‹ Histoire de la nation française (volume 4)Chapitre 10 sur 86 · B) LES TRAVAUX ET LES JOURS · texte numérisé non relu

B) LES TRAVAUX ET LES JOURS

T es origines Voyons donc quelles furent, à l'extrémité du continent euro-

*-* péen, les tâches qui incombèrent à la France.

De « l'ancêtre des cavernes », rien ne s'était révélé pendant des milliers de siècles. Mais, chose étrange, le voilà qui se lève de son tombeau et qui s'avance jusqu'à l'Histoire. A-t-il pressenti cette heure? Était-ce pour que l'on sût, un

LES ALIGNEMENTS DE CARNAC. (Dessin de J. Patissou.)

jour, quelque chose de lui qu'il a peint, gravé, sculpté, sur les parois de ses demeures profondes, les représentations artistiques de l'existence qu'il menait au milieu des grands carnivores et des pachydermes? La région de la Dordogne, prolongée jusqu'au delà des Pyrénées, apparaît, maintenant, comme « le plus ancien foyer de culture du monde, quelque chose comme la capitale de la civilisation paléolithique » (i). C'est dire que la France et l'Europe ont vécu une vie, non point mythique, mais intelligible pour nous, avant le temps où nous reportaient les souvenirs les plus lointains de l'histoire ancienne.

Il est fort possible que l'Europe boréale ait vu partir, beaucoup plus tard, les premiers essaims des Aryens et des « Northmans » qui, en naviguant et en longeant

(i) PlTTARD. Voir ci-dessous Géographie humaine, p. no.

les côtes, colonisèrent, à leur façon, l'ancien monde, s'y installèrent et y ont laissé, — témoins muets de leur occupation, — les monuments mégalithiques.

Il n'est pas inadmissible, qu'après l'âge de pierre, l'âge de bronze ait été, du moins par l'une de ses origines, Scandinave, boréal, par conséquent européen. Peut-être de nouvelles recherches finiront-elles par balayer de notre horizon le « mirage oriental » et les prétendues origines asiatiques.

De toutes façons, la Gaule existe par elle-même comme une agglomération puissante de peuples d'origine sans doute autochtone : à une date très reculée, elle déborde sur l'Europe méridionale et même sur l'Asie. Elle apparaît avec sa civilisation propre, sa religion, ses arts, son caractère déjà formés, dès que l'humanité prend conscience de son passé.

Une école historique française, celle des Amédée Thierry, des Henri Martin, des Jean Reynaud, avait porté très haut le souvenir de ces origines celtiques ; elle eût volontiers admis qu'il existait en Gaule une très vieille civilisation; elle ne mettait pas en doute l'opinion attribuée aux sages de l'antiquité, à Pythagore, à Aristote, que la philosophie, c'est-à-dire l'étude des abstractions et des choses invisibles, avait été inaugurée par ces proto-Celtes et que, sous ce rapport, ils avaient été les maîtres de la Grèce. On acceptait le texte d'Ammien Marcellin parlant des Druides (XV, ix) : « L'esprit toujours tendu vers les questions les plus abstraites et les plus ardues de la métaphysique, ils tenaient en mépris les choses d'ici-bas et déclaraient l'âme immortelle. » On cherchait dans cette généalogie les principaux traits de caractère qui avaient survécu parmi les populations habitant ce même sol.

Combien ces « amis des Druides », ces « bardes » furent-ils raillés ! Une science nouvelle rattacha les origines de la civilisation française, tantôt à la conquête romaine, tantôt aux invasions germaniques ; les origines celtiques furent considérées comme négligeables.

On ne peut nier, cependant, que le fond de la population soit de sang gaulois, que le chiffre de cette population des Gaules, au moment de la conquête romaine, était de 10 ou 12 millions d'âmes et, comme on ne voit pas, qu'à aucune époque de l'histoire, la Gaule ait eu à subir des massacres qui l'aient considérablement réduite, il n'est pas si ridicule d'admettre qu'elle subsiste, par sa descendance, sur le sol qu'elle n'a pas cessé d'occuper. Les traits de Vhabitus gaulois, tels que les décrit César, se sont retrouvés sur la figure du peuple français. Au sujet des Druides, César nous apprend qu'ils formaient un clergé, qu'ils avaient des corporations monastiques, qu'ils assumaient l'éducation de la jeunesse en commun, qu'ils exerçaient un certain

INTRODUCTION

pouvoir judiciaire, soit qu'il s'agît des affaires publiques, soit qu'il s'agît des affaires privées, qu'ils recouraient contre les coupables à l'excommunication en leur interdisant les sacrifices ; qu'ils étaient exempts du service militaire et de l'impôt, qu'ils s'attachaient à l'étude sous toutes ses formes, histoire, poésie, astronomie, etc., enfin qu'ils entretenaient, avec un zèle passionné, la croyance en l'immortalité de l'âme, « croyance propre à exciter les courages en faisant mépriser la mort ». Ce témoignage d'un contemporain attentif et perspicace décrit un état de choses qui se retrouve à des siècles beaucoup plus récents de l'Histoire de France. En somme, les Druides formaient un « ordre » dans l'État. Ils exerçaient une « juridiction » même civile ; cet ordre avait ses « franchises » et ses « privilèges ». On lui reconnaissait même un certain « pouvoir politique » dans les assemblées. Or, rien de cela ne se remarque ailleurs, ni à Rome, ni en Germanie, avec des particularités aussi nettement tranchées. Cela est gaulois et deviendra, dans l'avenir, spécialement français. Ne serait-il pas permis de conclure que des survivances celtiques d'un grand poids se sont prolongées sur l'Histoire de France et que la Gaule a fourni le plasma dans lequel les germes se sont développés ?

Cette vieille population gauloise est connue surtout par les récits des soldats qui l'ont combattue ou des marchands et des voyageurs qui l'ont visitée. Ils ont signalé ce qui frappe de prime saut : le courage militaire, la fougue, l'intelligence, une éloquence naturelle, la curiosité, l'esprit de discorde et de querelle intestine. Des autres renseignements semés au hasard dans les livres des poètes, des géographes, se dégagent quelques autres données sur des facultés plus intimes et de survivance non moins précieuse : l'aimable hospitalité, l'intelligence, l'ingéniosité, le savoirfaire, et, par-dessus tout, une extraordinaire faculté d'assimilation ; parmi les défauts : un sens atténué de la famille, des mœurs relâchées, le goût du vin et des libations en commun.

Dans la littérature celtique, que nous ne pouvons guère deviner qu'à travers ce qui a subsisté en Grande-Bretagne après la conquête romaine, on signale expressément « les qualités qui ont brillé depuis d'un éclat suprême chez les peuples de la même race ; le sens de la forme et de la beauté, le don dramatique, la fertilité d'invention... Si les Français et les Anglais, ajoute l'auteur auquel nous empruntons ce témoignage, ont conservé dans leurs veines un ample mélange de sang celtique, ce ne sera pas merveille s'ils fournissent, un jour, la masse des drames qu'on représente et la masse des romans qu'on lit dans le monde civilisé » (i). A parcourir

(i) J.-J. JUSSERAND, Histoire littéraire du peuple anglais, t. I", p. 15-18.

quelques extraits des infinis récits que nous a laissés cette littérature celtique, on croirait à une première rédaction plus fruste et plus grossière des inventions merveilleuses de nos romans de chevalerie ou bien encore des imaginations de Jules Verne et de H.-G. Wells.

La gaule Cette faculté d'assimilation que toute l'antiquité reconnaît aux

latine Gaulois, les transforme du tout au tout aussitôt après la conquête romaine. Dès qu'ils aperçoivent la civilisation, ils se jettent sur elle. César, à peine a-t-il quitté la Gaule, que celle-ci est latine. Rome eut tout de suite des partisans partout. Elle n'avait qu'à choisir ses agents (magistrats, officiers, publicains) dans des familles qui s'offraient et allaient au-devant d'elle, comme il nous arrive en Algérie, en Tunisie, au Maroc. Ce peuple gaulois, vif et plastique, saisit parfaitement ce qu'il gagnait à prendre, dans le monde, figure de personnage civilisé. Tout ce qui sait vivre s'habille à la romaine : frequens toga (i), dit Tacite. Les familles gauloises prenaient des noms romains comme aujourd'hui les familles d'émigrants, en Amérique, prennent des noms anglo-saxons. Les patriciens sont fiers d'entrer dans une gens illustre. C'est une ruée, non vers la servitude, — tout au contraire, vers la dignité d'homme libre.

La Gaule devient ainsi très rapidement l'héritière intellectuelle de la -civilisation latine, c'est-à-dire de la civilisation méditerranéenne.

Et, — synchronisme d'une portée non moindre, — cela au moment même où Rome fléchit.

De cet avènement et de cette chute, César avait été l'ouvrier à la fois conscient et fatal. Comprenant que la Cité était devenue trop étroite, il l'avait portée hors d'ellemême et l'avait versée sur l'Europe : ainsi, il fécondait l'Européen détruisant la Cité.

La conquête de la Gaule a ce sens exactement : elle fonde l'Empire, qui est, à la fois, l'aboutissant et le contraire de Rome.

L'Empire devient trop vaste, à son tour ; il est emporté par son propre élan jusqu'à ces extrémités qui, selon le mot d'un écrivain du dix-septième siècle, « fatiguaient le vol des légions ». Le gouvernement d'une telle masse est au-dessus des forces humaines, en tout cas, au-dessus de la vertu des chefs.

Montesquieu découvre, en quelques lignes, l'issue et la sanction fatale de ces prodigieux balancements de l'histoire : « C'est ici qu'il faut se donner le spectacle des choses humaines. Qu'on voie, dans l'histoire de Rome, tant de guerres

(i) Agricola, XXI.

INTRODUCTION

entreprises, tant de sang répandu, tant de peuples détruits, tant de grandes actions, tant de triomphes, tant de politique, de sagesse, de prudence, de constance, de courage; ce projet d'envahir tout si bien formé, si bien soutenu, si bien fini, à quoi aboutit-il, qu'à assouvir le bonheur de cinq ou six monstres... Les hommes ne travaillent à augmenter leur pouvoir que pour le voir tomber, — contre eux-mêmes, — en de plus heureuses mains (i). »

Le pouvoir est tombé, en effet, d'abord entre les mains des plus vils parmi les hommes ; mais c'était pour leur échapper, se porter ailleurs et donner à des formes nouvelles l'occasion de naître.

Cela va très vite. Une génération suffit parfois pour anéantir le travail de longues patiences, persévérances, ambitions, — l'œuvre même des héros.

Guillaume n'a-t-il pas, en vingt années, ruiné l'édifice élevé par le siècle de Bismarck ?

Rome succombe que la Gaule est à peine prête. Demandons à la Gaule ellemême ce qu'elle avait hérité de sa double origine et ce qu'elle était, à l'heure où elle assumait le fardeau.

Elle nous apparaît, dès lors, comme parfaitement consciente de son existence propre, de son nom, de sa vieille descendance, de sa tradition (2). Elle est la Gaule « aux vastes domaines », c'est-à-dire qu'une très ancienne aristocratie vit sur ses terres, véritables féodaux, habitant des « châteaux » qui occupent parfois jusqu'à

(1) Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains, chap. xv.

(2) J'ai emprunté les principaux éléments de ce tableau rapide de la Gaule romaine à l'Histoire de la Gaule, de M. Jullian, qui a consacré un si noble effort à l'étude de nos origines. (Voir t. IV, p. 450.) Il dit, en propres termes : « A certains égards, l'unité morale de la contrée gauloise semble plus forte sous les empereurs qu'elle ne l'a été sous Celtil et Vercingétorix. »

LA MAISON CAKRFE. (J. Patissou.)

deux hectares de superficie bâtie. Les noms des propriétés rurales (qui sont devenus par la suite noms de villages), sont, dans une proportion énorme, galloromains. Le sens de la campagne fait déjà, de cette civilisation, une civilisation de « terriens », ayant l'amour passionné du sol natal.

Sur chacun de ces domaines, vit une population qui va jusqu'à compter plusieurs milliers d'âmes ; et nous reconnaissons encore un trait du futur habitat de

la Gaule. Pas de ces cités haut perchées et dominant de loin les campagnes.

Non, des agglomérations, petites ou grandes, apparues où la terre est cultivable ; la plupart de leurs habitants sont dans la clientèle du maître ; mais il y a aussi de petits propriétaires qui cultivent leur champ et leur jardin.

Autre trait non moins frappant et d'un immense avenir : la Gaule est déjà un des pays les moins esclavagistes de l'antiquité. L'esclave y est surtout d'importation romaine. A peine entré dans le domaine, il s'attache à la famille qui s'attache à lui ; il devient un homme de la maison, un « domestique ». Les affranchis forment aussi une famille autour de la famille du maître ; on les voit rester unis dans la mort et se faire enterrer en commun.

L'ordre de l'aristocratie est en contact étroit, comme nous l'avons dit, avec un ordre du clergé qui possède aussi de vastes domaines comparables aux futurs domaines ecclésiastiques. Les grandes abbayes, Lérins, Marmoutier, etc., seront riches d'une richesse continuée depuis des temps très anciens jusqu'à la Révolution. N'est-il pas sensible, à tous ces traits, que la manière de vivre et d'être qui sera celle de l'ancienne France s'ébauche ? Une élite prend en main la formation politique, sociale, morale, religieuse du pays. Cette élite n'est pas isolée. La masse de la nation la suit d'un pas plus lent, mais la rejoindra plus tard : c'est la bourgeoisie des villes avec les professions libérales, très influentes (avocats, médecins, profes-

LE PONT DU GARD. (J. Patissou.)

INTRODUCTION

seurs, philosophes, marchands, chefs des grandes corporations, nautes, entrepreneurs de transports), tous hommes d'action et d'initiative, créateurs de richesse, aptes à la parole, entraînés à la politique par les fonctions municipales et provinciales. On les retrouverait, exactement pareils à eux-mêmes, dans des pays où, sous une autre domination, ils savent se rendre indispensables, par exemple au Canada.

Au-dessous encore, ce sont les métiers, futurs agents des transformations sociales et dont le rôle est déjà si différent dans la Gaule romaine de ce qu'il était dans l'antiquité classique : artisans, tisserands, ouvriers en métaux, en un mot cette population de petites gens pour laquelle on construit, jusque dans les simples bourgades, ces théâtres et monuments publics dont les proportions nous étonnent et nous renseignent sur leur nombre et leur importance. Mais le trait dominant, celui qui se répand partout et qui, celui-là, indique la double origine et annonce les prochaines transformations et survivances, c'est, parmi ces foules, l'habitude de se réunir et de se grouper à la fois par le travail et par le sentiment ; une espèce de parenté, de cousinage professionnel et urbain, s'appuyant sur la sympathie et l'amitié. Partout, dans ce peuple éminemment sociable, se répand l'usage de l'association, ou, pour employer la véritable expression, — l'expression antique et cordiale, — de la Confrérie, la « Fraternité ». Tout en bas de l'échelle, présents devant l'Histoire par leurs tombeaux, qui parlent aussi haut que les somptueux mausolées des Alyscamps, il y a même des collegia tenuiorum ou collèges des « tout petits », les affranchis, les esclaves ; c'est le rang de ceux qui n'en ont pas ! A défaut d'autre considération, ils ont celle-là : à ce titre, ils défilent dans les cortèges ; leurs « confrères » les accompagnent quand ils meurent. Et ils n'ont pas besoin d'être nombreux : trois qui se réunissent font un « collège », très faciunt collegium.

Telle est cette Gaule qui va recevoir l'héritage romain : telle elle est par sa nature propre, par son développement particulier, par son éducation, par son intérêt, par sa volonté.

Nous sommes donc en présence d'un fond d'histoire parfaitement déterminé : la constatation de ces faits est beaucoup plus simple que les thèses bâties sur les plus ingénieuses abstractions.

La France naît parmi Le monde romain s'écroule ; la nationalité moderne

les ruines surgit. Mais elle s'avance parmi les ruines.

Telle est l'empreinte qui marque à jamais nos origines : la civilisation française fait ses premiers pas sur un sol encombré des monuments du passé. Non pas « née dans les bois », selon le mot de Montesquieu qui égara l'histoire, non

pas arrivée par les voies de l'Océan, portant toute sa pacotille avec elle. Non, elle a sucé le lait au sein d'une longue vie antérieure.- Une loi providentielle suscite la France juste à temps pour qu'elle relève la tradition antique, pour que les choses humaines se continuent et pour que l'acquis ne périsse pas.

Et c'est la raison pour laquelle, dans la perpétuelle élaboration des mœurs, qui est le travail constant de la civilisation française, on en reviendra toujours à l'antiquité et, en particulier, aux Romains.

L'antiquité classique reste dans nos moelles ;

elle vit en nous. Nos enfants la reçoivent

avec le sang et mordent en elle dès

AUTUN. (Croquis de A. Lepère.)

leurs premières dents. Tradition qui remonte sans discontinuer jusqu'à Homère. Eh bien ! c'est cela notre civilisation.

Outre la descendance intellectuelle, il nous vient, de cette origine, la pierre du foyer, la borne du domaine, l'organisation de la Cité, l'ordre des mœurs civiles, je ne sais quelle aspiration vers une humanité totale, — « le genre humain », — en un mot, cet ensemble de rapports sociaux, les devoirs et les droits. Tout l'univers sait, après vingt siècles, ce que ces mots veulent dire et y adhère sous peine de périr : c'est l'héritage de Rome.

tt e droit et, en plus du Mais, quand la Gaule reçut cet héritage, il

A-* droit, la charité était vicié par des erreurs et des tares affreuses :

l'esclavage, le mépris de travail, la dureté de l'exaction impériale, — rançon de ce qu'avait coûté la conquête du monde, — la rapacité d'un organisme politique et social qui, n'ayant pas d'attache avec le peuple, l'écrasait sans pitié. L'habitant de l'Empire, lésé, pressuré, n'a d'autre recours que celui qui appartient en propre à la

INTRODUCTION

SARCOPHAGE CHRÉTIEN DU V SIÈCLE. (J. Patissou.)

société romaine : le Droit. Mais le Droit n'a pas de cœur, La grande réforme du Christianisme fut d'offrir au malheur universel pour réconfort : la Charité.

La Charité naît du besoin que les hommes ont finalement de tous les hommes, non de quelques-uns seulement, et du besoin qu'ils ont tous ensemble de l'espérance, c'est-à-dire de l'au-delà. Dans les grands malheurs et qui n'ont plus d'asile que la mort, les cœurs s'ouvrent. On dit : « Nous sommes frères... Notre pèrequi êtesauxcieux...»

« Ces propos se murmurent, d'abord dans les retraites des bois et des montagnes, au secret des foyers, sur les routes, puis dans les écoles des philosophes, sur les places publiques, enfin dans les « églises » des chrétiens. Le mot se répandit : « Nous sommes frères. Citoyens de Rome et de César, nous ne le sommes plus. Nous sommes sujets d'un roi plus puissant, celui qui règne dans les cœurs et qui règne dans les deux. »

A Rome et à l'Empire se substituent la « Jérusalem nouvelle », la « Cité de Dieu (i) ».

Les fraternités natio- Donc, l'ancienne Cité de fer et de sang,

nales. la nationalité l'Empire du droit rigide a donné naissance, par une sorte de réaction, — ou de progrès, — à cet élargissement du sentiment social, « la fraternité ». Mais « ces fraternités en Dieu » reposent sur la terre. Pour se grouper, il n'y a que d'être voisins, de parler la même langue, de se savoir du même sang. Entre Alpes et Manche, on se souvint qu'il y avait une « Gaule » et peu à peu les traditions effacées, les aspirations communes remontèrent à la surface.

Jamais elles n'avaient disparu. Dès l'an 69, on avait vu à Lyon un prophète des Gaules, Maricc; ce « prophète du passé » suscitait l'avenir. Sous Septime Sévère, après les grandes commotions intestines de l'Empire (début du troisième

(1) Il est frappant que ces formules se soient élaborées d'abord sous les portiques des philosophes : « ...La Cité : Mais l'homme est d'abord le membre de cette Cité qui embrasse les dieux et les humains... Lorsque tu vas trouver un de tes chefs, souviens-toi qu'il en est un autre qui, d'en haut, considère ce qui se passe et à qui il faut plaire d'abord. A quoi bon la paix romaine que les princes promettent à la terre? Il y a une paix supérieure qu'ils ne sauraient promulguer et que Dieu seul peut donner à l'âme du sage. 1 Arrien, Entretiens cTEpictète, dans Jlllian, t. IV, p. 411.

siècle), les traditions celtiques relevèrent franchement la tête0 II ne s'agit plus d'une révolte, mais d'une séparation.

La Gaule, qui avait gardé son nom et son individualité, cherche, sous l'unité apparente de l'Empire, sa propre forme d'existence. Elle entend « vivre sa vie ». L'évolution qui s'était accomplie dans les âmes se transportait dans les faits. Les provinces se trouvaient des patries. L'Empire devenant trop grand, chaque frontière était un centre qui se détachait du centre et s'opposait à lui. Telles furent les raisons morales, économiques, politiques de la chute de l'Empire romain .

Il est divisé en même temps que christianisé. Constantin fonde Constantinople comme un refuge de l'antiquité grecque et latine quand la Gaule, — la première nation moderne qui ait pris un nom, — est déjà, en Occident, une personnalité distincte et nettement caractérisée.

L'invasion des barbares. Voici les Barbares. La Gaule ayant, par elle-

l-apport germanique même, la grandeur du passé et la puissance du nombre, Rome lui ayant donné la culture antique, le Droit, l'Organisation, et, comme un labarum, la religion du Christ, quel est, en bien et en mal, l'apport de ces survenants ?

C'est ici le lieu des grandes discussions historiques. Prépondérance germanique ou prépondérance romaine ? N'essayons pas de résoudre le problème : les circonstances actuelles ne s'y prêtent pas

Tout le monde est d'accord pour reconnaître que le mot Germain n'a pas un sens plein et absolu. Les invasions ne furent pas, à proprement parler, « germaniques ». Elles apportent, comme une marée bourbeuse, le « chaos ethnique » de l'Europe centrale et orientale. On y trouve de tout : des hommes du Danube et des hommes de la Sprée, des Goths et des Saxons, des Huns et des Slaves, des Scandinaves et aussi des Celtes. Germains veut dire, en somme, tout ce qui vient de l'Est et qui n'est pas romain.

Les invasions des Barbares, malgré la grandeur du cataclysme et peut-être à cause de cela, n'ont pas, d'abord, l'aspect d'une conquête en règle et consciente d'elle-même; elles ne tendent à le devenir que quand, installées dans le pays, elles ont reçu la leçon des vaincus. Un type d'invasion, frappant à ce point de vue, est celui de ces Burgondes qui s'introduisent dans une région voisine de l'Allemagne où l'on manque d'ouvriers et de soldats et qui s'installent au milieu des populations locales pour travailler auprès d'elles et les défendre, tout en obtenant ou en exigeant le partage des terres, d'ailleurs, pour la plus grande part, incultes et abandonnées.

INTRODUCTION

Ces Barbares n'ignorent pas Rome. Tout au contraire : beaucoup l'ont servie pendant des siècles ; ils ont été à sa solde, se sont accoutumés à sa discipline, à ses mœurs, ont commandé ses armées, ont défendu ses frontières, réclamé ses distinctions, ses honneurs, son consulat, son patriciat. Quelques-uns de leurs chefs sont devenus empereurs. Aussi, nous les voyons s'assimiler avec une promptitude extraordinaire. Goths, Burgondes, Lombards et tant d'autres, se fondent, pour ainsi dire, dans le vaste océan romain. Leur saveur n'est guère que de la rusticité. Dès qu'ils ont passé le limes, ils se mettent au ton et au pas de la grande majorité des habitants et entrent, plus ou moins rudement, dans un ordre social dont ils ont respecté les cadres.

On pourrait appliquer à tous ceux qui sont venus en Gaule, ce qu'Agathias, historien grec qui écrivait au sixième siècle, dit des Francs, par opposition aux Alamans. « Les Francs ont adopté la plus grande partie du gouvernement

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