AGE MAGDALÉNIEN
Au Néolithique appanûtront des populations bracbycéphales ; aux chassetus et aux pêcheurs des temps primitiis succéderont des groi^ies humains à tendances plus sédentaires, cultivateurs et pasteurs. Les dolichocéphales constitueront encore la majorité, mais d'autres peuples voius du centre de l'Europe se seront mêlés à eux, apportant des civilisations nouvelles, celle de la pierre poUe, celle du bronze, celle du fer.
cdàque et gaUo-romame (Paiïs, Picard, 1908 et suivants), qui est dû à la sdence ooDSOimilfe et à la plumt alerte d'une des plus nobles victimes de la guerre, Joseph Déchelette. Il &udrait y ajouter bien entendu tout ce qui a été découvert depuis la publication du premier volume, et notamment les bisons d'argile du Tue d'Audoubert, les fines gravures de la caverne des Trois-Frères, etc., et pour ce qui regarde l'Espagne, tout l'art pariétal des très nombreuses grottes découvertes et o^plorées depuis lors par H. Bheuil.
OÉOORAPHZE HUHAWS DE LA FRANGE
Ne nous imaginons pcunt une lutte des brachycéphales contre les dolichocéphales, et ne nous imaginons pas non plus une homt^énéité et une solidarité ni de tous les dolichocéphales, ni de tous les brachycéphales. Il y eut des luttes, mais non pas de races anthropologiques contre races ; il semble bien plutôt qu'il se soit &it conune une osmose qui a permis aux peuples d'origines et de valeurs différentes de se con^)énétrer et de produire un tout qui a gardé une certaine harmonie.
FiG. 45.
- LES BISONS SCULPTiS ET MODELÉS DANS L'ARCILE DE LA CAVEKNE DU TUC D'AODOUBBRT. ART MAGDALÉNIEN (Patlssou).
Dans la France d'aujourd'hui une bande oblique, formant écharpe, allant du Sud-ouest au Nord-est, représente la zone où les brachycéphales sont le plus nombreux ; au Nord-ouest de cette li^e se trouvent les dolichocéphales de taille moyenne les plus anciens ; au Sud-est, du côté de la Méditerranée et des Alpes, se trouvent d'autres dolichocéphales plus récmts que l'on peut appeler les dolichocéphales néolithiques. Enfin, les temps néolithiques s'achèvent en dénotant une proportion plus grande de brachycéphales; est-ce là un apport nouveau, xme invasion nouvelle? Laissons aux préhistoriens ces discussions d'ailleurs très importantes et considérons seulement le résultat total, essentiel, qui doit être pour nous comme le couronnement des temps préhistoriques et le lien entre cette préhistoire et la première histoire (qu'on appelle protohistoire).
Les dolichocéphales ont été n<m pas seulement les ouvriers d'art ou les artisans.
ORIGINES DU PEUPLE DE FRANGE
mais, dans le plus haut sens du mot, les artistes de Tépoque magdalénienne ; ils ont créé et révélé la beauté plastique, sculptiûrale et picturale. Chasseurs, ils ont saisi sur le vif le jeu organique des muscles et le rythme des mouvements des animaux ; ô merveille, ils ont su les traduire, les inscrire dans la pierre et sur la pierre.
Tout autre a été le rôle des brachycéphales préhistoriques, mais qu'il serait pareillement injuste de méconnaître et de rapetisser. Sur le territoire de ce qui devait être la France et qui était occupé par les dolichocéphales de la pierre éclatée, ils sont donc arrivés peu à peu aux âges de la pierre polie, ils ont inauguré ces sq)t ordres de techniques tenant toutes du prodige : la cuisson de la terre qui devient poterie, le travail et r amalgame des métaux^ la sélection et la culture des plantes^ la domestication des animaux^ le premier habitat (fonds de cabanes, dtés lacustres), le premier tissage et la navigation! Un autre milieu est né de ces apports intellectuels et pratiques des petits hommes bruns au crâne court. Notre civilisation n'a pu exister que par la dotation magnifique des multiples innovations des brachycéphales. Us représentent les débuts de toute technique industrielle et agricole. Ils représentent, d'un mot, la science. Ils marquent l'un des stades les plus décisifs de toute l'histoire humaine.
Et les peuplements successifs qui ont engendré la population de la Gaule, puis de la France, ont eu ce privilège d'être sans doute issus en partie de l'antique complexe humain des dolichocéphales, initiateurs de Varty et en partie des groupes brachycéphales, pratiques, ingénieux et laborieux, inventeurs delà science.
Complications et r^essions. — Nous avons d'abord jeté un coup d'odl synthétique qui nous a fait percevoir l'ensemble de ces lointaines origines de la plus antique humanité ; nous avons rappelé, en un tableau fondamental, la classification devenue aujourd'hui classique des âges Paléolithique et Néolithique. Nous avons voulu commencer par faire pressentir ce que l'abbé Breuil appelle « je ne sais quelle harmonie d'ensemble entre les évolutions particulières » qui contribue à masquer soit les autonomies régionales, soit les régressions humaines.
Mais il convient de rejeter toute simplification outrandère. Il n'y a de vraie sdence que de la vie. Et la vie est souvent plus nuancée et contradictoire que ne le ferait croire la demi-sdence.
Par définition, il n'y a donc pas de pierre polie dans le paléolithique, mais la pierre édatée persiste d'un usage général et courant, durant tout le néolithique.
Aux Baumes-Chaudes (Lozère), on a reconnu des populations néolithiques qui sont d'un type dolichocéphale très voisin de cdui de Cromagnon : trois cents
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
squelettes, représentant un groupe humain très homogène, ont été trouvés dans ce gisement indiscutablement néolithique.
Partout ce ne sont que des pénétrations et des cheminements qui altèrent peu à peu la pureté simple des premiers peuplements et qui opèrent les fusions d'où sortiront peu à peu des mondes nouveaux.
Si nous devons considérer d'une part que la nouveauté n'a pas été introduite brusquement et bratalement, nous devons d'autre part constater conune un des fûts les plus saisissants de la préhistoire que certaines formes de l'activité humaine ont subi de telles régressions qu'elles ont fini par disparaître complètement. Il en est ainsi du magnifique art pariétal dont l'apogée correspond, conune nous l'avons dit, à l'âge magdalénien. La tradition se perd entièrement ; rien ne rappellera plua ni la facture, ni les procédés des incomparables artistes que furent les diasseurs de rennes de notre Périgord. Pareillement, les arts plus menus de l'os et de l'ivoire ont subi à diverses reprises des r^ressions (i). A l'époque azilienne qui suit la magdalénienne et qui est une époque de transition entre les temps paléolithiques et les temps néolithiques, les cailloux peints qui ont été si bien étudiés par Piette représentent une nouvelle forme d'art, qui à son tour disparaîtra (2).
DOLMENS Qr, voilà qu'à l'époque néolithique, sur les ruines de toutes
BT MXNBiBS ces fonues antérieures de l'art ou plutôt dans la pénombre très obscure où il nous semble que toute une partie de ce qui fut la manifestation la plus relevée et la plus raflinée de l'humanité s'évanouit, apparaissent, gigantesques et
(i) Nous renvoyons expressément à un Mémoire tris important que nous avons déjà dté et qui a été publié dans Congrès international JP Anthropologie et d? Archéologie prûdstorifuesy Compte rendu de la XIV* session^ Genève, 1912. Genève, 1914, 2 vol. D est dû au savant qui amnait le mieux l'art du paléolithique et du néolithique, Tabbé H. Breuil, de llnstitut de Paléontologie humaine de Paris, soua le titre : Les Subdivisions du Paléolithique supérieur et leur àgnification (t. I, p. 165-238, avec 47 figures dans le texte représentant les dessins œmparati& de plusieurs centaines d'objets, dessins fidts par l'au^. teur lui-même avec une exactitude et une vigueur auxquelles tous rendent hommage). Voir ce qui est^ dit du hiatus entre le Moustérien et TÂurignacien, p. 174 ; de la r^ression du travail de l'os qui corres^ pond au protosolutréen, p. 190; du hiatus entre le Sdutxéen et le Magdalénien : « S'il est un fidt oertaia en préhistoire, c'est que les premiers Magdaléniens ne sont pas des Solutréens évolués ; c'étaient bien des nouveaux venus dans ces endroits, aussi inhabiles dans l'art de tailler ou de retoudier le silex que leurs . prédécesseurs y excellaient » (p. 201) ; puis vint l'apogée du Magdalénien dont nous avons parlé dans notre texte, laquelle fut suivie d'une nouvelle régression.
(2) « Révolution, l'Azilien en est une : plus d'art animalier, seulement des peintures sur galet ou sur paroi d'éléments sdiématiques ou géoméôiques. Révolution dans le travail de l'os et de la corne de cerf; suppression des aiguilles, des sagaies, des beaux harpons : réduction de l'outillage à des pei> çoirs en os fendu, à de grossiers lissoirs, à des harpons aplatis et perforés, exécutés rapidement et sans art. » (H. BsEUU,, Mémoire dté, p. 216-217).
ORIGINES DU PEUPLE DE FRANCE
grossiires, haut dressées ou superbement soutenues par des montants colossaux» ces formes grandioses mais rudimentaires du culte des pierres qui sont les dolmens et les maûùrs.
Pierres brutes, il est vrai, mais pierres dressées. Ce sont tout de même les débuts de la ccmstruction humaine. Pour les morts ou pour les dieux, les hommes — et c'est la première fiùs — posent pierres sur pierres.
On divise les monuments m^alithiques en six groupes :
1° Les dolmens et les allées couvertes; 2° les triUthes qui se composent de deux pierres en forme de menhir, lesquelles soutiennent un linteau ; 3* les dstSy coffres de pierre, tombeaux obloi^ à quatre âices qui sont en France des diminutifs des dolmens; 4* les menhirs ou pierres plantées verticalement ; 5' les cromlechs, groupes circulaires de menhirs, et enfin, 6" les alignements qui sont des rangées de menhirs sensiblement recdlignes.
Au fond, ces différents types dérivent tous du dolmen et du menhir. Les démens sont des tombeaux (Jig. 46).
Quant aux menhirs, ils n'ont pas encore révélé le secret de leur destination (Déchelette, I, p. 447). On peut les rattacher à ces cultes Utholatriques qui ont été en honneur chez tous les peuples fétichistes^ et même parmi les peuples sémitiques.
Déchelette compte en France quatre mille quatre cent dnquante-huit monuments m^alithiques. C'est dans l'île de Gavr'inis (Morbihan) que se trouve l'un des plus importants m^alithes, tumulus de 55 à 60 mètres de diamètre qui aboutit à une allée couverte, loi^e de 12 m. 50 et large de i m. 40, omduisant à ime chambre dont la hauteur atteint i m. 80; une dalle colossale qui ne mesure pas moins de 4 mètres de long sur 3 mètres de large recouvre cette chambre.
Le plus considérable des menhirs est l'Aiguille de Locmariaquer qui est aujoui^
FiG. 46. — LE DOLMEN DE BRAKTÔMB, LE PLDS GRAND DES DOLMENS DU (ZNTBE DB LA FRANCE. <PatUiou.)
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
dlmi renversée et cassée en quatre morceaux^ mais qui ne mesurait pas moins de 20«m. 50 de hauteur et pesait 347 000 kilogrammes environ.
U alignement le plus vaste et le plus s^dsissant est celui de Camac (frontispice).
La zone des dolmens en France dessine une bande transversale qui va de la Bretagne aux côtes de l'Hérault; c'est dans les Causses^ Âveyron^ Ardèche, Lot, Gard, Lozère, qu'ils sont le plus abondants, mais l'importance et la beauté de ces dolmens du Centre n'égale pas celle des dolmens de l'Ârmorique. En sonmie, ils forment deux blocs essentiels : Cévennes et Bretagne.
La construction de tels mommients implique une organisation sociale et une hiérarchie fortement constituée ; des multitudes d'honmies disciplinés pouvaient seuls résoudre les difficultés du maniement de pareilles masses.
Quels ont été les peuples qui ont élevé les dolmens et les menhirs ? On a longtemps dit et cru que c'étaient les Celtes ; les celtomanes ont donné ou conservé, bien à tort, des noms bretons à ces monuments ; mais il n'y a aucune relation entre les dolmens et les Celtes qui sont venus beaucoup plus tard. Par ailleurs, les dolmens et les menhirs se rencontrent bien au delà des limites qui ont jamais été atteintes par les peuples celtiques ; l'on doit nettement repousser toute idée qui ferait des hommes des dolmens un seul peuple ; il y a entre ceux qui les ont élevés une certaine communauté de mentalité et de culture, mais rien ne nous permet d'affirmer, bien au contraire, qu'il y ait eu communauté ou analogie de race.
LBS PALAFiTTES, L'AicBHK Le néoUthique compte encore des êtres humains
■T LES CALLAïs qui vivcut dans des grottes, mais c'est alors qu'ap-
paraît cette nouveauté des installations sur pilotis qui est celle des palafittes ou dtés lacustres, palafittes des lacs suisses, palafittes des lacs de Savoie et du Jura.
Dans les dtés palafittiques, au milieu des pilotis préhistoriques, l'on a découvert des restes indiscutables des six premiers animaux domestiqués (chien, codion, cheval, chèvre, mouton et boeuf) et les graines et fruits des premières plantes cultivées (noisettes, châtaignes, fraises, pommes, poires, vigne, etc., et surtout les quatre céréales : seigle, orge, avoine et froment), voire même ces pains ou gâteaux de £uîne grossière sans levain, qui sont au moins de deux mille ans plus vieux que les célèbres pains des boulangeries de Pompéi!
Une circulation intense se manifeste dès les temps néolithiques : les pierres prédeuses et les objets travaillés transportés très loin de leurs points d'or^ine en sont une preuve indiscutable. L'ambre, résine fossile, surtout abondante aux rives de la Baltique, joue un rôle de premier ordre ; les routes de l'ambre, et d'abord la prin-
ORIGINES DU PEUPLE DE FRANGE
dpale et véritable^ celle du Danube, de l'Elbe et de la Moldau, se dessinent très nettement à travers TEurope d'alors ; il est possible de parler en vérité d'un commerce néolithique. En France, les silex taillés dans le fameux atelier de poignards et de scies du Grand-Pressigny (Indre-et-Loire), ont une extension géographique qui va du Jura jusqu'à la Belgique. Et les callaSSy ces mystérieuses perles de pierre dont nous connaissons trois principales et presque uniques collections (Morbihan, plateau de Ger dans les Pyrénées et Portugal), d'où viennent-elles ? Elles sont bleues, et dès que le premier verre, qui était bleu, apparaît plus tard, celles-là semblent bien avoir disparu...
Eh tout cas, les croyances et les coutumes cheminent, d'un territoire à l'autre, comme le font les objets de parure et les objets industriels.
Alors surgit, dans les brumes de la préhistoire du monde occidental, l'influence indiscutable du monde de la Méditerranée orientale; déjà une idole fàninine est transmise, déformée et devenue de plus en plus schématisée, jusqu'aux extrémités de l'Ouest et du Nord-ouest, comme expression à la fois matérielle et spirituelle de cette première action de rayonnement d'une civilisation orientale.
Durant les temps paléolithiques (pierre éclatée), l'Occident semble se suflbe; il vit de sa vie propre ; il est un centre s'il n'est pas le seul centre ou le centre capital du monde vivant d'alors. Â l'époque néolithique (pierre polie), commence à se sentir dans le monde occidental l'influence de l'Orient.
LIS MÉTAUX : Â partir de l'âge qui va suivre, de l'âge du bronze, les
BRONZB ET RB territoires que nous occupons, tout en restant le siège de transformations autt)chtones et autonomes, ne sont plus ce qu'ils ont été durant les trente mille à cinquante mille ans d'humanité qui ont précédé. Pendant quelque deux mille ans (de 2500 à 500 avant Jésus-Christ), on peut établir un parallélisme approximatif entre des Êdts archéologiques du monde ^éen et ^éo-crétois, puis du monde égyptien et grec et ceux de la Gaule ; mais ceux de la Gaule semblent toujours plus tardifs et plus dépendants. Il faudra atteindre le deuxième âge du fer (âge de la Tène) pour que la civilisation de la Gaule qui correspond alors, — on le verra, — à la période du superbe épanouissement de l'empire celte, recouvre une puissance de rayonnement qui la portera jusqu'en Orient.
Void donc l'avènement des métaux, or, cuivre, étain ; et presque aussitôt l'alliage du cuivre et de l'étain, le bronze, qui a donné son nom et son caractère à toute une civilisation ; beaucoup plus tard, le fer, qui fera dénommer la civilisation sui-* vante.
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
L'âge du bronze fait partie de la protohistoire et disons même de l'histoire. C'est la première époque où l'on peut ébaucher une chronologie comparée de l'archéologie et de l'histoire. L'âge du bronze débute vers le milieu du troisième millénaire avant Jésus-Christ et se continue jusque vers l'an 900. Dans les trois ou quatre derniers siècles de l'âge du bronze (1300-900)3 le fer apparaît comme matière décorative ; puis survient son r^ne utilitaire.
L'âge du fer^ lui, est, peut-on dire, tout histoire, surtout en sa seconde phase. Le premier âge du fer (période Hallstatienne du nom de l'importante nécropole de Hallstatt en Autriche) va de 900 à 500 ; le deuxième âge du fer (période de la Tène, nom du fameux oppidimi de la Tène sur les bords du lac de Neuchatd) va de 500 à 100 avant Jésus-Christ ; il se prolonge jusqu'au début même de notre ère ; il est l'âge archéologique qui correspond à l'âge historique de l'empire cdte ; il est, conune nous voulons le répéter, en toute vérité historique.
Durant les derniers millénaires avant Jésus-Christ, le territoire de la Gaule subit des influences très diverses : si « l'Europe est une petite presqu'île accolée à l'Asie et à l'Afrique », « la partie ocddentsde est un cul-de-sac vers lequel les vagues humaines, arrivées de l'Est ou du Sud sous des impulsions inconnues, sont venues mêler et superposer leurs sédiments (i) ». Même en parlant des temps paléolithiques, le savant que nous venons de dter croit pourvoir discerner deux vastes provinces, l'une Méditerranéenne et l'autre Atlantique. « Celle-d s'étend sur toute l'Europe centrale et occidentale, des confins de la Pologne aux Pyrénées et aux Cantabres ; celle-là comprend sans doute les côtes phéniciennes, l'Afrique du Nord, la Sicile, les péninsules Italique et Ibérique, sauf la région pyrénéenne et cantabrique, et notre Provence dans sa plus grande partie (2). »
Le tsdus des Cévennes, qui n'est que le rebord du Massif central bratalement relevé par le contre-coup de la surrection du grand arc des Alpes, nous parait avec sa raideur, ses vallées étroites et encaissées, et, vers les sources de ces cours d'eau, ses grands plateaux assez inhospitaliers, avoir été, dès l'origine, comme une zone séparative entre une Gaule alpino-méditerranéenne et une Gaule de l'Ouest et du Nord à laquelle se rattachent les régions très vivantes du Massif central (Périgord et Auvergne), et même les régions du Nord-est, les régions rhénanes (3).
(i) Breuil, Mémoire cité, p. 238 et p. 170.
(2) Id., ibid,y p. 171.
(3) « Les deux rives du Rhin sont sans conteste celtiques, dédare Déchelbttb, de même que les deux versants des Alpes sont ligures. »
ORIGINES DU PEUPLE DE FRANGE
En tous cas, à Tâge du bronze, il y a bien au moins deux Gaules, avec deux peuples distincts et deux civilisations. Les populations de la région ibéro-armoricaine dressent encore des dolmens comme à Tépoque néolithique et inhument les cadavres couchés et allongés; chez les autres, peu de dolmens, et les squelettes sont accroupis, repliés dans des dsts ou dans des jarres. Les Ibéro-Ârmoricains sont des pasteurs et des Hiarins ; les autres, qui sont des ancêtres des Ligures proprement ditSi à coup sûr apparentés aux Thraces et aux Illyriens, sont des agriculteurs ; ils ont la âudlle de bronze. La carte générale des dépôts d'objets de bronze montre la prédominance des sites placés dans toute la zone bordière des mers occidentales ; mais la carte spéciale des fiudlles de bronze rattache de toute évidence la vallée du Rhône et le Jura (qui presque seuls les possèdent) à rEurq)e centrale. Les constructeurs des monuments mégalithiques continuent, semble-t-il, à créer du rêve ; les agriculteurs ligures font de la culture et du commerce.
Une circulation, de plus en plus active, est issue de ce commerce; elle est issue paiement de tous les progrès de la technique qui multiplient en divers points de la Gaule, de l'Ibérie, de la Scandinavie, ces « ateliers », ces véritables a ateliers » spécialisés, dont la réputation et la clientèle s'étendent jusqu'aux extrémités du monde connu. Les Scandinaves, qui seront les «Normands», rayonnent déjà bien au loin.
Par les Colonnes d'Hercule, la grande et importante voie maritime de Gadès (Cadiz) établit des liens permanents entre tous les rivages atlantiques, et, d'autre part, l'Europe continentsde est sillonnée de routes nombreuses et très fréquentées.
Beaucoup plus tard, le Romain conquérant n'aura pas à créer le réseau de routes qui fera sa force ; il bénéficiera du travail antérieur de milliers de générations. Il est le récolteur d'une moisson semée bien avant qu'il ne fût né. Rome n'a pas firayé les voies, elle les a seulement pavées. Ce fut la belle tâche de la préhistoire de les avoir restituées et ressusdtées par-dessous les dures dalles de ceux qiû devaient être les futurs nudtres du monde.
Li PEUPLE Toute la plus vieille histoire de la Gaule nous représente donc
UGUEE des fûts multiples et complexes d'assimilation et même de fusion de races diverses. D'après JuUian (dont VHistoire de la Gaule est tout à la fois une oeuvre de science et d'art), cette fusion est telle qu'il ne craint pas (à tort, croyonsnous) de désigner et de ramasser tous ces peuples de la Gaule anté-gauloise sous le nom général de Ligttres; telle est, d'après lui, la plus ancienne couche humaine historique ; la présence et la dispersion en sont démontrées par des noms, noms de territoires et noms de cours d'eau : forêt d'Àrdenne de l'Ârdenne, forêt d'Ârdenne de
GÉOGRAPHID HUMAINE DE LA FRANGE
la Normandie, forêt d'Ârdenne de la Saintonge, lac Léman et Limagne et aussi sans doute Limousin (i), Limargue, etc., Garonne et Garonnes, Dives et Divettes, Bièvre, Oit, ancien nom encore aujourd'hui persistant du Lot.
Les Ligures s'étendaient aussi sur des pays voisins de la Gaule et les mêmes racines se retrouvent dans certains noms de part et d'autre des Alpes, de part et d'autre des Pyrénées : Seine, Sequana et Sicana, ancien nom du Jucar, Sicanes de Sicile ; Dore, Douro et Doires italiennes ; Rhin et Reno de Bologne ; l'Isère des Alpes, l'Oise de la Seine, l'Yser de la Flandre, llsar de Bavière sont toutes des Isara ; Lutèce doit sans doute son nom aux Ligures.
Des noms, mais pas une phrase! Aucune phrase ligure ne nous est parvenue : les Ligures n'écrivaient pas, ils ne racontaient pas ; ils ne nous ont laissé aucune histoire, aucune légende.
Peuple rud^ laborieux, il fournissait des piétons et des coureurs endurcis, des carriers et polisseurs de pierre, des travailleurs du bois, des fondeurs de bronze et d'airain. Les Ligures ont été aussi d'énergiques travailleurs du sol.
Persistant à travers tant de submersions humaines successives, certains traits du Ligure peuvent encore être retrouvés dans tel ou tel groupe de nos populations françaises, traits physiques comme la chevelure noire ou la voix criarde de certains méridionaux, gascons ou provençaux, traits moraux conune l'entêtement des Bretons. Un ensemble de caractères plus complet serait même encore visible dans des groupes sociaux que leur métier même a prot^és, conune les carriers du Limousin et les bûcherons du Morvan.
T 18 PHOctfsNS Le monde occidental d'alors, interprété comme ligure,
X^ DE MARSEILLE yg gtre boulcversé au point de vue humain par trois feits essentiels : l'établissement des Phocéens à Marseille, l'invasion des Ibères à travers les Pyrénées et la grande et longue série d'invasions des Celtes venant du Nord.
Pour comprendre ces divers phénomènes, dégageons-nous d'abord de cette conception de continuité continentsde, d'homogénéité terrienne qui nous paraît aujourd'hui être liée étroitement à la constitution de tout Ëtat : des nations antiques ont été constituées par des îlots sporadiques de populations pareilles et de peuples
(i) P. DEFFONTAnoES, Notice sur Foraine du mot Limousin, dans le Bulletin de la Société archéolo'gique et historique du Limousin, 1918. — Le savant Auguste Longnon déclare par ailleurs : « S'il était avéré que Teorasca fut la forme originelle du nom de la Thiérache, vaste r^on fix>ntière située aux confins de la France et de la Belgique, on pourrait supposer que leur domaine primitif [des Ligures] s'étendait vers le septentrion jusqu'à la Mer du Nord ». (Origines et formation de la Nationalité firan'çaise^ p. 14).
ORIGINES DU PEUPLE DE PRANGE
que reliaient entre eux les âdlités de communications offertes soit par des littoraux marins, soit par des routes intérieures, fluviales ou terrestres. Discontinuité n^impliquait pas désunion; compénétration n^ impliquait pas unité.
Au sixième siècle avant Jésus-Christ, alors que cette Rome qui devait créer la puissance romaine n'était pas encore sortie de ses langes, alors que Qnrus et Cambyse dirigeaient Tempire persan vers des destinées grandioses, les Phocéens débarquaient à Marseille. Phocée était une ville grecque d'Asie (aujourd'hui Folda, à 42 kilomètres Nord-ouest de Smyme). Temporibus Tarquini regis^ ex Asia Phocoeen-sium juventus... Massiliam inter Ligures et feras gentes Gallorum condidit (Justin, XLTTT, § 3). Ce germe d'hellénisme devait faire tache d'huile dans toute la zone méditerranéenne de la Gaule.
Les Grecs de Aiassilia s'installèrent' ensuite dans un port-marché qui gouvernait déjà le Rhône inférieur, Arles, et l'appelèrent Théline (c'est-à-dire mamelle). Ils s'étendirent jusqu'au port que les indigènes appelaient Pyréné et qui devait prendre plus tard le nom de port de Vénus (Port-Vendres), jusqu'à Barcelone (Kallipolis), jusqu'à Malaga, et d'autre part vers l'Est, jusqu'à Monaco et jusqu'à la Corse. Ce sont id : Mncma la Victorieuse (Nice), et AvrnroXK; la Citadelle (Antibes), et 'hpoy le Sanctuaire (Hyères), etc.
Un grand empire conunerdal est fondé qui va exploiter les richesses minières et maritimes de l'Europe ocddentsde. Les rivages des pays de l'étain (Iles Britanniques), du cuivre (péninsule Ibérique et Scandinavie) et de l'ambre (mer Baltique) sont déjà fréquentés par les Carthaginois dont les navigateurs y parviennent par les côtes atlantiques. Les Grecs de Marseille vont s'efforcer d'y parvenir par des routes continentales en retrouvant ou ressusdtant les vieilles routes préhistoriques de l'étain et de l'ambre.
En 540, Phocée est assiégée pair les Mèdes ; l'empire Phocéen disparait ; il reste Marseille. Elle introduit dans ce monde barbare de la Gaule, encore primitif, la monnaie, signe par excellence de la dvilisation économique et artistique de la Grèce ; des pièces de type grec, marquées sur une seule face d'une figure en relief, homme, dieu, animal, franchissent les Alpilles et pénètrent dans la vallée de la Durance. Près de Béziers, à Enserune, Félix Mouret vient de fouiller une nécropole contenant des vases grecs qui prouvent à qud point le commerce grec pénétrait jusque dans la partie méridionale de notre Massif central (i).
(i) Communication d'Edmond Pottier à rAcadémie des inscriptions et bdles-lettres, s&moe du 15 septànbre 1916.
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
IBÈRES Aux environs de 500-475, les Ibères passent les Pyrénées et
ET BASQUEB yoto, sc mêler aux Ligures de la Gaule (i). Il est impossible de donner aux Ibères venant d'Espagne une définition qui les fasse correspondra ^t comme race, soit comme peuple, à un ensemble homogène : leur nom se rencontre de Tarragone jusqu'à Saint^ébastien. Ils passent le Somport et le Pertus ; ils occupent le Béam, le Bigorre, comme le Gers et la Haute-Garonne, comme le Roussillon et l'Hérault ; ils vont jusqu'à Bordeaux qui devient ibérique. Somme toute, les Pyrénées se présentent par rapport aux Ibères comme toutes les grandes masses montagneuses, c'est-à-dire comme une sorte de r^on naturelle dont les deux versants s'ofitoit à l'installation du même peuple ou d'un même groupe de X)euples réunis par des habitudes ou des traits communs. C'est comme flot subsistant de ces Ibères si mal connus que nous pouvons considérer les Basques d'aujourd'hui. Le pays basque n'est pas une impasse, mais un carrefour (JuUian, I, p. 269). Les Basques ne sont point une unité ni historique ni ethnique. « En deux mots, dit le docteur R. Collignon, pris en bloc, les Basques diffèrent de tous leurs voisins par des caractères communs, et en outre leurs deux fractions principales diffèrent entre elles (2). » Aussi, quand le monde ibéro-ligure a disparu, un complexe humain bariolé s'est détaché avec une apparente unité comme seul témoin de ce qui fut autrefois une tache humaine beaucoup plus étendue et beaucoup plus puissante : VEuskaldun^ le peuple qui parle Veskucara ou euskara (langue basque).
LK8 Dinz INVA810N8 Tandis que les rivages méditerranéens s'ouvraient
Di ciLTBB aiosi de plxis en plus aux influences du Sud et tandis
que les Ibères s'installaient de Bordeaux jusqu'à Narbonne, Béziers et Nîmes, les Celtes pénétraient en venant du Nord dans le monde ligure. D'où venaient-ils et qu'étaient-ils? Ils venaient des plaines herbeuses qui bordent le littoral de la mer du Nord depuis le Jutland jusqu'à la Belgique. Nous pouvons nous les imaginer comme des pasteurs de cette r^on naturelle, longue mais étonnamment homogène, qui n'a aucune ressemblance ni même aucune relation facile avec ce qui est devenu plus tard la Germanie proprement dite, c'est-à-dire avec la forêt hercynienne dans son sens le plus large. Des landes, des marécages, des taillis bas mêlés
(i) Cest là le système de Jullian. Pour d'autres savants tels que Déchelette, la Gaule du Sud- Ouest était depuis longtemps Ibère, et, comme nous l'avons dit, il s'est formé, dès l'ftge du bronze, une province ibéro-armoricaine, qui s'opposait à la Gaule Ligure Sud-Est. L'invasion ibère de Jullian correspond, en tout état de cause, à de nouveaux flots de pénétration venant d'au delà des Pyrénées.
(2) La Tradition au' pays basque, Paris, 1899, p. 96.
ORIGINES DU PEUPLE DE FRANCE
de flaques d'eau scandent et sépaieat encore de toute rAllemagne moyenne d'aujourd'hui la zone d'habitat des anciens Celtes. Entre les surfaces marines aux lointains horizons et la bande de r^ons infertiles et presque inhabitables qui le bordent vers le Sud et vers l'Est, les herbages féconds, fertilisés par l'air marm, semblent «voir été, depuis les débuts de l'humanité, un lieu privilégié où se sont rassemblés: des groupes humains. Carrefour très vivant où aboutissaient les routes des métaur et dont l'estuaire de l'Elbe a été le centre 'par excellence.
Les Celtes semblent avoir contourné les forêts dont ils respectaient les arbres par discipline religieuse; ni défricheurs, ni dessécheurs, ils ont suivi les pâturages.. Notre territoire de France, où partout les pâturages et les vallées herbues s'allongent comme des golfes jusqu'au centre des massi& forestiers, s'est prêté à cette pénétration des Cdtes. Ils se sont éloignés des rivages et ont occupé le vrai cœur de notre pays : entre Rodez et Soissons, Saintes et Lyon.
Ils ne s'avancèrent pas comme un flot dominateur unique subordonné à l'unité de direction et à l'unité de groupement ; au contraire, ils étaient déjà divisés en tribus adverses e^ par ailleurs, ils manifestaient déjà cette extraordinaire fiiculté d'assimilation qu'cmt héritée les honunes qui peuplent encore la Gaule et qui se révéla^ dès les cinquième et quatrième siècles avant Jésus-Christ, par un indiscutable mélange avec les Ligures et Ibères antérieurs. Ainsi naquirent les Celtoligures de la vallée du Rhône ou Salyens (comme les Grecs les appelèrent), de même que se développèrent alors ou plus tard, les Celtibères, les Celtoscytfaes, les Celtothraces, les. Cdtoillyriens.
Le monde celte de la Gaule, ce sont déjà : les Bituriges à Bourges, les Camutes à Chartres et à Orléans, les Ëduens dans le Morvan, les lingons à Langres, les Senons à Sens et sur la Seine, les Ambarres dans la dépression qu'arrose la Saône, les Arvemes dans la Limagne et dans les monts du Centre.
La masse celtique gardera, en vérité, comme centre le Massif central (Jig. 47) : c'est de là que, pendant deux siècles, les Celtes vont se répandre jusqu'aux extrémités^ du monde méditerranéen septentrional et oriental. Les Ligures, eux, se mêlent aux envahisseurs ou se réfugient dans les hautes vallées des Alpes et dans quelques provinces écartées. Les Celtes, conduits par le Brenn, passent les Alpes et vont prendre- Rome ; ils se répandent dans la vallée du Danube, et, si Alexandre les efiBraie, ils franchissent le fleuve après sa mort. Ils apparaissent un jour au Nord-est de Delphes, descendant dans la vallée lumineuse du Pleistos, et viennent au pied des roches sacrées des Phadriades (les Etincelantes) piller le sanctuaire d'Apollon. Ils passent le Bosphore, et ils vont, à la fin du troisième siècle avant Jésus-Christ, jusqu'en Asie-
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FBANCE
Mineuie constituer cette colonie de Celtes qui gardera le nom de Galates. Pareillement, ils ûanchissent le Rhin et vrait en Gennanie; ils franchissent les Pyrénées et dissocient le numde Ibère.
A coup sûr, le mouvement qui peuple notre sol d*un de ses plus importants éléments ethniques a ^ à l'origine, centripète; mais, pendant deux siècles, la
FiG. 47. — EN PLEIN MASSIF CENTRAL 1 L'OPPIDUM GAULOIS DE GSRGOVIB.
puissance vitale rayonnante des Celtes s'est révélée par toute une série de mouvements centrifuges de très longue portée et de persistante influence.
Un autre groupe de Celtes est venu du Nord presser et refouler les Celtes déjà installés; ce sont les Belges. Les nouveaux arrivants occupèrent les vallées de la Somme, de l'Oise, de l'Aisne et de la Moselle et s'arrêtèrent à quelque distance de la Seine. Se heurtant aux premiers Celtes, ils s'étendirent aux deux ailes en fonnant une sorte de vaste accent circonflexe dont l'une des branches s'étala dans l'Armorique, et dont l'autre, à travers le Jiu^ et le plateau suisse, atteignit la vallée supérieure du Rhône, le Valais. Les Celtes belges donnèrent ainsi naissance axa Celtes
ORIGINES DU PEUPUS DE FRANGE
dits Aimoricains et aux Cdtes dits Helvètes. Les Belges d'aujourd'hui et les Suisses romands^ unis à nous par une si lointaine fraternité^ font à coup s^ partie des mêmes masses humaines dont nous sommes issus.
Les Celtes franchirent même la mer ; dans les deux estuaires de la Sevem et de la Tamise, ils furent les initiateurs des villes et des comtés de la Grande-Bretagne.
Les Romains ne distinguèrent pas toujours entre les premières masses celtiques établies sur le territoire de France et les secondes venues paiement du Nord ; chez les Celtes eux-mêmes circulait un nom particulier, « Galates », dont les Romains firent « Galli », Gaulois. Ainsi les noms de « Celtes » et « Gaulois » devinrent synonymes, et^ peu à peu, chez les annalistes ou historiens ce fut le mot de Gaulois qui prévalut.
Écrivant beaucoup plus tard^ Strabon (livre IV, chap. 1*0 rapporte que certains géc^raphes divisent les Gaulois en trois groupes : les Aquitains, les Celtes et les Belges^ mais il faàt remarquer avec justesse que les Aquitains ressemblent beaucoup plus aux Ibères qu'aux Gaulois (roXâErai;), et il ajoute : a Quant aux autres (c'està-dire les Celtes et les Belges), bien que différant entre eux par les moeurs et le langage, ils ont en commun l'extérieur gaulois... » Tou<; Se Xocirov: yay^iwiu fxiv v^ 'i^iv...
Il y a donc déjà un type gaulois, nettement marqué, bien reconnaissable pour de bons observateurs comme Strabon, et qui rappelait la fraternité ethnique des Celtes du Belgium et des Celtes de la Gaule centrale ou Celtique proprement dite.
Au troisième siècle avant Jésus-Christ, les invasions celtes s'arrêtent, tandis que les invasions ^tes germaniques (Cimbres et Teutons) ne doivent que cent ans après pour se poursuivre durant dnq cents ou six cents ans.
La chronologie même montre la nette indépendance originelle des mouv( des peuples qui ont amené sur notre sol les Celtes et de ceux qui y ont amené plus tard les masses hétérogènes, inexactement groupées sous la désignation de « Germains ».
Au moment où l'empire de la Méditerranée va être si âprement disputé, où l'on ne sait pas encore qui l'emportera de Carthage ou de l'Egypte, de la Macédoine ou de l'Ëpire, de l'Ëtrurie ou de Rome, les Celtes-Galates-Gaulois recouvrent ime grande part du monde antique, de la Dobroudja à la Comouaille, du Cap Fioisterre à la Phrygie, de l'Oder Silésien à Ancône ; ils ont introduit dans le monde méditerranéen déjà civilisé, habitué aux théories stratégiques comme aux Panthéons rationalisés, des masses généreuses, plus spontanées, plus idéalistes. Ils se battent en masses indisciplinées de fantasssins et de cavaliers mêlés, avec ime ardeur irrésistible. Ils croient à l'ascendant du courage et de la beauté ; ils ont des dieux non
•>«)iiiii Ml *«4
^iiI^nK
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
figurés, à Tordre desquels ils obéissent et que les Grecs ne connaissent pas et ne comprennent pas : parce qu'ils voyagent sans une suite de prêtres et d'augures, les Grecs les r^ardent même comme des impies !
Les Gaulois étaient à l'origine des peuples de pâturages, de plaines et de montagnes aux versants adoucis, mais ils ont eu assez d'ardeur vitale pour s'adapter à des conditions nouvelles ; ils sont parvenus à être des agriculteurs, voire excellents, sans doute à l'école des ligures.
Dès lors et déjà les voilà qui deviennent ces mangeurs de pain que senmt et resteront tous leurs descendants et tous leurs successeurs sur le même sol! Ils s'opposent aux buveurs de lait qu'étaient les Germains. Alors que les Germains de la forêt hercynienne n'en étaient encore qu'au stade de la propriété collective, ils accèdent, peut-être sous l'influence de la culture agricole, à la conception et à la pratique de la propriété divisée, privée, individuelle.
Ils scmt navigateurs par nécessité et par exception ; ce sont leurs groupes extrêmes de la seconde invasion qui, mêlés aux autochtones, deviennent les Bretons. Par rapport à tous les peuples bateliers des rivages montagneux et rocheux de la Méditerranée, tous plus ou moins habitués à l'embuscade du brigand et à la course du pirate, ib rq)résentent une scMte de force terrienne déchaînée, qui marche droit devant elle^ non sans semer la terreur, mais avec une confiance indéracinable dans l'influence conquérante de la hardiesse et de la franchise.
Les Gaulois, par leurs circulations mêmes, semblent avoir fût fdre un très grand progrès à la circulation tout court. « C'est grâce aux conquêtes et aux empires gaulois, dit JuUian, que la civilisation (du second âge de fer) a ce caractère homogène et conmiun qui a manqué à l'âge du bronze. » (i).
Les Gaulois ont eu ce qu'on pourrait appeler le sens de la route ; ils ont compris ce que valaient les chemins naturels, ce que valaient les grands fleuves ; et des flots d'honmies — qui ont été déjà peut-être les annonciateurs des pèlerinages et des jongleurs du onzième et du douzième siècles, — fréquentaient les routes et les fleuves.
En vertu de ce sens de la circulation, ils ont su admirablement placer ces points de confluences humaines qui sont les villes : Bourges, que César dédare la plus belle dté de la Gaule et qui était entourée de plus de vingt bourgades ; Lutèce, Langres, Reims, Orléans, Besançon ; les Bituriges colonisent et transforment le centre antérieurement ibère de Bordeaux. De même au delà de nos frontières actuelles, les Celtes Insubres fondent Milan, les Celtes Cenomans Bresda, les Celtes Boiens
(i) Histoire de la Gauley I, note de la page 370.
ORIGINES DU PEUPLE DE FRANGE
Bologne, les Cdtes Scordisques Belgrade, types de capitales, à la fois résidw^ww, marchés, champs de foires, refuges et sanctuaires, toutes situées au carrefour de grandes routes et à proximité de voies fluviales.
C'est pourquoi, sans doute aucun, les relations furent si faciles entre les Grecs de Tempire commercial de Marseille et les chefs gaulois* Les Marseillais avaient des comptoirs fortifiés installés chez les Celtes ou les Ibères. A côté des villes indigènes se développait la ville grecque, comme nous voyons encore de nos jours le village grec installé à côté du village turc ou du village bul^ire sur les rives de la mer £gée et dans les Balkans.
Des conventions et des habitudes relaient la traversée du pays celte ; le long de la Durance, les tribus avaient édicté des peines contre ceux qui feraient tort aux marchands^ On remontait en barque le Rhône et la Saône : « Ce n'était point pour fermer la Saône que les Ëduens en gardaient les rives. » Par le Rhône, en différents points, on pénétrait dans l'intérieur du Massif central. Le plus long des portages et le plus fréquenté était celui qui partait de Pont-Saint-Esprit sur le Rhône pour aboutir à Roanne sur la Loire en passant par le col du Pal. Les chefs celtes étaient partout regardés par les Grecs comme de bons clients, exacts payeurs et hôtes généreux.
Ainsi, quelques-unes des qualités gauloises furent développées, éduquées et orientées vers le commerce par cette merveilleuse influence hellénique de Marseille qui s'incarne dès l'origine de l'histoire dans le personnage, ni mythique, ni hâbleur, de Pythéas : riche, hardi, indépendant, Pythéas navigua par delà les colonnes d'Hercule jusqu'à la terre de l'étain et jusqu'aux rivages de la mer de l'ambre. Il atteignit cette embouchure de l'Elbe qui étai^ nous dit-il, la limite des Celtes et au delà de laquelle se rencontraient les Scythes; donc, point de Germains au long de la bande littorale de ces rivages nordiques.
LA GAULE Pans le cours du troisième siècle, le progrès de Marseille
CELTIQUE s'arrête, car Rome grandissait. Les entreprises des grands généraux carthaginois, qui firanchirent les Pyrénées, traversèrent la Gaule et passèrent les Alpes pour se jeter en Italie, apprirent aux Romains ce qu'étaient les Alpes, ce qu'étaient les routes de la Gaule et ce qu'étaient les masses profondes des Cdtes. Après avoir vaincu les Carthaginois, bon gré, mal gré, les légions romaines se trouvèrent &ct aux Celtes. Elles durent d'abord refouler les Ligures que Marseille était incapable de contenir; contre les Ligures de Gagnes, les Romains livrèrent ime grande bataille entre Gagnes et Vallauris, victoire décisive qui démontra la faiblesse
Oloe. BinCAINI, T. 1. 120 o
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE lâA FRANGE
irrémédiable de Tempire commercial marseillais et qui entraîna les vainqueurs dans toutes les complications de la Gaule. Les Gaulois étaient d'ailleurs très divisés. Ce furent des peuples gaulois qui appelèrent d'abord César à leur secours contre d'autres peuples frères. Ainsi se développèrent^ logiquement et finalement^ tous ces * contacts antagonistes qui devaient aboutir à la conquête romaine de la Gaule par César.
La Gaule proprement dite était ramassée autour du Massif central. Le confluent du Verdon et de la Durance, celui de l'Arc et de llsère, le cours supérieur du Rhône étaient les bornes des Celtes. Au delà» dans la montagne^ vivaient les Ligures. Les mauvais chemins n'étaient pas gaulois.
Vers le Sud, les Gaulois ne semblent pas s'écarter beaucoup de la Garonne et de l'Aude ; à quelques lieues au delà de Narbonne, de Toulouse, d'Agen, de Bordeaux (où les Bituriges étaient venus fimder ime colonie), apparaissaient les Aquitains composés de Ligures et d'Ibères ; ils se divisaient en tribus, conune d'ailleurs les Ligures et les Ibères qui se mêlaient à eux ou qui les bordaient. Toutes ces tribus disparates constituaient ce que les Rcunains appelaient indistinctement des pagis cette expression de pagi doit retenir notre attention, car elle est l'origine de nos pays et elle désigne tour à tour et tout à la fois un groupement d'aflSnités humaines ou une petite région naturelle.
Les Arvemes et les Ëduens ont été parmi les plus grands peuples de la Gaule; c'étaient des agglomérations de tribus; ils ont annoncé le rôle que devaient jouer l'Auvergne et le Morvan, — Gergovie, le mont Beuvray, Alésia.
Ces agglomérations de. tribus étaient les dtés, dvitatesy ou nations, natianes. Tribus et dtés conservaient ime grande indépendance jusque dans les combats que les guerriers de ces différents groupes livraient ensemble. Il semble qu'il coexistait d'infinis fiicteurs de variété avec quelques fiicteurs d'unité. L'organisation religieuse, que nous connaissons encore si mal, correspondait à un système supérieur qui donnait à tous les Celtes le sentiment de leur cohésion. Druides et bardes, c'est-à-dire prêtres et servants, cueilleurs du gui sacré, se détachent de la sodété gauloise si divisée conune relevant d'im ordre supérieur et plus général.
Cet ordre se traduisait par un fidt géographique. La terre des Camutes était r^ardée comme le centre de la Gaule et pour le moins de la Gallia Cdtica; cette région d'Autricum (Chartres), de Genabum (Orléans) et de la forêt d'Orléans était séparée des frontières les plus lointaines par des nombres équivalents d'étapes. C'était une sorte d'ombilic divin qui était le lieu d'assemblée des druides. On y jugeait les crimes contre l'Ëtat et on y célébrait les prindpales cérémonies religieuses.
tr II
OXUGINES DU PEUPLE DE FRANGE
Là aussi avaient lieu les giandes hécatombes^ qui étaient pour une part des hécatombes humaines. Au pays des Camutes devait naître et s'organiser, au premier siècle avant Jésus^Ihrist, la suprême résistance gauloise, dirigée et incamée par TÂrveme Verdngétorix, le vainqueur de Gergovie et le glorieux vaincu d'Âlésia.
La Bretagne n'a pas le privilè^ d'avoir été le pays des druides, mais la terre armoricaine échappa davantage à la pénétration des influences ultérieures, si bien qu'elle put être regardée plus tard, et par César tout le premier, comme ayant joué à l'origine du druidisme un rôle exceptionnel.
Tentâtes, le grand dieu des Gaulois, régnait sur toute la Gaule ; et, par toute la Gaule, il était le maître des dmes, aussi bien au mont Saint- Jean et au mont de Sène que sur la colline de Montmartre à Lutèce, ou sur le sonunet majestueux du Puy de Dôme.
Les dieux étaient représentés par des troncs d'arbres, par des piliers de bois ou par des pierres grossièrement taillées ; leurs temples, c'était la nature elle-même. Ce ne fut que plus tard, probablement sous l'influence de l'hellénisme méditerranéen, que Tentâtes et les autres dieux furent figurés par des statues.
GAULOIS Vers la fin du troisième riède avant Jésus-Christ, fl se pro-
ET BOMAZNB duisit daus tout le monde antique un travail de coordination et de cristallisation qui porta certains groupes à établir de vastes et fortes unités politiques : Philippe en Macédoine, Rome en Italie, les Carthaginois-Barcas en Espagne et aussi les Ârvemes en Gaule.
Avant les Ârvemes, les Bituriges d'Âvaricum, puis les Ëduens, appuyés à la puissante forteresse naturelle du Morvan, avaient sans doute tenté de conquérir le monde. Mais ce sont les Ârvemes qui réalisent après eux, et au cours du second siècle avant- Jésus-Christ, la plus belle <cuvre de centralisation dans le monde celte. En 125, les Ârvemes ont, semble-t-il, acquis le prindpat de la Gaule entière ; ils dominent les Âllobroges et les Salyens jusque par delà le Rhône ; les Volces dépendent d'eux, ce qui les fait toucher aux Pyrénées ; les Armoricains sont leurs clients ; ils étendent leur influence de l'Océan jusqu'au Rhin. Â l'intérieur de ce vaste territoire, les Gabales du Gévaudan et les Vélaves du Velay marchent avec eux, comme les Rutènes du Rouergue, les Cadurques du Quercy et les Lemoviques du Limousin. Arvemisy dit César, adjunctis Eleutetis, Cadurdsy Gabalisy Velœmsy qui sub imperio Arvemorum esse cansuerunt*.. (De bello GallicOy Vn, 75). Leur roi héréditaire Luem avait commandé à quarante peuples qui se groupaient autour de lui. Deux cent mille Celtes avaient suivi ses enseignes propres qui avaient
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
pour signe le sanglier. Luem avait donné des festins ouverts à tous^ dont les Grecs étaient restés éblouis : un espace enclos de dnq cents hectares couverts de mets et de boissons. ( Jullian^ Uy p. 509). Il avait autour de lui des poètes qui chantaient ses « geste » et auxquels il jetait des bourses d'or. Il avait subi l'ascendant de l'hellénisme de Marseille et créé une monnaie unique, « grains d'or mobiles et féconds permettant à chacun de prendre part aux moissons des richesses ».
Une civilisation originale et nouvelle était issue de tous ces contacts.
Avant que le monde antique ne fût dominé par les Romains, puis envahi par les sauvages barbares du Nord et de l'Es^ il y eut donc conune une première unité celtique traduite par une langue commune (que les Galates d'Âsie-Mineure continuèrent à parler jusqu'au quatrième siècle de notre ère). Deux cents ans avant Jésus-Christ» l'alphabet grec avait pénétré dans le monde celtique et servait à en transcrire la langue. L'unité celtique a contribué pour une part à préparer la future unité romaine^
i les conquérants d'alors étaient-ils les représentants indiscutables d'une civi« authentique. Ce n'est pas seulement^ comme on l'a fait trop longtemps, sous les espèces de vaincus et assimilés des Romains que nous devons ressusciter les Celtes» mais sous l'aspect d'un peuple nombreux et très intelligent, ayant le sentiment de son unité d'origine; vraie « nation » qui s'est imposée au respect des hommes d'alors par sa bravoure et par sa loyauté, fidèle jusqu'au bout aux vertus que le vieux Caton sévère reomnaissait déjà lui-même aux Gaulois : « Avec une extrême habileté, industriosissimey ils pratiquent l'art de la guerre et l'art de parler. » Verdngétorix ne fut pas seulement un grand chef de guerre : il fut aussi un très éloquent et très habile orateur.
Cependant les Romains, puissants et rapides transformateurs de la Gaule et des peuples gaulois, en devaient grandement modifier la géographie humaine et urbaine^ A la place des hauts oppidoy ils ont fondé ou du moins favorisé des villes plus rapprochées des régions fertiles de production. Geigovie céda définitivement devant Augustonemetmn (plus tard Qermont-Ferrand), qui, placée sur un monticule entre la montagne et la plaine, pouvait dominer sans être en un site escarpé. De même à Bibracte, anden oppidum gaulois si florissant, — forteresse, ville, atelier et marché, — succéda, conune chef-lieu des Ëduens, Augustoduniun (Autun), égale-^ ment posté, comme Augustonemetum, sur un monticule, au pied des hauteurs et au bord d'une plaine riche {fig. 48 et 49).
A partir de la conquête romaine, la Gaule entre dans l'histoire proprement dite; c'est dire que nous pouvons disposer de documents écrits pour la raconter ; là conn mence le domaine qui est celui des historiens.
ORIGINES DU PEUPLE DE FRANCE
Qu'on nous permette pourtant de jeter un sim^de regard sur les Histoires de Tacite, dont te Uvre IV est d'un intérêt escq>tionQellement saisissant pour les rapports entre Gaulois, Romains et Gennains. Il y a une « Batavie & très nettement distincte de la Gennanie. Civilis, chef des Bataves, soulève ces Bataves contre les exécutions et les humiliations de leurs alliés, les Romains. Bataves, CanninéËites
Fia. 48. — LE SIIB D'AUTUH. (A. Leptre.)
et Frisons sont habitants des textes basses ; liés, ils constituent le premier noyau des forces groupées par Civilis lors de sa révolte ; ils entr^ent ime grande partie des Germains (sous Vespasîen, en 70 après J.-C.)» et même ensuite une in^ortante part des Gaulois (Trévîres de Trêves et Lingons de Langres). Qvilis, dans son discours k Montanus, s'écrie : a Moi, préfet d'une seule cohorte avec les Canninéfiites et les Bataves, qui ne sont qu'une parcdle des Gaules. » Cette aagua GaJHanm porùo démontre les connexions étroites entre Bataves et Gaubis.
Un peu plus tard, à Trêves même, c'est-i-dire dans la Gaule de la Moselle, nous assistons à la lutte menée de concert par les trois chefs unis, Tutt)r et Clasâcus, tous deux Trévires, et Civilis, le Batave, contre le général romain Coialis.
OÉOOBAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE
Tacite, décrivant la bataille, nous dit que ces trois diëfs (qui avaient avec eux un parti de Germains), chacun à son poste, animaient la bataille, et void, en raccourci, une merveilleuse note de psydiologje des peuples : Gallos pro iibertate, Batavos
pro gloriay Gemumos ad pradam insùgantes : « Us ezdtaîent les Gaulois au nom de la liberté, les Bataves pour la ^oire, les Germains pour le butin. » (IV, 78.)
En ces années critiques et décisives, qui devaient être marquées par la victoire des Romains, par la fuite de Civilis dans l'île des Bataves, et par la soumission finale de la Batavie, suivie de la pacification de la Germanie {Hùton-es, livre V), il œnvient de rappeler encore une fois qu'un grand nombre des peuples gaulois étaient de cœur et de fait avec les Romains.
Avant cette bataille de Trêves, dont nous ve-
FlG. 49. — vm DES DEUX PORTES ROMAINES D'AUTUN LA PORTE DHE AUIOURD'HUI PORTE d'ARROUZ. (A. Lepin.)
nons de parler, c'étaient les Rémois, conseillés par le s^ Julius Auspes, qui avaient pris le parti des Romains contre les Gaulois révoltés, Trévires et Lingons ; et lorsque le général romain Petilius Cerealis était arrivé à Trêves il avait réuni une assemblée de Trévires et de Lîi^ons et leur avait tenu ce langage : « Lorsque les généraux de Rome entrèrent sur votre territoire et dans les autres contrées de la Gaule, ce ne fut pas par cupidité, mais ils y vinrent à la prière de vos ancêtres que fat^uaient des dissensions meurtrières, et que les Germains^ appelés à leur secours, avaient rédtiits à l'esclavage, amis comme ennemis. » S*adressant directe-
ORIGINES DU PEUPLE DE FRANGE
ment aux Gaulois : « Vous-mêmes^ disait-il, le plus souvent vous commandez nos légions5 vous-mêmes vous gouvernez telles et telles provinces. Nul privil^e, nulle exclusion. » (IV, 73.)
A nos collaborateurs revient maintenant la tâche de décrire les invasions et les incursions multiples qui vinrent encore enrichir de facteurs nouveaux le monde ethnique déjà si complexe de la Gaule. Il ne nous appartient à nous^ dans ce préliminaire essai de synthèse^ que de récapituler brièvement les principaux de ces coatingents.
L 'AMALGAME UNIFIÉ DB Lc viai savaut qu'était Hamy disait en 1874^ au
LA NATION mANÇAisB Cougiès international d'anthropologie et d'archéologie préhistorique de Stockholm : « Aucune des races humaines fossiles n'a dispara ; on peut les reconnaître encore toutes au milieu des populations postérieures avec lesquelles elles se sont mélangées. » Si l'on ne peut être aujourd'hui aussi a&matif en ce qui r^arde les races fossiles^ la pensée d'Hamy est du moins exacte pour toutes les races historiques qui se sont succédé sur notre sol. Il est des points et il est des groupes où il semble bien qu'on puisse les reconnaître à peu près authentiques; le fait prédominant^ c'est qu'elles ont trouvé le secret de coexister et dé se mélanger de telle sorte qu'elles forment aujourd'hui un bloc politique unifié. Voilà bien le problème, d'ordre historique et psychique, le problème de l'ensemble presque mystérieux des causes qui ont si bien discipliné la matière par rapport à l'esprit.
Que d'éléments divers et disparates sont entrés en effet dans cette unité firançaise ! A côté des Ligures que Diodore de Sicile décrivait déjà comme petits, maigres et robustes, que Tite-Live nous représentait comme endurcis à la guerre (Ligures durum in amds genus, XXVII, 48), — à côté des Ibères auxquels semblent bien se rattacher d'une part les Aquitains et de l'autre les Basques, — à côté des Celtes dont nous venons de parler amplement, et c'était justice, car leur part est la part grande, — void les Romains ou Latins, peuples mêlés eux-mêmes; malgré leur domination militaire de plus de dnq siècles sur la Gaule entière, ils n'ont vraiment colcmisé, outre la Corse, que le Sud-est de la France et le Sud du Massif central, mais ils y ont laissé des types encore vivants, frappés à l^eflSgie des antiques médailles romaines : visages r^uliers et beaux des Artésiennes, hommes et fenmies de Cavaillon aux fronts courts, aux grands yeux et aux mentons très arrondis, qui offrent soudain au voyageur survenant de la vallée supérieure de la Durance le spectacle saisissant
OÉOORAPHXB HXWAINB DE Z^ FRANCE
de têtes et de corps en tous points dignes des statues et des bas-relie& gallo-romains du musée d'Arles ou des autres collections classiques (Jig. 50).
A côté de ces multiples échantillons humains, yoid surtout venir les peuples des grandes invasions ultérieures : et les groupes Nordiques, et les Germaniques, et les Slaves, et les Tatares, — vsas polymorphes, hétéroclites, multitudinaires I
U est très malaisé d'identifier les différents peuples dont nous parlent les historiens anciens. Les meilleurs d'entre eux ont certainement commis des confusions grossières anak^es à celles qu'ont Eûtes et que font enccure tant de ceux qui s'occupent des problèmes algériens et marocains : les Berbères (Khamites) et les Arabes (Sémites), parce que musuhnans, sont enveloppés dans les mêmes considérations et dans le même jugement. Et parmi nos con^triotes et contemporains, combien sont dcmc capables de reconnaître les différences caracrtéristiques entre Annamites, Japcmais et Chinois? Sachons nous tenir sur la réserve en ce qui concerne les affir^ mations mêmes d'un Strabon, a fortiori d'un Diodore <k Sicile ou d'un Ammien Marcellin.
Fio. 50. — UNE itrB L'étude des races est par excellence un champ de ba-
in JIOTJB ROMAIN, ^.„ , ^ • ■ 1 » * »i
BxoNZB DB LA ^^^ ^^^^ ^^ savants qm veulent ne s'en rapporter qu a
BIBLIOTHÈQUE NATIONALE, des témoiguages écrits d'auteurs anciens plus ou moins habi- ( atiuou.) lement discnités et conciliés, et ceux qui, au contraire, n'ad-
mettent que les disciplines des sciences naturelles &. s'appuient sur la r^>artitîcm actuelle des caractères physiques de nos populations.
Pour tels et tels, les Celtes sont avant tout les envahisseurs blonds venus du Nord et, entraînés par le système, quelques-uns même les ont rattadiés aux Germains. Pour tels autres, qui dit Celtes désigne avant tout les petits hommes brachycéphales de la région centrale de notre pays et de l'Armorique. La vérité, c'est que les faits anthropologiques de races, les &its psyc^ologicjues de laïque et les &its historiques de naticoine sont pour ainsi dire jamais ni superposés, ni supetposables (i).
Le mot de « Germains », qui a pris cette extension sii^ulièrement excessive que nous combattons, n'était même pas au début un nom de race. Il convient de médifêr l'observation décâsive de Tacite, reprise par Strabcm. En parlant des Tungrii les TongreSi qui vinrent prendre la place des courageux Eburons vaincus, massacrés,
(l) ■ La linguistique laisse intact le domaine de l'ethnt^raphie... L'ethnographie et la linguistique ne ctûnôdent pas », dit Andié Lefèvxb, au début du chap. vm de son livre : Us Races et Us Langues, p. 158.
ORIGINES DU PEUPLE DE FRANGE
• Jt In^»
lll^ll
exterminés par César (r^on de la ville de Tongres, au Nord et à l'Ouest de Liège^ Tacite constate que ce furent eux les premiers des peuples d'outre-Rhin^ connus sous le nom de Germains^ qui s'installèrent dans les Gaules : Ceterum Germania vacabulum recensy et tiuper additum : quamam qtd prind Rhenum tran^essi Gallos exptdermty ac mmc Ttmgriy tune Germam vocad sint; ita natiams namen^ non gémis. (Germania^ II). « Germains y>^ nom de nation^ maispomtnam de race!
Aussi bien l'étymologie de « Germains » est discutée; la plus probable ferait dériver ce mot d'un radical celtique qui aurait le sens de vidni^ a les voisins ». En tout cas il £Eiut rqeter l'origine germanique^ longtemps admise : zperhnumn^ « homme de guerre ». Ce sont là de fausses ascendances linguistiques recherchées^ prop et imposées par les Allemands^ et qui doivent être aujourd'hui exclues au titre que tant de prétendues ascendances ethniques et pseudo-historiques!
De Mt, on a mêlé toutes choses, parce qu'on a toujours voulu faire cadrer les dénominations edmiques avec les délimitations hnguistiques ou politiques. II y a dans notre France deux types physiques nettement distincts : les brachycéphales bruns et les dolidioc^hales blonds. On a voulu les séparer, alors que la masse dite celtique comprenait déjà, en vérité, par droit de conquête ou par fiût d'assimilation, un complexe des deux éléments. Si l'on identifie avec rigueur les Celtes et les Gaulois, c'est qu'on est disciple de César : Qtd ipsorum Ungua Celtae^ nostra GalU appellantur (De beUo GaUicOy I, i) ;mais si l'on considère en outre que les Gaulois et par conséquent les Celtes sont avant tout les dolichocéphales blonds, on suit trop étroitement, à notre sens, les idées de César et des auteurs anciens ; on se rappelle évidentment la flava et aurea caesariesy la chevelure blonde et dorée des Gaulois d'Italie décrite par Virgile dans VEn&de (Vni, vers S59-661), ou la flava GalUa, la Gaule blonde du poète Claudien. Mais parce que les Cdtes-Gaulois-Galates portaient des chevelures bien lavées, soignées et teintes, parce qu'ils se teignaient avec du savon et de l'eau de diaux ; parce qu'ils décoloraient leur chevelure et leurs longues moustaches retombantes avec de la cendre (Phne parle expressément d'un mélange de graisse et de cendres qui accroissait le ton rutilant de toute cette auréole flamboyante, XXVm, 53), cela ne veut pas dire qu'il n'y eût parmi eux que de vrais et authentiques blonds. Les Romains, eux, portaient les cheveux courts; ils étaient en général bruns et sales ; mis en £Eice de ces populations aux longs cheveux, à la peau blanche, daire et ptopxty ils ont été saisis par le contraste extérieur encore plus que par des traits ethniques différentiels d'une grande précision (i). Même de
(i) Taqte» toujours dans ses Histoires^ IV, 61» nous a raconté
»«JIIMI «411
Civilis, prenant les aimes
nos jours, dans nos jugements et descriptions de races, nous mettons souvent en vedette des traits de coutume (port de la barbe, coupe de la moustache ou des cheveux, tête rasée, natte) qui nous paraissent plus importants que des traits de contexture physique : ces fidts, presque postiches, deviennent pour nous non seulement un caractère, mais comme un emblème. Ainsi devons-nous expliquer l'effet général produit sur les peuples du Midi par ces peuples du Nord qui se disaient artificiellement plus blonds et plus uniformément blonds qu'ils n'étaient. Rien que leurs chevelures flottantes ou tressées avaient produit une telle impression sur les Romains que, d'après Pline encore et de nombreux auteurs, on appelait couramment la Gaule transalpine, GalUa comatOy la Gaule chevelue.
Gaule chevelue et Gaule £Eiuve! Les hommes décorent et colorent le pays. Pour^ tant cela n'inq>lique point l'homogénéité physique de la race.
Au vrai, toutes les descriptions et analyses consciencieuses de la race celtique (et l'on peut encore relire les pages d'Ernest Renan dans la Reuue des Deux Mandes du I'' février 1854, et dans les Essais de morale et de critique^ 1889, 4' édition) s'appliquent à tous autres peuples que les dolichocéphales blonds !
De telles difficultés, conformes à la réalité, mais inconciliables avec un besoin exagéré de claire logique, ont même amené certains savants et non des moindres, tel Alexandre Bertrand, l'anden conservateur du Muséç de Saint-Germain, à distinguer les Celtes d'une part et les Galates de l'autre (i).
Les Galates, étant s^>arés des Celtes, étaient, en compagnie des Belges d'ailleurs, placés parmi les Germains. Les Galates Kimmériens étaient rapprochés des Cimbres et comme les Ombres ont pendant un temps marché avec les Teutons et qu'ils se sont £ût écraser en loi avant Jésus-Christ par Marins à Verceil, peu après que leurs anciens compagnons d'invasion, conduits par le colosse Teutoboch> s'étaient fidt anéantir par le même consul romain près d'Aquae Sextiac (Aix), on ne voulait pas plus distraire de la souche germanique les Cimbres que les Teutons; comme s'il eût suffi que des peuples combattissent ensemble et s'associassent en une le migration dévastatrice pour démontrer qu'ils appartiennent bien à des
«•;if III
contre les Romains, laissa pousser son abondante et blonde chevdure, selon le vœu cher aux barbares, voto barbaro; puis quand il fut battu, il se la fit couper.
(i) Un de ceux qui ont le plus brillamment et abondamment défendu cette thèse, aujourd'hui périmée, Gustave Lagneau, ancien président de la Société d'Anthropologie, est l'auteur d'une Amkro^ pologie de la France, publiée dans le Dictiamuàre encyclopédique des sciences médicales en 1879, et qui reste une des très utiles compilations, un des bons travaux de synthèse consacrés à l'ethnologie de notre pays : nous rejetons toute sa classification, mais nous avons puisé dans cet ouvrage de précieuses b mations.
ORIGINES DU PEUPLE DE FRANGE
races soeurs ou à la même race ! Les fidts de la guerre de 1914-1918 prouvent avec assez de darté la vérité inverse!
Après de telles pér^rinations belliqueuses à travers toute l'Europe et à travera la Gaule^ du Nord jusqu'au Sud^ que pouvait bien être devenue l'homogénéité ethnique des Cimbres ? Le rapide rappel de cet exemple typique doit nous garder de toute systématisation outrée.
Notre seul devoir est de considérer les réalités ethniques, essentielles et indiscutables.
Qr il est grand temps qu'on se débarrasse et qu'on nous débarrasse à toujoura de ces expressions extensives de « Germains » et de « germanique » que, durant ces dernières décades, on avait généralisées et appliquées à tort et à travers, sous l'influence directe ou indirecte des savants allemands, — sous l'influence aussi, avouonsle, de nos grands poètes et historiens romantiques, mal informés.
Au lieu de dire « langues indo-européennes », ce qui est l'expression correcte, on s'était pris à dire — pourquoi? — « langues indo-germaniques ». — Tout le Panthéon Scandinave et nordique avait été capté et usurpé au profit du Panthéon germanique. — Surtout que de fois et par combien d'écrivains et historiens avonsnous entendu parler des « races germaniques »! Certains, et non des moindres et parmi les contemporains, avaient même commis, nous l'avons rappelé, l'incroyable erreur de placer les Celtes sous l'étiquette générale des races germaniques. Terme vague qu'on accolait donc indistinctement à toutes les populations du Nord et de l'Est, voire les Scandinaves ou les bataves !
Quel abus de mots et quel abus d'idées! C'est à dénoncer l'abus et à démontrer l'erreur que tend l'un de nos principaux efforts dans le présent diapitre.
Un grand fidt, encore actuel, doit être signalé tout d'abord : la présence dans tout le Nprd*ouest et le Nord de l'Europe d'une race blonde de très haute taille et dolichocéphale, les Scandinaves, distincts des Germains vrais, des Germains de l'andenne forêt hercynienne ; c'est la race que Deniker, dans ses Races et Peuples de la terre^ appelle la race nordique; Broca l'a appelée race kimrique^ Lapouge Vhamo Europaeus et les Allemands l'ont précisément appelée, en viciant par là toutes les classifications, la race germanique.
Aux Germains vraiment Germains se rattachent, — cela d'une manière qui nous paraît certaine, — les Suèves ou AUamans ; et encore les Lombards, ainsi que toute une série de petits groupes qui seront mentionnés tout à l'heure. Le nom de Suèves a eu, comme toutes les dénominations de cet ordre, un sens d'abord restreint, puis qui, peu à peu, a été étendu à toute une confédération. Pour Strabon, les
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
Suèves constituent la plus grande nation germanique ; ils s'étendent des sources du Danube et des bords du Rhin jusqu'à l'Elbe^ dm rod Piôvov id^ tos' AX&oç (i). Ce sont bienlà des occupants des régions boisées ou marécageuses de l'Allemagne moyenne, Germains proprement dits. C'est du mot de Suevi, Suèves, Suevia, que sont issus ^ Schwaben », « Souabe », qui est encore, dans tout le Sud-est de l'Europe le nom générique par lequel les paysans appellent les émigrants allemands, quelle que soit leur résidence (Serbie, Dobroudja, etc.) et le mot si caractéristique de « Schwob » par lequel le paysan alsacien désigne l'Allemand, pour s'en distinguer (2).
Le mot d'Allamans, Alamanni, est devenu, lui aussi, un terme eactensif et il a pris un sens analogue à celui de Suaves. Gr^ire de Tours, dans son Histoire des Prancs, le dit de la manière la plus nette (flistoria Francarunh n, i).
Nous pouvons aussi considérer comme Germains : les Cattes, Catti, que Tacite place sur la bordure de la forêt hercynienne : Catti imman sedis àb hercymo saltu inchoaM {Cfernumiaj XXX); les Tenctères et les Usipètes, voisins du Rhin; les Chérusques, qui vainquirent, grâce à Arminius (Herrmann) (3), les légions de Varus dans la forêt de Teutobourg, enfin les Angrivariens qui paraissent avoir occupé les bords de l'Ems. Les Lombards que Tibère rencontra en Germanie peuvent être aussi r^ardés comme de vrais Germains. Du sixième au dixième siède, ils ont eu, aux yeux de tous les autres peuples, une mauvaise réputation ; ils ont passé pour être les propagateurs de la lèpre et lorsqu'en 770, Charlemagne voulut épouser Berthe, la fille de Didier, roi des Lombards, le pape Etienne m menaça le roi des Francs d'excommunication, en se fisusant l'écho de cette conviction populaire.
Mais en opposition avec les Germains, ou du moins, si l'on peut dire, en sépara* tion d'avec eux, nous devons placer d'abord comme représentants des grands nor- <Uques blonds et dolichocéphales : les Goths ou Gothons. Ceux-ci sont indiscutablement venus des régions de la Scandinavie et de la Baltique. Ptolémée, au milieu du deuxième siècle de notre ère, déclarait que la partie méridionale de la Scandia était occupée par les roOrac. Toute une contrée de la Suède méridionale s'appelle encore la
Les Goths ont dirigé leurs premières migrations et invasions vers l'Est et le Sud- «st de l'Europe et c'est de là qu'ils sont ensuite venus en Italie sous Alaric ; ils occupèrent et se firent céder par Honorius toute la partie des Gaules comprise entre la
(i) Liv. IV, cap. VI, § 9, et liv. Vil, cap. !•', g 3. — Voir de même Cœsar» De hetto GalUcOf IV, i.
(2) Voir VmAL de La Blachb, la France de PEst^ Paris, 1917, p. 21.
(3) Annimus n'était pas mi chef germain; c'était mi « lomanisé »; devenu cbef d'mie cdiorce xomaine, il attira ses compagnons d'armes dans mi vrai guet-apens. Étonnant prototype de traître.
ORIGINES DU PEUPLE DE FRANGE
IxÀie et les Pyrénées ; ils passèrent ensuite en E^agne où ils s'opposèrent aux: Suèves et d'où ils expulsèrent les Vandales (i).
Les Wisigotlis^ utiles adeptes et colporteurs de la civilisation et de l'art de Byzance^ devinrent les grands maîtres incontestés de la Gaule méridionale jusqu'à ce que Qovis et les Francs battirent les armées d'Âlaric n à Vouillé en 507. lia essaimèrent à travers toute la Septimanie^ entre Rhône^ Garonne et Pyrénées. Là o\k ils subsistèrent^ leurs descendants ont souvent tranché par leur stature^ par leur chevdure^ par leur allure sur les peuples qui les entouraient^ et l'esprit comme le lan-< gage populaires ont traduit^ tantôt en bien^ tantôt en mal^ cette singularité éclatante : le a^oty le « chien de gotfa »^ est le paria méprisé des Pyrénées occidentales.
Au même groupe que les Gothsi au même groupe de la race nordique doivent être^ à notre sens^ ralliés :
2"" Les Saxons qui se révélèrent d'abord aux populations de la Gaule comme marins envahisseurs tout le long du littoral atlantique ; ces pirates habiles et audacieux naviguaient sur de simples barques rapides faites de peaux (Sidoine Apollinaire). Ils venaient des rivages septentrionaux, de la r^on du Sleswig-Holstein, où. Ptolémée les situe au deuxième siècle de notre ère, et non point de la grande forêt hercynienne, dans le voisinage de laquelle, et dans laquelle ils devaient plus tard s'implanter en conquérants. Ils s'installèrent dans les fles de la Loire, dans lUe de: Batz, dans le pays des Bajocasses (Bayeux) qui devint celui des Saxons-Bajocasses: (Bajacassini SaxoneSy dit Grégoire de Tours), etc. : ils ont sûrement laissé des traces de leurs migrations répétées. Sous la domination romaine, tout notre littoral de l'embouchure de la Loire jusqu'à l'Escaut portait le nom offidd, très significatif, de Littus Saxomcumy Littoral Saxon.
3' Les Normands (Normanni, Northmann), qui vinrent beaucoup plus tard au neuvième siècle, encore par la voie de la mer, assaillirent les côtes de la Gaule et pénétrèrent par les fleuves, jusque dans l'intérieur de notre pays. Us campèrent et se fortifièrent tout spécialement dans certaines îles, l'île d'Qissel de la Seine et l'île de Noirmoutier. Ils donnèrent à la France non seulement des hommes, mais ils
(i) Le destin des Goths est pour ainsi dire accompagné par le destin de leur langue. A. Meillet, dans son livre Caractères généraux des langues gemuaùques (Paris, Hachette, 1917), constate d'abord que les langues germaniques (proprement germaniques, qui ne sont qu'un des groupes des langues indoeuropéennes) comprennent elles-mêmes trois groupes : le gothique, le Scandinave et le germanique occidental. D ajoute : « Mais les Goths, de temp^ament conquérant, se sont dispersés loin de leur domaine origind. Ils ont créé des royaumes en Espagne, en Afrique, en Italie, dans les Balkans. Aventurés au loin, ils se sont fondus, après des succès brillants, dans les populations sur lesquelles ils avaient établi, pour un peu de temps, leur domination. Leur langue a ainsi disparu partout. » (P. 5.)
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
apportèrent sur notre $d de nouvelles races animales : grands chevaux à chanfrein arqué ou busqué, bœufs et vaches laitières du Danemark qui ont formé la race cotentine, moutons des mêmes pays.
4' A la race nordique, enfin, qui est à la fois Scandinave et batave, il &ut rattacher la plus grande partie des Francs qu'on a trop aisément et trop fréquemment rangés, sans plus de discernement, parmi les Germains.
Void d'abord que ce nom de Francs n'apparaît que vers le troisième siècle après Jésus-Christ : il n'est ni dans Tite-Live, ni dans César, ni dans la Germama de Tacite, ni dans StrabOn ou Ptolémée, et c'est en second lieu un nom qui s'applique non pas à une race, mais à une confédération, sans doute même à plusieurs confédérations ; le sens eztensif et compréhensif en a donc naturellement varié.
Des peuples qui en ont fait partie, quelques-uns ont été signalés bien avant le troisième siède, comme les Sicambres, et placés par les historiens comme César parmi les Germains. Les Sicambres ont incamé par delà le Rhin la résistance aux armées romaines ; ils ont refusé à César de lui livrer des cavaliers Usipètes et Tenctères réfrigiés sur leur territoire (De heUo GaUicoy IV, i6) ; ils ont échappé au plus illustre des stratèges romains qui ne put les atteindre, malgré tous ses efforts, malgré la construction, en 55 avant Jésus-Christ, du célèbre pont sur le Rhin, près des Ubiens, andens habitants de Cologne (TV, 17, 18, 19). Ils frurent plus tard vaincus et massacrés par Tibère et Drusus ; au dire de Suétone et de Tadte, les survivants frurent transportés en Gaule . De tout ce qui précède, il résulte que les armées romaines les trouvèrent en face d'elles au cours de ces longues et dures campagnes, auxquelles on avait donné le nom général de « campagnes » ou de « guerres de Germanie ». Cela sans doute les fit « germaniser » (i).
Les Francs, dès leur apparition dans l'histoire, nous sont donnés comme
(i) Les Romains n'ont jamais été très exactement fixés sur le sens et l'extension du mot Germama^ et ils ont eux-mêmes contribué, si l'on peut diie, à a brouiller les idées ». De la Gaule belgique, pays proprement celtique, fut détachée, probablement par Tibère, la Germanie romaine, qui forma deux provinces : la Gomanie supérieure et la Germanie inférieure. Ainsi ne devons-nous jamais perdre de vue que Germama^ Germant étaient des mots qui avaient tour à tour et simultanément un sens plus préds et un sens plus extensif . Durant tout le moyen âge, le mot « Sarrazins » a été appliqué à tous les infidèles mahométans : Maures d'Espagne, Arabes, Berbères, etc. Encore aujourd'hui le mot « Américains » a tout à la fais un sens extensif s'appliquant aux habitants de toutes les terres que nos pères appelaient les Amériques et un sens beaucoup plus restreint désignant les seuls citoyens des États-Unis de l'Amérique du Nord. De même, il y a certes de nombreux « États-Unis » parmi toutes les Républiques fédératives du nouveau monde, mais « États-Unis », Uniied States, tout court, est une expression qui ne s'applique couramment qu'à la plus grande et à la première de ces républiques. Toujours, coexistent un sens extensif plus vague et un sens restreint plus précis.
ORIGINES DU PEUPLE DE FRANCE
les pays plats et marécageux du Rhin inférieur et du littoral de la mer du Nord. Ils ae divisent eux-mêmes en Francs Saliens et en Francs Ripuaires. Si les Francs Ripuaires sont plus rhénans^ s'ils ont comme ville principale Colonia Âgrippina (Koeln^ Cologne)^ ils occupent du moins déjà la rive gauche du Rhin^ le pays entre Meuse et Rhin. Quant aux Francs Saliens^ ils sont bien des Bataves^ ennemis des premières confédérations gemianiqués des Suèves et des Âllamans ; et ce sont ces Francs Saliens, orgueilleux avec raison de leur solidarité ethnique, fiers comme des Gaulois de leur beauté physique, confiants en leur force, qui ont signé le Pactus l^ Salicaey la fiuneuse loi Saliquey et qui ont pris la part de beaucoup prépondérante à rinvasion des Gaules au commencement du cinquième siècle.
Ils furent, dans la suite, les vainqueurs de deux grands peuples dont les invasions en Gaule furent à peu près contemporaines de la leur (cinquième siècle) : les Wisigoths, que nous avons dqà mentionnés, et les Burgondes que nous n'avons pas encore nommés, et c'est à dessein ; car les Burgondes ou Burgundions, comme les appellent de préférence les textes anciens, ont été, à l'origine, des Slaves. Pline les met nettement au nombre des peuples Vandales. Partis de l'embouchure de la Vistule, ils s'avancèrent à travers toute la Germanie ; et s'étant sans doute mêlés de plus en plus à des tribus germaniques, ils vinrent s'installer entre le Rhin, la Moselle et les Vosges ; puis, gagnant le Sud, mélangés encore davantage d'éléments edmiques nouveaux, les Burgundions, de haute taille, à la chevelure graissée de beurre rance, débonnaires, quoique d'humeur belliqueuse (Ânunien Marcellin), grands ancêtres des Bourguignons, occupèrent surtout le bassin de la Saône, la vallée moyenne du Rhône et une parde de llldvétie.
Toutes ces migrations ont été plus ou moins accompagnées et suivies de massacres ou de déportations. Les envahisseurs ont troublé le peuplement antérieur par leur présence ; ils l'ont aussi troublé par le déplacement forcé de ceux qui les ont fuis dans l'épouvante. (Voir fig. 5^, les Fugitif Sy de Lepère.)
Les Vandales, qui sont de toute évidence des Sarmates ou des Slaves, ont été groupés par Pline et par Tacite parmi les peuples gemianiqués, ce qui démontre, une fois de plus, quelle serait l'erreur qui ferait accorder une valeur edmique à de telles désignations antiques. Les Vandales, avec leurs firères slaves, les Âlains, firanchirent le Rhin, d'après Prosper d'Aquitaine, la veille des calendes de janvier de l'an 406 après Jésus-Qirist ; ils traversèrent la Gaule, pillards et dévastateurs; et au mois d'octobre 409 ils passèrent les Pyrénées pour se rendre en Hispanie; ils s'emparèrent des Baléares, puis de la Corse, occupèrent la Bétique, qui prit et conserva depuis lors le nom de Vandalusia (Andalousie), et gagnèrent la Mauritanie où
OÉOGBAPHIE HQHAINB DB LA FRANCE
ils furent arrêtés par Bélisaire. Lors de leiir passage terrifiant mais rapide à travers ks Gaules, ils laissèrent sans doute plus de souvenirs que de descendants : notre mot de « vandalisme u date de o^ événement, et peut-être aussi quelques noms de lieux rappelant les Sarmates : Sermaize (Haute-Marne) ou Sermages (Nièvre).
Notre glorieuse ville de Verdun a été souvent, dq>uis le quatrième siècle, désignée sous le nom (Turbs cîaoorum; cette expression a fait couler beaucoup d'encre. Or, il ne s'agit point des « clefs » de la France, ni moins encore de ce prétendu commerce
FiG. 51. — LES MIGRATIONS HUMAINES CONTEMPORAINES, SOUS LK COUP DE L'INVASION DE I9I4 ; L£S FUGITIFS. {Onapotition de Lepère.)
d'esclaves imaginé pour les besoins de l'étymologie voisine que Ton devine, mais, d'après la plus récente communication &ite par M. Prou au nom de l'abbé Carrière à ^Académie des inscriptions et belles-lettres (i), oa doit bien interpréter uri>s clavorum comme une déformation d'urbs sclavorum : témoignée de l'établissement en la cité celtique de Virodunum d'une colonie de Slaves, probablement de Sarmates, venus en Gaule, au ^mps de l'empire romain, vers le quatrième siècle.
D'autres Slaves moins importants, les Tarâtes, se seraient installés dans une part de la France atlantique; et sans qu'on puisse &ire sûrement descendre d'eux
~ (i) Séance du 27 ocb)bre 1916.
ORIGINES DU PEUPLE DE FRANGE
quelques-uns des irascibles et cruels hutderS) cabaniers et nioleurs de Maillezais et des marais mouillés de la Sèvre-Niortaise et du Lay, on peut attribuer à leur migration d'une manière assez Intime la dénomination de Pagus Tiofalgicus et de la Tifaugia^ autour de la petite ville qui s'appelle encore Tiffauges (Vendée).
Les races tatares, mongoles^ ouralo-altaîques ont été représentées, parmi les envahisseurs de la Gaule, par les trop célèbres Huns d'Attila (frères des Ougres, Ogres, Hongrois), écrasés en 451 dans les Champs Catalauniques et qui ne paraissent pas avoir eu une forte influence sur le peuplement de notre pays. Les invasions hongroises postérieures (X' siècle) eurent de plus importantes conséquences historiques.
Mais ce n'est pas tout. Les Sémites eux-mêmes ont apporté leur contingent. Les Arabes, mêlés aux Berbères sous le nom de Sarrasins, sont parvenus jusque dans les plaines du Poitou où Charles-Martel les écrasa en 752. Vers le même temps, ils remontèrent les vallées du Rhône et de la Saône, dévastèrent la Bourgogne et ne furent arrêtés que devant Sens.
Après leur défaite, ils restèrent nombreux dans la Septimanie, ils se répandirent dans la région des Alpes ; ils sont devenus chrétiens et leur sang, presque partout, s'est mêlé à celui des autres peuples. Gustave Lagneau, dont nous avons déjà signalé la remarquable étude sur V Anthropologie de la France (1879), raconte (p. 669) : « Un peintre du Midi de la France me disait reconnaître l'origine sarrasine des femmes lui servant de modèles à leur teint uni et bistre et à la forme conique, non hémisphérique, de leurs seins. »
Parmi tous les villages où l'on a prétendu signaler ou reconnaître l'influence ou la persistance des Sarrasins (à commencer par Castelsarrasin, Tam-et-Garonne, dont l'étymologie trop simple paraît douteuse), on peut du moins noter le village de Vendays dans la Gironde qu'avait spécialement étudié Elisée Reclus. C'est surtout au long du littoral du golfe du Lion que nous rencontrons encore les plus nets vestiges des groupes dits Sarrasins, soit à Martigues et tout autour de l'étang de Berre, soit dans les Alpes Maritimes. Dans le massif des Maures (quelle que soit l'étymologie de ce nom bien antérieur à l'arrivée des Sarrasins), les pirates musulmans s'étaient fortement installés du neuvième au dixième siècle — notamment dans leur repaire central de Fraxinet — jusqu'à leur défaite définitive de 975 ; et l'opinion générale dans le pays même est qu'il y existe aujourd'hui un type distingué et fin, au teint bronzé et mat, au nez busqué, aux lèvres fortes, qui représente un élément d'origine sarrasine.
•tOOR. BVIIAINB, T. I. dLA5
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
Les JuifS) malgré leur petit nombre^ ont aussi joué un rôle dans le peuplement de la France. Il importe de distinguer de la manière la plus nette les anciens Jui£s français venus depuis de longs siècles d'Espagne et de Portugal (une part s'est convertie au christianisme) et les Juifs dits allemands dont l'arrivée est beaucoup plus récente.
Les premiers se sont installés principalement à Bordeaux et à Bayonne (Bourg- Saint-Esprit-lès-Bayonne) et^ d'autre part, dans le comtat Venaissin, notamment à Carpentras, et aussi dans la Provence, à Âix. Les seconds sont nombreux dans les provinces de l'Est ainsi qu'à Paris; ceux-ci descendent.de Germains, de. Slaves ou de Tatares, qui furent convertis au judaïsme lors de la grande croisade juive à travers toute l'Europe orientale, du sixième au neuvième siècle de notre ère. Les premiers, qui sont de vrais Sémites, ont de grands yeux noirs, le nez courbe et le visage plutôt allongé et étroit ; les seconds, au contraire, ont souvent une figure large et épaisse, des yeux bleus et une chevelure plus ou moins blonde.
Enfin, les curieux groupes de nomades appelés Tsiganes (Gitanes et Bohémiens) ont poursuivi leurs incursions et l'on devrait dire leurs migrations sur notre territoire jusqu'à nos jours. Çà et là, des colonies bizarres, comme les Cascarotacs de Qboure dans les Basses-Pyrénées, leur sont attribuées. Encore aujourd'hui plusieurs milliers d'entre eux, provenant de diverses contrées de l'Europe, se rejoignent et se rassemblent autour de la belle église-forteresse des Saintes-Maries-de-la-Mer, dans le delta du Rhône, pour les jours du mois de mai qui précèdent la fête traditionnelle des Saintes ; ils sont là, pendant que la châsse des reliques, descendue de la cella supérieure, est exposée ; ces nomades partent par petits groupes indépendants, avant que les reliques ne soient remontées dans leur cachette ; certains d'entre eux élisent leur roi chez nous, à l'occasion de cette fête, et tous ces migrateurs paraissent si bien échapper aux réseaux de lois et de règles sociales des grands Etats européens, passant entre les mailles des sociétés policées, que durant les années mêmes de la terrible guerre européenne, ils ont été en grand nombre fidèles au rendez-vous ancestral.
CÂ la limiière de pareils faits contemporains, combien doit ONCLUSiON s'éclairer la reconstitution Imaginative de ce que furent les sociétés des hommes aux époques lointaines ! A tout ce qui a été dit et su, il faut ajouter tout ce que l'on ne connaîtra jamais. Les masses les plus homogènes se sont vite dissoutes et démembrées soit par des assimilations, soit par des migrations nouvelles. Au tableau si brièvement récapitulatif que nous avons dessiné, il faut ajouter tous les retours en arrière, tous les voyages inattendus, en un mot tous les mouvements tourbillonnaires humains.
ORIGINES DU PEUPLE DE FRANGE
Le rappel de deux exemples significatifs éclairera notre pensée : celui des Volces Tectosages^ des environs de Tolosa (Toulouse)^ qui allèrent un jour^ d'après César et Strabon^ s'installer en Germanie sur des terres fertiles^ dans le voisinage de la forêt hercynienne^ et celui de tous ces Celtes devenus Bretons de la Grande Ile (plus tard Grande-Bretagne) et qui^ dès le quatrième siède^ refluent vers la Gaule, viennent avec Ruinall se mêler aux premiers Bretons de l'Ârmorique ou même plus tard, fuyant les envahisseurs Angles et Saxons, au témoignage d'Ëginhard, vont se joindre aux Curiosolites et aux Vénètes de rArmorique méridionale.
Quelques-uns de ces £Eicteurs ethniques n'ont pris, en vérité, qu'une part infime à réiabofation de notre collectivité ; aussi avons-nous eu le primordial soud d'accorder à des groupes, td le groupe Cdtique, l'importance originelle qui leur revient. Cette double réserve fidte, quelle condusion tirer de l'immense revue bigarrée que nous venons de passer ? Des historiens, comme Augustin Thierry^ Guizot, Henri Martin ont construit l'histoire de la France sur le prindpe d'une lutte gigantesque et continue entre deux races opposées, la dominatrice et la dominée. On doit savoir que la vérité n'est pas là tout entière* Presque partout^ et notamment dans les grands centres et le long des plus importantes avenues, des mélanges ethniques ont été amalgamés par des aflSnités religieuses ou linguistiques et surtout refondus par des habitudes pareilles, par des obligations collectives, par une commune nécessité de vivre, de vaincre, de rayonner et d'espérer, qui est à la base de toute formation politique méritant le nom de nation.
Jusque dans les recoins très reculés de notre territoire, des éléments ethniques divers coexistent et fusionnent. Non seulement toutes nos grandes agglomérations urbaines sont des agrégats physiques hétéroclites qui sont peu à peu façonnés en masses plus ou moins cohérentes; mais dans la ruelle la plus humble d'une des moindres dtés du vieux pays cdtique, de l'Auvergne, par exemple, on rencontre souvent, côte à côte, des dolichocéphales blonds aux yeux bleus et des brachycéphales, trapus et bruns, aux bosses frontales saillantes; bien mieux, ces deux types, dont nous avons vu pourtant les origines si disparates^ réapparaissent tantôt mêlés, tantôt distincts, et l'un et l'autre nettement marqués, jusque dans la même famille.
C'est que les faits himiains sont autrement complexes qu'une archéologie ou une histoire trop simplistes ne nous les avaient souvent dépeints.
Le règne de la pierre édatée, on l'a dit plus haut, n'a pas fini au moment où s'est introduit l'usage et le progrès de la pierre polie. Ce n'est même que dans toutes les dernières phases de l'âge de bronze que la tradition de tailler la pierre par éclats
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE
s*est définitivement perdue (Dédielene, II, p. 223.) A son tour, la hache polie a subsisté longtemps, même après qu*on eut découvert les métaux.
Cette compénétration et cette coexistence de traditions humaines diverses ne sont que des e3q)ressioas tangibles de la compénétradon et de la coexistence des groupes humains dont elles ont été pour un temps les caractéristiques.
De même, à Tépoque historique, les invasions violentes dont nous avons relaté les efiets essentiels ont été précédées et pour ainsi dire amorcées par des invasions lentes. Dans une excellente page de VAtlas de gé(^aphie historique de Schrader, Paul Guiraud a écrit très justement :
« Bien que rem[»re romain fût enœre intact à la fin du quatrième siècle, les barbares avaient déjà commencé à y pénétrer... D'après la Notitiai il y avait des Sarmaœs dans toute l'Italie : en ApuUe et en Calabre, en Lucanie, à Fadoue, Crémone, Turin, Novare, Verceil, Bologne, Pollenda, etc. D'autres Sarmates tenaient garnison dans le territoire de Paris, d'Amiens, de Reims, de Langre^ de Rodez, du Velay et enfin de Poitiers où ils se mêlaient aux Taï&les ; il y avait des Germains à Chartres, à Bayeux, à Coutances, au Mans, à Rennes, à Arras, à Senlis, à Reims, à Langres, à Noyon, à Qermont... On nous signale encore... des Saliens, des Bructères, des Ampsivares en Gaule ; des Saliens en Espagne... des T^[&les en Bretagne. Une grande partie de l'armée, même de ses chefs, se recrutait parmi les barbares, mais ceux-ci étaient considérés comme des mercenaires, et quelle que fût leur indis^ cipline, ils ne songeaient nullement à détruire l'empire, ni même à le démembrer. Leur présence n'en était pas moins un grave danger ; elle invitait, en effet, les barbares du dehors à ofi&ir aussi leurs services, à les imposer même par la violence quand on disait mine de les repousser, et c'est ainsi que la lente immigration des barbares, dans les provinces romaines prit peu à peu le caractère d'une véritable invasion. »
Quelle œuvre, à la lettre inimaginable, fut donc celle du ferment spirituel qui parvint à façonner toute cette masse confuse en xm tout indestructible!
Il n'importe. En v&cta des mêmes causes qui ont fait la mixture totale, la mixture ne résulte point partout ni des mêmes acteurs ni des mêmes dosages ; et c'est pour--
FiG. 52. — UNE BRETONNE. (Pïdïsou.)
ORIGINES DU PEUPLE DE FRANCE
quoi la bigamue humaine de la France révèle une collection si excepdonndle et si variée d'importants types r^onauz : Lorrains et Flamands, Picards et Bourguignons, Normands et Allobroges, Bretons et Auvergnats (Jig. 52 et 53), Gascons et Provençaux, etc. Ceux-d ont contribué puissamment à mettre en valeur les affinités naturelles de contrées qui sont devenues les « pays » et les « provinœs ».
Et puis, çà et là, très in^alement répartis et œmme semés en de modestes cadres gé(^raphiques qui ont laissé germer, qui ont conservé des a endémismes » humains, dans œs « îles naturelles » (qui sont les îles de l'Océan, ou les îles des hautes vallées fermées des Alpes ou des Pyrénées, ou les Hes des zones marécageuses), toutes paiement propices à protéger des îlots d'humanité, nous d&nuvrons avec une curiosité aiguë : les Andorrans et les habitants du Bc^ori (Bigorre), . et ces groupes morvandiaux au type tatar, et les PorÙTfgahis de lUe de Ré, et les étrai^es habitants d*Ouessant, à rextrémité du Finistère, et les Bigoudem d'Audieme qu'a figurés avec une si réaliste et forte vérité le grand peintre Lemordant, et les jolies petites Alsaciennes d*Hansi aux tresses blondes et aux joues roses, et les si belles Sablaises des Sables-d'Olonne a)i£fées de leur « papillon », et ces femmes de Plougas^ dont le corps et les yeux éclatent de vie cmnme leurs costumes éclatent de couleurs...
Les écrivains anciens ne nous ont jamais ou presque jamais parlé des femmes. Silence presque absolu sur les mobiles politiques ou les modalités sociales et religieuses qui ont déterminé les tmions primitives. Pourtant, le principal problème de révolution de la race est là. Dans quelle mesiue les Gaulois furent-ils amenés à chercher, à accepter ou à tolérer les femmes des autres races? Dans quelle mestire les femmes de leur propre race consentirent-elles à s'unir à des Ligures, à des Ibères, aux descendants des Phocéens, aux conquérants amenés par les légions romaines? Dans quelle mesiue peut-on a>ncevoir que se préparait ainsi cette force d'assimilation qui reste une des caractéristiques essentielles des Français d'aujourd'hui? Conunent furent accueillies ou prises les femmes de tous les barbares qui survinrent parmi les anciens peuples, dtuant les premiers siècles de Tère chrétienne?
FiG. 53. — UN FAYSAH DE LA PLANÈZB, HAtnrB-AUVERGNB. (G. Haootauit lîli.)
OÉOORAPHIB HUMAINE DE LA FRANCE
Voilà toute une série de questions et de problèmes sur lesquels il nous est impossible de rien savoir de précis ; et pourtant, tandis que certaines hordes de barbares se transportaient sur notre territoire suivies de leurs femmes, les femmes autochtones continuaient à vivre sur ce même sol. Combien d'autres barbares sont arrivés avec beaucoup moins de femmes que d'hommes ! Les femmes celtes, une fois installées, sont restées aa:rochées à notre terre. Quels qu'aient été les troupeaux d'hommes qui circulaient, les femmes ont donc représenté un fitaeur de permanence et d'unification. Elles ont contribué dans une très forte mesure à former et à maintenir l'unité de ce qui devait être un si grand peuple. Elles ont été par excellence la puissance d'assùnilation et la piiissance de conservation ; c*est par cette part féminine de notre peuplement que s'explique sans aucim doute la société composite mais une, qui devint ttous.
DHB DBS PLtIS ANCIENNES REPR^SENTAnONS
Iffi LA TfilE FiMININB (AGE AUSIGNAOEN)
FIGUSINE SaULPTtB DANS Vv/OŒ
(brassbmpout, undes)