Directeur des services d'architecture au sous-secrétariat d'État des Beaux- Arts, puis aujourd'hui Directeur des Beaux-Arts, a fait plus que quiconque pour mettre en valeur, par des enquêtes et par des expositions, ce qu'on pourrait appeler nos architectures paysannes. Exposition de janvier-février 1917. — Voir aussi Léandre Vaillat, la Maison des Pays de France, avec quatrevingts dessins d'André Ventre, livre remarquable d'inspiration et de documentation.

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cubique. On bâtit de plus en plus des maisons mieux aménagées, aérées et plus vastes. Toutefois, dans la Lorraine traditionnaliste, les maisons, serrées étroitement les unes contre les autres au long de la rue, ne peuvent que s'accommoder d'une cour bizarre, étroite, étirée en profondeur, où c'est à grand'peine que les charrettes des récoltes arrivent à avancer ou à reculer. Cette adjonction en prolongement de la maison ne modifie d'ailleurs en rien la façade où la grande porte en cintre de pierre bâille largement sur la rue.

Il est pourtant un coin de Lorraine où les matériaux durs sont plus rares et moins bons, c'est à l'Est des Côtes de Meuse, dans la Woëvre argileuse et humide. La maison en beaux blocs durs du splendide calcaire corallien des carrières de Lérouville fait place à la maison en moellons jaunes. La pierre trop tendre ne permet plus les cintres audacieux des grandes portes : un simple linteau en bois le remplace, enlevant à la maison lorraine le cachet architectural de son bel arc de pierre.

A mesure qu'on approche de la région montagneuse des Vosges, le type d'habitation se modifie sensiblement. Les eaux devenant plus abondantes sur un sol plus imperméable, les habitations s'écartent de nouveau les unes des autres ; les villages

FlG. 183. — LES FORÊTS ALSACIENNES ET LES SOMMETS VOSGIENS. (A. Lepère.)

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se décomposent en hameaux, le relief plus accentué se traduit par des routes sinueuses et les maisons ne se suivent plus au long des rues. La porte de la grange s'abaisse, car les côtes abruptes ne permettent plus les lourds et hauts chargements. Les grès, puis les blocs de granit remplacent dans les constructions les calcaires blancs. Tandis qu'on atteint la zone des forêts et des pâturages, les maisons s'éparpillent sur les

FlG. 184. — MAISONS DE LA VALLÉE DE LA THUR, A THANN. (A. Lepère .)

croupes des collines. C'est d'abord la « grange », séjour permanent des montagnards, couverte de toits en bardeaux, longue et basse pour abriter contre le vent et la neige, foin, animaux et hommes. Au-dessus, s'étagent les vrais chalets où chaque été les marcaires montent pratiquer leur industrie fromagère.

Aussitôt les sommets vosgiens dépassés vers l'Est, les raides pentes orientales conduisent le voyageur vers un type tout autre d'habitation, l'artistique maison d'Alsace. Plus modeste, plus trapue dans les hautes vallées de la Doller ou de la Thur, elle est déjà encapuchonnée de son toit à forte pente recouvert de petites

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tuiles plates ou de plaquettes de bois {fig. 184). Puis, dans la marche vers la riche et féconde plaine de 1*111, la voilà qui s'élève, qui s'enjolive, qui se coiffe de plus hauts pignons et qui se pare même de vignes grimpantes.

La maison de la plaine est toute en hauteur ; toits aigus et cheminées haut dressées. Les poutrelles visibles des murs font une magnifique décoration, comme d'une marqueterie à grands assemblages.

La disposition intérieure est aussi maintes fois ordonnée en hauteur, non en surface. Le rez-de-chaussée est réservé aux produits de l'exploitation agricole et surtout à ceux du vignoble. Le premier étage est le logement, comprenant avant toute autre la pièce légendaire de la maison d'Alsace, la grande salle, la « Stube » avec ses belles boiseries, son plafond sculpté et surtout son classique poêle en faïence et sa grande horloge. Au-dessus, un vaste grenier à belle charpente où logent les graines, les confitures et les sarments de vigne. Enfin, couronnant la plus haute cheminée de la plus haute maison, le nid de cigogne, avec son fagot de bois préparé à l'avance, achève de signer d'une marque pittoresque ce type d'habitation des basses côtes des Vosges où rôtissent des vignobles à gros ceps contournés et des plaines plantureuses qui se couvrent des plus lourds épis.

Là où l'exploitation rurale prend de l'ampleur, dans toutes les riches zones de lœss, l'ensemble des constructions s'étale, et les bâtiments essentiels se disposent autour de la cour (voir fig. 185). L'habitation est séparée de la route ou de la rue par un mince jardin ; la grande pièce essentielle des maîtres, la « Stube », si avenante et si propre (dont le fourneau même est entretenu de la cuisine), est placée et comme postée au coin qui fait face d'une part à la route et de l'autre à la cour; par les fenêtres qui donnent et sur la route et sur la cour, l'œil si attentif du chef de la

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FlG. 185. — PLAN TYPIQUE DE LA MAISON ALSACIENNE.

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maison surveille tout à la fois et les allées et venues de la grande porte d'entrée et tout le travail intérieur de l'exploitation.

Du Sud au Nord de l'Alsace, — de Dannemarie à Wissembourg, — et de l'Est à l'Ouest, — de Saverne à Strasbourg, — extraordinairement fixe, le même type de maison, — avec des variantes de caractère secondaire, malgré les variétés du cadre géographique, — affirme la vitalité tenace d'un groupe humain très fort, très conscient et toujours fidèle à lui-même.

Bref, la maison lorraine, bâtie de belle pierre, mais aux toits plats et aux murs bas, offre aux regards des lignes monotones et droites comme les horizons meusiens. Tout au contraire, la maison d'Alsace est une élégante cossue, qui joue de l'agencement de ses pignons et des encorbellements de ses balcons. Elle vit en village, mais point à la manière de sa voisine de Lorraine. Les maisons s'assemblent pour exprimer visiblement la solidarité de tous les habitants de ces municipes démocratiques; mais elles ne sont point contiguës ; chacune est séparée de la plus proche et affirme l'indépendance d'opiniâtres individualités. Très rare type de village, parmi tous les villages de France et du monde, qui sait associer la fantaisie personnelle de chaque demeure familiale à la cohésion disciplinée de l'agglomération et à la coquette et belle ordonnance de la rue.

Du village Des maisons nos regards sont allés aux hameaux, aux bourgs,

a la ville aux villages ; car le village est lié à la maison, comme la maison au village; les villages sont bien souvent déjà de petites villes... La curiosité investigatrice de nos lecteurs devra nous suivre jusqu'à la forme la plus concentrée et la plus vigoureuse des agglomérations humaines : la grande ville.

Cependant, qu'est-ce qui fait la ville?... De nos jours comme dans le passé, la vie rurale s'oppose à la vie urbaine. Il paraît bien légitime de distinguer la ville du village, mais où chercher le principe et le signe de démarcation ?

Pour les statisticiens, est considérée comme population urbaine toute population d'une agglomération d'au moins 2 000 habitants (1). Discrimination arithmétique qui ne peut pas ne pas être contestable. Il est des agglomérations de 2 000 habitants qui ne sont autres que des villages ; il est au contraire de petites cités de quelques centaines d'habitants qui ont gardé de grands airs de vraies petites villes : et Coucy-

(1) « La population urbaine est la population totale de toutes les communes dont la population agglomérée au chef-lieu dépasse 2 000 habitants. La population rurale est la population de toutes les autres communes. » (Statistique générale de la France. Résultats statistiques du recensement général de la population effectué le 5 mars 191 1, Paris, Imprimerie nationale, 1913, t. I, i" partie, p. 33.)

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le-Château avec ses 700 habitants, et Vézelay, et Cagnes. Uzerche, si fièrement et somptueusement dressée sur un beau méandre de la Vézère, n'a que 1 500 habitants agglomérés, mais elle porte la physionomie d'une ville de plusieurs milliers... Il s'agit en tous ces cas d'anciennes villes dont le caractère urbain s'est conservé. Il est par ailleurs des régions, on l'a vu, où la population s'est de tout temps agglomérée en groupes de maisons serrées et comme tassées. On pourrait sans doute remarquer qu'il y a au moins embryon de ville là où les maisons sont accolées ; le mur mitoyen est l'expression d'intérêts voisins — et d'ailleurs souvent rivaux — qui sont en relation directe avec les sentiments élémentaires qui constituent l'état d'esprit urbain. Mais les murs sont souvent rapprochés sans être accolés ; même dans certains pays d'agglomération, les habitations gardent leur indépendance; et les maisons des beaux villages alsaciens nous en ont fourni le témoignage.

Il s'agit donc d'étudier dans leur réalité géographique les différents types des villes, sans nous préoccuper de découvrir un principe de démarcation trop simple entre le village et la ville. Il s'agit plutôt de gradations que de délimitation...

Les calculs des statisticiens doivent du moins nous aider à concevoir de quelle importance grandissante est dans nos sociétés contemporaines le phénomène d'agglutination humaine qui aboutit à la constitution des villes et des grandes villes.

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