‹ Histoire de la nation française (volume 5)Chapitre 53 sur 64 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

LE « SEMIS FONDAMENTAL » DU PEUPLEMENT

lES faits géographiques dus à l'heureuse œllaboradon des hommes n et de la nature sont par nous traités comme des plantes, comme des œquilles, comme des papillons, comme des êtres vivants... A la manière des naturalistes, nous les observons, décrivons, distîn- I guons et tentons de les grouper par ^milles. Des familles de maisons, nous devons passer, par une évidente nécessité qui s*e$t révélée à plus d'une reprise au cours des pages piécéâentes, aux ËuniUes de types d*a^omérations, aux &milles de villages, plus tard à celles de villes.

Voici des cartes, voîd des parcelles de notre sol, voici des échantillons cueillis parmi les feuilles de notre carte d'Etat-Major au 80 000° ; en voici du Nord et du Centre, de TOuest et de l'Est. Comment ne pas être saisi de rextraordinaire variété de ces adaptations humaines issues de si longs siècles d'histoire 1

Ce ne sont plus seulement les maisons et ce ne sont pas «icore les villes qu'il faut considérer, mais le dessin, c'est-à-dire le « semis fondamental » du peuplement, réseau plus ou moins serré, sur lequel est échafaudée toute la hiérarchie des a^oméradons. Notre planche de quatre figures-échantillons pourrait être intitulée : De la dispersion à la concentration.

On doit observer l'isolement complet et la dispersion des habitations dans la Flandre argileuse (fg. 170) ; on reconnaît, au contraire, le groupement en forts

GËOORAPHŒ mmAIHE DE Ut. FBAHCE

àS

pi

yvr/Yvr

Ir

* âi;£^^(nr

i'^Ct^^l' .

rP^

FiG. 170. — FLANDRE . DISPERSION SXIKfiME DES HABITATIONS, PAS DE TRAIE AGGLOmARATION AU CENTRE DE LA COMMUNE. (Eitnitdels cute d'Êtat-Major ui Soooo', Saint-Omtr N.-S.)

FiG. 171. — LIMOUSIN : LE « SEMIS FONDAMENTAL a EST CONSTITUA PAR L'ASSOCIATION DE PETITS

VILLAŒS ET DE MÉTADUBS DISPERSÉES. lExtrait de U carte au Sodoo-, Rothtehotiart S-E.)

(Extrait! fuàliii avec Pautarùatton du Strticê GéQgraphiqitt dt FArmét.)

R SEMIS FOHDAMENTAI. » DU PEUPLEMENT

FiG. 172. — PAYS DE CAUX : VILLAGES-NÉBULEUSES. LES MAISONS, SÉPAxAbS, KSMBST DE PETITS NOYAUX DIFFUS. (Eitnit de la une d'ËKt-Major au Soooo*. NtuJckAtti S.-O.)

FiG. 173. — PLAINE DE STSASBOUKG : TOUTES LES MAISONS, TASSEES EN VILLAGES (« HEIM >), FORMENT

ILOTS AU MILIEU DES CAMPAGNES VIDES D'HABITATIONS. (Eitnit du iaao», Strmtbeurg.)

(Extrait* fiMiét avrc Faiditritatioit du S*rnet Giegraphifut dt FArwtir.)

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE

villages dans la riche plaine alsacienne de lœss qui enveloppe Strasbourg {fig. 173) ; entre les deux types extrêmes, c'est à des types intermédiaires que correspondent les hameaux du Limousin ou les villages diffus du pays de Caux (J^. 171 et 172).

Remarquons, en outre, qu'un même pays, qu'un même morceau de carte, ne possède pas un seul type de peuplement. Sauf quelques rares exemples comme celui de la figure 173 (Alsace), le peuplement est Êdt, le plus souvent, d'une association d'au moins deux éléments différents, qui sont tantôt liés l'un à l'autre sur le même domaine (comme les fermes isolées et les petits villages du Limousin), et qui, tantôt occupent diacun leur zone, celui-ci les plateaux, celui-là les vallées (comme en Béam).

ViLLAOBs DBS VALLtBS ET BORDES Le Béam cst à la fois pays de larges

DBS PLATEAUX EN BÉAEN et plauturcuses vallécs orientées Sud-est-

Nord-ouest et de plateaux longs et étroits comme des lanières, découpés par de petits ravins qui ont la même direction que les Gaves.

Dans lesvaUéesy les terres uniformément fertiles obligent les maisons à se serrer les unes contre les autres, afin que la place soit économisée au long de ces rabans d'alluvions précieuses. Les maisons contiguês alignent en files monotones leurs façades percées d'une grande porte ronde et, malgré la largeur de la plaine, le village a pris la forme d'une agglomération de vallées bordant les routes. La maison semble avoir perdu toute indépendance individuelle, elle n'a pas choisi son orientation; partout la rue indifférente dirige l'exposition des maisons. Le village béarnais appartient ainsi à la âtmille des agglomérations à la fois resserrées et allongées ; par exemple Sordes a plus d'un kilomètre de long, Gurs plus de deux. Pourtant, les villages restent toujours séparés, ils ne se rejoignent jamais les uns les autres.

La silhouette du village ne présente qu'un amas de maisons blanches à peine dominé par le bas clocher-arcade de l'église. Pas d'arbres, pas de prairies et aussi pas de meules de foin ; le village ne fiût tache que par ses maisons. Il n'a pas autour de lui une couronne de cultures exceptionnelles ; car toute la plaine est sa dépendance. D'un bord à l'autre, cette heureuse vallée, uniformément marquetée par les petites parcelles minutieusement cultivées, dessine une longue et étroite mosaïque aux couleurs changeantes de trèfles mauves, de betteraves vertes, de maïs jaimissants, que traverse le Gave écumant entre deux franges de galets blancs.

Pays riche, tout peuplé de petits propriétaires, qui sont cultivateurs soigneux de leurs quatre ou dnq hectares.

Pas de maisons isolées dans la vallée, hors les gros villages disposés en longueur.

« SEMIS FONDAMENTAL » DU PEUPLEMENT

Pas d'arbres. Population de Tagglomération s'élevant souvent à plus de i ooo habitants (Lahontan i 041 habitants, Sorde i 029). Communes rapprochées et de petite étendue (Qraas 502 liectares, Âthos 591).

«Sur les plateauxy la formule du peuplement est tout à fait inverse. Plus de villages; rien que des maisons isolées. Sur les étroites croupes, les maisons occupent chacune un dos.de terrain : le plateau apparaît comme une sorte de mer agitée aux innombrables ondulations dont chaque sommet de vague serait couronné par la petite écume blanche d'une maison; la maison est tout entourée d'une touffe de v^étation faisant saillie ; car, à la différence de celle de la vallée, elle n'existe pas ici sans un cort^e d'arbres, vieux chênes ou jeunes platanes. Le terrain beaucoup moins précieux permet à la maison de s'établir à l'aise. Les prairies étalées déterminent la présence de meules nombreuses.

Pays pauvre où les maisons dispersées ne sont que des bardes : le paysan n'est plus propriétaire, il est métayer ; il cultive de grands domaines d'environ 50 hectares dont moitié en bois et a touyas » (bruyères qui constituent une des exploitations essentielles du Béam, au même titre que la « lande » en Bretagne). Les communes, peu peuplées, ont ime vaste étendue. Orion a 979 hectares et 354 habitants. Qrriule 312 habitants et 630 hectares.

Le village n'existe pas ; c'est à peine si l'on peut discerner la paroisse ; le bourg, à Orion par exemple, n'est composé que d'une petite église basse et de deux maisons. Le bourg de la Chapelle d'Orion n'est guère plus important ; il comporté en outre un bâtiment caractéristique de l'agglomération béarnaise : le guUUer^ sorte de petit préau couvert qui abrite le jeu de quilles.

Ainsi en Béam, deux modes d'exploitation de la terre, deux régimes juridiques de la propriété et aussi deux modes de « semis ». Le cas est fréquent ; mais au lieu de se développer sur le même sol conmie en Limousin, de s'entremêler, les deux types vivent indépendants l'im de l'autre, assujettis à une rigoureuse localisation logique et géographique : la petite propriété morcelée avec maisons agglomérées dans la vallée ; la grande propriété avec maisons dispersées sur le plateau.

MÉTAXBUBS ET HAiOBAUz Le peuplement des pays granitiques est l'un des

EN LIMOUSIN plus uuifonues : il se distingue par l'extrême éparpil-

lement des petites agglomérations. Ces pays de terrains cristallins sont par excellence des pays de dispersion, — sans grandes forêts, mais avec des arbres presque en tous ; — nous les avons appelés « pays bocagers ». Horizontalité d'une pénéplaine presque pai&ke, et, si l'on peut dire, partout une variété monotone. Pas de larges

OtOOR. BVIIAINI, T. 1. 440 2g

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE

plateaux, mais plutôt des lignes de crêtes d'^ale hauteur ; pas de grandes routes et de grandes directions, mais d'innombrables petits chemins où Ton se perd; pas de grandes vallées, mais un chevelu de petits cours d'eau. L'eau, dont presque toujours le groupement humain est fonction, ne joue ici qu'un rôle très général au point de vue de l'installation : eUe l'appelle ou la tolère indifféremment en mille places.

Cependant le peuplement limousin ne comprend pas seulement des fiûts disséminés; ce qui le caractérise, c'est l'association d'une population éparse avec de tout petits villages agglomérés. Ce n'est pas davantage le réseau de hameaux qui forme l'unique base du peuplement ; ce sont au même titre les fermes isolées, les métairies semées dans les espaces laissés libres entre les mailles du réseau des hameaux : métairies etvillages ou petits hameaux sont à un égal niveau dans la hiérarchie des agglomérations; chacun des deux types a sa fonction et son genre d'habitants.

Les métairies sont placées, en général, au milieu de leur domaine. Qudquefins, cependant, elles se trouvent à la lisière des hameaux; jamais elles n'en forment le noyau central. Il arrive, à titre exceptionnel, que des simulacres de hameaux sont formés exclusivement par deux ou trois métairies (résultant du morcellement d'un trop vaste domaine). Mais le grand développement du bâtiment d'exploitation par rapport aux deux ou trois maisons d'habitation, l'aspect moins serré des constructions, l'absence de petits champs bien cultivés, remplacés par une grande prairie étalée devant la ferme, distinguent nettement cette agglomération du véritable hameau. Souvent, en ce cas, le château du maître, avec son parc et ses grandes allées, est voisin des métairies. L'une des métairies constitue alors la « réserve », c'est-àdire la portion de terre que « le maître garde en main » et qu'il exploite à l'aide de domestiques.

Le vrai hameau, lui, se reconnaît aisément. Aux yeux de qui le voit de près, la saleté, le désordre, l'anarchie même, semblent y régner. Les dix ou vingt maisons qui le composent sont serrées, entassées au petit bonheur sans soud de l'alignement et même souvent de l'orientation. Les bâtiments d'exploitation sont rares et petits : le village est surtout composé de maisons d'habitation. Aucun ordre dans l'agencement des bâtiments ; tel a ses bâtiments d'exploitation loin de son habitation, tandis que la grange qui lui est contigue appartient à un autre.

Pourquoi cet entassement malsain? Ne semblerait-il pas que dans ce pays de dispersion où l'eau est partout, le terrain ne devrait pas être mesuré si parcimonieusement à ces petites agglomérations? Or les hameaux sont comprimés par l'agencement des grands domaines qui les cernent; il leur a Mu toutefois gagi

« SEMIS FONDAMENTAL » DU PEUPLEMENT

assez de place, non seulement pour leurs maisons, mais aussi pour tous les lopins de terre qui permettent quelque culture aux petites gens qui les habitent.

Ces champs, tout voisins des hameaux, sont âprement disputés et atteignent des prix très élevés, supérieurs à ceux des terres des grands domaines ; car il y a deux cat^ories de prix pour les terres, de même qu'il y a deux sortes d'exploitants et deux sortes d'établissements humains.

Cet enveloppement de champs, très morcelés et bien cultivés, fidt partie en quelque sorte du village et lui donne cet aspect de petite oasis perdue au milieu du bocage toufiii. Souvent ces villages sont placés sur un de ces courts versants bien exposés, qui, en Limousin, forment non pas des lignes continues du type des « côtes », mais plutôt des fsurettes espacées sur les innombrables bossellements de la pénéplaine (exemples : la Merlie, mas de TÂurance, Balandie, etc.).

Villages sans silhouette pendant Tété, à Tépoque où le Limousin se transforme en une grande forêt qui ensevelit tout sous ses ombrages, mais qui, durant l'hiver, détachent leurs murs roux et leurs toits rouges à travers le treillis transparent des haies d'arbres dépouillés.

Le hameau limousin est la patrie des petits tenanciers, de tous ceux qui n'ont pu parvenir au stade social plus élevé de métayers ; il s'agit d'abord de quelques artisans maçons, sabotiers, < feuillardiers » (ouvriers travaillant l'hiver les taillis châtaigniers pour faire des échalas et des carassonnes) ou de bûcherons et jadis « pendbenaires » (peigneurs de chanvre). Les habitants sont surtout les « messagers » ou journaliers dcmt la métairie a besoin pour assurer son exploitation* Tous cultivent, aux heures libres, un petit bout de terre variant de quelques ares à quelques hectares ; au fur et à mesure que ces très modestes culti\fteurs accroissent leurs économies, ils achètent de nouvelles terres, ils réduisent le nombre de jours où ils sont employés à l'extérieur et ils achèvent souvent leur vie en travaillant exclusivement sur leurs terres ; ainsi les habitants des hameaux, en nombre de plus en plus grand, tendent à se muer en petits propriétaires au sens complet du mot. Ce phénomène social a pris, dq)uis la guerre, une rapide extension.

Et voici que la constitution lente de cette petite propriété paysanne a son contrecoup sur la forme de l'agglomération. Le hameau, qui a commencé à ne plus être seulement la résidence des journaliers, a développé ses bâtiments d'exploitation. Car les propriétaires ont besoin d'une grange-étable (la bar^gé); et les bâtiments nouveaux de ces villages, qui étaient jadis presque exclusivement composés de maisons d'habitation, sont aujourd'hui des granges.

Le paysan enrichi s'oriente vers des ambitions plus hautes ; il cherche à acheter

GÉOGRAPHIE HUICAINE DE LA FRANGE

quelque grand domaine ou^ au moins, quelque portion de domaine, où il bâtira une maison isolée.

Ainsi se traduit par la figure extérieure du peuplement une véritable révolution dans l'histoire sociale du Limousin ; de la « main-d'œuvre » du petit village liée de tout temps à la métairie sort une nouvelle classe : les propriétaires d'un vrai domaine.

Quant au bourg conununal, il ne joue qu'im faible rôle. Ce n'est souvent qu'un hameau qui a le privil^e d'être au centre de la division administrative et qui parfois est moins important que les hameaux qu'il dirige. La commune est si peu le centre du peuplement que les conununaux sont répartis par hameaux et non par conmiunes (art. 357 de la Coutume de la Marche, 1744).

Id pareillement, une modification se dessine : l'attraction de l'élise, de la mairie, de l'école, des petits boutiquiers et des artisans finit par donner au « bourg » ime physionomie différente de celle du hameau. Il évolue peu à peu vers le bourg-foire qui marque conune un degré supérieur.

Variété des types fondamentaux, mais uniformité générale dans la répétition de ces types variés, tel est le double caractère général du peupl^nent en Limousin.

EN BRETAONS : DISPERSION DBS MAISONS Pcu de pays foumisseut une

ET BouBOS DE PÉCHEURS aussi ample collection de types de

peuplement très variés. Il n'entre pas dans notre cadre d'en dresser le* catalogue complet. Nous voulons signaler et souligner l'opposition entre deux types de peuplement correspondant aux deux types de maisons décrites au chapitre xiv, c'està-dire l'extraordinaire contraste entre les établissements élémentaires des paysans cultivateurs et les pet9E| villages de pêcheurs.

Dans l'intérieur, les paysans ont adopté le peuplement disséminé ; ils habitent soit de petits hameaux, soit des fermes isolées.

Le hameau appelé ker dans la Basse-Bretagne, ville dans la région de Dinan, est formé par le groupement de quelques fermes, quatre ou cinq au plus. En général, c'est une réunion désordonnée d'habitations et de bâtiments d'exploitation parfois plus ou moins groupés autour d'un espace libre, fangeux et bosselé, le « pladtre ». De là, on ne gagne la campagne entre les maisons posées de travers que par des défilés étranglés, les « issues », qui bientôt s'égarent dans les diamps entourés de ces levées de terre qu'on appelle « fossés ». C'est la dispersion anardiique d'un pays de bocage.

Dans la Bretagne du Nord et de l'extrême Ouest, la double recherche de l'exposition au soleil et de la protection contre les vents de mer a exigé et fini par

« SEMIS FONDAMENTAL » DU PEUPLEMENT

obtenir des maisons une orientation r^ulière. Les maisons s'alignent en une ou deux files parallèles toujours aussi indifférentes à la route; mais toutes leurs âiçades r^ardent vers le Sud-est^ tandis que, sur le côté opposé, le toit œuvert d'ardoises, sans cesse lavé par les vents pluvieux, prolonge sa pente presque jusqu'au sol.

' Village sans silhouette, tapi dans le bocage au milieu des chênes étêtés et des ponuniers en boule, où la grisaille des toits se mêle à la verdure des bois.

Le paysan habite aussi des fermes isolées : tantôt c'est le manoir où le petit propriétaire a succédé au hobereau, dernier vestige d'un état ancien, celui de la grande propriété nobiliaire qui s'opposait au petit hameau tassé des journaliers et artisans ; tantôt c'est la demeure d'un pauvre « pentyer » qui est venu s'établir au milieu d'un ancien domaine démembré.

Quant au centre de la commune, à la paroisse, au « plou », il joue un £ûble rôle. Plus souvent le bourg communal n'est qu'un hameau affublé d'une église et d'une mairie, tels Brennien, BrenniUs, Collorec. Entourant la conmiune de Carhaix, la conmiune de Plouguer, avec ses i m habitants et ses 2334 hectares, présente même la curieuse particularité d'être tout entière en petits hameaux et en fermes isolées, et de n'avoir ni chef-lieu, ni église paroissiale : c'est à Carhaix, dans la conmiune voisine, que se trouve l'église (i).

De telles communes mal groupées ont une extension territoriale anormale. La superficie moyenne des communes en Morbihan est de 2 669 hectares (superficie moyenne des communes de France, 463 hectares) (2). La conmiune de Plonévez-du- Faou a même 8 066 hectares, dépassant l'étendue de Paris.

Ajoutons toutefois que certains bourgs établis à un croisement de routes groupent un nombre de maisons. plus important; ils abritent de petits boutiquiers, des artisans et tendent à devenir des villages-foires (exemples : Languénan, Pleurtuit près de Dinan, etc.).

Les pêcheurs peuplent les côtes tout autrement. D'abord leurs demeures ne forment pas, cela va sans dire, un liséré littoral continu ; ce ne sont même pas les parties les plus avancées dans la mer qui attirent leurs agglomérations : par exemple, le cap Fréhd n'est habité que par des cultivateurs; les gros bourgs de pêcheurs ne se rencontrent qu'à plusieurs kilomètres vers l'intérieur, à Notre-Dame-du- Guildo, à Dinan, à Saint-Suliac. De même à Qeden-Cap-Sizun, près de la pointe

(j) Voir C. Valladx, la Basse-Bretagne, Étude de géographie hunuàney p. 126 et tout le chap. vr. (2) Situation financière des communes de France et d'Algérie en 1903, p. xiv-xvn.

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE

du Raz, pointe la plus océanique de la Bretagne, le peuplement est en grande majorité de paysans. Les pêcheurs habitent plutôt en arrière de la côte les parties abritées, les fonds de golfes ou les bords de rias.

Là seulement, on rencontre la véritable agglomération très groupée de pêcheurs formant contraste d'une manière d'autant plus saisissante avec les types de peuplement de l'intérieur.

Le pêcheur ne devient sur terre tout au plus qu'un jardinier ; il peut donc resserrer ses maisons les unes contre les autres ; les villages de pêcheurs se distinguent fiidlement des agglomérations de paysans par leur chiffire élevé de population (Cancale, Erquy, Carantec). Les communes se caraaérisent ^gaiement par leur faible étendue : Douamenez, commune de lo ooo habitants, n'a que 69 hectares. Là en vérité, le champ d'exploitation est ailleurs ; il est sur les grèves et sur l'Océan sans linûtes...

Entre les agglomérations paysannes et les agglomérations de pêcheurs, il existe rivalités et antipathies : près de Douamenez, la commune de Pouldergat se compose de deux centres, le bourg de Pouldergat habité par des cultivateurs et l'agglomération plus importante de Pouldavid sur le bord d'un « aber », habitée par des marins. La mésentente est continue entre ces deux petits centres ; Pouldavid réclame avec insistance sa constitution en commune séparée.

L'absence de rapports de famille entre ces deux types de population est un autre indice curieux du contraste entre les deux genres de vie. Les mariages entre pêcheurs et paysans sont très rares. Les pêcheurs se marient entre eux et ces gens qui ont souvent fait plusieurs fois le tour du monde finissent par épouser la jeune fille de la maison contigue à la leur. Les maris^es consanguins sont aussi très firéquents. Avec quatre ou cinq noms, on dénomme souvent une grandç partie de la population de ces villages. A Saint- Jacut, par exemple, les Dagome, Lorraine, Hervé, Héry groupent environ 800 habitants sur un peuplement total d'un millier.

Au vrai, la population de marins vit presque comme séparée de la terre ; plusieurs de leurs agglomérations comme Saint- Jacut sont établies sur des presqu'îles reliées au continent par une étroite langue de sable. Ces presqu'îles s'appellent même parfois des « isles ». Ainsi, on connaît l'isle de Saint-Cast, l'isle de Saint- Jacut-de-la- Mer, nie Longue près Brest. Au reste, ces presqu'îles des pêcheurs ne forment pas des pointes hardies dans la mer ; tantôt elles sont prot^ées au fond de golfes (Gâvres près Lorient, Saint- Jacut près Dinan) ; tantôt elles s'allongent le long de la côte comme la presqu'île du Croisic.

Nombre de pêcheurs, au lieu de vivre en de gros villages, viennent habiter une

1 SEMIS FONDAMENTAL » DV PEUPLEMENT

de ces nombreuses petites villes de rintérieur» si admirablement pittoresques (fg- I74)> V^ ^°^^ ^ ^^ f<°^> ^^'^ ^ ^^ basse, un p^t prat de fcrnd de ria, et.

FiG. 174. — LES MAISONS DB LA KDE DU JERZUAL, A DHUN. (A. L«père.)

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE

dans la ville haute, un centre de foire pour les campagnards avec une population de petits boutiquiers (Dinan, Lannion, Morlaix).

Dans les nombreuses iles qui frangent le littoral breton, les pêcheurs vivent également séparés des paj^sans ; en certaines, la population paysanne forme la majorité (île de Batz). Il est même des îles qui sont exclusivement habitées par des cultivateurs, comme la petite île des Ëbihens près Saint-Briac.

Dans les îles plus grandes, les pêcheurs ont recherché les parties les mieux abritées : Port Tudy à Groix, Port Philippe à Belle-Ile, etc. ; les côtes tournées vers la mer sont abandonnées aux petites habitations dispersées des cultivateurs.

Beaucoup de marins qui se louent pour une campagne saisonnière ne sont guère que des ouvriers agricoles : ceux-là vivent dispersés comme des paysans; ils ne demandent à la mer qu'un supplément de ressources et constituent un terme de transition entre pêcheurs et cultivateurs ; entre ce marin-là et le paysan, il subsiste cependant encore de visibles différences : le marin n'a jamais autour de sa maison qu'un jardiaet. De plus, une complète émancipation de la fenune distingue les familles de pêcheurs : c'est la femme qui dirige le foyer sur la terre, parce que c'est elle qui y reste toujours.

Très rarement, en Bretagne, fusionnent donc ou se mêlent les deux types de population. Les « genres de vie » séparent les hoiomes plus que les différences de races. Les pêcheurs gardent pour les cultivateurs un dédain égal à la méfiance méprisante qu'ont ceux-ci pour les charbonniers et les bûcherons ! Et les établissements humains figurent cette réalité sociale.

LES COMBINAISONS DU Qu dit plus souveut « les Flandres » que « la

PEUPLEMENT EN RANDEE Flandre » sans doute pour marquer toutes les variétés de sol et de cadre qui sont recouvertes par ce nom de province : terrains et terroirs, travaux humains et genres de vie, races et langues s'opposent les uns aux autres comme s'opposent les types d'habitations (voir chap. xiv), — et comme s'opposent aussi les modalités du peuplement.

Grosses fermes isolées ou villages et petites maisons se suivant en bordure des routes ou des canaux : tout le peuplement fondamental, le voilà; mais dans les Flandres, les combinaisons de ces deux éléments sont plus nombreuses que partout ailleurs.

Dans les dunes du littoral, on ne rencontre que des villages allongés. Ils sont logés au fond des creux, entre les dunes où s'est accumulé un peu de terre v^étale, dans ce qu'on appelle des « Pannes » (village de la Panne). Ils s'^rènent aussi en

Il SEMIS FONDAMENTAL » DU PEUPLEMENT

files r^ulières au contact des sables et des moeres : Maiaick, Rosendad, Zuydcoote. De nos jours enfin, des stations balnéaires se sont établies en frange le long de la côte : Bray-Dunes. Ces villages sans arbres, dominés par les dunes qu'ont à demi fixées les « oyats », tranchent surtout par les couleurs vives de leurs maisons sur le jaune des sables et sur le gris cendré des « oyats ». Villages longs, et maisons rapprochées : petits propriétaires qui ajoutent aux maigres produits d'une culture pauvre les revenus de la pêche ou les salaires d'ouvriers agricoles.

Vers TEst, quand on pénètre dans les polders^ ensuite dans les moëresy la grande exploitation apparaît peu à peu et comme toujours sous les espèces de maisons isolées. On aperçoit bien encore les maisons des a petites gens » qui conservent leur mode de peuplement, leurs habitations s'allongeant en contre-bas le long des digues ou jalonnant les canaux de leurs files basses et discontinues. Mais le centre communal qui, en principe, devrait représenter le village, ne joue phis id un rôle important ni dans la vie économique, ni dans la phj^ionomie géographique de la contrée : établi à quelque croisée de ces routes perchées sur digues ou près d'un pcmt de canal, il possède une ^;lise, quelques estaminets et n'acquiert une éphémère vitalité que les dimanches, après la grand'messe. On sent que toute la vie réside dans les fermes qui fi>rment souvent dans le paysage des taches phis visibles que les bourgs. Aussi bien la proportion est à peu près ^;ale des grandes fermes isolées et des files de petites maisons alignées : cette formule de peuplement de la Flandre maritime, nous la retrouverons à peu près identique dans le Marais poitevin.

Au contraire, vers la Flandre intérieure, à mesure que, nous éloignant du « Bas- Pays », nous gagnerons les zones des argiles^ nous verrons croître le nombre des fermes isolées : elles sont établies au milieu de leur exploitation, loin des grandes routes, auxquelles elles sont reliées par de loi^es « dreves » plantées d'arbres : ce sont les hofsteden ou censés. Sur la carte, elles paraissent pour ainsi dire piqueter tout le pays des points noirs de leurs bâtiments et des grisés qui les cernent : ces grisés discrets figurent la « pâture de derrière la ferme » (chapitre xiv).

Plus à l'Est, dans la large vallée de la Lys, le pays marécageux reparaît, et les files de maisons alignées au long du « pavé » donnent à nouveau au peuplement une physionomie différente. On dirait que ce type de groupement en longueur est comme un compagnon obligé des pays de moëres. Là, plus.que partout ailleurs, les villages démesurément longs sont composés d'une seule rue et n'ont pas de centre : Neuf- Berquin et Vieux-Berquin en sont des exemples typiques. Ils s'eflSlent l'un après l'autre, sans séparation, sur 8 kilomètres (fig. 175). La route est le grand et seul principe du peuplement; par la route on a conquis le marais, et par le canal

GÉOGRAPHIE HDHAIHE DE I.A FRANCE

oa a conquis le polder : sur la route comme sur le canal s'est placée l'habitation.

Vers Lille, les marais de la Deule et de la Marcq prolongent dans le Ferain et le Bareuil cette forme de peuplement. Elle s'exagère même ici au voisinage des grandes villes indiistrielles de Lille-Roubaiz-Tourcoing qui développent, le long des grandes v(ûes qui les relient des rubans de maisons presque ininterrompus.

Or cette forme de peuplement des villages-chenilles sur route s'arrête brusquement aux pentes Sud de Lille; là où commence le pays de la craie sèche, les ag^o-

jj >* ~\i!î^B*ï

heat^

^\ jf^9i^^

\JKt JI*~u^«

*\ yj

lih^^r fl*^

dt: '^'t''*

A \:\.' vJ'^stxKit

l^v^w^zû

FiG. 175. — RÉGION DE LA LYS, EN FLANDRE : US VILLAGES DE NEDF-BBRQUIN ET DE VIEUI-BERQUIN, LONGS DE 8 KILOMÈntES, AIJGNENT LEURS OBUI FIL89 DE MAISONS (SaintOmir S.-E.)

mérations sont du type de Picardie, lequel pénètre jusqu'à Tournai par le « pays » qui s'appdait jadis le Mélantois. Vraie « Champagne » ou « Cahipagne » que les gens du pays appellent d*un nom synonyme : « la Plaine » ; id comme ailleurs (a Plaines » du Poitou) ce sont de grandes étendues de cultures sans haies et même sans arbres, tachetées seulement de quelques gros villages massés (Salnghin-en-Mélantois, Cysoii^). Dans cette région, au contact de la Plaine et du Marais, s'est établie une série d'a^omératians marginales dcmt Lille est la première ; d'autres, pareilles, auraient pu aussi devenir des « Lille » comme Annappes, Ascq, Baisieux.

Le pays calcaire et le peuplement par grosses a^omérations ne forment d'ailleurs qu'une étroite bande, large de quelques kilomètres. Au Sud, une nouvelle

ff SEMIS FONDAMENTAL » DU PEUPLEMENT

lisière de petits villages marginaux marque le contact avec un autre pays argileux, là Pévèle, où les groupements de maisons se disséminent à nouveau le long des routes. La séparation que la craie marque, entre les argiles des Flandres et celles de la Pévèle, n'est pas absolue ; il existe comme un pont de communication dont profitent les types de peuplement : la vallée de la Marcq traverse la « Plaine » en étalant ses marais et permet l'installation de villages à population plus disséminée comme Gruson^ ou de villages têtes-de-ponts, allongés sur route, comme ce petit village historique de Bouvines dont tout un quartier porte le nom de Pont. C'est sans doute là un des passages de rivières les plus insignifiants ; mais la situation générale en a fait l'une des plus importantes étapes et rencontres de notre histoire.

Dans la Pévèle, qui marque la transition de la Flandre au Hainaut, quelques bourgs têtes-de-ponts se rencontrent encore comme Pont-à-Marcq ; pourtant le type normal est celui du village au long des routes, dépourvu d'un centre bien défini.

Somme toute, les éléments du peuplement dans les Flandres ne sont ni très nombreux, ni très variés ; mais ils se mêlent ou se suivent selon de multiples combinaisons adaptées à de multiples territoires peu étendus.

Uy|ARAzs Ici voisinent comme dans la Flandre une firange de dunes,

Xn POITEVIN une zone de marais, tantôt de* conquête récente, et ce sont les marais mouillés^ tantôt plus anciennement livrés à l'exploitation, et ce sont les marais desséchés. Au milieu des marais, des « isles » viennent ofi&ir à l'homme des sites d'établissement typiques ; à l'arrière-plan, fi)rmant fond de tableau, la contrée est bomée par les terrains cristallins de Vendée et par la bande étroite des calcaires secs de la Plaine. Les types de peuplement se succèdent de l'Ouest à l'Est. A la lisière orientale des dunes, au bord des marais, une ligne d'agglomérations rappelle en petit la disposition analogue observée dans les Flandres, de Calais jusqu'aux Pays- Bas. Ces villages s'appellent : Saint- Jean-de-Monts, Notre-Dame-de-Monts, La Barre-du-Mont.

Dans le Marais,^deux types d'établissements nettement différenciés représentent deux moments du peuplenftnt. Les plus anciens sont les gros villages allongés sur les « isles », petites bosses calcaires qui surmontent de quelques dizaines de mètres les terrains humides. Presque chaque île est le site d'une population dense : Isle d'EUe, Isle d'Albe, Isle d'Olonne, Ile de Soubise, etc. Ces villages sont composés d'une loi^e rue droite et large et les façades blanches des petites maisons contigues et sans étages la bordent de deux murs recdlignes et bas. La maison n'a pas d'autre orientation que la rue ; là demeurent les petits propriétaires et les journaliers.

GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE

Depuis les drainées exécutés par des Flamands, le Marais a été peu à peu tran»* formé et conquis. Comme dans les pays nouvellement dé&ichés, Tinstallaticm s'est Élite par fermes é[»rses. Chacune de ces fermes ou cabanes est isolée au milieu de son vaste domaine qui atteint parfois plusieurs centaines d'hectares. Il nous Ëiut constater sur la carte même l'expression d'un double r^ime de propriété : gros villi^es tassés où habitent les petites gens de la campagne, et ■ cabanes » où résident les fermiers qui cultivent les vastes exploitations. On connut id la date de ce dédoublement du peuploncnt , c'est la ferme isolée qui est récente.

Et jetons maintenant un regard panoramique sur renvironnonent du Marais poitevin.

Un chapelet d'importantes ^Jomérations marque la bordure de l'ancien riv^ du Marais, depuis Luçtm, par Chebrette, Nalliers, etc. A l*£st, c'est « la Plaine ■ calcaire, avec ses forts villages espacés qui sont souvent placés sur le bord des rivières. Vers le Nord, le Bocage vendéen étale des métairies isolées associées à de maigres hameaux, peiq>lement qui rappelle cdui de r^tuis-sœurs, Bretagne et Limousin. A l'Ouest, en bordure de la mer, vivent les pêcheurs ; dans le « Marais mouillé «beaucoup de « huttiers » sont des pêcheurs ; à la différence des « cabaniers » du « Marais desséché », ils ont une tendance à se rapprocher les uns des autres et à former des groupes de huttes comme ceux du Poil Rouge, du Communal de Vouillé, des Grands-Marais, etc.

FONT DB BOIS DANS LE MARAIS VENI^EN. {A. L,c|>èce.)

Page 1