‹ Histoire de la nation française (volume 4)Chapitre 9 sur 86 · A) LES GÉNÉRATIONS ET LES PARENTÉS · texte numérisé non relu

A) LES GÉNÉRATIONS ET LES PARENTÉS

L en est de l'histoire comme des vastes paysages ; on ne les découvre que quand on a gravi les sommets. La guerre de 1914 est un de ces sommets d'où l'on voit toute l'histoire de France en se retournant.

La perspective n'est pas à l'infini : vingt-cinq générations qui, en remontant des fils aux pères, se donnent la main, vont jusqu'à Clovis. Un homme qui naît aujourd'hui a un contact direct avec l'homme né cinquante ans avant lui. Chaque étape de la troupe en marche couvre, à peu près, un demi-siècle. Aussi les horizons changent peu ; la masse des faits demeure. Nos vieux villages ne bougent pas. Paris lui-même habite encore dans les plâtras de Louis XI.

Donc, cette nation, la plus vieille de l'Europe, est une chaîne qui ne compte pas plus de vingt-cinq anneaux.

Quelle diversité, cependant, dans cette si courte unité et quel labeur pour ces promptes relèves !

Je voudrais exprimer, par une image, la tâche à laquelle la France a été destinée et à laquelle elle s'est consacrée : cette chaîne des vingt-cinq générations travailla à verser la Méditerranée dans les mers du Nord.

y histoire est Avant que César eût mis le pied en Gaule, l'Europe

1 -f « des mœurs » septentrionale n'existait pas. La Gaule conquise a porté la civilisation méridionale en Angleterre, en Allemagne, et au delà. Ainsi s'est créée, par un effort persévérant du pays d'Entre les deux mers, la civilisation européenne qui, à son tour, a gagné le reste de l'univers.

La France fut l'ouvrière de cette œuvre; elle a eu, elle-même, pour ouvriers, Charlemagne qui conquit l'Allemagne, Guillaume de Normandie qui conquit l'Angleterre, Champlain, Cavelier de Là Salle qui colonisèrent la région des Lacs américains et la grande artère du Mississipi, Napoléon qui changea la face de l'Europe, Lesseps qui modifia la figure de la planète.

Les conquêtes matérielles ne sont, bien entendu, que l'instrument, le moyen. Le résultat, c'est la pénétration des âmes.

Je veux être clair quand j'emploie ce mot de civilisation. Qu'est-ce donc que ce progrès dont on parle toujours ?... Voici : aussitôt que Rome eut conquis la Gaule, elle abolit les sacrifices humains. Non pas qu'elle ait persécuté les Druides, ni pris à tâche de supprimer leur religion, mais, selon les propres expressions de Strabon, « elle a fait disparaître ce qui, dans leurs horribles pratiques et leur magie, était en opposition avec les mœurs romaines (i)». Se peut-il rien de plus clair ? Les mœurs corrigent les mœurs ; ainsi s'accomplit le progrès. Ce n'est pas la conquête, c'est le contact qui obtient cette victoire. La France a répandu son esprit dans des pays qui ne sont pas ou ne sont plus de son empire. Un sagace enquêteur de la vie américaine, M. John Finlay, dans son livre d'un intérêt si passionnant, les Français au coeur de V Amérique, explique que l'empreinte française subsiste et subsistera toujours le long de l'immense vallée du Mississipi. Les Français ont été en Amérique du Nord « les pionniers d'une civilisation forte et durable... Nous savons que l'Empire que les explorateurs et les aventuriers français avaient voulu fonder ne s'est pas réalisé dans le sens de leurs rêves. Mais, leur foi et leur bravoure se sont réincarnées dans la démocratie américaine ; elles ont rendu possible l'établissement de la République actuelle et les promesses qu'elles nous donnent nous permettent d'envisager un avenir de plusieurs milliers d'années (2). »

Quand la France met le pied à Alger, la piraterie est supprimée; quand elle

(1) Fustel de Coulanges, Problèmes d'histoire, p. 189. — Montesquieu a fait la même observation à propos de Cannage : « Le plus beau traité de paix dont l'histoire ait parlé est, je crois, celui que Gélon fit avec les Carthaginois. Il voulut qu'ils abolissent la coutume d'immoler leurs enfants. Chose admirable, il exigeait une condition qui n'était utile qu'à eux, ou plutôt il stipulait pour le genre humain, n — Que n'a-t-on, au traité de Versailles, pour empêcher le retour d'abominables horreurs, « stipulé pour le genre humain »?

(2) John Finlay, les Français au coeur de l'Amérique, traduit par Mme Emile Boutroux, p. 480.

INTRODUCTION

met le pied à Madagascar, l'esclavage disparaît. Il est des mœurs que d'autres mœurs ne peuvent supporter, et qu'elles refoulent comme certaines espèces animales refoulent d'autres espèces de certaines contrées.

Je voudrais que l'on dise ce que l'humanité gagne ou perd par imitation, émulation, déférence, mode, propagation et communication des âmes aux âmes. Ce serait peut-être le plus intéressant graphique du progrès social universel.

Ces exemples établissent que l'histoire, et en particulier l'Histoire de France, est surtout des mœurs.

Les générations sont en travail pour former l'âme de l'avenir, séparer l'ivraie du bon grain, et alimenter de pur froment les enfants des hommes.

Les âges et les S'il existait un historien, il condenserait en quelques

générations lignes, comme on extrait un élixir, le caractère de chacune des époques qui, — les mains liées des pères aux enfants, — furent des anneaux de la grande chaîne.

Avant César, les origines se perdent dans la nuit des temps... Nous ne savons combien de siècles ! Ce sont les Ancêtres. Il reste, sans doute, beaucoup d'eux en nous. Ils furent les artistes des Eyzies et ils furent les Gaulois qui firent trembler Rome, épouvantèrent la Grèce et débordèrent sur l'Asie. Ce sont de très vieux Européens.

L'histoire de France naît avec César.

Le premier âge qui suit la conquête reçoit la leçon de l'antiquité gréco-latine : ce sont les Disciples.

Après viennent les Néophytes ou les Catéchumènes; ils lèvent les mains devant le Christ en priant.

Puis vient la génération des Ëvêques. Ils sauvent les mœurs, et esquissent l'alliance avec les peuples du Nord en choisissant et consacrant Clovis.

Voici les Initiateurs : Charlemagne étend les mœurs sur l'Europe qu'il fonde.

La féodalité attache les races au sol : ce sont les Terriens.

Leurs fils suivent déjà l'idée et partent pour les premières expansions. Ce sont les Croisés, bientôt les Chevaliers.

Les générations suivantes, fières de leur solide emprise sur le sol, des mœurs et de l'idéal sauvés, s'exaltent dans les monuments sublimes de la pensée et de l'art : la Somme de saint Thomas est une cathédrale gothique ; ce sont les Bâtisseurs.

Sur une terre alloue, avec des mœurs formées, les patries s'ordonnent : ce sont les Unitaires.

Voici les Légistes. Robes longues, sans armes, ils régnent par la loi, codifiant les mœurs et les fondant sur la Coutume : car la Coutume n'est rien d'autre que les mœurs consolidées.

Viennent les Politiques : ils font circuler les mœurs dans des organismes vivants ; tout s'anime, c'est la vie moderne.

Les politiques deviennent les Royaux : un seul chef pour une seule unité.

Les royaux sont les Tolérants, parce que l'unité civile ne peut régner que sur des consciences libres et apaisées.

La France est devenue « le plus beau royaume qui soit sous le ciel ». Les uns l'admirent et l'implorent, d'autres la jalousent et l'attaquent. C'est l'ère des Défenseurs. Henri IV chasse les Espagnols- de Paris, et Richelieu impose, au dedans et au dehors, l'équilibre.

Après les grandes crises du seizième siècle, l'ordre européen est maintenu. Une génération écoute la voix de la Raison. Génération exemplaire : les Classiques.

Enorgueillis de leur maîtrise, ils deviennent les Magnifiques.

Les magnifiques gaspillent et inquiètent : voici les Critiques.

Ils sapent l'ordre ancien et annoncent un ordre nouveau : les Philosophes.

Leur pensée est action : les Révolutionnaires. Ils accouchent l'Europe moderne dans le sang.

La nouvelle France est née : les Organisateurs.

Elle reprend son œuvre d'expansion et de propagande : les Conquérants.

Grands souvenirs ; ordre rétabli ; richesse accrue : ce sont les Apaisés.

Les ambitions renaissent. Mais l'Europe, organisée par les pères, se lève contre les fils. Ils sont en pleine illusion : les Chimériques. Ils succombent dans la défaite.

La défaite a réveillé la génération suivante; celle-ci sait comprendre et veut agir : les Réparateurs.

INTRODUCTION

La raison et le sang-froid sont revenus : la nouvelle génération est celle des Victorieux.

Comment rendre avec des paroles ces alternatives, ces avancées, ces retours, ces hésitations, ces élans, ces disciplines, ces inquiétudes, ces contrastes, ces désaccords, ces harmonies, qui forment l'histoire du plus « long peuple » (comme on dit, en Angleterre, le « long parlement ») qui ait vécu dans l'Histoire?

A la fois longue et brève, — brève si on la considère en elle-même, longue si on la compare, — la série des générations a agi continuellement pour devenir, de ce qu'elle était, ce qu'elle est. Il faudrait dire comment la France sculpta son propre angle facial, pour faire, du prognathe des cavernes, le soldat de Verdun.

Ijarentës et Mais d'abord, pour bien connaître ce peuple si sociable,

A voisinages y convient de le circonscrire, de le « situer » parmi les autres peuples ; car, comment l'isoler de ses voisins, ses parents, les membres de la grande famille européenne, qui sont par lui ce qu'il est par eux ?

Le sol français est un carrefour vers lequel tous les passages de l'histoire convergent. Mais il est aussi une place d'armes que nul n'a forcée. Quand les grandes errances européennes frappent à cette porte, quand un de ces aventuriers de l'Histoire demande asile, on entr'ouvre et on accueille ; mais hospitalité n'est pas promiscuité. Le défenseur est sur ses gardes. Le type se préserve des attouchements bas : il entend rester lui-même. Apparenté à tant de races diverses, le Gaulois reste reconnaissable après deux mille ans et tel que le décrivit César. La physionomie si caractérisée et, pourtant, si plastique, si animée du peuple français, tient sans doute à cela : une stabilité intime sous l'afflux des autres sangs. Blondes ou brunes, toutes les races et toutes les histoires se rapprochent, se heurtent, se querellent et, finalement, s'accordent ici.

Italie L'Italie avait Rome, la Rome des sept collines et des dix siècles,

la Rome païenne baptisée par saint Pierre. Elle parlait la seule langue universelle, elle avait recueilli les plus nobles traditions humaines. Ses monuments étaient hantés par le spectre de la grandeur romaine ; une étrange

hallucination de magni-

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son rêve ; la Cité devenue empire cherchait, par la catholicité, l'humanité. Les arts, les sciences, les techniques, les pédagogies avaient toujours leurs racines là ; elles rampaient sous terre, prêtes à refleurir.

Et, dans ce sol, se trouvaient aussi les trésors cachés sous l'éboulement du monde antique, le bronze et l'or. Rome ne se déshabitue pas du sceptre; couchée dans son tombeau, elle règne ; sa ruine est auguste...

Mais, pourquoi cette ruine, et si complète?

Pourquoi, sur un passé si grand, un présent si mince ? Pourquoi, de ces colosses, ces nains? La « mère des moissons » est-elle devenue stérile et la semence ne lèvera- t-elle que jetée ailleurs?... Sans doute, par réaction contre l'unité, ce pays a conçu la haine de l'ordre et du repos. Il s'est concassé et mis luimême au pilon. Villes contre villes, rues contre rues, maisons contre maisons, Montaigus contre Capulets : ils se sont acharnés à se détruire et ce magnifique tombeau n'abritait plus que poussière... La France vénéra toujours l'Italie ; elle l'aima et la connut à fond ; elle ne sépara jamais les deux destinées : Pépin et Charlemagne

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CHARLEMAGNE ET LEON III d'après la mosaïque de Latran, contemporaine de Charlemag-ne, telle qu'elle existait en i&oo. (J. Patissou.)

INTRODUCTION

soutiennent Rome. Les chemins qui mènent à la Ville sont ardemment désirés par nos populations pieuses ; les pèlerins s'enorgueillissent d'être appelés Romieus. Ainsi, pendant des siècles, l'Histoire de France a la face tournée vers Rome. Quand la papauté doit fuir, la France la reçoit. Les échanges sont perpétuels d'en deçà et d'au delà des monts. A la Renaissance de l'Italie, la France « reverdit » et si l'Italie « resurgit », la France est auprès d'elle ; enfin, quand l'Italie reconstituée reprend sa place au premier rang des peuples civilisés, la France comprend et applaudit.

Chateaubriand avait lu cet avenir dans le passé : « On peut découvrir, parmi ce peuple trop sévèrement jugé, disait-il, un grand sens, du courage, de la patience, du génie, des traces profondes de ses anciennes mœurs, je ne sais quel air de souverain et quels nobles usages qui sentent encore la royauté. »

Les bonnes luttes européennes sont soutenues ensemble. Combien d'empereurs romains sont des « germaniques » ! La dernière escorte de Jeanne d'Arc à Compiègne était des Italiens... Car les deux sœurs sont des héritières directes et jumelles ; elles sont responsables solidairement du grand legs. Pas de ciel éclatant sur l'Europe sans ces Dioscures. Qui oserait dire que ta lumière soit fausse, Méditerranée?... Ouis solem dicere falsum audeat?

Espagne L'Histoire de la France est fiée non moins étroitement à l'His-

toire de l'Espagne. C'est un autre domaine : il ne s'agit plus de religion ou d'art, mais de guerre et de politique. La barrière des Pyrénées est plus âpre que celle des Alpes. Selon qu'elle s'oriente pour ou contre la France, l'Espagne est un appui ou un péril redoutable. Si l'Espagne est envahie par l'Afrique, elle envahit la France, et si l'Espagne s'allie aux envahisseurs du Rhin, elle encercle la France. Mais, quand la France et l'Espagne s'entendent, leurs vies indépendantes et leurs expansions naturelles sont assurées. Les grandes luttes et les grands accords européens sont là. La France paraît sur les Pyrénées avec Roland, et l'Espagne triomphe à Paris avec le Cid; Cervantes humanise Charles-Quint et Corneille Richelieu. Notre saint Louis est fils de Blanche de Castille et notre Louis XIV d'Anne d'Autriche : ces fils ont l'esprit blanche de ^^

des mères. Saint Louis meurt à Tunis ; c'est un conquis- (Collection Gaignières.)

tador. Louis XIV bâtit Versailles comme Philippe II l'Escurial. Les Bourbons achèvent leur destinée quand ils régnent à Madrid. L'Espagne a colonisé l'Amérique du Sud pour qulelle soit latine, et la France a aidé l'Amérique du Nord pour qu'elle ne soit pas exclusivement anglo-saxonne. Comment ces deux ouvriers de la même tâche ne vivraient-ils pas en harmonie?... Pourtant, ils ont la susceptibilité, l'un de son indépendance, l'autre de sa sécurité. Mais, une fois le soupçon écarté, leurs amitiés sont d'un grand poids : elles sont scellées par l'honneur. Quel Français n'aimerait l'Espagne? Comme Madrid luit d'un clair soleil et des beaux yeux de ses femmes par une matinée de printemps parfumée !

Mais il faut se détourner et regarder ailleurs. Le problème européen, c'est le problème allemand. Ce qu'il y a d'hostile en Charles-Quint vient d'Allemagne.

Allemagne L'Allemagne est la « matrice des peuples ». Sa jeunesse se

lève pour l'aventure quand elle devient trop nombreuse et trop forte* L'insuccès même et la saignée à blanc, comme aux temps où Charlemagne commençait l'histoire européenne en décimant les Saxons, ne la corrige pas. L'Europe a besoin d'une Allemagne prospère contenue au delà du Rhin et entrant, par une sage considération d'elle-même, dans l'engrenage universel; c'est quand cet engrenage fonctionnera bien qu'il y aura vraiment une Europe.

La vie serait possible en y mettant, comme ou dit, « chacun du sien ». Mais, alors, se pose le problème russe. C'est en agitant le problème russe que l'Allemagne épouvante les autres peuples, et c'est ainsi qu'elle a amené les républicains de 1848 et les ministres de Napoléon III à accepter l'unité allemande à la prussienne. La Prusse de Bismarck leur disait : « Plus je serai forte, mieux je vous défendrai contre le péril slave. N'est-ce pas le grand péril européen (1)? » Les faits ont bien montré qu'il y en avait un autre, plus proche et toujours instant : c'est l'éternelle tentation de l'invasion facile et de la descente en Champagne par les tribus germaniques,

(1) Comme c'est ici une des clefs de l'histoire universelle, certaines précisions sont nécessaires. Tocqueville, ministre des Affaires étrangères du Prince-président, dit dans ses Souvenirs : « Une question plus sérieuse que je me posai fut celle-ci : l'intérêt de la France est-il que le lien de la confédération germanique se resserre ou se relâche ? En d'autres termes, devons-nous désirer que l'Allemagne devienne, à certains égards, une seule nation, ou reste une agrégation mal jointe de peuples et de princes désunis ? C'est une ancienne tradition de notre diplomatie qu'il faut tendre à ce que l'Allemagne reste divisée entre un grand nombre de puissances indépendantes; et cela était évident, en effet, quand, derrière l'Allemagne, ne se trouvaient encore qu'une Pologne et une Russie à moitié barbares ; mais, en est-il de même de nos jours? La réponse qu'on fera à cette question dépend de la réponse que l'on fait à cette autre : quel est au vrai, de nos jours, le péril que fait courir la Russie à l'indépendance de l'Europe? Quant à moi qui pense que notre Occident est menacé de tomber, tôt ou tard, sous le joug ou

INTRODUCTION

une fois le Rhin franchi. Il y a deux mille ans, les Gaulois ont appelé César à l'aide contre les Germains d'Arioviste. Ils ont préféré la conquête romaine à l'invasion germaine. On nous a bien mal appris notre histoire !

Un siècle après la conquête de César, la diplomatie des cités gauloises eut encore à se prononcer; le Batave Civilis s'était révolté ; il avait fait appel aux Gaulois et leur avait demandé de l'aider à secouer le joug de Rome. Les Rémois convoquèrent une assemblée des députés de toute la Gaule pour en délibérer. Un Rémois, Julius Auspex, donne les raisons pour lesquelles il était préférable que la Gaule restât attachée à la fortune de Rome ; elles sont admirablement déduites dans un discours que le général romain Petilius Cerealis prononça quelque temps après, devant les révoltés de Trêves : « Quand nos armées, dit-il, entrèrent dans votre pays, ce fut à la prière de vos ancêtres ; leurs discordes les fatiguaient et les épuisaient et les Germains posaient déjà sur leurs têtes le joug de la servitude. Depuis ce temps, nous montons la garde aux frontières du Rhin pour empêcher un nouvel Arioviste de venir régner sur la Gaule. Nous ne vous

LANSQUENETS ALLEMANDS. (J . Patii

du moins sous l'influence directe et irrésistible des tsars, je juge que notre premier intérêt est de favoriser l'union de toutes les races germaniques, afin de l'opposer à ceux-ci. L'état du monde est nouveau; il nous faut changer nos vieilles maximes et ne pas craindre de fortifier nos voisins pour qu'ils soient en état de repousser un jour, avec nous, l'ennemi commun. » L'astrologue se laissait choir dans un puits.

L'ami de Tocqueville, Gobineau, avait annoncé en termes mystérieux, non les conquêtes du tsarisme, mais une sorte de putréfaction des races nobles par le marécage slave : « Immobile comme la mort, actif comme elle, le marais dévorait dans ses eaux dormantes les principes les plus chauds et les plus généreux sans en éprouver d'autre modification, quant à lui-même, que çà et là une élévation relative du fond, mais pour en revenir, finalement, à une corruption générale plus compliquée. » {Inégalité), t. II, p. 180...

imposons d'autres tributs que ceux qui servent à vous assurer la paix. Sachez supporter les inconvénients si vous obtenez les avantages. Serez-vous plus heureux sous la domination germaine? Si l'Empire romain disparaissait, ce serait sur la terre la guerre universelle. Et quel peuple serait plus en péril que vous, vous qui êtes le plus près de l'ennemi, vous qui possédez l'or et la richesse qui ont toujours attiré l'invasion?... » Le général romain n'eut pas à se servir de ses armes. Les Gaulois renoncèrent d'eux-mêmes à suivre Civilis, qui fit sa soumission.

Toute l'histoire européenne est dans cet épisode. Si l'Allemagne, profitant de sa situation centrale et se croyant en sécurité sur sa frontière orientale, veut conquérir les pays du soleil et les riches terres méridionales, elle recommence l'éternel duel, d'où elle sort d'ailleurs toujours vaincue. Ce constant danger menace les bases mêmes de l'édifice européen. Si, au contraire, les deux pays qui sont les deux pentes du toit commun vivent en paix, le reste est tranquille. Mais il faut, pour arriver à cela, que l'Allemagne, abondante en hommes, se modère elle-même, qu'elle consente à vivre humainement, et non surhumainement, qu'elle domine en elle je ne sais quels bouillonnements de cette méchanceté morale qui, au dire de Nietzsche, « coule dans ses veines avec le sang des ancêtres », qu'elle entre dans la vraie « culture », celle qui boit aux sources pures de la raison, qu'elle vomisse l'âpre désir « du fer et du sang », en un mot, qu'elle écarte tout système militariste et impérialiste, toute famille « fatale », les Barberousse et les Frédéric. Il est de nécessité européenne que la Prusse conquérante ne garde pas la tentation d'une tête de pont sur le Rhin. L'Europe doit aussi veiller à ce que ne s'affaiblissent pas outre mesure, au revers de l'Allemagne, les « puissances du Nord ». Une Allemagne s'adaptant d'un ferme propos à l'Europe est la seule voie de salut pour l'Europe et pour l'Allemagne. Le jour où toutes deux auront acquis cette conviction, les leçons de l'Histoire auront servi.

a ngleterre C'est la mission de l'Angleterre de veiller à ces hauts pro-

■**■ blêmes. La Providence l'a placée dans ses îles pour que, un peu

retirée, elle puisse garder le sang-froid et donner, à l'heure opportune, le coup de balancier. Marchande et pacifique, qu'elle ne juge pas trop sévèrement les peuples guerriers : ils sont si exposés ! Elle a bien vu, en 1914, qu'elle peut rencontrer à l'improviste des périls mortels ; peut-être ne l'a-t-elle pas encore compris jusque dans les moelles, mais elle trouvera, de plus en plus, la lutte sur son chemin. On laisse rarement en repos les Empires « sur lesquels ne se couche pas le soleil ». Pas plus que le canal de Suez, le canal de la Manche n'est une protection. L'Alle-

INTRODUCTION

magne aux portes de Calais et aux portes d'Anvers, c'est un grand risque car la sécurité de tout l'Empire dépend de cette étroite bande de mer qui n'a jamais été infranchissable, — qui l'est moins que jamais, — et par-dessus laquelle, même aux siècles passés, l'Angleterre, fille des Saxons, des Danois et des Normands, s'est embarquée pour ses îles.

La question vitale pour l'Angleterre sera toujours la « Question des duchés »,

c'est-à-dire l'ex-

pansion de l'Allemagne dans la Baltique et dans la mer du Nord, visant la Manche.

Cette expansion ne date pas d'hier.

L'Angleterre doit avoir relu l'histoire des Villes hanséatiques . Par ces villes, l'Allemagne maritime, pendant de longs siècles, domina les mers et le commerce européen : « Notre Empire est sur les eaux. » A partir de 1863, la question des duchés et celle de l'unité allemande furent posées simultanément; peut-être avait on conçu, dès lors, le projet du canal de Kiel qui visait l'Angleterre. Si la France et l'Angleterre eussent, à cette heure critique, marché ensemble, peut-être un protocole eût-il réglé ce qui devait être, cinquante ans plus tard, ce conflit de Kiel, par quoi périrent huit millions d'hommes.

La vérité est que, dans tous les conflits universels, l'Angleterre et la France sont solidaires. Au grand jeu de l'histoire, elles misent sur le même tableau. Edouard VII, qui savait la politique étrangère, disait : « Notre frontière, c'est le Rhin! »

L'Angleterre fut formée par la France des Guillaume; Normands, ils sont Français. Est-ce dans les brumes du Nord qu'ils avaient reçu l'art gothique et la civilisation du droit? Tout cela est romain, repensé par la France. Le génie anglais, dont la puissante originalité est d'être insulaire, les repense à son tour et fait du Midi le Nord. L'héritage prend alors une valeur nouvelle, une valeur

LONDRES. (J. Patissou.)

planétaire; il a reçu l'estampe qu'il faut pour avoir cours dans le reste du monde ; mais les origines et l'alliage primitifs sont « continent » et « France ». Rien de bon n'est venu d'autres rivages en Angleterre. Toute puissance autre que la française à Calais serait pour elle la fin de toute paix et peut-être de l'existence même.

L'isolement insulaire a produit la plus magnifique branche de la civilisation européenne, celle qui répand la douceur de son ombre et la richesse de ses fruits sur l'univers. L'humanité a progressé longtemps selon les lois britanniques et elle progressera longtemps selon ces lois. L'Angleterre n'a inventé ni la liberté ni les mœurs, mais elle les a répandus et purifiés. L'art des « parlements », c'est-à-dire l'art des opinions et des discussions libres, est anglais. Et, sans doute, cette forme de vie sociale n'a pas dit son dernier mot, puisqu'elle crée aujourd'hui un « parlement des Nations ».

Mais, avec ses qualités incomparables qui doublent Rome par Carthage, l'Angleterre trouve une faiblesse dans sa force : c'est son mercantilisme. Elle sacrifie beaucoup au préjugé de la richesse, qui n'est peut-être qu'un préjugé. Quand la question trafic est en jeu, l'Angleterre n'écoute plus. Cette incompréhension, selon le mot de M. Clemenceau, fait notre étonnement.

C'est ici que notre peuple reprend son caractère et son rang. Non marchand, mais laboureur, artiste et soldat, son métier et son idéal l'amusent. Il ne craint ni la bise qui souffle ni la table dégarnie. Un quignon de pain et de la bonne humeur, cela lui suffit. Le roi Louis VII disait au chroniqueur anglais, Gautier Map, qui nous l'a rapporté : « Ton seigneur, le roi d'Angleterre, a de tout en abondance, hommes, chevaux, or, soie, diamants, gibier. Nous, Français, nous n'avons que du pain, du vin et de la gaieté. »

En raison de sa position continentale, la France défendra l'Europe, pour tout le monde et pour l'Angleterre, pourvu que l'Angleterre lui assure ouvertes les voies de la mer. Ainsi, ni l'une ni l'autre ne peuvent se passer l'une de l'autre. Seeley disait : « La France a mis trop de fers au feu à la fois. » Oui, mais c'est la nature et la géographie qui lui ont imposé ces tâches ; et elle les a réussies, en somme, depuis deux mille ans.

Résumons ces extraits de l'histoire européenne : l'Angleterre fait la politique des îles et la France la politique des presqu'îles. Mais qui dit presqu'île dit l'Europe même. La France est l'extrémité de la pointe de ce vieux continent aux rivages découpés et entreprenants. Son assiette à la terre et son issue à la mer font son double devoir. L'histoire anglaise est jointe à l'histoire française parce qu'elles sont toutes

INTRODUCTION

deux les membres vivants du rivage articulé qui a colonisé l'univers. Cependant le port d'attache et le lieu d'embarquement restent toujours en terre ferme. L'ancre est jetée sur le roc et jusque dans la force du continent, au Rhin.

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