LIMITES DU TERRITOIRE LINGUISTIQUE DU FRANÇAIS
A l'est et au sud-est.
LANGUE FRANÇAISE ET DIALECTES
alors 2 080 OCX) Allemands contre 635 000 Romands. Lors du recensement de 1900 (2313000 contre 730 ooo), les pangermanistes poussèrent les hauts cris, sous prétexte que le français avait gagné 15 pour 100 et l'allemand seulement II pour 100. En 1910, la situation respective des trois langues nationales de la Suisse était la suivante : français, 796 000 (21,1 pour 100) ; allemand, 2 599 000 (69,1 pour 100) ; italien, 301 000 (8,1 pour 100) (i).
Au reste, la ligne séparative est soumise à des fluctuations ; à Fribourg même et en amont, le français gagne, puisque c'était jadis la Sarine qui formait limite de Fribourg à Bulle; près de Morat, dans le district du Lac, Tallemand progresse, car les cultivateurs romands se dessaisissent de leurs fermes en &veur de bernois, plus laborieux peut-être. Dans le Jura Bernois, la cession des fermes du pays français à des paysans bernois a eu de pareilles conséquences ; d'autre part, ces cultivateurs, horlogers à leurs heures perdues, se sont groupés dans les villes à usines ; à un phénomène de cet ordre est due par exemple la francisation partielle de Bienne (Biel) où Ton n'entendait, il y a trente ans, pas un mot de français.
Sur le versant oriental des grandes Alpes, dans nombre de vallées, on a jadis parlé français, car eUes formaient des unités politiques avec les vallées du versant occidental, savoyardes ou briançonnaises ; c'est ainsi que lors de l'annexion de la Savoie, 150 000 habitants parlaient français dans le Val d'Aoste et ses dépendances. Cogne, Val Toumanche, Val Savaranche ; on a parlé français dans le Canavèse, en face de la Maurienne ; on parle encore français dans les anciens « Escartons » Briançonnais, vallées de Suze, de Bardonnèche, d'Oulx et de Pragelas, qui ftirent jadis dauphinoises ; enfin dans les anciennes vallées Vaudoises, habitées par ces terribles « Barbets » qui avaient des frères en Queyras, Saint-Martin, Angrogne, Lizeme ; mais l'italianisation systématique fait peu à peu reculer notre langue {fig. 116).
Li ntANÇAis Hors d'Europe, on parle français dans notre domaine
HOES DvuROPi africain du Nord, où d'abord les Berbères, et ceux-d de bon coeur, puis les Arabes, se sont mis à l'étude de notre langue. On se doute de ce que la guerre lui aura valu de nouveaux adeptes et en Algérie, et en Tunisie, et au Maroc, — et aussi au Sénégal ou dans le Soudan, réservoirs des troupes noires.
En Amérique nous aurions dû posséder, des bouches du Saint-Laurent à celles du Mississipi, de l'Acadie à la Louisiane, une « Nouvelle-France » bien plus grande
(i) Depuis la guerre, la Suisse allemande a pris le nom de Suisse aUnumque, nom que propage la Nouvelle Société helvétique.
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
que rancienne, sans Timpéritie de Louis XV> de ses ministres et sans l'indolence de l'opinion publique.
Les Canadiens français^ qui étaient 65 000 lors du traité de Paris en 1763^ sont aujourd'hui, par le seul jeu de Taccroissement des naissances (les familles de quinze, vingt enfants et plus ne sont pas rares là-bas), un peu plus de deux millicHis (2 055 000) ; ils atteignent presque le troisième million si l'on y ajoute une part importante des 1200000 originaires du Canada qui ont émigré aux Ëtats-Unis tout proches. A l'heure actuelle, les Canadiens français peuplent non seulement le Bas- Canada, leur zone d'origine (vieille ville de Québec et puissante dté « demi-millionnaire » de Montréal avec sa très française Université Laval si renonunée); non seulement les Provinces Maritimes, l' Acadie, le Nouveau-Brunswick, où les Anglais sont en diminution ; noif seulement le Labrador, pays de pêche dont ils font un pays de culture, mais ils débordent le long de l'Ottawa dans la province d'Ontario, ils empiètent en pays anglais, disputent la ville d'Ottawa, sont déjà nudtres du district de Nipissing, grand de 8 millions d'hectares, et d'une partie de celui d'Algoma. Quel avenir ont devant eux ces êtres de si belle santé physique et morale et ces agriculteurs inlassables, s'ils savent aussi garder leur place dans tous les ordres de l'activité financière, technique et industrielle !
On a parlé le français en Louisiane, vaste province, colonisée par des Gascons et des Béarnais, qui s'étendait jadis tout le long du golfe du Mexique et bien haut le long du Mississipi ; aujourd'hui il ne reste pas 200 000 personnes autour de la Nouvelle-Orléans, à entendre le français ; la a société » se pique de savoir le français comme dans tant de villes de l'Ancien et du Nouveau Monde ; c'est là un legs du passé ; le cœur se serre, si l'on considère la place qu'aurait pu occuper notre langue ; que notre discipline et notre concorde nationale lui^^issurent du moins l'avenir que les grands événements nouveaux nous permettent d'espérer !
N'oublions pas, dans ce tableau, les Antilles, dont les principales nous ont appartenu, car nous avons été les maîtres d'Haïti jusqu'à l'expédition de Saint- Domingue et à la grande révolte des noirs trop hâtivement affiranchis ; nulle part peut-être nous n'envoyâmes autant d'émigrants que dans ces royaumes noirs, où afi9uaient, en même temps que Normands, Gascons, Bretons, les nègres africains amenés par la traite. Us sont maintenant là-bas environ un million, nègres, mulâtres, créoles ; ils parlent notre langue, soit dans les Antilles qui nous restent, Guadeloupe et Martinique, soit dans le tiers occidental de la grande île d'Haïti, qui est proprement Saint-Domingue; le français que l'on y parle n'est pas toujours notre langue académique; mais de là-bas nous arrivent ces noirs magnifiques, cultivés
LANGUE FRANÇAISE ET DIALECTES
et bien stylés^ qui viennent chez nous par tradition et rendent ainsi un hommage de fidélité à la France d'autrefois. Dans les belles « Antilles » de l'Océan Indien : 111e Bourbon aujourd'hui La Réimion (i) ; l'Ile de France^ aujourd'hui Maurice, placée sous la domination britannique, toute la population, soit 150 000 habitants, s'obstine à parler français, même sur les terres d'obédience anglaise. En plein Océan Indien comme aux parages occidentaux de l'Océan Atlantique on use parfois du naïf langage créole, mais on manie aussi la langue magnifique de Leconte de lisle et de Joseph Bédier (originaires de la Réunion) ou de José-Maria de Hérédia (originaire des Antilles)*
UN TOTAL Ceux qui parlent français, en France et autour de la France, en
pays wallon et velche, sont au nombre de 42 à 43 millions. Aux firancophones d'Europe, si l'on ajoute ceux d'outre-mer, de la nouvelle France de l'Afrique du Nord et de la vieille France du Canada et de la Louisiane, on obtient un total de 50 millions environ : chiffire faible, il faut le reconnaître, au regard des dientëles de l'anglais ou du russe ou de l'espagnol.
Mais rappelons d'un mot ce qui fut déjà dit (chapitre liminaire, le Visage de la France^ p. 19). Les clients souvent passionnés de notre langue, ce sont les milliers d'enfants qui apprennent à parler firançais dans les écoles des pays balkaniques (Salonique d'abord avec ses très florissantes écoles catholiques et juives et son lycée de la Mission laïque, puis Constantinople, Philippopoli, etc.) ou de l'Egypte (Le Caire, Alexandrie, etc.), ce sont aussi et surtout les écoliers de la Syrie où les titres de notre traditionnel protectorat catholique remontent aux Croisades ; ce sont les élèves des missionnaires en Extrême-Orient, en Afrique coitrale, dans le Congo Français et aussi dans le Congo Belge; ce sont les indigènes qui se servent du français dans nos établissements de la très féconde Indochine (2) et dans nos modestes comptoirs de l'Inde ; ce sont les colons volontaires ou involontaires de la Nouvelle-Calédonie ou de la Guyane, et une fraction importante des habitants de nos autres colonies telles que la grande ile de Madagascar, la délicieuse Tahiti et ses sœurs des archipels fran-
(i) Voir Mariu8-Ary Leblond, le Miracle de la Race, roman. Paris» 1914.
(2) Llndochine^ qui, sous l'autorité d'un Gouvemeur général, groupe une colonie (Cochindiine), quatre protectorats (Tonkin, Annam, Cambodge, Laos) et le territoire de Kouang-tchéou-wan» a une activité française et une richesse qui sont trop peu connues. Durant la guerre, on a imprimé à Hanoi même, avec la collaboration d'un personnel français dirigeant et d'aides indigènes, un très bd Atlas statistique de PIndochine française par Henri Brenier (88 graphiques et 38 cartes) qui ferait honneur à l'Administration de n'importe quel grand État européen ou américain.
GÉOGRAPHIE HUHAIHE DE LA FRAlfCE
çais polynésiens ; ce sont les Français d'origine qui conservent la fidélité à leur langue maternelle dans l'Amérique du Sud (Argentine, Uruguay, Brésil, Colombie...) ou au Mexique ; c'est toute la population cultivée de certaines nadons que la langue, la race ou l'histoire a particulièrement rapprochées de la nôtre et au premier rang desquelles se placent la Polt^e et la Roumanie ^ Bucarest on publie plusieurs grands joiunaux quotidiens français) ; ce s<Hit enfin les élites des très vieux comme des plus jeunes pays civilisés qui s'attachent avec ferveur à l'enseignement de nos universitaires en mission et qui acquièrent le goût de nos publications les plus artistiques et les plus distinguées. Avec cet appoint de tous les hommes usant de la lai^;ue française comme d'une langue qui a dans leur vie courante ime place ou une importance réelle quoique seconde, le total de 50 millions est — et sera surtout — de beaucoup dépassé.
L*fiGLI5B D'HârOMESNTL [A. Lepère.>