PROFESSEUR A LA FACULTÉ DE DROIT DE PARIS
ET A l’École des sciences politiques
HISTOIRE ÉCOMOMTQTTE ET FINANCIÈRE
G. Ripart.
INTRODUCTION
OMMENT le peuple de France a-t-il construit l’édifice économique de la Nation? Tel est le vaste sujet que nous devons exposer.
On se demandera, peut-être, s’il y a une utilité réelle à consacrer un ouvrage particulier à l’étude de l’histoire économique de la France. Les faits qui en forment la trame ne sont-ils pas ceux-là mêmes qui font l’objet de l’histoire pohtique et ne risquons-nous pas de répéter ce que d’autres ont dit avant nous, en termes excellents? La science économique ne saurait, sans doute, prétendre à un champ d’investigations, ceint de toutes parts de clôtures infranchissables. Néanmoins, on peut affirmer qu’elle possède un domaine avec des terres propres et des Hmites définies.
L’histoire des faits économiques étudie l’homme poursuivant la création de la richesse, c’est-à-dire des biens et des services qui permettent de vivre ou d’améliorer les conditions de l’existence. Mais dans cette lutte incessante, vers l’être et le mieuxêtre, l’individu n’agit pas toujours au gré de sa volonté. Il subit l’influence du rmheu dans lequel il vit. Ce miheu est constitué par de multiples éléments. Tout d’abord, il est formé par im ensemble de conditions naturelles qui exercent une influence prépondérante sur le créateur de la richesse. Le climat, la constitution du sol ont une répercussion directe sur la vie économique. Sans vouloir expHquer, comme
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certains théoriciens, tous les progrès de l’humanité d’après le rôle qu’ont joué la production et l’utilisation des métaux, on ne saurait nier les conséquences qu’ont, pour le développement économique d’un pays, l’abondance plus ou moins grande du minerai de fer, du cuivre ou de l’étain. D’autre part les espèces et les produits obtenus sur les différents terrains, la faune et la flore déterminent à leur tour la vie économique de chaque contrée. Enfin la situation géographique d’un pays peut expHquer bien des particularités de la production et de la répartition. M. Jean Brunhes a mis en valeur ces relations et souvent nous aurons à renvoyer les lecteurs aux deux volumes de Géographie humaine^ riches en aperçus économiques et géographiques, tout à la fois, qu’il a écrits pour la collection de V Histoire de la Nation française.
L’homme a son sort étroitement lié aux conditions que lui impose le müieu naturel, et il dépend, en outre, de la collectivité dont il fait partie et du degré d’organisation qui existe dans cette collectivité. L’influence du milieu humain n’est ni moins générale ni moins profonde que celle de la nature. Cette action des hommes sur leurs semblables, déjà puissante dans la tribu primitive, acquiert sinon une importance, du moins une complexité plus grande à mesure que l’individu entretient des rapports plus suivis avec le groupe dans lequel il vit, à mesure que le rayon d’action de l’effort prévu se rattache à des groupes de plus en plus divers. Il y a pour l’homme une nécessité vitale à s’adapter à cette vie collective.
L’histoire économique est donc celle des rapports entre l’homme et le milieu j elle retracera soit la lutte contre des éléments défavorables, soit les adaptations aux conditions environnantes, soit l’action dominatrice sur les forces naturelles.
Il a paru indispensable de traiter en même temps et l’histoire économique de la France et son histoire financière. L’étude des faits économiques établit d’une manière certaine — et cet ouvrage en fournira la démonstration à diverses reprises — que la finance exerce une influence profonde sur le mode de production des biens, et la relation est constante entre la situation économique et la situation financière d’un pays. Les États qui n’ont pas réussi cet ajustement ont subi des crises qui sont une preuve de sa nécessité.
INTRODUCTION
En ce qui concerne Thistoire sociale, nous n’avons pas manqué de signaler les conséquences des faits d’ordre économique et de la situation financière sur le sort matériel et moral des individus, sans toutefois avoir le dessein d’épuiser la riche et complexe matière des rapports sociaux, avec l’économique et la finance.
Il ne nous reste pas moins un vaste domaine à parcourir.
Aussi ne pourrons-nous retenir que l’essentiel de la multitude des faits et des doctrines qui ont lentement façonné notre agriculture, notre industrie et notre commerce, notre crédit privé, nos moyens de transport, nos régimes monétaires et les finances publiques.
Peut-être jugera-t-on cette tentative de synthèse audacieuse et prématurée. Elle a paru, cependant, à la fois possible et nécessaire au directeur de V Histoire de la Nation française. Après les travaux de Levasseur, sur l’histoire des classes ouvrières et à l’aide des ouvrages de Boissonade, sur le moyen âge ; de Sée, sur le dix-septième et le dix-huitième siècles; de Marion sur les finances publiques, au dix-huitième et dix-neuvième siècles ; grâce aux intéressantes et savantes études de Déchelette, Jean Brunhes, Martin-Saint-Léon, Fagniez, Hauser, de la Roncière, nous avons pu, nous aidant de nos travaux personnels, donner un tableau d’ensemble de l’activité économique de la France, au cours des siècles passés.
L’histoire économique contemporaine était au contraire à construire sous une forme synthétique. Nous avons mis à profit les importantes études de Levasseur sur l’histoire des classes ouvrières et de l’industrie de 1789 à 1870, et sous la troisième République ; les grandes enquêtes des services publics ou des organisations privées, sur la production ; les publications de la statistique générale et du service de statistique et de législation comparée du ministère des Finances ; les travaux de MM. Augé Larribé, Joseph et Henri Hitier siu: l’évolution de l’agriculture ; ceux de Robert Pinot relatifs à la métallurgie ; les bulletins des houillères, du comité des forges ; les études monographiques d’Aftahon et d’Arthur Fontaine sur l’industrie pendant la guerre; l’histoire économique et financière de la guerre par Olphe Gaillard; l’étude de M. Henri Germain Martin intitulée De la prétendue faillite des lois économiques pendant la guerre.
De cette vaste documentation, nous avons dégagé, tout d’abord, la structure de la société économique, en France, sous l’influence de l’autorité morale de l’Église, puis de la Monarchie. A partir du seizième siècle, le rationafisme, l’esprit d’observation préparent l’essor des sciences, des inventions. Dès la fin du dix-huitième siècle, la transformation de la technique va donner, au machinisme.
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au capital, une influence croissante au détriment de l’organisation morale, religieuse et spirituelle.
La recherche du gain, du profit au maximum, dans un régime de pleine hberté, produit à la fois ses fruits abondants et ses substances vénéneuses. L’homme domine de plus en plus facilement les forces de la nature, mais la machine groupe autour d’elle des milliers d’individus, simples salariés qui n’ont plus de contact avec leurs employeurs. Ces derniers sont de valeurs sociales très différentes. Certains, qui ont le sens de la complexité de leur devoir, de la grandeur de leur rôle, s’efforcent de rester en rapport avec leurs employés, ou tout au moins manifestent leur volonté de contribuer à une amélioration du sort de leurs ouvriers.
D’autres, parvenus au sommet des affaires, très rapidement, soit par des influences de famille, soit par certaines aptitudes exceptionnelles, apportent, dans les rapports avec les hommes, un esprit de domination, d’égoïsme, de suffisance qui explique l’acuité de plus en plus grande des conflits sociaux. D’autant que l’ouvrier est volontiers porté, dans son isolement, à se tenir pour un perpétuel exploité. Puis le sentiment très humain de jalousie n’accuse point un recul tandis que la technique progresse.
Ainsi l’âpreté au gain, l’orgueü, après l’affaiblissement des concepts moraux et rehgieux, les antagonismes sociaux expliquent la crise dans laquelle se débat notre société.
Ce conflit était déjà particufièrement grave, avant la guerre. Les uns, appelés libéraux, cro5^ient à l’entière efficacité de la pratique de la hberté pour diriger les masses populaires et faire régner l’harmonie des intérêts entre employeurs et employés. D’autres étaient attachés à l’excellence des idées de soHdarité, de devoir social en vertu d’obfigations, découlant de la complexité de la vie eUe-même ou d’un concept juridico-social, le quasi-contrat social. Enfin, les collectivistes marxistes attribuaient aux masses laborieuses émancipées une force intrinsèque et organisatrice, qui par sa seule efficacité devait permettre une meilleure édification de la société, sur une base économique.
Au total, la civilisation était troublée ou menacée par des conflits de doctrines, par l’absence de toute adhésion profonde à des conceptions morales, à des pratiques d’autorité et de discipline largement consenties.
INTRODUCTION
La guerre devait être une cause d’arrêt dans la marche vers la désorganisation générale, provenant de heurts violents d’intérêts, et d’absence d’idées directrices. L’union sacrée, imposée par les nécessités de la défense nationale, autorisa momentanément l’espérance d’une améhoration dans l’organisation sociale, d’un rapprochement du capital et du travail, même après la cessation des hostilités.
Le traité de paix, sous l’influence du président Wilson et de la plupart des dirigeants des grands États belligérants, devait contribuer à l’améhoration du sort des masses laborieuses. On déclara solennellement que le travail n’était pas une marchandise, et on élabora les principes protecteurs des salariés. Mais les plénipotentiaires, plus sentimentaux que réalistes, ne surent pas édifier sur des bases solides le monde de la production et de la circulation, dans la période d’aprèsguerre.
Une croyance enfantme à la possibilité d’imposer à l’Allemagne des annuités de paiement, jusqu’à concurrence de centaines de milliards de marks or, au titre des réparations, causa im trouble international qui n’est point encore disparu et qui ne le sera que le jour où les Etats-Unis, créanciers de l’Europe, consentiront à une révision générale des dettes et à leur annulation totale ou partielle.
Puis l’esprit de gains spéculatifs qui, avant la guerre, était le lot de quelques individualités s’empara des peuples et de leurs dirigeants. Afin de garantir à leurs nationaux des profits rapides et élevés, les gouvernants eurent recours à des systèmes douaniers étroitement protecteurs. Ainsi, au lieu de revenir à un régime d’échanges, d’autant plus actifs et importants, qu’on laissait, à chaque nation, la possibihté de se spécialiser dans des productions conformes à ses avantages naturels, et de produire pour elle et pour le monde, dans les meilleures conditions possibles, — c’est-à-dire au coût le plus réduit, — on se laissa séduire, en certaines circonstances, par des tentatives de productions artificielles qui ont enlevé, au monde entier, les bénéfices de la division internationale du travail. C’est dans cette situation que gît la cause la plus profonde des troubles qui entrdnent tant de chômage et de souffrances.
Le monde entier a d’autant plus de peine à retrouver son équilibre que l’endettement de la plupart des nations belligérantes a causé im avihssement de la valeur des unités monétaires des grands Etats européens. La variabÜité de la mesure des
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valeurs engendre l’incertitude dans les échanges nationaux et internationaux, La poursuite du gain rapide par le jeu de la spéculation prend le pas sur le travail productif.
L’économie, la finance sont ébranlées par les conséquences de cette crise morale et par l’absence de forces directrices.
Tel est le vaste enchaînement des faits que nous avons à présenter, en nous efibrçant d’échapper à des préoccupations de dogmatisme qui limitent' la vision de la réalité et en faussent les aspects. Nous aurons id le seul soud de la vérité.
D’accord avec la direction de V Histoire de la Nation frariçaise, nous avons demandé à M, Marcel Bezançon, licendé ès lettres, docteur en droit, de nous accorder une collaboration suivie. Nous lui exprimons notre sincère gratitude pour la large part ou’il a bien voulu prendre à ce travail.
M. Dieudonné, cons^rateur du département des monnaies et médailles à la Bibliothèque Nationale, a donné, en appendice, une étude sur Thistoire des picnnaies dont les lecteurs de ce volume appréderont la haute valeur et l’intérêt.
G. Ripart.