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CHAPITRE PREMIER Considérations générales

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Considérations sur les causes et les résultats de la Révolution française. — Contrecoup en Europe. — Généralités sur la Révolution helvétique.

La Révolution française s'est opérée sous l'invocation magique des mots de liberté, égalité, fraternité. Son programme était basé sur les principes de l'indépendance politique et de l'égalité des droits, qui ont inspiré la révolution anglaise de 1688, la révolution américaine de 1776, et celle dont Genève venait d'être le théâtre. Ses promoteurs étaient tout imbus des idées de Rousseau et des philosophes du dix-huitième siècle : idées généreuses, sans doute, mais utopiques, puisqu'elles reposent sur le principe de la bonté naturelle de l'homme.

Les Etats généraux se réunirent à Versailles le 4 mai 1789; ils étaient composés de trois chambres distinctes, les députés de la noblesse, du clergé et du tiers état devant, d'après l'ordre de convocation, délibérer séparément. Mais bientôt, bravant les injonctions du roi, ils se transformèrent en chambre unique et s'arrogèrent tous les pouvoirs. Deux mois s'étaient à peine écoulés qu'une insurrection éclatait à Paris et que le peuple s'emparait de la Bastille. La faible garnison qui en avait la garde ouvrit les portes à la foule et fut massacrée sans s'être défendue ; ces meurtres demeurés impunis, et déguisés sous le nom de justice populaire, Brent constater publiquement l'abdication de l'autorité devant l'émeute triomphante.

Le souverain débordé donna son adhésion à la Révolution. On proclama les grands principes de la liberté, de l'égalité el des droits de V homme, mots dont « se gargarisaient » les héros de l'épopée révolutionnaire. Les litres de noblesse disparurent des actes officiels, jusqu'au jour où ils furent rétablis par Napoléon au profit des parvenus de la Révolution. L'ancienne division historique de la Fronce en quarante provinces, ayant chacune leurs prérogatives, fil place à quatre- vingt-trois déparlements tirant leurs noms de circonstances géographiques et administrés d'une façon uniforme. Les biens de l'Eglise furent mis en vente pour payer les délies de l'Etat, Le clergé reçut une constitution civile, et l'on mit les circonscriptions épiscopales en rapport avec celles des départements; l'élection des évoques et des curés fut dévolue au peuple, comme dans la primitive Eglise, et l'on imposa aux prêtres un serment de fidélité à la nation, à la loi et au roi.

De fréquentes émeutes ensanglantèrent les rues. Le ton de la presse révolutionnaire, l'agitation des « clubs », l'altitude des nobles et (lu clergé émigré, qui étaient venus rejoindre à Coblence les armées de la coalition, tout contribuait à exalter de plus en plus les esprits. Itienlôl on vit les chefs du mouvement révolutionnaire s'assigner pour tâche de régénérer non seulement la France, mais l'Europe, el de prêcher aux pays environnants l'évangile des droits nouveaux qu'ils avaient proclamés.

La Révolution française ouvrit de nouvelles voies à l'esprit humain. Elle fui libérale; car elle assura l'émancipation de la pensée et des droits individuels, trop longtemps contenus par un clergé élroit et souvent sceptique, ainsi que par une royauté insoucianle des inlérèts moraux, intellectuels et économiques de la nation . Elle fut radicale dans ses moyens ; car elle fit table rase du passé de la France : « Il ne s'agit plus de ce qui a été, mais de ce qui doit être », avait dit Mirabeau; et ce fut précisément un des grands torls du parti révolutionnaire, de ne pas se souvenir que, pour qu'un étal de choses nouveau soit durable, il doit se rattacher au passé; la suite des événements le lui prouva du reste, car le peuple finit par se lasser de la Révolution et, pour lui échapper, il accepta un maître.

La régénération de la France fut entreprise par des moyens violents, et par des hommes qui, écartés jusque-là des affaires publiques, n'étaient point préparés au rôle qu'ils allaient jouer. Celaient des théoriciens, convaincus à priori de la possibilité de

réaliser leurs rêves humanitaires. Lorsque surgirent des difficultés auxquelles ils n'avaient pas songé, ils furent surpris, et, leur amour propre étant en jeu, ils recoururent à la force, tout comme leurs devanciers, pour faire triompher leurs idées. Dépourvus de sens religieux, et même jusqu'à un certain point de sens moral, ils commirent, les uns avec une candeur naïve, les autres avec une coupable légèreté ou un cynisme révoltant, les plus abominables injustices.

Oeuvre hâtive de politiciens inexperts et manquant de maturité, la Révolution se flt l'exécutrice du plan des philosophes qui avaient discrédité l'ancien régime. Mais la génération de 1793, fiévreuse, impressionnable, soupçonneuse et cruelle, ne possédait pas les qualités morales indispensables pour créer un ordre de choses nouveau ; elle suscita des enthousiasmes passagers, et, n'ayant pu mener à bonne fin les réformes qu'elle avait eues en vue, laissa après elle bien des ruines. Poussant tout à l'extrême, à la manière des mathématiciens, partant d'ailleurs de prémisses insuffisamment étudiées, et qui devaient se révéler fausses, les logiciens de la Révolution n'admettaient pas la discussion; leur autoritarisme ne connaissait pas de bornes, et ils ne pesaient pas les conséquences de leurs actes. Lorsqii'apparut le vide et l'inanité de leurs théories, les vices des principaux acteurs du drame inspirèrent le dégoût; le peuple se détourna d'eux avec horreur, et le soldat heureux qui s'offrit à lui pour le délivrer de leur tyrannie fut accueilli comme un libérateur.

Nous n'avons pas à suivre ici les phases de la Révolution française; il nous suffit d'en avoir marqué les débuts, parce que ce furent ces débuts surtout qui, au dehors, et principalement en Suisse, exercèrent sur certains esprits une sorte de fascination.

« Il y a toujours eu et il y aura toujours, dit M. H. Bérenger1, deux faces dans la mystérieuse figure de la Révolution française : la face violente et la face idéale, la face despotique et la face libérale, la face de la force et la face du droit. Napoléon incarna la première, Lamartine symbolisa la seconde. Ces deux génies dominent l'histoire de notre démocratie ; quand l'un triomphe, l'autre s'éclipse. »

En proclamant les droits de l'homme, la Révolution émancipa

1 Dans son ouvrage intitulé : La conscience nationale.

l'individu de la tutelle qu'exerçaient sur lui les gouvernements temporel et spirituel, l'Etat et l'Eglise; mais nous devons reconnaître aujourd'hui que les idées libérales professées par la génération de 1793 n'ont pas donné tous les résultats que l'on était en droit d'en attendre à priori. Cet insuccès trouve son explication dans un fait souvent mis en lumière par l'histoire : le libéralisme suppose chez les individus une force intellectuelle et morale, un souci du prochain qu'on ne rencontre pas dans une même mesure chez toutes les nations et à tous les degrés de l'échelle sociale. Ces qualités sont principalement l'apanage des classes moyennes, de celles qui pensent, qui agissent et dont le fond se renouvelle sans cesse ; mais elles ont de la peine à prévaloir chez les peuples de race latine. Et si plusieurs des hommes qui ont fait la Révolution possédaient ces vertus à un très haut degré, elles ne se retrouvèrent pas dans la masse populaire, ni dans le cœur des hommes qui devaient reprendre les rênes du pouvoir après l'apaisement de la tourmente révolutionnaire.

Quelques considérations sur ce point ne seront pas déplacées ici, malgré les digressions auxquelles elles nous entraîneront.

La liberté de chacun doit avoir pour limite la liberté d'autrui : si celle-ci n'est pas respectée, l'équilibre est rompu, l'harmonie sociale cesse. Cette harmonie, en fait, n'a jamais existé et n'existera jamais complètement ; ce serait une chimère que d'y prétendre, mais l'homme doit néanmoins y viser constamment. Il appartient au législateur de faire, par de bonnes lois, le départ entre les droits des individus et ceux de la collectivité. Mais, œuvres de l'homme, les lois portent fatalement l'empreinte de l'imperfection humaine! être borné, l'homme ne peut saisir qu'imparfaitement les vérités absolues : en cherchant à les exprimer, il les renferme dans des formules qui les mutilent forcément. Chaque .génération à son tour en fait l'expérience, et cherche à corriger l'œuvre de ses devancières.

Pour accroître le bonheur des peuples, pour protéger les faibles contre les forts, le législateur a tenté parfois d'assigner aux individus le rôle qu'ils ont a jouer dans le drame de la vie. Mais celte réglementation, qui a pu correspondre aux besoins d'une époque, crée des privilèges abusifs; elle devient odieuse à la longue, et provoque peu à peu un mécontentement qui oblige le législateur à lever les entraves mises au libre jeu des volontés.

Puis, la liberté sociale reconquise, la proclamation de l'égalité civile aboutit à de nouvelles classifications, par le fait de l'inégale aptitude des individus à affronter le combat de l'existence. Alors, pour compenser l'effet des hérédités physiques, intellectuelles, morales ou matérielles sur les membres du corps social, les gouvernements s'approprient, sous la forme d'impôts, une partie des résultats tangibles obtenus par les privilégiés de la fortune; ils viennent en aide aux déshérités et réglementent à nouveau le travail. Arrive ensuite un moment où cette intervention arbitraire de l'Etat dans le domaine économique, en s'accentuant de plus en plus, entrave l'activité individuelle, nuit à la prospérité générale et soulève de nouveaux mécontentements.

C'est ainsi que l'humanité oscille perpétuellement entre deux pôles, au double point de vue économique et politique : le socialisme ou étatisme, termes modernes désignant des principes qui remontent à la plus haute antiquité, et V individualisme ou libéralisme, que la réforme religieuse et la Révolution française ont mis en honneur. Cette dernière doctrine correspond aux lois de la sélection et de l'évolution que les savants de l'école de Darwin ont observées dans le règne de la nature, où l'on constate que les espèces les plus fortes tendent constamment à l'emporter sur les espèces plus chétives. Elle a pour inconvénient de développer l'égoïsme, lorsqu'elle n'est pas tempérée par les sentiments de solidarité et de charité que commande le christianisme; en revanche, elle stimule à un haut degré l'esprit d'initiative et contribue au développement de la prospérité publique.

Une comparaison entre la civilisation des pays latins et celle des pays anglo-saxons est instructive à cet égard. Chez les premiers, où prévaut le type social que les économistes désignent sous le nom de communautaire, l'individu cherche essentiellement son point d'appui dans les sphères sociales dont il fait partie : famille, commune, Etat; dédaignant les carrières agricole, industrielle et commerciale, il postule des places, et vise de préférence à occuper des fonctions, à n'être qu'un rouage dans l'activité sociale; il entre dans une hiérarchie, et renonce à cette indépendance qui est un des plus forts stimulants du progrès. Chez les Anglo-Saxons, où prévaut au contraire le type que les économistes désignent sous le nom de particulariste, l'individu cherche avant tout en soi-même son point d'appui : abordant fièrement le combat pour l'existence, il demande à l'Etat la protection, et non l'organisation du travail,

il se lance résolument dans la carrière qu'il a choisie, et va souvent au loin chercher remploi de ses capacités ; jaloux de son indépendance, il entend percevoir pour son compte tous les fruits que son travail a fait mûrir.

Au point de vue économique, les résultats auxquels conduisent ces deux régimes sont bien différents : les efforts individuels, dépensés dans l'espoir d'une récompense individuelle aussi, sont particulièrement féconds; le régime communautaire est d'une infériorité manifeste, et cela parce qu'il tend à restreindre l'initiative personnelle, à limiter la production, en attribuant les gains à la communauté en échange d'un salaire fixe et mesquin.

Tandis que le système particulariste, qui s'inspire des idées de libre échange en matière commerciale, est un stimulant de la responsabilité, le système communautaire favorise la routine et l'indolence ; le travailleur à salaire fixe est enclin à ne fournir que l'effort minimum dont on est raisonnablement en droit de l'estimer capable, et cet effort se calcule sur une capacité de travail moyenne. C'est par ces considérations que, dans un récent ouvrage sur la Supériorité des Anglo-saxons, M. Demolins explique l'avance considérable prise par la Grande-Bretagne dans les domaines du commerce, de l'industrie et de la colonisation.

La société française sous l'ancienne monarchie était essentiellement, et plus que toute autre société européenne, basée sur le régime communautaire. L'esprit de caste y prédominait; le système des corporations, des maîtrises, des jurandes et des droits féodaux, qui d'ailleurs avait pu convenir à une certaine époque, assignait à chaque individu un rôle déterminé et comprimait l'essor économique de la nation ; les éléments à tendances particularistes avaient été rejetés violemment hors de France par la révocation de l'édit de Nantes. Une réaction contre l'esprit de caste était imminente; elle était nécessaire non seulement en France, mais dans la plus grande partie de l'Europe, et en Suisse comme ailleurs ; aussi la Révolution française a-t-elle accompli un réel progrès dans le sens libéral ; c'est un mérite qui ne saurait lui être contesté.

L'abolition des privilèges a eu des effets considérables sur le développement économique de la France, puis des pays qui en ont subi l'influence. Mais une révolution, si violente qu'elle soit, ne peut en quelques années transformer un peuple : lorsque la tempête révolutionnaire eut passé, les anciens privilèges ne furent pas rétablis; mais certaines tendances, certains préjugés,

manifestes surtout dans l'éducation de la jeunesse et dans les habitudes sociales, reparurent avec l'établissement de l'empire et le retour des émigrés; les tendances communautaires, propres aux pays latins et aux nations catholiques, l'emportèrent de nouveau, surtout dans la société française.

La commotion produite en Europe par la chute de l'ancien régime en France fut formidable; tous les trônes en furent ébranlés et se coalisèrent pour opposer une digue au torrent révolutionnaire.

Forts de leur neutralité, les cantons suisses demeurèrent d'abord dans l'expectative; ils se bornèrent à accueillir avec un noble empressement, souvent mal récompensé, les émigrés de France, tout comme ils avaient jadis, avec plus de bonheur, accueilli les victimes de la Saint-Barthélémy et de la révocation de Fédit de Nantes.

Mais les idées généreuses des promoteurs de la Révolution française faisaient leur chemin ; elles avaient franchi les monts, et les pays sujets des cantons s'en inspiraient pour réclamer l'égalité des droits qui leur avait été jusqu'alors refusée, ainsi que l'abolition des . privilèges que s'étaient arrogés les seigneuries. Le mouvement se propagea graduellement ; pendant neuf ans, les anciens gouvernements réussirent à se maintenir; mais ils ne surent pas faire à temps des concessions utiles, et leur obstination amena leur perte.

On croit volontiers que la Révolution helvétique fut provoquée par la France. La France la fit aboutir, cela est certain ; mais cette révolution se fût peut-être faite sans elle, car il régnait en Suisse, et depuis longtemps, un mécontentement sourd. Moralement, politiquement et économiquement, la Suisse avait décliné : les liens qui jadis unissaient les cantons s'étaient de plus en plus relâchés; entravés de diverses manières, le commerce et l'industrie languissaient; les paysans succombaient sous les droits féodaux, dîmes, cens, lods (droit de mutation), corvées, ohmgeld; découragés et manquant d'instruction, ils ne faisaient guère d'efforts pour sortir de la routine. Citadins et campagnards avaient la manie des titres et des fonctions, lesquelles, peu rétribuées, faisaient perdre beaucoup de temps et contribuaient à entretenir le goût des procès ; il y avait dans le pays de Vaud, pour cent seize mille habitants (recensement de 1761), environ quatre cents

tribunaux et trois mille fonction uaires judiciaires. Les villes, à quelques exceptions près, étaient peu prospères. Le service étranger, avec ses levées fréquentes et nombreuses, avait décimé la population, qui demeurait stagnante là où elle n'était pas en décroissance; la ville de Lausanne, par exemple, était tombée de iâOOOà 10000, puisa 8000 habitants.

Cet ensemble de circonstances, assez général en Europe, avait créé un malaise universel qui préoccupait les hommes soucieux de l'avenir du pays. Des réformes étaient nécessaires, mais les classes dirigeantes qui bénéficiaient de celte situation ne se souciaient pas de les entreprendre.

Pour faire sortir la Suisse de sa léthargie, il fallait une crise, qui ne pouvait tarder à éclater ; elle fut précédée de mouvements partiels qui se produisirent sur différents points du territoire, comme autant de présages que les détenteurs du pouvoir ne surent pas observer.

Avant même d'aborder l'élude de la Révolution helvétique, nous pouvons porter sur elle un jugement qui servira de conclusion à ces considérations générales. Comme la Révolution française, et en dépit des souffrances qu'elle entraîna à sa suite, elle fut un bienfait : elle obligea a rompre avec un passe qui ne contenait pas en lui-même de germes de progrès. Comme la Révolution française aussi, elle fut hâtive; les hommes qui prirent la direction du mouvement devancèrent leur temps, les points de vue qu'ils firent prévaloir étant prématurés; s'ils ne se souillèrent pas par des prévarications et d'inutiles cruautés, leurs procédés n'en étaient pas moins autoritaires; ils blessèrent le sentiment public et, par leurs imprudentes audaces, donnèrent beau jeu à la réaction qui devait suivre fatalement.

Mouvements révolutionnaires à Genève. Troubles de 1738 ; intervention de Berne, de Zurich et de la France. Luttes entre les représentants et les négatifs (1762) ; nouvelle intervention. — Le parti populaire arrive au pouvoir en 1782 ; occupation de Genève par les troupes bernoises, françaises et sardes ; rétablissement de l'ancien gouvernement. — Evolution démocratique (1780) ; le parti révolutionnaire s'empare du pouvoir par surprise (1702) ; établissement de clubs qui, à l'instigation des émissaires français, demandent la réunion de Genève à la France (1793). — Tribunal révolutionnaire (1794); chute des montagnards.

Révolution de Chenaux à Fribourg ; intervention de Berne, de Soleure et de Lucerne dans les démêlés fribourgeois (1781). — Fondation du club helvétique à Paris (1790). Insurrection du régiment de Châteauvieux. — F.-C. de la Harpe. Propagande révolutionnaire dans le Pays de Vaud et émeutes dans le Bas-Valais (1790). Revendications des communes vaudoises ; mission du trésorier de Murait. Arrestation du pasteur Martin, à Mézières. Banquets des Jordils et de Rolle (1791) ; rigueurs du gouvernement bernois.

Sentinelle avancée de la Réforme, entourée de populations hostiles à sa religion et jalouses de sa prospérité, la ville et république de Genève occupait une position unique. Aux Allobroges qui formaient primitivement le fond de sa population, étaient venus s'adjoindre des éléments étrangers divers : français, italiens, suisses et allemands, tous rivalisant d'activité commerciale et industrielle ou travaillant à lui conquérir son renom de ville scientifique. Cette population était perpétuellement sur le qui-vive, ce qui contribua à en fondre les éléments disparates, obligés à des efforts communs, et à en tremper le caractère.

Mais, en même temps, ce fait commandait une certaine réserve aux magistrats : en effet, en accueillant trop facilement les étrangers, en leur accordant d'emblée des droits, les Genevois se fussent exposés à laisser s'introduire des ennemis dans les conseils de la république. De là cet esprit exclusif qu'on leur a souvent reproché, et que leur situation rendait nécessaire ; de là cette distinction entre les citoyens ou bourgeois, les simples habitants, ou étrangers naturalisés, et les natifs, ou fils d'étrangers nés à Genève; de là la constitution d'une aristocratie de naissance, de fortune, de services rendus à l'Etat ; de là ces luttes politiques ardentes, bien

faites pour surexciter le patriotisme. Dans l'espace d'un demisiècle, Genève passe par trois périodes de luttes.

En 1738, d'abord, pour mettre la ville à l'abri d'un coup de main, le Deux-Cents juge utile de compléter les fortifications; un impôt spécial étant nécessaire pour couvrir cette dépense, il le décrète sans recourir au Conseil général, ce qui provoque des murmures, des protestations violentes, puis des mesures militaires, pour rétablir l'ordre; finalement, intervention de Zurich, de Berne et de la France, et médiation qui aboutit à un édit de pacification et un acte de garantie ; le pouvoir de légiférer et de voter les impôts est reconnu au Conseil général, c'esl-à-dire au peuple.

Vingt-quatre ans plus tard, Y Emile et le Contrat social de J.-J. Rousseau sont lacérés par la main du bourreau, sur l'ordre des magistrats. L'ne quarantaine de citoyens s'insurgent, et revendiquent le droit de porter leur plainte devant le Conseil général ; on leur donne le nom de « représentants ». Le Sénat leur conteste ce droit, d'où le nom de « négatifs » donné à ses partisans (juin 1702). Il en résulte une ardente lutte de plume. Zurich, Berne et la France, en leur qualité de garants de la pacification de 1738, interviennent spontanément ; leur médiation ne réussit qu'à provoquer un redoublement d'agitation, qui fait éclater au grand jour les divisions et l'animosité des partis. Ces luttes aboutissent, mais en 1708 seulement, à un nouvel édit de pacification : seconde victoire pour le parti démocratique.

L'antagonisme n'attendait des deux parts qu'une nouvelle occasion pour se manifester. Elle s'offrit bientôt. La rédaction d'un code général des lois de l'Etat avait été décrétée en 1738 ; une partie de la collection parut en 1774, et cette publication fut vivement attaquée par les Représentants. Les brochures innombrables qui sortirent des presses genevoises en cette circonstance montrent, dit Monnard, que les partis attachaient moins d'importance à l'objet de la lutte qu'à la lutte en elle-même.

Le 1U février 1781, le Conseil général adopta un nouvel édit qui assurait des droits aux Natifs. Les Représentants triomphaient. Le Sénat, encouragé par les Négatifs qui considéraient cet édit comme obtenu par la violence et comptaient sur l'appui des médiateurs, se refusa à l'exécuter; cette attitude exalta l'ardeur patriotique du parti populaire; le Sénat n'en déclara pas moins, le (i avril 1783, qu'il persévérerait dans son point de vue.

L'irritation des Natifs ne connut plus de bornes. Le 8 avril, renforcés par des Habitants et des Sujets, ils se portèrent sans ordre vers l'hôtel de ville, et s'emparèrent des portes de Genève et de ses principaux postes. Aux cris de « au feu ! », « aux armes ! », et au son du tocsin, les Représentants avaient revêtu leur uniforme pour s'opposer à la fureur des Natifs ; ce fut à grand'peine qu'ils parvinrent à protéger les Négatifs ou Constitutionnaires et à arrêter les massacres.

Le 9 avril, les Bourgeois, Natifs et Habitants, invoquant le mécontentement du peuple et son attachement à l'édit du 10 février 1781, demandèrent la déposition immédiate des Petit et Grand Conseils. Une Commission de sûreté de douze membres, munie de pouvoirs dictatoriaux, s'empara du pouvoir le 16 avril, et régna sans contrôle et sans obstacle ; ces pouvoirs extraordinaires, qu'elle s'était fait donner pour deux mois, furent prorogés pour une période double. Une grande partie des opérations de cette autorité révolutionnaire est demeurée secrète, car elle fit disparaître ses registres à la fin de son administration.

Les trois premiers syndics, chefs légaux du gouvernement, furent exclus de la Commission de sûreté, et prirent envers elle l'attitude d'une autorité légitime, mais secrète, seule recQnnue par les puissances médiatrices. Celles-ci en effet refusèrent d'entrer en correspondance avec le gouvernement révolutionnaire, et se mirent en mesure d'intervenir dans les démêlés qui agitaient la ville de Genève. Zurich s'abstint, mais Berne et la France décidèrent d'agir avec le concours de la Sardaigne, et, vers la fin de juin 1782, deux mille Bernois, six mille Français et trois mille Sardes se réunissent aux environs de Genève, sous les ordres respectifs du baron de Lentulus, du marquis de Jaucourt et du comte de La Marmora. Cette menace exaspère les Genevois. Aussitôt de grands efforts sont faits pour remettre en état les fortifications, qui ont été négligées ; jeunes gens, vieillards, femmes et enfants s'y emploient. Les remparts sont garnis de canons, les ponts sont coupés, les rues barricadées. La Commission de sûreté ordonne le désarmement des Constitutionnaires, qu'elle représente comme des suspects capables d'intriguer au dehors. Au reste, le 16 avril déjà, elle en a incarcéré, comme otages, un certain nombre qui, encouragés par l'exemple de M. Saladin de Crans, endurent avec résignation une longue détention : ne se laissant pas intimider par les apprêts guerriers des Représentants et les cris menaçants

qu'ils eotendeot dans la rue, ils refusent de prêter l'oreille à des arrangements qu'ils estiment contraires à leur devoir et à leur dignité.

La cessation du travail, l'accroissement des dépenses occasionnées par les gardes bourgeoises avaient causé a Genève une grande misère ; l'approche des troupes étrangères l'augmenta encore, en renchérissant le prix des denrées. Hais cette situation n'abattit pas le courage du peuple genevois : « Plutôt mourir sur les murs de Genève que de se rendre, » disait-on.

Le 29 juin, à six heures du malin, le marquis de Jaucourt enjoint à la ville de capituler. Cette sommation est repoussée. De Jaucourt fait avancer des troupes, ouvrir une tranchée et établir des batteries autour de la ville. Au mois de juillet, un changement s'opère cependant dans les esprits des assiégés. La confusion commence à régner, les chefs du mouvement populaire s'entendent accabler de reproches, et ceux des Représentants ne dissimulent plus la nécessité de se rendre ; les cercles sont assemblés, mais les Natifs, nombreux et violents, poussent à la résistance. On recourt alors à un expédient : on constitue une délégation composée à raison d'un député sur vingt chefs de famille et proprié-, taires d'immeuble, on l'adjoint à la Commission de sûreté et à quelques délégués militaires, et l'on confère les pleins pouvoirs à cette assemblée, au sein de laquelle les débats sont bientôt exlraordinairement passionnés ; le parti de la prudence finit cependant par l'emporter, et, au milieu d'un grand tumulte, 57 voix contre 40 se prononcent pour la soumission ; les otages sont remis en liberté.

Les principaux Représentants : Clavière, Du Roveray, le syndic Dentand, président de la Commission de sûreté, et vingt-el-un autres, s'assurent un bateau, et, au milieu d'une grêle de balles que leurs anciens amis font pleuvoir sur eux, ils s'éloignent de Genève à force de rames. Le 2 juillet au malin, les troupes françaises, sardes et bernoises font leur entrée dans la ville par trois portes différentes. Les citoyens reçoivent l'ordre de déposer les armes et de demeurer dans leurs maisons. La Commission de sûreté est dissoute, et, sous la protection de la force armée, les anciennes autorités sont réintégrées dans leurs fonctions.

La présence des troupes étrangères, comme on pouvait s'y attendre, ne rapproche point les partis : les Représentants repoussent les avances des Négatifs modérés, qui voudraient opérer

une réconciliation ; d'autre part, les Négatifs intransigeants, enflés de leur triomphe, traitent avec dédain les modérés de leur propre parti, au nombre desquels les syndics Le Fort et Guainier et le sénateur Calandrini, qui donnent leur démission. L'ancien syndic Gédéon Turrettini, vieillard vénérable et honneur de l'Académie, meurt sur ces entrefaites, après avoir souffert beaucoup de ces

Fi(. I. — Retour du Conseil général de Genève, le 10 février

divisions ; sa modération et son libéralisme bien connus éloignent de son convoi Représentants et Négatifs.

Pour prévenir les abus de pouvoir et maintenir l'indépendance de Genève, menacée par l'ambition de la cour de Turin, les plénipotentiaires bernois obtiennent qu'on ajoute à Yédit de pacification un acte de garantie et un traité de neutralité.

Le 21 novembre 1782, le Conseil général, réduit des deux tiers

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par Tordre des cours étrangères, est appelé à se prononcer librement sur cet édit, en présence des plénipotentiaires ; à l'appel nominal, 411 membres l'acceptent, 113 le refusent. Puis une amnistie intervient, dont sont exclus cependant Flournoy, Du Roveray, Clavière et seize autres hommes politiques.

Une pacification obtenue dans de pareilles circonstances laissait subsister un profond mécontentement, prêt à éclater à la première occasion ; aussi la misère qui régna pendant l'hiver rigoureux de 1788 à 1789 provoqua-t-elle une émeute.

Les patriotes bannis correspondaient avec leurs amis demeurés à Genève. Pour conjurer un orage imminent, le Conseil général prit, sur la proposition du gouvernement, une mesure qui semblait propre à lui concilier les esprits ; il vota par 1321 suffrages contre 52, le 10 février 1789, un nouvel édit de pacification. Mais le peuple ne tint aucun compte au patriciat de son évolution tardive, laquelle ne fit que le mettre en appétit. Les théories de Rousseau portaient leur fruit : la suppression des dîmes, l'égalité civile et politique furent proposées au sein du Deux-Cents ; on demanda, en outre, le rappel du décret contre Jean-Jacques et l'érection d'une statue à cet éminent citoyen.

En 1792, la France entra en guerre contre l'Autriche coalisée avec les autres puissances. Les troupes de la grande république envahirent la Savoie et menacèrent l'indépendance de Genève ; pour la protéger, Berne et Zurich s'empressèrent d'y jeter une garnison ; mais la France s'étant engagée à ne pas entretenir de corps d'armée dans un rayon de dix lieues, les miliciens suisses rentrèrent bientôt dans leurs foyers.

Avec le succès des idées révolutionnaires en France, Genève entre dans une nouvelle phase. Il existait dans la cité de Calvin un parti français redoutable par son ardeur et le talent de ses principaux membres : Clavière, Etienne Dumont, Du Roveray, d'Ivernois, Chauvet, qui, durant leur exil, s'étaient liés à Paris avec Brissot et Mirabeau. Après le départ des troupes suisses, dont la présence avait tenu en respect les partisans de la France, la propagande révolutionnaire redoubla, et le Club de l'Egalité prétendit dicter ses lois à la république. Le gouvernement ayant refusé un projet de constitution qui lui était présenté, il y eut une émeute : le 5 décembre 1792, avant le jour, les Egaliseurs réussirent à se faire remettre les clefs des portes de la Cité, de l'hôtel

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de ville et du parc d'artillerie ; les bourgeois, en sortant de leurs demeures, furent tout surpris de voir la garde montée aux portes par des révolutionnaires en bonnet rouge, dont les airs épanouis et bons enfants juraient avec leurs costumes burlesques aii point qu'on aurait pu croire à une mascarade.

Un nouvel édit proposé par les clubs et adopté par le Conseil Souverain inaugura le triomphe de la démocratie absolue : le 28 décembre, les Conseils furent destitués et remplacés par deux comités provisoires et une assemblée nationale législative. De nouveaux clubs, ceux de la Grille, des Sans-culottes et des Marseillais, poussés par les émissaires de la France, demandaient l'incorporation à ce pays ; leurs chansons révolutionnaires, leurs cris et leurs violences provoquèrent des désordres, que la concentration de ces divers comités au Théâtre porta à son comble. Le Grand club, où siégeait une foule de criards ambitieux, censurait tous les actes officiels empreints de modération ; ses décisions devenaient des ordres pour les autorités; sous la présidence de quelques jeunes énergumènes, il citait à sa barre les magistrats, et les galeries se remplissaient de femmes fanatiques, que ne rebutaient pas les propos grossiers et obscènes des clubistes.

Le résident français, Châteauneuf, tempérait sa mission machiavélique sous des dehors bienveillants. Quand il fut remplacé par le sieur Soulavie, prêtre défroqué, d'un caractère perfide et d'une immoralité scandaleuse, ami de Marat, mais, assure- t-on, secrètement vendu à la contre-révolution en France, le cours des

événements se précipita; car Soulavie se donna pour tâche d'exalter la fougue des révolutionnaires genevois. L'année 1793 se passa sans amener de détente à cet état de choses, l'agitation allant croissant : en opposition au Grand club devenu suspect de modérantisme, s'était fondé le club plus violent encore des Montagnards, qu'inspirait Soulavie.

Les convulsions sociales avaient tari les sources de la fortune publique. Un emprunt forcé fut décidé, un édit financier devait être présenté le 19 juillet 1794. Pendant la nuit précédente, trois bandes de Sans-culottes s'emparèrent du parc d'artillerie, de l'hôtel de ville et des portes, arrêtèrent dans l'obscurité un grand nombre de prétendus aristocrates ou modérés, et les conduisirent en prison, après avoir préalablement pillé leurs habitations. Plus de 400 d'entre eux furent incarcérés dans le grenier à blé de Chantepoulet.

20 LA BÉYOUJTI0.1 UELVÉTIOTE

Aux cris de « Ça ira », un tribunal révolutionnaire Tut établi à l'hôtel de ville, où siégèrent, par une chaleur étouffante, des juges armés de sabres et de pistolets, à demi-nus, et qui avaient pris pour modèle ceux de Paris. A la requête menaçante des Marseillais et des Montagnards, sept condamnations à mort furent prononcées, mais soumises à la ratification du peuple : trois mille citoyens prirent part aux. suffrages. Une majorité imposante ayant .'■■;■■ 'i''' les trois principaux accusés, les Montagnards poussèrent des cris de rage, et le tribunal révolutionnaire, intimidé, livra aces forcenés les prévenus absous par le vote de la nation ; les Sansculottes les emmenèrent, ainsi que les quatre condamnés, derrière le bastiim, où avait eu lieu le vote: et vers minuit, à la lueur des lorclics, ils fusillèrent ces malheureux.

L'indignation produite par ces exécutions sauva la vie à bien des accusés: cependant, quatre d'entre eux subirent encore la peine capitale, tandis que d'autres étaient condamnés à des peines diverses. Mais la chute de Robespierre (27 juillet 1791) arriva à point pour effrayer les terroristes, et faire dissoudre leur tribunal.

I..i nation se rallia au gouvernement, la commission révolution* OStre se constitua elle-même en tribunal et sévit contre les perturbateurs; quatre Montagnards subirent à leur tour la peine de mort. Les jugements révolutionnaires annulés, une amnistie complète fut prononcée, et des mesures financières prises pour remédier aux embarras de la situation (1795). Le peuple genevois renaissait à l'espérance. Mais, ainsi que nous le verrons plus loin, le Directoire français, qui ne s'était pas décidé sans peine à rappeler Soulavie de Genève, n'entendait pas lâcher sa proie.

Durant les années 1781 et 1782, il se produisit à Fribourg un mouvement politique, connu sous le nom de révolution de Chenaux, dont les auteurs paraissent s'être inspirés de ce qui se passait à Genève, ainsi que des grandes idées de « liberté d et d'n égalité" sur lesquelles les Etats-Unis d'Amérique venaient d'attirer l'attention.

Fribourg était devenu une des citadelles des idées oligarchiques. « Son gouvernement, dit Daguet, avait presque tous les défauts de celui de Berne, sans le cachet de grandeur et de sagesse pratique qui dissimulait les vices de ce dernier. » En 1627, une centaine de familles de robe et d'épée s'étaient arrogé les emplois de l*Etai; dès lors, la moitié environ s'étaient éteintes sans que

l'on songeât à les remplacer; et même, en 1684, une ordonnance qui fut rigoureusement observée avait fermé l'accès de nouvelles familles aux fonctions publiques. Une chambre secrète, dans laquelle siégeaient les bannerets et six délégués de chacun des quatre quartiers de la ville, avait usurpé tous les pouvoirs; c'était elle qui composait à son gré le sénat des Vingt-quatre, le conseil des Soixante et celui des Deux-Cents.

Privé des droits politiques qu'il possédait jadis, le peuple était en outre lésé dans ses intérêts matériels par l'établissement de péages vexatoires, et l'expropriation de forêts communales; des prestations de diverses natures lui avaient été imposées, tandis que ses habitudes religieuses étaient modifiées par le gouvernement, de connivence avec Pévêque; en outre, l'inconduite de certains magistrats était devenue un sujet de scandale. Ces procédés suscitaient un vif mécontentement, et les paysans, unis aux bourgeois du chef-lieu et aux familles anoblies par les princes étrangers, réclamèrent la restitution des anciennes franchises.

Des campagnards au nombre de 2000, ayant à leur tête l'aide major Nicolas Chenaux, de la Tour de Trême, marchèrent contre la capitale le 2 mai 1781, après avoir fait bénir leurs drapeaux par leurs curés. Ne se sentant pas capable de résister à ces forces, le gouvernement invoqua l'assistance des Bernois; grâce à cet appui, il mit en déroute les insurgés (4 mai). Chenaux, qui s'était enfui à Posieux, fut assassiné par deux de ses affidés.qui recoururent à ce triste moyen pour rentrer en grâce. Deux autres chefs du mouvement, Raccaud de Saint- Aubin et André Castella, parvinrent à se mettre en sûreté; moins heureux, Huguenot, Sudan et Rossier furent envoyés aux galères françaises ; d'autres furent condamnés soit à l'exil, soit aux travaux forcés.

Les villes de Berne, de Soleure et de Lucerne avaient envoyé des représentants à Fribourg. Sur leur instance, l'avoyer Werro et les conseillers Odet d'Orsonnens et Nicolas de Montmach, après beaucoup d'hésitations, rédigèrent une proclamation accordant aux paysans un délai de trois jours pour faire connaître leurs griefs. La présence des baïonnettes bernoises n'en imposa pas aux mécontents : représentants des communes et bourgeois du chef-lieu firent parvenir leurs doléances au gouvernement, qui, pour désarmer ses adversaires, sut leur accorder quelques concessions. Les prestations des communes furent diminuées, quelques familles des anciennes terres admises à la bourgeoisie, et le patriciat

reconnut aux nobles (la qualité de noble n'impliquait pas celle de patricien) le droit d'aspirer aux fonctions publiques. Pour le surplus, les revendications populaires furent déclarées sans fondement par les commissaires fédéraux.

Trois citoyens courageux ayant protesté contre la décision des médiateurs, ils furent bannis de la Confédération : l'avocat Rey pour quarante ans, le notaire Guisolan pour vingt, et le drapier Ignace Girard (oncle du futur éducateur) pour dix. Un jeune Maillardoz, appartenant à la noblesse fribourgeoise, fut également banni de la Confédération pour six ans, et d'autres citoyens condamnés à l'exil ou aux travaux forcés. Ces sentences produisirent une fâcheuse impression sur l'opinion publique, et le gouvernement fribourgeois s'efforça d'en atténuer les effets; pour se concilier ses sujets, il ouvrit à quelques-uns de ses partisans l'accès au patriciat. Mais les proscrits portèrent leurs griefs à l'étranger, et nous les retrouverons bientôt, se préparant à faire valoir à nouveau leurs revendications.

Sous l'égide de la Révolution encore à son aurore, beaucoup de Suisses mécontents du régime sous lequel vivait leur patrie s'étaient fixés à Paris : Du Roveray, Clavière, Reybaz, Du mont, qui fuyaient Genève insurgée et occupée par les troupes étrangères ; les proscrits de Fribourg, Rey> Castella, Guisolan ; puis quelques Vaudois qui devaient être appelés à jouer un rôle dans les événements subséquents : Vincent Perdonnet, de Vevey, alors au début d'une brillante carrière de financier; le naturaliste François-Antoine Reynier, de Lausanne; son frère cadet, Ebenézer Reynier, et Boinod, d'Aubonne , qui devaient tous deux parvenir au grade de général dans l'armée française.

Ces hommes d'un réel mérite avaient pris l'habitude de se ren- *> contrer, pour s'entretenir de l'avenir de la Suisse. Réunis à d'autres éléments, plus obscurs et plus turbulents, il fondèrent à Paris un Club helvétique dans le but de propager dans leur pays les idées nouvelles, et ils s'affilièrent aux divers clubs révolutionnaires, notamment à celui des Jacobins. Mallet Dupan fait remonter à 1789 l'origine du Club helvétique; mais son existence, en tant qu'association régulièrement constituée, paraît dater du mois de juin 1790 seulement. Il compta jusqu'à trois cents membres et plus, prit rapidement de l'importance, publia des libelles qu'il envoyait dans la Suisse romande pour y réveiller les esprits

assoupis, et travailla par tous les moyens les régiments suisses au service de France.

Dans leur ensemble, les troupes capitulées ne se laissèrent pas contaminer par l'esprit révolutionnaire ; elles concoururent autant qu'il fut en leur pouvoir au maintien de l'ordre, donnèrent l'exemple de la fidélité au drapeau, furent le plus ferme soutien du roi et de la légalité, et se signalèrent par leur courage magnanime lors de l'héroïque défense du château des Tuileries, le 10 août 1792. Cependant, 348 soldats du régiment des gardes suisses demandèrent leur congé à la suite de la prise de la Bastille (août 1789). L'année suivante, deux bataillons du régiment de Châteauvieux, en garnison à Nancy, prirent part à un mouvement populaire et parcoururent les rues de cette ville en chantant et en vociférant; ils se soulevèrent contre leurs chefs, pillèrent la caisse du régiment, et se livrèrent à toutes sortes d'excès. Cette révolte, imputable à l'influence des clubs, et qu'on jugea très sévèrement en Suisse, fut réprimée avec vigueur par le roi; l'un des auteurs de la mutinerie fut roué, vingt-deux autres pendus, et quarante-et-un envoyés aux galères de Brest; ceux-ci devaient être graciés dans la suite avec l'assentiment du roi, et malgré les protestations des cantons.

A l'influence que les proscrits et leurs amis exerçaient à distance, il s'en ajouta une autre plus immédiate, par le fait du simple voisinage : l'esprit d'insubordination qui s'était emparé des populations du Jura français se répandit naturellement dans la Suisse occidentale. Aussi les baillis bernois reçurent-ils l'ordre de surveiller les rapports de leurs administrés avec la Franche-Comté et avec les étrangers en séjour dans le pays.

Les paysans vaudois, très attachés au gouvernement aristocratique, se souciaient peu des idées d'égalité politique : mais la nouvelle de l'abolition des droits féodaux ne laissa pas de les impressionner vivement; la noblesse vaudoise, au contraire, ambitionnait de jouer un rôle politique, mais elle tenait naturellement à ses droits féodaux qui formaient le plus clair de ses revenus; ces divergences de vues rendaient difficile l'établissement d'une entente, et la rivalité qui existait entre les bourgeois et les gentilshommes s'opposait également à une action commune de leur part. Pourtant, les beaux esprits qui se piquaient de philosophie suivaient avec intérêt les événements de Paris, et les gens

les plus ardents, comprenant qu'une ère nouvelle se préparait, songèrent à l'affranchissement de leur patrie.

Des opuscules de nature révolutionnaire ayant commencé dès 1789 à se répandre dans le pays, le gouvernement de Berne engagea ceuxdeBâle, deZurichetdeSchaffhouseàsetenirsur leurs gardes; la censure veillait sur les imprimeries : elle fit retrancher quelques passages réputés suspects dans les Elrennes heloéliennes pour Tannée 1790, et dans le Messager boiteux. Les baillis, les pasteurs, les aubergistes et le personnel des postes étaient chargés d'observer l'état des esprits, et de faire rapport sur les propos suspects tenus par les Vaudois ou les étrangers établis au milieu d'eux : dévoués à LL. EE., ils faisaient tous bonne garde. Les Conseils de quelques villes étaient entachés de principes démocratiques ; mais les mesures prises par le gouvernement entravèrent et retardèrent la diffusion des idées nouvelles.

La propagande du Club helvétique n'en continua pas moins à s'exercer, quoiqu'il n'eût pas réussi dans sa tentative de se donner un journal pour organe. Il avait élaboré, entre autres, un plan de constitution pour la Suisse; et, affilié aux clubs révolutionnaires de Dijon et de Saint-Claude, il avait réussi à mettre dans ses intérêts des marchands ambulants et des colporteurs qui répandaient ses libelles. Berne et Fribourg demandèrent à Louis XVI l'extradition de Rey et de Castella ; mais plusieurs membres de l'assemblée nationale favorisaient les menées des proscrits et les couvrirent de leur protection. Fribourg rendit une ordonnance par laquelle il signalait les membres du Club helvétique comme des criminels, et mettait leur tête à prix. La pluie des libelles ne cessa pas pour cela de s'abattre sur le pays romand.

Ce n'est pas seulement à Paris que des exilés volontaires apportaient aux proscrits l'appoint de leur patriotique énergie et de leur ardeur désintéressée, pour préparer les voies à la révolution qu'ils appelaient de leurs vœux. Ailleurs encore, on travaillait dans le même sens. C'est ainsi que, du fond de la Russie, Frédéric-César de la Harpe, alors précepteur du grand-duc Alexandre, participait à cette croisade littéraire, et écrivait à ses amis des lettres virulentes contre le gouvernement de LL. EE. Dans une épître adressée à MM. de Polier, Amédée de la Harpe et Monod, en date du 1er août 1790, il les engageait à présenter au gouvernement bernois une requête pour demander :

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1° qu'une commission fût chargée de rechercher les privilèges politiques du Pays de Vaud ;

2° que les anciens Etats du Pays fussent rétablis ;

3° que l'égalité des droits politiques fût admise pour tous les citoyens avec faculté de participer au gouvernement.

LL. EE. cherchèrent en vain à obtenir de l'impératrice Catherine des mesures de rigueur contre La Harpe ; cependant, en £$ suite de ces démarches, celui-ci fut tenu à une certaine réserve jusqu'au jour où, quittant la cour de Saint-Pétersbourg, il reprit sa liberté d'action. Parmi les pamphlets de cette époque, il faut citer entre autres les Lettres de Philanlkropus, qu'il envoya au London Chronicle; l'auteur anonyme y raconte une prétendue révolution survenue en Suisse, et qui a eu pour effet de détacher de Berne l'Argovie, le Pays de Vaud et l'Oberland.

Le crédit de LL. EE. était fortement ébranlé par ces attaques ; un vent d'insubordination soufflait sur le Pays de Vaud. Les premiers symptômes de mécontentement se manifestèrent dans les villes du bord du lac, ensuite d'un débat qui s'était élevé à Morges, en 1782, au sujet de la participation de cette ville aux frais de construction de certaines routes ; puis il surgit d'autres contestations analogues, encore pendantes en 1791 : à Lausanne, au sujet des cours d'eaux; à la vallée de Joux, touchant les forêts; à Bex, relativement aux salines. Tout autant de faits qui avaient contribué à tendre les rapports de l'Etat de Berne avec ses sujets romands. Dans son mémoire intitulé Le Pays de Vaud de 1789 à 1791, M. Maillefer remarque que l'on aurait tortde donner trop d'importance à ces démêlés, des représentations semblables à celles que Morges adressa à LL. EE. s'étant souvent produites sous le régime bernois. En revanche, l'inégale distribution des charges d'officier dans les régiments au service étranger constitua un grief d'un caractère plus franchement politique. Les Conseils des villes de Morges, de Moudon, d'Yverdon, de Nyon, d'Aubonne, de Cossonay et de Rolle, prirent en main la cause des officiers du régiment d'Ernst, qui avaient protesté contre les privilèges que se réservaient les bourgeois de Berne; comme on pouvait s'y attendre, ces réclamations furent jugées inconvenantes par LL. EE., et les villes encoururent des remontrances.

L'esprit d'indépendance qui commençait à se manifester chez les Vaudois trouva un aliment dans les événements qui se pro-

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duisirent à cette époque dans le Bas-Valais, contrée soumise à un joug bien autrement dur que celui dont avaient à se plaindre les sujets de Berne. Les baillis qui gouvernaient la vallée inférieure du Rhône au nom de la Diète du Haut-Valais usaient de procédés vraiment despotiques envers leurs administrés ; ils leur imposaient pour les moindres fautes des amendes exorbitantes et arrondissaient ainsi leurs revenus : tel bailli se faisait payer la permission de fumer, tel autre obligeait un fils à lui verser 50 louis pour s'être querellé avec son père; un braconnier coupable d'avoir tué un lièvre se voyait infliger une amende de 50 écus ; un pauvre hère s'étartt échappé de prison était condamné à 25 louis, etc.

L'exaspération des Bas-Valaisans était à son comble; entretenue par des agents français, elle aboutit, le 15 août 1790, à une insurrection : un certain nombre de paysans se réunirent en armes à Martigny, demandèrent compte au bailli de quelques milliers de francs appartenant à leur commune, et, fondés sur une ancienne coutume, réclamèrent le droit d'élire eux-mêmes leur châtelain. Ce soulèvement fut comprimé. Mais, le 8 septembre suivant, les gens du Val d'HIiez, ayant à leur tête une sorte d'hercule nommé le gros Bellet, descendirent en masse à |a foire de Monthey et saccagèrent le château; le gouverneur Schinner parvint à s'échapper. Leur exemple fut suivi par les gens de Saint-Maurice et par ceux des autres communes du Bas-Valais; le 15 septembre, on y arbora une cocarde comme signe de ralliement.

Les délégués des communes insurgées se réunirent à Saint- Maurice; un comité fut chargé de formuler leurs griefs et de réclamer le remplacement des gouverneurs par des juges élus par le peuple. Des conférences eurent lieu avec les représentants du gouvernement. Mais les excès commis à Saint-Maurice par les paysans de Veyrossaz nuisirent à la cause du Bas-Valais, et permirent aux Haut-Valaisans de se rendre maîtres de la situation.

La contagion révolutionnaire menaçait de se répandre dans les communes de la contrée d'Aigle; des propos séditieux furent tenus à Bex; Vevey commençait aussi à s'agiter. Le gouvernement bernois leva des milices sous le commandement de Rovéréa, officier énergique qui réussit à calmer cette effervescence.

L'esprit d'indépendance faisait néanmoins de grands progrès dans le Pays de Vaud ; les communes rurales, jusqu'alors tranquilles, commencèrent à récriminer contre les droits féodaux. Ce

furent celles de Cuarnens et du Muidsqui donnèrent le signal de la rébellion, en refusant les fouages et les corvées ; leur exemple fut suivi par quelques communes du bassin de la Mentue : assistées des conseils des avocats Monod et Cart, qui les renseignaient sur leurs droits, elles contestaient les redevances dont les titres n'étaient pas antérieurs à la conquête; tel était notamment le cas de celles relatives à la pomme de terre, plante nouvelle dont Berne avait entravé la culture. Comme solution au malaise général, Monod conseillait une démarche collective en vue d'obtenir la réunion des Etats du Pays.

Inquiet des rumeurs qui circulaient, le gouvernement bernois envoya le trésorier de Murait, avec des pouvoirs étendus, pour prendre toutes les mesures que commandait la sûreté du pays: effrayer les mécontents, ramener les timides, enjôler les esprits par de belles promesses, et obliger les sujets romands à retirer leur pétition. La présence de ce haut magistrat et de sa suite, les fêtes qu'il donna, la bonne grâce qu'il déploya, coupèrent court à bien des réclamations. Un grand nombre de communes présentèrent cependant au trésorier de Murait des requêtes touchant les droits féodaux ; la plupart étaient conçues en termes très humbles; quelques-unes, cependant, celles de Tolochenaz, de Colombier, de Saint-Saphorin, se faisaient remarquer par des tours plus hardis : Colombier établissait entre autres que, grâce aux redevances de toutes natures, le paysan ne tirait du sol que les quinze quarantehuitièmes de la récolte. Ces plaintes valurent à leurs auteurs de vives admonestations.

Tandis que de Murait parcourait le pays, les pasteurs furent chargés de lire du haut de la chaire une proclamation de LL. EE. portant la date du 3 septembre 1790, et mettant en garde leurs sujets romands contre « les hommes audacieux, qui par de sourdes menées et écrits incendiaires s'efforçaient de propager la discorde et l'esprit de rébellion et de briser tous les liens qui unissent les peuples aux souverains qui les gouvernent. » Cette proclamation enjoignait aux Vaudois d'avoir à remettre aux baillis les libelles qu'ils avaient reçus et de dénoncer les propagateurs de ce genre d'écrits; elle réputait criminelle toute tentative faite en vue de changer quelque chose à Tordre établi. Les Conseils des communes s'empressèrent de répondre à cette proclamation par des protestations de fidélité. Deux villes toutefois, Yverdonet Moudon, accompagnèrent leurs réponses de certaines réserves touchant les

impôts levés, sous le nom de cotisations locales et momentanées, sans l'aveu ou l'assentiment des contribuables. Pour ne pas susciter des conflits et des explications embarrassantes, LL. EE. décidèrent de faire la sourde oreille à ces griefs, et le trésorier de Murait évita de se rendre dans ces deux villes. Les communes rurales mirent beaucoup plus d'empressement que les villes à témoigner de leur attachement à LL. EE.; Lausanne se montra assez froide.

Le gouvernement bernois s'avisa de la nécessité de certaines reformes; il modifia une ordonnance de 1750 qui avait interdit aux seigneurs propriétaires de s'entendre avec leurs tenanciers pour le rachat des droits féodaux, et chargea la chambre de l'ohmgeld de revoir les restrictions apportées au commerce des vins. On recommanda en outre aux bourgeois de Berne d'avoir à se montrer moins hautains dans leurs rapports avec les Vaudois, que leur morgue blessait.

La tranquillité était à peu près rétablie, lorsqu'un incident vint susciter de nouveaux troubles. De toutes les dimes, l'une des plus impopulaires était celle des pommes de terre. I^e 29 septembre 1790, quatre députés de Carougeet de Mézières demandèrent un allégement a leur seigneur, M. de Diosbach ; ce gentilhomme, tout en voulant maintenir ses droits, était disposé à faire des concussions; le pasteurde la paroisse, M. Martin, fut chargé de négocier une entente. Elle paraissait près d'aboutir, lorsque le châtelain Heymond engagea le seigneur de Carouge à se méfier du pasteur; plainte fut portée à Berne, et des propos imprudents tenus par l'ecclésiastique au sujet de la dîme des pommes de terre furent amplifiés. LL. EE., mal informées, crurent à une conspiration et firent arrêter le digne pasteur de Mézières, qui ne tarda pas à se disculper si bien que, le 17 avril 1791, il fut réintégré dans ses fonctions et largement indemnisé.

Celte arrestation avait fait beaucoup de bruit, et le retour du pasteur Martin dans sa cure fut fêté par ses paroissiens : dès Lucens, la foule se pressa sur son passage ; la jeunesse de Moudon lui fit une ovation. Mais cet acquittement ne suffit pas à effacer l'impression déplorable qu'une arrestation arbitraire avait causée dans le pays; plusieurs villes ; Morges, Aubonne, Yverdon, Cossonay, Moudon, rédigèrent des adresses à LL. EE., et manifestèrent hautement l'inquiétude et les alarmes que cette procédure avait suscitées.

L'émotion n'était point calmée dans le Pays de Vaud, les rangs

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du groupe révolutionnaire allaient grossissant de jour en jour. Deux partis se formaient : d'une part, les patriotes avides d'indépendance, parmi lesquels figuraient, à côté de gens fort honorables et de bonnes mœurs, quelques personnages d'une réputation douteuse, qui jetaient un certain discrédit sur les premiers; d'autre part, les aristocrates, ou amis de l'ancien régime, qui se groupaient autour des baillis, et que leurs relations avec les émigrés français encourageaient à s'opposer aux revendications libérales.

Sous le régime bernois, les Vaudois ne jouissaient naturellement pas du droit d'association. LL.EE. toléraient cependant des sociétés de tir, à condition que leurs réunions se passassent en bon ordre et sous l'œil vigilant du bailli ou de son représentant. Mais il n'était permis à une société de tir ou *abbaye de recevoir comme membres que des habitants de la localité. Malgré les prohibitions du gouvernement, il s'organisa à Rolle, en 1790, un tir auquel prirent part des ressortissants d'autres villes; c'était, pour les patriotes préoccupés de l'avenir du pays, un moyen de se rencontrer.

L'année suivante, ce genre de fête prit de l'extension. Amédée de la Harpe, Rosse t, Durand et quelques amis organisèrent un banquet de cent cinquante couverts qui eut lieu, le 14 juillet 1791, dans une salle de Marronniers, propriété de M. Dapples, aux Jordils près d'Ouchy; la fête fut suivie d'un feu d'artifice auquel assistaient, dit-on, près de trois mille personnes; des acclamations et des cris de joie célébrèrent le triomphe de la liberté en France. Le lendemain, un tirage réunit à Rolle les amateurs de tir de Morges, de Lausanne, d'Aubonne et de Nyon ; un orateur qui avait déjà obtenu du succès la veille, aux Jordils, le libraire Durand, y fit l'éloge de la révolution française ; la réunion tourna à la manifestation politique et fut marquée au coin d'une vive sympathie pour les idées nouvelles. Pendant la fête, des conciliabules avaient été tenus entre les délégués de diverses villes. Des banquets analogues eurent lieu à Bex et à Moudon, où un officier arbora la cocarde tricolore.

Aussitôt LL. EE., très inquiètes sur les suites que pourraient avoir de pareilles assemblées et croyant à une conspiration, interdisent sous les peines les plus rigoureuses toute célébration d'événements étrangers. Les troupes de la république sont mises de piquet : huit compagnies vaudoises d'élite sont levées, ainsi qu'un

30 LA RÉVOLUTION HELVETIQUE

escadron de dragons et de l'artillerie, et occupent différents points du pays; pour les appuyer, six mille hommes des régiments de langue allemande et 60 pièces d'artillerie se concentrent dans la vallée de la Broie, sous le commandement du général Ch.-L.d'Erlach, puis descendent les pentes du Jorat, en annonçant leur présence par de sinistres décharges. Une Haute Commission, composée de MM. Fischer, Haller, Frisching et Tscharner, procède à une enquête en vue de rechercher « les liaisons punissables entre les villes et les villages et entre les particuliers, soit entre eux soit à l'étranger ». Celte commission vient siéger au château de Molle, et mande a sa barre les principaux personnages qui ont joué un rôle dans les banquets. Quelques-uns de ceux-ci, pressentant les rigueurs qui vont suivre, prennent la fuite ; tel est le cas à'Amédée de la Harpe, de /.-/. Cart, et de Boiiiod; moins prudents, parce qu'ils se croient moins compromis, le lieutenant baillival Rosset et Muller de la Motke sont arrêtés et envoyés à Chillon.

Il s'agissait en outre d'humilier les Vaudois. Les députés des villes reçurent l'ordre de comparaître devant les représentants de LL. EE.; ils durent s'assembler au Champ-de-l'Air, pour se rendre au château de Lausanne, tête nue, entre une double rangée de soldats; pendant qu'ils défilaient ainsi, des décharges d'artillerie annonçaient aux échos d'alentour que Berne était encore la maîtresse des rives du Léman. Amédée de la Harpe, le principal promoteur de la fètede Rolle, fut condamné à mort ; mais la police bernoise ne réussit pas à l'atteindre: il alla s'engager au service de France, parvint rapidement au grade de général de division, et périt en 1796 à la bataille de Lodi. D'autres patriotes, F.-À.-H. Rosset, G.-Â. Muller delà Mothe, S. de Martines, V. Durand, A. Miêville, L'A. Joseph, Ijxrdy, Ch. S. Dapples, etc., furent condamnés, les uns aux arrêts à domicile, d'autres à quatre, cinq, six et même vingt-cinq ans de détention.

Les fêtes patriotiques d'Ouchy et de Rolle eurent ainsi un lugubre lendemain. Berne réussit à se faire redouter; mais les germes d'amertume et de désaffection qu'elle avait semés dans l'esprit et dans le cœur des Vaudois ne pouvaient rester stériles, surtout en un tel moment. Avec plus de douceur, elle eût pu se concilier à nouveau ses sujets, car, dans leur grande majorité, ils lui étaient attachés. LL. EE. préférèrent sévir avec rigueur; elles ne devaient pas tarder à expier cruellement cette grave faute.

Première coalition contre la France (20 avril 1792). — Massacre des Tuileries (10 août 1792). Rappel et licenciement des régiments suisses au service de France. — Troubles de Porrentruy (1790-1792). Création de la République rauracienne, bientôt réunie à la France sous le nom de Département du Mont Terrible (1793). — Revendications de quelques villages zuricois. Troubles de Stœfa. — Troubles de Saint-Gall (1796). — Troubles de la Valteline (1791). Annexion de cette contrée à la République cisalpine (1797). Etat précaire des bailliages italiens. — Etat politique de la Confédération. — Relations avec la France. Attitude conciliante de l'ambassadeur Barthélémy, notamment à l'époque de la première coalition, et après le 10 août (1792). — Reconnaissance de la République française par quelques cantons, puis par la Dicte (1796). — Rappel de Barthélémy. Envoi de Mengaud en Suisse.

Les événements se précipitent et la situation va devenir périlleuse pour la Suisse, en même temps que pour l'Europe entière. En effet, la France, voyant grandir le mécontentement autour d'elle, déclare la guerre à l'Autriche, le 20 avril 1792, et peu après à la Prusse; ces deux puissances forment contre elle la première coalition, à laquelle se joignent l'Angleterre, la Hollande, l'Espagne, la Sardaigne et l'Empire. C'est le début d'une lutte qui durera vingttrois ans avec des alternatives diverses, et ne se terminera qu'à Waterloo en 1815, après avoir mis l'Europe d'un bout à l'autre à feu et à sang.

Le premier résultat de cette situation est d'exciter en France les passions révolutionnaires, surtout après la défaite de Dumouriez en Belgique. Ayant adopté la constitution, l'Assemblée nationale s'est séparée le 30 septembre 1791, et a fait place à l'Assemblée législative. Celle-ci, dominée par les clubs, a présenté au roi divers décrets qu'il a refusé de sanctionner. Mais la marche des Prussiens en Champagne hâte la chute du parti constitutionnel; le 5 juillet 1792, la patrie est déclarée en danger, et le manifeste du duc de Brunswick porte au paroxysme la fièvre révolutionnaire.

Une émeute formidable s'ourdit contre la royauté, et la populace des faubourgs, excitée par les patriotes nouvellement arrivés en foule à Paris, va livrer aux Suisses un assaut terrible. En février déjà, pour satisfaire l'opinion, le gouvernement a été obligé

de licencier le régiment d'Ernst, après avoir fait de vains efforts pour le gagner à la cause révolutionnaire. Le iO août, la populace entoure les Tuileries, traînant après elle une formidable artillerie. Le château est défendu par le régiment des gardes suisses, fort de 950 hommes, et par deux mille gardes nationaux. Ceux-ci perdent promplement courage. Les Suisses, au contraire, ayant reçu l'ordre de repousser la force par la force, résistent héroïquement aux décharges de l'artillerie, et font un « feu d'enfer s, dit le maire Pétion; dans une sortie, ils mettent les citoyens en fuite, et l'on peut croire un moment qu'ils resteront" maîtres du champ de bataille. Lorsque les munitions commencent à manquer, privés de toute espérance de secours, ils ne songent plus qu'à vendre chèrement leur vie; quatre-vingts d'entre eux défendent le grand escalier contre des milliers d'émeutiers. La lutte ne cesse que sur l'ordre du roi de déposer les armes et de rentrer dans les casernes. Les bandes de Santerre envahissent alors le château, égorgent les blessés, et massacrent les serviteurs des deux sexes et même les enfants; elles insultent leurs victimes, dansent autour d'elles, les mettent en morceaux et portent en triomphe leurs membres sanglants. Sept-cent soixante officiers et soldats ont péri dans cette lutte inégale.

La nouvelle du massacre des Tuileries cause en Suisse une indignation générale: une Diète s'assemble à Aarau (3 septembre) et ordonne le rappel des régiments capitules. Mais, l'assemblée législative française ayant pris les devants et, au mépris des traités, décidé de les licencier, il s'en faut de peu qu'une rupture ne se produise entre les deux pays, et que la Confédération n'entre dans la coalition: les députés bernois, l'avoyer Steiger, Frisching et le trésorier de Murait, proposent une interruption de tous rapports diplomatiques avec la France jusqu'à ce que celle-ci ait donné satisfaction ; le trésorier de Wyss de Zurich s'applique au contraire à assurer le maintien de la paix, auquel concourt aussi le langage bienveillant de l'ambassadeur de France, Barthélémy ; devant l'irrésolution de la Diète, le parti de la paix l'emporte. D'ailleurs, la retraite des Prussiens et des Autrichiens derrière le Rhin et l'invasion de la Savoie par l'armée française sont des événements bien propres à faire estimer les avantages de la neutralité.

Les troubles qui avaient agité l'évêché de Bâle au commencement du siècle, sous l'épiscopat de Jean Conrad de Reinach-

Hitzbach, avaient recommencé sous celui de Joseph de Roggenbach, prélat bon et juste, mais faible. Ses sujets, nous dit un contemporain, Ch.-Fréd. Morel, dans son histoire du ci-devant évêché de Bâle, avaient à se plaindre de la mauvaise administration des forêts, du fâcheux état des routes, de la hausse du prix du sel, des dégâts causés par le gibier, de la stagnation du commerce, de l'accroissement de la dette publique, et d'autres maux analogues. En 1785, puis en 1787, ils sollicitèrent en vain une assemblée des Etats, qui pût traiter de leurs griefs avec le souverain. L'orage croissait avec la résistance de la cour, et l'exemple donné par la France était de nature à encourager les sujets de l'évêque. Le 20 juillet 1790, la bourgeoisie de Porrentruy nomma des députés chargés de présenter des vœux à son prince et de s'entendre avec les délégués du pays d'Ajoie.

Pour gagner du temps, l'évêque promit la convocation d'une assemblée des Etats ; mais il ne tint pas sa parole : il préféra recourir à une intervention des gouvernements de Berne, de Soleure et de Bâle, et des conciliabules eurent lieu entre les députés de ces cantons et les pétitionnaires (février 1791). Comme ces pourparlers demeuraient sans résultat, le prélat, invoquant alors sa qualité de membre du Saint-Empire, appela les troupes impériales à son aide, et celles-ci arrivèrent à la fin de mars. Quelques-uns des instigateurs du mouvement furent arrêtés, d'autres s'enfuirent en France, notamment le syndic Rengger, agent du club suisse de Paris. L'évêque convoqua alors les Etats dans le courant de l'été 1791 ; les discussions y furent très animées, mais l'assembléese sépara sans avoir rien fait.

Un traité d'alliance conclu en 1780 entre l'évêque et la France donnait à celle-ci le droit d'occuper les défilés de l'évêché de Bâle en cas de guerre avec l'Empire. Aussi, au printemps 1792, le général de Custine, chef de l'armée du Rhin, reçut l'ordre de s'emparer d'une partie de l'évêché. Ainsi fut fait : l'évêque se retira à Bienne, et les Français furent accueillis avec enthousiasme. La Diète envoya des troupes à Bâle pour assurer le maintien de la neutralité suisse. Mais, au grand mécontentement de Berne et sans la consulter, la ville de Bienne, se sentant menacée, conclut avec le général français Ferrière un traité par lequel elle lui confiait, à l'exclusion des Bernois, la garde du passage de Pierre-Pertuis.

Forts de l'appui des baïonnettes françaises, les patriotes jurassiens fondèrent la République rauracienne, et mirent à leur tête

Rengger, homme aux vues étroites, qui songeait avant tout à faire sa fortune. Cette république devint la proie des partis, et sa durée fut éphémère; le 23 mai 1793, la convention nationale française, suivant le vœu des Jurassiens eux-mêmes, en prononça la réunion à la France sous le nom pompeux de Département du Mont Terrible. Ce minuscule département devait être plus tard incorporé à celui du Haut-Rhin (1800.)

En dépit des entraves apportées à l'instruction et à l'exercice des professions, le canton de Zurich avait, dans son ensemble, un aspect prospère ; les paysans y étaient bien vêtus, et leurs terres bien cultivées ; leurs habitations, propres et coquettes, respiraient l'aisance; les magistrats y étaient respectés; les bourgeois du chef-lieu tiraient de grands profits du monopole commercial qu'ils détenaient. Cependant les plus éclairés d'entre eux étaient préoccupés de l'évolution économique qui se préparait en Europe, et qui allait à rencontre de leur système d'administration.

Ce n'était point sans cause, les événements devaient le prouver bientôt. La population des bords du lac de Zurich était, déjà au siècle dernier, une des plus cultivées de la Suisse ; le goût de la musique et celui de la lecture étaient très répandus dans ces beaux villages, dont les habitants partageaient leur temps entre les travaux de l'agriculture et ceux de l'industrie. Aussi les aspirations libérales qui se manifestaient en France trouvèrent-elles promptement de l'écho dans cette contrée. Dans les réunions de sociétés et les banquets, à SUefa, à Horgen, à Richtersweil, à Wa?densweil, les langues se déliaient, et l'on se demandait en vertu de quel droit les bourgeois de Zurich s'étaient arrogé les pouvoirs législatif, administratif et judiciaire, et avaient réservé aux membres de leurs familles tous les emplois lucratifs. Ces manifestations inquiétèrent le gouvernement ; des mesures de police ayant été prises pour contenir le mouvement, le peuple fit entendre des plaintes et se prévalut d'anciennes franchises.

Un potier patriote de SUefa, Henri Néracher, se faisant l'interprète des vœux populaires, composa un mémoire où, repoussant toute idée de violence, il exposait simplement les griefs des campagnards. Ces griefs avaient trait :

1° au despotisme des corps de métiers urbains, qui obligeaient le campagnard à acheter la matière brute d'un bourgeois de la ville de Zurich, pour revendre ensuite la matière ouvrée égale-

meut à un bourgeois; par exemple, l'achat du coton sur uo marché étranger, ou ta vente de la toile au dehors lui étaient interdits sous peine de confiscation de la marchandise, d'amendes ou de châtiments corporels; le campagnard ne pouvait pas davantage faire blanchir la toile fabriquée de ses mains : il devait la vendre à un industriel de Zurich, et la racheter, pour son usage, d'un marchand également de Zurich ; il en était de même des denrées coloniales, café, sucre, tabac, etc., pour lesquelles les approvisionnements devaient se faire au chef-lieu;

2° à l'interdiction, pour les campagnards, d'entreprendre des études, celles-ci étant réservées aux seuls citadins ;

3° à l'obtention des grades militaires : les bourgeois recevaient promptement des brevets d'officiers, tandis que les campagnards n'y parvenaient que très lentement.

Les chefs du gouvernement, en apprenant que le mémoire de Stœfa se couvrait de signatures, ordonnèrent une enquête et firent arrêter le chirurgien Pfenninger, le boulanger Stapfer et le potier Néracker. Ces arrestations produisirent une fermentation subite dans la campagne; quelques communes adressèrent à l'autorité des témoignages de respect, mais d'autres appuyèrent les revendications populaires. Des mesures militaires furent prises pour la sécurité de la ville; les fonctionnaires dévoués aux. conseils s'appliquèrent, avec le clergé, à étouffer les moindres germes de mécon-

tentement. Les prévenus repoussèrent vivement le soupçon d'avoir cherché à exciter des troubles, et rendirent hommage à la justice et à la douceur du gouvernement; l'enquête démontra qu'ils avaient agi dans des intentions loyales. L'attitude du peuple aurait dû disposer les conseils à la clémence et à des concessions; ils eurent le tort de redoubler de sévérité. A la suite de longs débats, Néracher fut condamné à six ans de bannissement; Pfennïnger et un autre prévenu à quatre ans; un quatrième se vit infliger une amende de 400 marcs d'argent, et fut suspendu de son emploi pour quatre ans; un cinquième fut exclu, pour !e même temps, des assemblées communales et de tout emploi public; les autres prévenus, assez nombreux, subirent des peines moindres.

La sévérité de ces châtiments accrut le mécontentement. Mais, désireux d'ôter à leur cause, en se plaçant sur le terrain du droit, toute apparence révolutionnaire, les habitants des bords du lac, principalement dans les communes d'Horgèn et de Staefa, recherchèrent les titres de leurs anciennes franchises. Ils retrouvèrent dans les archives de Kussnacht unecopie, vidimée officiellement en 1525, du compromis deWaldmann (voir plus haut, tomel, p. 433), et une convention signée à Cappel en 1532, qui établissait d'une manière irréfutable les franchises commerciales et certains droits politiques des principaux districts du canton, spécialement des bords du lac. La commune de KussnactU demanda au gouvernement s'il considérait ces documents comme valables ou s'ils avaient été annulés par des actes subséquents. Dans sa séance du 26 février 1795, le conseil secret examina la question et prit la résolution suivante : « Comme les originaux des chartes de 1489 sont rentrés dans les mains du gouvernement, LL. EE., après mûre délibération, estiment unanimement que ces chartes, dressées dans un temps de sédition, doivent être considérées comme l'ouvrage d'une violence désordonnée. Aussi, dès lors, tout sujet loyal s'est-il constamment gardé d'en rappeler le souvenir, et s'en gardcra-t-il à jamais, pénétré de reconnaissance pour le bonheur dont le pays jouit par la grâce de Dieu sous un gouvernement aussi paternel. LL. EE. ne sauraient donc considérer toute proposition ou demande de ce genre que comme souverainement dangereuse et illégale du reste. Elles continueront de veiller avec un zèle infatigable aux droits et libertés qui peuvent contribuer au bonheur de la campagne. » A la suite de

cette décision, le conseil secret fit exprimer aux délégués de Kussnacht le souverain déplaisir du gouvernement, et déclara que si eux ou d'autres s'avisaient de soulever de nouveau de semblables questions, ils seraient traités comme perturbateurs du repos public.

« Dans les temps glorieux de la Suisse, dit Monnard , on lisait au peuple assemblé à certaines époques, les documents constituant ses droits et ses obligations, et le peuple les scellait de nouveau par un serment. Les rapports des gouvernements et des gouvernés étaient nets et connus de chacun. » Cet usage, qui rappelle les Champs de Mai de Charlemagne, s'était transformé avec le temps : le rôle des assises qui réunissaient chaque année, au mois de mai, les habitants des communes zuricoises, se réduisait à l'élection de quelques juges et de divers fonctionnaires communaux. Cependant, le 12 mai 1795, tout ne se passa pas comme de coutume dans l'assemblée communale de Slœfa. Le président ayant, suivant l'usage, invité les assistants qui avaient quelque proposition à faire à prendre la parole, quatre vieillards sortirent des rangs et proposèrent qu'on envoyât une délégation de neuf membres à Kussnacht, pour demander une copie des documents concernant Staefa ; nonobstant l'opposition du président, la commune presque unanime appuya cette idée. Le gouvernement interdit la lecture publique de ces documents; mais les chefs de la commune et les modérés protestèrent contre les injonctions des autorités; et l'assemblée, passant outre, prit connaissance des chartes, décida d'adresser aux conseils de Zurich la même question que lui avait posée Kussnacht, et constitua un comité d'action. La commune de Horgen unit sa cause à celle de Staefa.

Le gouvernement, prévoyant une rébellion, ordonna une enquête et prit en secret des mesures de sûreté. Le 30 juin, le conseil de Zurich ordonna la dissolution du comité d'action. Sur le refus d'obtempérer à cette sommation, il résolut de prendre Staefa par la famine; il lui coupa toute communication avec la ville et le reste du canton, lui ferma le marché au blé, défendit de lui vendre du sel, et interdit aux meuniers et boulangers de lui livrer de la farine et du blé au delà du strict nécessaire. Les ressortissants de Staefa établis à Zurich furent renvoyés à leur commune et les négociants invités à rompre toute commu nication avec eux ; défense fut faite aux aubergistes et cabaretiers de les recevoir dans leurs établissements. Cette dureté se

trouvait aggravée encore par la disette qui régnait alors en Suisse.

Le gouvernement ordonna en outre une levée de troupes. Cet ordre produisit une grande agitatiom dans une partie de la contrée : quelques communes demandèrent des explications ; ailleurs, les milices firent en grand nombre défaut à l'appel, et la foule honnit ceux qui y avaient répondu; à Meilen, les soldats se débandèrent ; les miliciens de Knonau et de Tourbenthal refusèrent de marcher contre Staefa. Les troupes zuricoises furent réparties en quatre corps. Des secours avaient été demandés aux conseils de Berne, qui envoyèrent une division de 2800 hommes à disposition à Lenzbourg. Le 5 juillet, à l'issue du service divin, le général Steiner effectuait son entrée à Steefa, par une pluie battante, à la tête de 17 à 1800 hommes; il ne rencontra pas de résistance, et il se fit délivrer six otages. Bientôt arriva de Zurich Tordre de réclamer à la commune insurgée 250000 florins pour couvrir les frais d'occupation; puis l'enquête commença. Ces mesures produisirent l'effet voulu ; les habitants de Stœfa terrifiés sollicitèrent la grâce de la seigneurie de Zurich, qui, par une proclamation datée du 13 juillet, déclara nuls et sans valeur le compromis de Waldmann et la convention de Cappel.

Les trois hommes regardés comme les chefs de l'agitation : Bodmer, Fierz et H uni, demeurèrent sous les verrous, et des pasteurs furent chargés « de les visiter fréquemment, de les pousser à l'aveu sincère de toutes leurs fautes encore cachées, puis de les préparer réellement à la mort. » Tous trois protestèrent de leur innocence et déclarèrent qu'ils étaient étrangers à toute idée de révolte. Les pasteurs du dôme, auxquels se joignit le doux Lavater, intercédèrent en faveur des accusés auprès du Grand Conseil. Après de longs débats, celui-ci statua sur le sort des prévenus, le 21 septembre : Bodmer, reconnu le plus coupable de tous, fut conduit, au son du glas funèbre, de la prison du Wellenberg sur la place publique, où il entendit prononcer la sentence de mort ; puis il traversa la ville avec une contenance fière, mais calme; arrivé sur le lieu réservé aux exécutions, il s'agenouilla sur Téchafaud et le bourreau lui passa le glaive au-dessus de la tête; à ce moment, le bailli intervint et lui annonça que, par « grâce singulière », la peine de mort était commuée en celle de la prison perpétuelle. Fierz fut condamné à la même peine, un troisième prévenu à vingt ans et trois autres à dix ans de captivité ; leurs biens furent partiellement confisqués. Deux cent cin-

quante-et-un complices eurent à payer des amendes plus ou moins considérables, dont le total, joint aux frais militaires, s'éleva à plus de 300000 florins.

Ces rigueurs extrêmes qui atteignirent un grand nombre de familles irritèrent beaucoup le pays. « La peur se cachait, dit Monnard,au fond du cœur des gouvernants. Les injustes rigueurs apaisèrent tout, excepté les esprits des sujets et la conscience des maîtres. » Les députés des cantons, réunis à Frauenfeld, exprimèrent cependant leur joie de l'heureuse issue de l'affaire de Stfaea.

Vers la fin du XVHIme siècle, l'abbaye de Saint-Gall avait à sa tête un prélat débonnaire, Béda Anghern; issu du peuple, auquel il était attaché, c'était un esprit cultivé autant que libéral ; la bienveillance, la sérénité et la générosité faisaient le fond de son caractère. Sa situation n'en était pas moins difficile ; chef d'un institut scientifique célèbre, il devait veiller à son bon renom ; souverain temporel d'un Etat, il devait seconder l'industrie et le commerce de ses sujets, faire régner les lois, la justice et la paix entre les deux confessions. Comme toutes les maisons religieuses, l'abbaye de Saint-Gall avait une tendance à acquérir des propriétés, et cette extension des biens de mainmorte était vue de mauvais oeil par le public ; en outre, des constructions coûteuses ayant épuisé les ressources du couvent, les impôts avaient été augmentés ; quant aux fonctionnaires, peu payés, leurs prévarications et leur humeur despotique étaient devenues un motif de plaintes.

De cet ensemble de circonstances, il était résulté un mécontentement général, dont les premiers symptômes se manifestèrent à Gossau en 1794 ; le mouvement était dirigé par un boucher nommé Kunzle, en rapports avec les agitateurs des cantons voisins. Le bon abbé Béda promit d'examiner les griefs de ses sujets, et d'autres communes, gagnées par l'exemple, en formulèrent à leur tour.

Mais l'attitude conciliante de l'abbé n'était pas approuvée par son chapitre, qui le contrecarrait et s'efforçait de faire traîner les pourparlers; ces temporisations accrurent l'effervescence populaire. Les cantons voyant avec appréhension naître un conflit qui pouvait transformer Saint-Gall en un pays révolutionnaire, Béda de divers côtés fut sollicité de conjurer l'orage par des concessions. Sans se laisser arrêter par le mauvais vouloir de son chapitre, il conclut avec les délégués du parti populaire une con-

vention amiable qui fut accueillie dans tout le pays avec des transports de joie.

La crise semblait terminée, lorsque le vieil abbé mourut le 19 mai 1796. Il eut pour successeur Pancrace Vorster, de Wyl, qui devait être le dernier abbé de Saint-Gall. Vif, entreprenant, hautain, d'une fermeté poussée jusqu'à l'obstination, le nouvel élu était versé dans les mathématiques, la physique, la théologie, la philosophie, le droit; sa haute culture lui avait créé une position éminente dans le chapitre. Un pareil caractère était fait pour susciter de nouveaux conflits. Des voyages à Offenbourg, au camp autrichien, puis à Zurich, à Berne, à Lucerne et à Vienne, donnèrent à supposer que Pancrace cherchait au dehors des appuis contre ses sujets. Quelques prises d'armes se produisirent. L'abbé invoqua le droit fédéral ; les arbitres des cantons médiateurs, interprétant à l'avantage du monastère certains passages ambigus de la convention amiable conclue avec Béda, écartèrent plusieurs des griefs des communes, et mirent à leur charge les frais du procès. Aussitôt la guerre civile recommença, des hordes parcoururent et terrorisèrent le pays. Les cantons protecteurs effrénées intervinrent de nouveau, mais leurs délégués ne furent pas écoutés.

L'abbé Pancrace 's'enfuit en Allemagne ; puis, de guerre las, il rentra subitement dans son abbaye et, voyant qu'il n'avait rien de mieux à faire que d'imiter son prédécesseur, il signa une convention arrêtée par les délégués des cantons et ceux des communes ; après quoi, il institua un Grand Conseil de 51 membres, semblable à celui dont jouissait déjà le Toggenbourg, et un Petit Conseil de H membres.

De tous côtés, les communes émancipées revendiquaient des droits, et les républiques suisses expiaient la faute qu'elles avaient commise en se donnant des sujets au lieu de partager avec leurs provinces les avantages de la liberté. La Valteline, les comtés de Bormio et de Chiavenna avaient été conquis par les Grisons au seizième siècle, et traités par eux avec dureté; ces belles contrées, exploitées par quelques familles puissantes, ne jouissaient pas de la prospérité qu'elles eussent pu atteindre si elles avaient été bien gouvernées ; les fonctions publiques étaient accordées aux plus offrants, et les magistrats ainsi élus se récupéraient en prévariquant.

En 4791, Ulysse de Salis-Marschlins, qui remplissait dans sa propre patrie l'office de ministre de France, proposa une réforme fondamentale de l'administration de la justice dans la Valteline. Il n'obtint aucun succès, car des chefs populaires travaillaient sourdement à détacher cette contrée des Grisons, et entravaient toute amélioration propre à nuire à leurs desseins ; ils demandaient, entre autres, l'éloignement des calvinistes. Les Valtelins étaient du reste un peuple remuant, passionné et difficile à gouverner. « Leur patriotisme, dit Monnard, ne s'élevait pas audessus de l'esprit de castes et de personnes, des gentilshommes ambitieux, des prêtres intolérants, et une horde d'avocats rapaces nourrissant dans leur âme et chez le peuple la haine du souverain et profitant de tous les vices de l'administration et de chacune de ses fautes pour lui aliéner le cœur de ses sujets. »

L'empereur n'avait pas cessé de considérer la Valteline et Chiavenna comme faisant partie de ses domaines; aussi les Valtelins recoururent-ils à lui pour obtenir des modifications aux statuts qui les régissaient. C'est à ce moment que, en apprenant que leurs délégués avaient été bien reçus à Vienne, la Diète grisonne se décida à faire à ses sujets certaines concessions (1793). Mais, lorsque les victoires de Bonaparte eurent obligé les Autrichiens à évacuer l'Italie (paix de Léoben, 18 avril 1797), l'influence française l'emporta sur l'influence autrichienne, et les Valtelins invoquèrent la protection du vainqueur d'Arcole : Bonaparte, se posant en médiateur, mit les Ligues grisonnes en demeure d'accorder l'égalité des droits à leurs sujets italiens ; celles-ci s'y étant refusées, il réunit la Valteline, ainsi que les comtés de Bormio et de Chiavenna, à la République cisalpine qu'il venait de fonder, et le traité de Campo-Formio sanctionna cette annexion. Pour se justifier, le futur empereur des Français déclara solennellement que « un peuple ne peut être le sujet d'un autre peuple, sans qu'il y ait violation du droit naturel » : principe juste, mais avec lequel devait se trouver en singulière contradiction la politique de conquête que Bonaparte allait bientôt inaugurer.

Il s'en fallut de peu que les bailliages italiens ne se détachassent pareillement de la Confédération, à laquelle ces méridionaux au sang chaud suscitaient de grandes difficultés : dans les vallées du Tessîn, en particulier, infestées de mendiants et de bandits, la population était peu instruite, oisive, passionnée, portée aux querelles, et vindicative. En outre, des abus criants avaient envahi

l'administration ; les routes étaient négligées, [les péages régis infidèlement, les veuves et les orphelins presque sans protection, les ordonnances souveraines foulées aux pieds. Les baillis avaient des allures despotiques; c'était à prix d'argent, pour la plupart, qu'ils avaient obtenu leurs charges, et leurs vices les rendaient peu propres à entreprendre la régénération des mœurs du pays; mal payés, ils s'enrichissaient illégalement ; vivant d'abus, ils les toléraient chez les autres d'autant plus volontiers qu'ils en profitaient à leur tour. Les baillis envoyés par Berne et Zurich se distinguaient cependant par une conduite plus respectable que ceux des petits cantons.

Bonaparte qui, dans ses moments perdus, se plaisait à jouer le rôle de redresseur de torts, s'intéressa au sort de ces bailliages italiens; mais une ambassade fédérale réussit à l'apaiser, et à conserver à la Suisse les districts qui forment aujourd'hui le canton du Tessin.

L'annexion du Jura bâlois à la France et celle de la Valteline à la République cisalpine ne portaient proprement pas atteinte à l'intégrité du territoire fédéral, puisque ces pays ne s'y rattachaient qu'indirectement ; aussi n'y vit-on pas motif à entrer en campagne; jusqu'en 1797, la Confédération réussit à conserver donc sa neutralité et ne reçut de la Révolution que des éclaboussures.

Au reste, la paix dont jouissait la Suisse était due à sa faiblesse même; c'est ainsi que, en 1792, elle fut fortement tentée d'entrer dans la coalition, et d'essayer de venger l'outrage fait à ses mercenaires dans la journée du 10 août ; mais la Diète, profondément divisée, était incapable de prendre des décisions viriles.

Le maintien de sa neutralité fut dû aussi à l'attitude bienveillante de l'ambassadeur de France en Suisse, François de Barthélémy. La situation était assez délicate. Au début de la coalition, si, d'une part, la France avait tout intérêt à ménager la Suisse, qui couvrait une partie de sa frontière orientale, les Confédérés, de leur côté, avaient à redouter une violation de territoire de l'un ou de l'autre des belligérants; les cantons de Soleure et de Bâle étaient particulièrement exposés, car ils formaient une presqu'île allongée, entre le Frickthal, qui appartenait à l'Autriche, et le pays de Porrentruy, qui se rattachait à l'Empire. Barthélémy fit parvenir à la Diète, réunie à Frauenfeld, une note l'invitant

PRÉLDDES DE LA. BÉVOLUTION HELVÉTIQUE 43

dune maoière pressante à observer une attitude bienveillante à l'égard de la France; quant aux autres puissances, elles annoncèrent leur intention de respecter le territoire helvétique. La Diète, en réponse à ces déclarations, affirma la volonté de la Confédération de demeurer neutre, mais de repousser la force par la force; un détachement de 1300 hommes fut envoyé à Râle, faible garnison destinée seulement à manifester les intentions de la Diète.

Après que le massacre du 10 août eut, à si juste titre, ému l'opinion publique, la prudente de Barthélémy contribua aussi à empêcher une rupture; celle-ci, étant donnés les grands succès que venait de remporter la France, aurait eu dos conséquences désastreuses pour la Suisse.

Le marquis François de Barthélémy avait été nommé ambassadeur par Louis XVI, en février 1792; il sut, grâce à la souplesse de son caractère, maintenir sa situation sous les divers régimes ■qui se succédèrent : après avoir porté le titre d'Excellence,, il fut traité de citoyen-ministre, et subit le tutoiement familier qui sévit un temps. Modéré de nature, i! dut blâmer dans son fur intérieur les excès révolutionnaires, mais il n'en laissa rien paraître. « C'était, dît l'historien Sorel, un homme instruit, sérieux, prudent et avisé, fort aristocratique dans ses goûts et ses manières. L'ambassade de France en Suisse était de beaucoup la plus importante des agences de la République à l'étranger. Elle était le centre des relations incertaines, interrompues, occultes pour la plupart, que la République française tâchait d'entretenir avec l'Europe. C'était surtout une agence de renseignements. » Barthélémy fut plus d'une fois en butte aux accusations du parti avancé qui le traitait de réactionnaire; mais ces récriminations n'ébranlèrent pas son crédit. Il connaissait très bien la Suisse, et sut y gagner l'affection de plusieurs hommes d'Etat; il tenait compte des complications sans nombre résultant de la situation politique des cantons, manœuvrait avec prudence au milieu des écueils et, grâce à ces ménagements, empêcha les conflits de s'aggraver. Son atti-

Fig. 3. — Soldat de l'Entlibouch, contingent de Lucerne envoyé a Râle en 1791. Gravure de F. Ramei-manu, collection de M. Louis Brun.

tude contrastait avec le ton hautain et les manières cassantes de l'ambassadeur d'Autriche.

Le bon esprit que Barthélémy apportait dans sa mission se manifesta entre autres lors de l'échange de correspondances diplomatiques qui eut lieu à l'occasion de l'amnistie accordée par le roi aux auteurs de l'émeute du régiment d'Ernst1.

Plus tard, Montesquiou ayant envahi la Savoie, les Bernois occupèrent Genève, à la demande de ses magistrats, pour prévenir une révolution que le voisinage de l'armée française pouvait favoriser; là encore ce fut l'esprit conciliant de Barthélémy qui contribua à éviter un conflit. Puis, durant les événements qui amenèrent la création de la République rauracienne, on le vit de même user de son influence pour engager le gouvernement à limiter son action aux parties de l'évêché de Bâle qui se rattachaient à l'Empire, et à renoncer à comprendre Bienne et l'Erguel dans le département du Mont Terrible. Il parvint aussi à détourner le directoire de l'idée d'occuper la principauté de Neuchâtel, et à lui faire comprendre que l'union de cette principauté avec la Prusse avait un caractère purement personnel, et que son sort était intimement lié à celui de la Suisse.

Il ne fallait, d'ailleurs, rien moins que la bienveillante intervention de l'ambassadeur, pour parer aux effets néfastes des germes de discordes qu'apportaient chez nous nombre de ses compatriotes, pour neutraliser l'influence d'agents français animés de sentiments tout autres que les siens, et pour écarter les causes de conflits entre la vieille Confédération et sa redoutable voisine. D'une part, les nombreux émigrés qui avaient trouvé un asile en Suisse contribuaient à y aigrir les esprits contre la France et engageaient les cantons à prendre fait et cause pour eux; c'était particulièrement le cas en Valais où nombre de prêtres réfractaires s'étaient réfugiés et avaient obtenu un grand crédit : « Ils se sont si bien intronisés chez les paysans, dit Barthélémy, qu'ils se sont créé une espèce d'existence indépendante sous la sauvegarde du peuple. » D'autre part, les procédés provocants de Soulavie, le résident français à Genève, que son gouvernement avait chargé d'une mission en Valais, étaient bien faits pour irriter encore plus les esprits et faillirent

1 Voir dans la Revue historique vaudoise de 1896 les articles de M. Maillefer intitulés : « Les relations diplomatiques entre la France et la Suisse durant la première coalition. »

susciter des complications, que Barthélémy réussit à dissiper.

La protection accordée par Berne à la république de Genève, en déjouant les intrigues du parti révolutionnaire, avait causé un vif mécontentement à Paris. Aussi, pour vaincre les résistances que les gouvernements aristocratiques opposaient à l'expansion des idées nouvelles, le directoire songea-t-il à envahir la Suisse. Des préparatifs furent commencés, Dumouriez en parle dans ses mémoires; ce général tenait à la neutralité de la Confédération, il estimait qu'il fallait ménager le corps helvétique et s'efforça de calmer le zèle des envahisseurs. La cause du maintien de la neutralité suisse fut aussi plaidée en cette circonstance par le colonel bernois de Weiss, <jui, grâce à ses tendances libérales, comptait beaucoup d'amis parmi les hommes marquants de la Révolution. Il se rendit à Paris, en ambassadeur officieux, et contribua par sa parole et par ses écrits à conjurer l'orage qui menaçait d'éclater. Il publia à cette occasion, le 26 février 4793. un mémoire intitulé : Coup d'œil sur les rapports politiques entre la République française et le Corps 'helvétique, qui obtint un grand succès à Paris, et, au dire de Barthélémy, fut « infiniment désapprouvé en Allemagne ». La conduite du colonel de Weiss en 1798, remarque M. Maillefer, a trop fait oublier cet acte de sa carrière politique; il est juste de le rappeler.

La déposition du roi Louis XVI et la proclamation de la république (21 septembre 1792) avaient officiellement interrompu les relations diplomatiques entre la France et les Confédérés; mais Barthélémy n'avait pas cessé de résider en Suisse pour éviter une rupture ouverte, et d'y expédier les affaires courantes. La cour de Naples fut la première puissance qui consentit à reconnaître le gouvernement nouveau que la France venait de se donner (novembre 1792), et la jeune république mettait une grande importance à ce que cet exemple fût promptement suivi par la Suisse; le ministre des affaires étrangères, Lebrun, insistait dans sa correspondance avec Barthélémy pour qu'il fit des efforts dans ce but. La majorité des cantons était disposée à accéder au désir de la France, mais elle était retenue par la crainte d'indisposer l'Autriche, pays dont elle avait besoin pour ses approvisionnements. Après des tergiversations prolongées, Zurich d'abord, puis Bâle, Lucerne et Berne (22 février 1793), résolurent de reconnaître officieusement Barthélémy en qualité d'ambassadeur de la République française] Saint-Gall, Schaffhouse, Glaris, Appenzell, (Rhodes-

Extérieures) suivirent cet exemple ; Soleure, Fribourg et les petits cantons se montrèrent moins accommodants et différèrent leur adhésion. La Diète réunie à Frauenfeld en juillet 1793 se trouva divisée et ne prit aucune décision sur cette question ; l'idée d'une reconnaissance officielle fit lentement son chemin, les négociations furent poursuivies avec prudence; au mois de mai 1796, tous les cantons avaient enfin reconnu officiellement la République et son ambassadeur ; cette reconnaissance fut sanctionnée par la Diète de Frauenfeld au mois de juillet.

La Confédération faisait du reste son possible pour qu'on respectât sa neutralité; pendant les années 1792 à 1797, elle ne cessa pas de tenir garnison à Bâle. En 1796, un corps de troupes françaises appartenant à l'armée de Moreau ayant été refoulé sur la Suisse par l'archiduc Charles, il fut désarmé, les blessés soignés et les fugitifs rapatriés. A un moment donné, le ministre des affaires étrangères Lebrun avait manifesté le désir de renouveler avec les Confédérés le traité de 1772, opération qui lui semblait nécessitée, par le changement de gouvernement survenu en France. Barthélémy l'en dissuada, afin de ne pas brouiller la Suisse avec l'Autriche.

Le 20 mai 1797, Barthélémy, appelé à faire partie du Directoire^ quitta son poste et fut remplacé comme ambassadeur auprès de la Diète par Baclwr. Dès lors, les relations entre les deux pays prennent une autre tournure.

C'est le cas surtout lorsque Barras et Rewbel deviennent toutpuissants au sein du Directoire; un changement complet se produit alors dans l'attitude de la France à l'égard de la Suisse. Ancien avocat alsacien, d'un caractère singulièrement rapace, Rewbel avait contre Berne des rancunes personnelles. D'autre part, Bonaparte, que ses victoires de Lodi, d'Arcole et de Rivoli (novembre 1796, janvier 1797) avaient rendu populaire, haïssait les aristocratiques cités helvétiques et surtout Berne. 11 venait d'enlever aux Grisons la Valteline, qui pouvait lui faciliter une invasion en Tyrol, et il jetait les yeux sur le Valais qui lui ouvrait l'accès de l'Italie.

Dès l'automne 1797, l'invasion de la Suisse était décidée en principe à Paris. Pour conserver à la France sa liberté d'action de ce côté, Bonaparte avait eu soin de ne pas comprendre la Confédération dans le traité de Campo-Formio. Le chargé d'affaires Mengaud* déjà connu pour sa participation à la révolution de Hollande, fut

envoyé chez nous au mois de septembre pour préparer les voies à l'envahisseur ; il ne s'agissait plus que de trouver un prétexte. L'incident dit de Thierrens, perfidement exploité par le général Brune, allait le fournir.

Le Pays de Vaud et la Confédération. Rapports des Vaudois avec Berne. Entrée en scène de Frédéric- César de la Harpe. Le coup d'Etat du 18 fructidor modifie l'attitude de la France à Téçard de la Suisse. — Mission de MM. Tillier et de Moutach à Paris. — Pétition des patriotes romands au Directoire français, invoquant la garantie donnée aux privilèges accordés aux Vaudois par les ducs de Savoie (9 décembre 1797). Arrêté du Directoire plaçant sous la protection de la République française les sujets de Berne et de Fribourg* (28 décembre). Attitude des modérés. — Réunion de la Diète à Aarau (27 décembre). — Révolution pacifique de Bâle.

Révolution vaudoise. Formation du Comité de réunion à Lausanne et à Vevey. Enthousiasme des populations. Pétitionnement tendant à la convocation des Etats du Pays de Vaud. Attitude des conseils des villes. — Le gouvernement bernois exige des Vaudois un serment de fidélité (10 janvier 1798). Les patriotes de Vevey s'emparent de Chillon (11 janvier). — Le gouvernement bernois réclame l'appui de la Confédération ; attitude de la Diète. Mission de H.-C. de Wyss et de Reding, qui engagent vainement Leurs Excellences à réunir les Etats de Vaud. Nomination d'un haut commandant du Pays de Vaud en la personne du colonel de Weiss. — Les députés des villes vaudoises se constituent en comité (18 janvier). Le 22 janvier, le Deux-Cents de Berne refuse formellement la convocation des Etats de Vaud. Mise sur pied des troupes bernoises. — Attitude de Glayre, de La Harpe et de Perdonnet. — Le Comité central de Lausanne s'assure l'appui éventuel du général Ménard (22 janvier). Proclamation de Ménard, datée de Fernex. — Proclamation de la République lémanique (24 janvier). — Attitude de Berne. Incident de Thierrens. Invasion de la Suisse par les Français. — Séparation de la Diète (30 janvier 1798).

La position du Pays de Vaud à l'égard des cantons suisses au cours des siècles passés exige quelques mots d'explication. Depuis la conquête de 1536, c'est en tant que province bernoise qu'il fait partie de la Suisse : les Confédérés en ont garanti la possession à Leurs Excellences lors de la paix d'Aarau (1712), et il a été compris par la France dans la neutralité helvétique, à teneur d'une lettre royale annexée au traité d'alliance de 1777 en date du 7 juin de la même année. Mais les Vaudois, étant sujets de Berne exclusivement, n'ont aucun lien de droit avec la Confédé-

ration : ils ne peuvent même pas recourir à la Diète contre les violations de leurs franchises, cette autorité serait incompétente pour connaître leurs griefs. N'ayant pas de droits, ils n'ont pas non plus de devoirs envers la Suisse, car l'une de ces notions implique l'autre : leurs tentatives pour obtenir les avantages de la qualité de citoyens s'étant toutes heurtées à des fins de non-recevoir, ils sont moralement libres de recourir à la force ou même à des appuis étrangers pour obtenir le redressement de leurs griefs.

Les velléités d'indépendance manifestées en 1791 ont été cruellement réprimées. Leurs Excellences de Berne, en agissant avec une pareille rigueur, ont commis une lourde faute ; elles n'ont pas su discerner les signes des temps, et, se plaçant sur le terrain des droits que confère la conquête, elles ont semé des germes nouveaux de mécontentement, qui se développeront fatalement dès qu'une occasion propice se présentera.

Dans sa grande majorité, le peuple vaudois est attaché à Berne et ne songe point, dès l'abord, à proclamer son indépendance. 11 •demande seulement le redressement de certains abus, et la réunion des Etats de Vaud qui ont existé sous le régime savoyard, qui se sont même réunis plusieurs fois postérieurement à la conquête, et dont, en plus d'une occasion, dans des moments de crises, on lui a fait entrevoir le rétablissement. « Jamais, dit Juste Olivier, peuple plus débonnaire, plus longanime ! Et Berne en profite pour le tromper, le renvoyer sans cesse ! Elle lui fait les promesses les plus vagues et les plus dérisoires, continue d'essayer de le diviser, fomente la défiance naturelle des campagnes contre les villes, et affecte de représenter les patriotes vaudois comme des hommes ne rêvant que pillage et que sang! »

Si Berne avait su en temps utile faire droit aux justes demandes qu'on lui adressait, et donner satisfaction aux patriotes modérés, elle eût conjuré l'orage. Mais ceux-ci ayant été réduits à l'impuissance par ses refus, les violents prennent la tête du mouvement. €'est alors que le général Frédéric-César de la Harpe se met en relations avec le Directoire de la République française.

A son retour de Russie, en 1795, banni du Pays de Vaud, il se fixe momentanément à Genthod (près Genève), puis à Paris en 1796. Ses premières démarches auprès de Bonaparte sont pour engager celui-ci à demander à Berne la restitution des biens confisqués à son cousin, le général Amédée de la Harpe, qui vient

de mourir à Lodi en laissant une veuve et des enfants sans ressources ; puis il cherche à intéresser le Directoire à la cause de la liberté en Suisse, et à obtenir, par son intermédiaire, le rappel des Vaudois exilés. Sur la requête du gouvernement français, une

Fig. i. — Portrait Je Fretléric-Ct^sar du la Harpe.

amnistie partielle est accordée en effet, mais lui-même en est exclu. Condamné à demeurer hors de Suisse, La Harpe n'en devient que plus dangereux pour Berne. A Paris, il rencontre le tribun bàlois Pierre Ochs, admirateur fanatique des nouvelles institutions françaises, esprit souple, mais vaniteux. La Harpe se lie avec cet exilé, d'un caractère beaucoup moins fortement trempé que

le sien, et qui jouera à ses côtés un rôle important dans la révolution helvétique.

Cette révolution, elle sera son œuvre! Il en conçoit le plan à Paris; et, dès lors, il consacre toute son énergie à la préparer. L'indépendance du Pays de Vaud, de sa patrie, n'a-t-elle pas été le rêve de sa jeunesse? songeait-il à autre chose, en Russie, dans les moments de loisir que lui laissait l'éducation des jeunes grands-ducs ?

« La confiance de Frédéric-César de la Harpe en la justice de sa cause, dit Vulliemin, le rendait parfois peu difficile dans le choix des moyens ; mais chez lui la vigueur et la persévérance s'alliaient à la générosité d'une nature étrangère à tout calcul personnel. » Voué pendant plusieurs années à la carrière de l'enseignement, il avait conservé les habitudes autoritaires propres à beaucoup d'éducateurs de la jeunesse. « Ce pédagogue enthousiaste était né dictateur, dit M. Eugène Secretan1; sa conviction était absolue, basée sur ses expériences personnelles et sur la dure répression des fanfaronnades patriotiques de 1 791 , et cette conviction était celle-ci : le Pays de Vaud n'obtiendrait rien de Berne qui ne veut pas, ni de la Diète qui ne peut pas. Le secours ne lui viendra que du côté de la France et surtout de Bonaparte. C'était faire appel à l'étranger ! soit, se disait La Harpe. Et qu'ont fait autre chose, depuis Villmergue, Confédérés catholiques et Confédérés protestants ! »

Pour favoriser l'expansion de ses idées, la République française avait créé à son image les républiques batave (1795), cisalpine (1797) et ligurienne, qui formaient autour d'elle un rempart destiné à lui servir de point d'appui pour ses luttes futures. 11 rentrait dans les plans de Bonaparte de faire subir à la Suisse une transformation analogue et de se rendre maître des Alpes, citadelle naturelle d'une importance stratégique capitale. En outre, l'invasion de la Suisse et l'expédition d'Egypte étaient un moyen d'occuper et de défrayer les armées que la paix de Campo-Formio venait de rendre disponibles.

Immédiatement après le coup d'Etat du 18 fructidor (4 septembre 1797), La Harpe présenta au gouvernement français un plan pour l'affranchissement de sa patrie2. Bientôt la nouvelle

1 Voir dans la Revue historique vaudoise de septembre et octobre 1898, son article intitulé : « L'émancipation du Pays de Vaud au point de vue du Corps helvétique. »

8 Ce mémoire, avec quelques légères modifications, fut publié sous le titre : Des

politique du Directoire à l'égard de la Suisse fut inaugurée par un arrêté du 29 fructidor de l'an V (15 septembre 1797) : on chargeait le commissaire Mengaud d'inviter le gouvernement de Berne, et au besoin ceux des autres cantons, à exiger l'éloignement du ministre plénipotentiaire d'Angleterre Wickham. Mengaud, connu par sa coopération à la révolution de Hollande, arriva à Bâle le 23 septembre, y mit sous scellés les papiers de l'ambassade de France, puis se rendit immédiatement à Berne pour remettre la note dont il était chargé. Le Grand Conseil de Berne décida à une forte majorité de répondre par un refus, alléguant que l'ambassade britannique était accréditée depuis plus d'un siècle en Suisse et ne pouvait être ainsi congédiée. Cependant Wickham avait eu des rapports avec l'armée de Condé, que subventionnait l'Angleterre, et avec les émigrés : c'était un personnage compromettant. Aussi, à l'instigation de l'avoyer Steiger agissant comme particulier, il demanda lui-même son rappel ; le cabinet de Londres y consentit pour ne pas susciter de difficultés à la Confédération, mais en protestant contre cette violation du droit des gens. Wickham quitta Berne le 21 octobre.

Les procédés insolites et le ton arrogant de Mengaud froissant à juste titre les cantons, il fut reçu très froidement soit à Berne soit à Zurich. Lorsque, vers la fin de l'année, il remplaça comme chargé d'affaires le ministre Bâcher, il fit son entrée à Berne, ayant à ses côtés une personne connue pour ses mauvaises mœurs. Durant tout son séjour en Suisse, il joua le rôle d'un agent provocateur sans pudeur et cherchant à fomenter la discorde.

Au mois de novembre, Bonaparte, se rendant au congrès de Rastadt, traversa la Suisse. Le libérateur de la Valteline fut acclamé par les Vaudois ; à Berne et à Soleure, il fut reçu avec les honneurs dus à sa situation, mais il se montra très réservé ; à Bâle, où déjà les idées nouvelles avaient pris pied, il fut accueilli avec empressement.

Le gouvernement bernois, préoccupé du mauvais vouloir dont il se sentait l'objet, avait envoyé à Paris, au mois d'octobre, deux membres du Conseil secret : le lieutenant-colonel Tillier et le major

intérêts de la République française considérés relativement aux oligarchies helvétiques et rétablissement d'une république indépendante dans la Suisse française, par le colonel Frédéric- César La Harpe. — Paris, an VI de la République: (1799).

Moutach, accompagnés d'un secrétaire de légation, nommé Haller. Cette mission, qui devait se prolonger jusque vers la fin de novembre, fut constamment contrecarrée par La Harpe, qui écrivait dans un journal, Y Ami des lois, des articles virulents contre le gouvernement bernois. Les députés furent reçus officieusement par les directeurs Barras et François de Neufchâteau, ainsi que par le ministre des affaires étrangères, qui leur donnèrent le change sur les intentions réelles du gouvernement français ; mais ils ne parvinrent pas à obtenir une audience officielle du Directoire. Dans l'épître confidentielle de Haller au trésorier Frisching, on lit cette perle de naïveté : « Quant au ministre (Talleyrand), il est un peu réservé jusqu'ici, on dit qu'il a toujours peur de perdre sa place, mais on peut se fier à ses intentions pures comme à ses lumières4. » En revanche, et par l'intermédiaire d'un M. van Bergem (probablement van Berchem), les diplomates bernois eurent des pourparlers avec La Harpe au sujet des biens de son cousin Amédée, dont, au nom de sa famille, il demandait la restitution.

Cette mission prit fin par l'invitation que le ministre des relations extérieures, Talleyrand, adressa aux députés bernois d'avoir à quitter Paris dans les vingt-quatre heures. Dans la lettre, déjà citée, de Haller à Frisching, le jeune secrétaire de légation donnait le conseil d'en finir avec les longues négociations touchant la possession du Munsterthal et l'abbaye de Bellelay: « Car autrement, si on ne finit pas ces querelles interminables, il en arrivera comme de la Valteline. » Ce sage avis, qu'on n'écouta point d'ailleurs, fut le seul résultat pratique de l'envoi des députés bernois à Paris.

Après ce premier succès, La Harpe redouble d'activité ; il fait paraître des articles dans plusieurs journaux, fournit des informations de diverse nature au Directoire français, entretient une correspondance active avec plusieurs Vaudois, et rédige des projets d'adresses à présenter à Messieurs de Berne.

Déprimés encore par les rigueurs que les patriotes de 1791 ont encourues, les Vaudois restés au pays hésitent à engager la lutte. C'est alors que, le 9 décembre 1797 (19 frimaire an VI), 3 Vaudois, 15 Fribourgeois et 2 autres Suisses dont le lieu d'origine n'est pas spécifié, remettent au Directoire « une pétition tendant

1 Sous le titre de : Frédéric-désar de la Harpe et les députés bernois, M. Emile Couvreu a publié, avec documents à l'appui, un récit fort intéressant de cette mission, dans la Revue historique vaudoise de janvier 1898.

à obtenir les bons offices et la générosité du gouvernement français en faveur de leur patrie 4 ».

Cette adresse, rédigée par La Harpe, a été annoncée par lui déjà dans le mémoire qu'il a fait parvenir trois mois auparavant au Directoire. Elle résume les sujets de mécontentement que celui-ci peut avoir contre les Confédérés : appui donné à ses adversaires; mépris des patriciens bernois et fribourgeois pour la déclaration des droits ; entraves que la politique soupçonneuse des patriciens a apportées aux communications entre les départements français limitrophes du Jura et Tltalie. Ce dernier argument est une allusion au refus opposé par le Valais à la demande de passage formulée par Bonaparte au mois de juillet 1797.

Après cet exorde habile, destiné à capter les bonnes grâces du Directoire, La Harpe invoque d'abord la garantie donnée en 1565 par la France au traité de 1564 concernant la cession du Pays de Vaud, puis le traité du 26 floréal an IV concernant la cession de la Savoie, traité qui investissait la France des droits que le roi de Sardaigne avait possédés comme duc de Savoie. En effet, Charles III, en donnant en gage ses droits sur le Pays de Vaud aux républiques de Berne et de Fribourg (traité de Saint-Julien du 19 octobre 1530), avait stipulé qu'elles le posséderaient tel qu'il l'avait possédé lui-même ; puis son successeur, Emmanuel-Philibert, avait réservé par le traité de Lausanne du 22 octobre 1564, les us et coutumes et droits présentement en usage. La Harpe en concluait que les dites républiques n'avaient pu, sans violer ces traités, supprimer les Etats provinciaux, Tun des principaux' privilèges des Vaudois ; il ajoutait que, la France ayant accordé sa garantie à la cession de Vaud à Leurs Excellences de Berne (26 avril 156*5), les Vaudois avaient le droit d'invoquer sa protection.

1 Le texte authentique de ce document, qu'on peut considérer comme le premier acte de la révolution helvétique, a été publié pour la première fois intégralement par M. E. Dunant dans la Revue historique vaudoise de novembre 1897, d'après l'original qui existe à Paris aux archives des affaires étrangères. Les noms des signataires de la pétition sont les suivants : J.-N.-A. CastcIIaz,F.-C. Lnharpe, J.-J. Niquille, J. Castellaz, J.-J. Bastard, P.-A. Pidoux, B.-S. Jalon, F. Rey, Clément, J.-J. Cornu, Bochud, Bachelard, Rouiller, L.-J. Comte, Magnin, Savoy, Dufour, Chapron, Desroches, Ch. Thorin. Ces hommes en majorité fribourgeois, et dont quelques-uns avaient été proscrits comme compromis dans l'affaire de Chenaux, sont qualifiés citoyens du Pays de Vaud ; cela s'explique par le fait que le Pays de Vaud, avant la conquête, comprenait nombre de localités dès lors rattachées à Fribourg (Romont, Bulle, etc.).

A cette argumentation, on eût pu opposer des faits : par le traité de 1564, et sous la garantie de la France, le duc de Savoie avait pris d'autre part, envers ceux de ses sujets des bailliages de Thonon, de Cernier et de Gex qui s'étaient rattachés à la Réforme, l'engagement de leur accorder la liberté religieuse ; cependant, sitôt rentré en possession de ces provinces, il s'était empressé de les contraindre à se rattacher à nouveau à l'Eglise romaine; et la France avait agi de même à l'égard du pays de Gex, que Charles-Emmanuel lui avait cédé en 1601 . La France était donc malvenue à invoquer les clauses d'un traité que soit le duc de Savoie, soit elle-même avaient violé, et qui pouvait en conséquence être considéré comme caduc. 11 semblait également contraire aux principes de la République française de s'immiscer dans les affaires d'un gouvernement étranger, et ce fut dans ce sens que préavisa Talleyrand.

Mais le Directoire ne l'entendait pas ainsi : le prétexte que lui fournissait La Harpe lui parut de bonne guerre et, par un arrêté du 8 nivôse an VI (28 décembre 1797), rédigé par Merlin, il décida de prendre en considération la pétition des citoyens du Pays de Vaud. Cet arrêté, absolument attentatoire à la souveraineté des cantons, était conçu en ces termes : Les membres des gouvernements de Berne et de Fribourg répondront personnellement de la sûreté individuelle et des propriétés des habitants du Pays de Vaud qui se seraient adressés et pourraient s'adresser encore à la République française pour réclamer, en exécution d'anciens traités, sa médiation, à V effet d'être maintenus ou réintégrés dans leurs droits.

Jusqu'alors, cependant, rien n'était encore positivement compromis. « Si Berne, dit l'historien zuricois Hottinger, avait été assez magnanime pour émanciper le Pays de Vaud, et Zurich assez sage pour accorder une amnistie et consentir à une constitution libérale ; si l'on avait exécuté les vœux légitimes des bailliages communs et recherché leur affection ; en un mot, si les chefs du pays s'étaient inspirés d'une foi généreuse dans leur peuple non séduit encore, au lieu de se confier dans les artifices d'une diplomatie méticuleuse, ils auraient commandé le respect au héros du siècle, ôté tout prétexte à la perfidie du Directoire et sauvé la Confédération dans son existence consacrée par cinq siècles. »

La plupart des patriotes vaudois, ce qu'on peut appeler le parti des Modérés, ne demandaient que la convocation des anciens Etats

et le redressement de certains torts ; ils ne songeaient pas à une séparation d'avec Berne. Mais, grâce à l'obstination de LL. EE., l'esprit révolutionnaire allait faire de rapides progrès.

Telles sont les circonstances au milieu desquelles la Diète s'était réunie à Aarau, le 27 décembre 1797. Quoiqu'on ignorât encore les décisions que le Directoire français allait prendre, on sentait gronder l'orage ; mais le défaut d'organisation militaire fédérale et l'absence d'un pouvoir nettement délimité condamnaient la Suisse à l'impuissance ; quelques-uns s'en consolaient à la pensée que la tourmente ne se déchargerait que sur les aristocraties de Berne, Soleure et Fribourg. Dans l'espoir d'en imposer aux puissances étrangères et aux agitateurs de l'intérieur, on décida de sceller les anciennes alliances par un serment solennel. De beaux discours furent prononcés. « Aux larmes d'attendrissement, dit l'historien Monnard, succédaient les acclamations du peuple. Dans l'épuisement d'une langueur sentie, mais non avouée, serments, fêtes, luxe d'éloquence, cris de joie ! C'en est fait de l'ancienne Confédération. »

Bâle donne le signal : c'est dans cette ville que le mouvement rénovateur se manifeste pour la première fois par des faits. A l'instigation du tribun Ochs, une proposition tendant à proclamer l'égalité des droits est faite au Grand Conseil, le 18 décembre 1797. Elle cause un grand trouble dans l'assemblée, mais l'idée fait promptement du chemin. Le 8 janvier 1798, une cinquantaine d'habitants d'Arisdorf se rendent au château de Farnsbourg et demandent au bailli atterré d'anciens documents constatant leurs droits : mais ils ne trouvent rien. Le môme jour, des habitants de Liestal s'engagent par serment à recouvrer les droits naturels de l'homme ; ils entraînent d'autres localités de la campagne bâloise, et bientôt des assemblées populaires s'organisent, le peuple se soulève de toutes parts. Le 5 février, une assemblée nationale de soixante membres prend les rênes du gouvernement ; elle est composée, par fractions égales, de citadins, de campagnards et de bourgeois élus par les campagnards. Le 7 février, les membres de cette convention nationale, à l'organisation de laquelle l'ancien gouvernement a pris part, prêtent serment sur une place publique, au milieu du peuple assemblé, lequel, à son tour, jure obéissance aux lois. Cette révolution pacifique s'opère sans intervention étrangère.

Il n'en doit pas êlre de même dans le Pays de Vaud, on le gouvernement précipite les événements et hâte sa chute par son <>l>stlnation. L'émigration a contribué momentanément à la prospérité; nationale du pays, les villes y ont gagné en activité et au point de vue des affaires. Voici, par exemple, ce qu'écrit le pasteur Frédéric Bugnion à son neveu, étudiant à Leipzig, en date du 29 juillet 1797 : « Lausanne est devenue une ville de commerce. Tous les jours s'élèvent de nouvelles maisons. Ce n'est plus qu'agents de change, papiers sur la place, argent au 8 °/n, transit de marchandises, comptoirs, bureaux, magasins, mouvements de gens qui rêvent en marchant, tenant en mains un billet au porteur ou quelques lettres de change. Pour peu que cela continue, du pourra dire de nous comme de l'ancienne Genève, on y calcule et jamais l'on n'y rit. Les de Villars font des affaires immenses, les Finguerlin de Lyon viennent s'établir dans la maison de Mézery ; l'ancien comptoir de Porla-Rusillon et Cie, Rolland de Marseille, de Ville de Bordeaux, de Bons et de Montagny, Bourl- Hollock, Dupleix-la Brosse, et que sais-je, tant d'autres dont je ne connais ni les noms ni les figures, trottent, écrivent, et se démènent du matin au soir. On assure que Lausanne fait actuellement autant que Bille. »

Mais, aux sentiments de douce quiétude dont cette correspondance laisse l'impression, succèdent des préoccupations d'une nature plus grave. Au commencement de décembre, le bruit court ;'i Lausanne qu'une révolution se prépare; aux fêtes du nouvel an, il se produit quelque agitation, promptement réprimée. Le 2 janvier (1798), on apprend la décision du Directoire; cette nouvelle provoque une vive commotion. Aussitôt il se forme, sous la présidence du capitaine de Bons, un club de pétitionnaires, qui prend le nom de Comité de réunion et siège en permanence ; il a sa chancellerie , son imprimerie , ses courriers à pied et à Cheval qui parcourent le pays en tous sens pour distribuer l'arrêté du Directoire et des proclamations appelant le peuple à la liberté. Des comités analogues se constituent à Vevey, sous l'impulsion de Vincent Perdonnel, à Nyon cl dans d'autres localités ; ils rivalisent de zèle avec celui de Lausanne. Des assemblées se forment autour des orateurs qui haranguent les foules et les enthousiasment en exposant les idées nouvelles.

Les opinions sont divisées : les ardents veulent constituer le

Pays de Vaud en Etat indépendant, quelques-uns même, en petit nombre, souhaitent l'annexion à la France; mais le pays est manifestement avec les modérés, et les patriotes se bornent à demander, par voie de pétition à LL. EE., la convocation à bref délai des Etats du Pays de Vaud. Dans sa séance du 8 janvier, le Deux- Cents de Lausanne décide, sur la proposition de Maurice Glay e, de transmettre la pétition à Berne; les conseils des autres villes suivent son exemple, et les campagnards approuvent le mouvement. La révolution prend ainsi une allure régulière, grâce à la modération des patriotes, et à l'appui intelligent que leur donnent les autorités locales.

La République de Berne, encore imbue des glorieux souvenirs de son passé, a confiance dans son prestige, et croit pouvoir tenir tête à ses sujets. LL. EE. envoient dans le Pays de Vaud une haute commission, pour s'enquérir de l'état des esprits, entendre les plaintes des patriotes, les exhorter à rentrer dans l'obéissance, à présenter des réclamations isolées, et à renoncer à la funeste idée d'une assemblée générale de délégués. Cette haute commission parcourt le pays ; reçue avec politesse, elle est nantie des vœux des pétitionnaires.

Pour intimider les mécontents et montrer à la France que le pays est satisfait de son sort, Berne décide d'appeler les milices vaudoises et les conseils des villes à prêter solennellement un serment de fidélité, le 10 janvier ; cette mesure est annoncée de manière à ne pas laisser aux conseils des villes le temps de s'entendre au préalable sur l'attitude à prendre. Les clubs patriotiques font leur possible pour s'opposer à la prestation du serment ; des émissaires postés sur les routes conduisant aux lieux de rassemblement engagent les soldats à rebrousser chemin. Vevey, Cully, Moudon, Nyon, Aubonne refusent le serment ; Payerne apporte des modifications à la formule. A Lausanne, une bonne partie des citoyens n'assistent pas à la manifestation, et c'est avec hésitation que les conseils et les soldats se décident à obéir. En somme, cette journée contribue surtout à démontrer à tous que l'opposition au régime bernois gagne du terrain.

Le lendemain, les patriotes du district de Vevey s'emparent du château de Chillon. L'autorité de LL. EE. étant méconnue, ce sont les conseils des villes qui gouvernent : ils organisent des comités de surveillance pour le maintien du bon ordre, prennent des mesures de sûreté, arment les citoyens.

Dans le sentiment de son impuissance, Berne recourt à l'appui de la Confédération ; elle fournit ainsi à la Diète une bonne occasion d'intervenir en s'inspirant des idées nouvelles, et de donner satisfaction aux légitimes aspirations des sujets, tout en sauvegardant dans la mesure du possible les intérêts et les droits souverains des maîtres. Mais les députés ne savent pas se rendre à l'évidence, et prendre les décisions que comporte la situation.

Réunie à Aarau, la Diète a reçu de Mengaud une demande tendant à l'expulsion des émigrés français réfugiés en Suisse. Le 8 janvier elle répond à cette sommation en réclamant de son côté l'expulsion des agitateurs suisses résidant en France. Puis elle décide de prêter le serment de fidélité ; cet événement aura lieu le 25 janvier, avec une mise en scène pompeuse qui ne contribuera nullement à accroître le prestige de la Diète aux yeux de l'Europe. Si, au lieu de se complaire dans de vaines démonstrations, elle avait eu le courage de se mettre vaillamment à l'œuvre, si elle avait décrété l'abolition des privilèges et proclamé l'égalité politique, la participation de tous aux affaires publiques, la constitution d'un pouvoir exécutif fédéral fortement organisé et d'une armée fédérale capable de défendre la neutralité suisse, elle aurait rallié les ci-devant sujets et toutes les forces vives de la nation. De pareilles mesures auraient ôté au Directoire le prétexte dont il se servit pour intervenir en Suisse ; elles n'auraient peut-être pas sauvé la Confédération d'une invasion, mais elles lui auraient du moins permis de lutter avec plus de succès contre l'armée française, et de succomber avec dignité.

Pour répondre à la demande de LL. EE., la Diète envoie au Pays de Vaud deux délégués, Jean-Conrad Wyss et de Reding de Biberegg, qui, accompagnés de Hirzel comme secrétaire, arrivent à Lausanne le 15 janvier. Ils font des proclamations, s'adressent aux Vaudois comme à des égaux. Mais il est trop tard, la révolution est commencée ! Dans une lettre confidentielle du 16 janvier au gouvernement bernois, les délégués blâment son attitude et lui donnent des conseils, qui ne seront d'ailleurs pas entendus : « A quelques exceptions près, écrivent-ils, l'ensemble du peuple, villes et campagnes, désire s'entendre avec le gouvernement de Berne, sans immixtion des Français, mais on veut absolument l'Assemblée des Etats, et on ne rentrera pas dans le calme avant qu'elle ait été convoquée. Une minorité qui n'est pas forte, mais remuante,

RÉ\OLUTION HELVÉTIQUE 59

veut rompre avec Berne et constituer un Etat indépendant allié à la Confédération. Si Ton n'est pas prudent, c'est cette minorité qui l'emportera. »

Dans une autre lettre, du 17 janvier, les délégués de la Diète précisent les réclamations des Vaudois, et attirent l'attention sur le danger imminent d'une intervention française à main armée. Le seul moyen de demeurer dans la légalité, c'est, à leur avis, d'accorder la convocation d'une assemblée. « La France n'attend qu'un prétexte, si mince soit-il, pour intervenir, et cette intervention est même désirée par une partie peu nombreuse, il est vrai, mais d'autant plus remuante de la population. »

Le même jour, le bourgmestre de Lausanne, de Saussure, le banneret Bergier, le juge Secretan et Maurice Glayre, remettent .aux représentants de la Diète un mémoire démontrant que la réunion d'une assemblée des villes et communes est le seul moyen de sauver le pays de l'invasion. D'autre part, le colonel de Weiss, bailli de Moudon, nommé haut commandant du Pays de Vaud, annonce au comité de réunion qu'il en rend les membres responsables de toute entreprise armée (17 janvier).

Le lendemain, les députés de Morges, Vevey, Nyon, Payerne, Aubonne, Cossonay et Orbe se réunissent à la Commission de surveillance de Lausanne pour former le comité central des villes, puis Y Assemblée des villes et communes du Pays de Vaud. Le 19 janvier, le colonel de Weiss se rend à la frontière du Pays de Gex pour organiser un cordon militaire; les habitants de Nyon s'y opposent. Le 20 janvier, Charles-Victor de Bonstetten, bailli de Nyon, écrit à LL. EE. que, si l'on ne se hâte de satisfaire les Vaudois, tout est perdu.

N'ayant aucun moyen de faire prévaloir leurs vues, les représentants de la Diète quittent Lausanne. En dépit des avis des Confédérés, du bailli de Nyon et des magistrats lausannois, LL. EE. s'obstinent à traiter les Vaudois en simples sujets. Le 21 janvier, elles font lire dans les chaires un mandement par lequel elles promettent d'accorder tout ce qui sera juste, et l'amnistie à ceux qui reconnaîtront leurs torts ; mais elles n'admettent ni la convocation des Etats, ni les demandes collectives. Le 22, le Deux-Cents de Berne refuse définitivement, à une majorité de dix voix, l'assemblée des Etats. Tel est l'ultimatum auquel aboutissent les démarches pacifiques des Vaudois. Décidé à réprimer leurs agissements par la force, le gouvernement bernois met sur pied

son contingent allemand, dont les têtes de colonnes sont bientôt signalées à Avenches.

Jusqu'alors, les patriotes vaudois ont été divisés. Les plus nombreux et les plus écoutés sont les modérés : Maurice Glayre, Auguste Pidou, Jules Muret, Henri Monod, J.-J. Cart, Philippe Secretan, le bourgmestre de Saussure, le banneret Bergier. etc. Ils sont opposés à une intervention armée de la France; leur ambition se borne à la convocation des Etats du Pays. Si la plupart d'entre eux se sont refusés à la prestation du serment du 10 janvier, c'est surtout à cause de la manière dont il était imposé ; cependant Monod avait fait son possible pour déterminer ses compatriotes à le prêter: « Ne rompons pas, disait-il, les liens qui nous rattachent à l'autorité qui subsiste, avant qu'on ait préparé celle qui doit la remplacer. »

Ces modérés avaient repoussé les suggestions de La Harpe. Il eiU été aisé pour Berne de s'entendre avec eux. Dans une lettre, écrite le 28 mars 1804 à l'historien Zschokke, Maurice Glayre, parlant de la part qu'il a eue à ces événements, déclare qu'il n'envisageait pas la révolution comme nécessaire; et, faisant allusion à un entretien avec le bailli de Lausanne, M. d'Erlach, au sujet de la convocation des Etats du Pays, il dit: « Mon premier pas dans la carrière de la révolution fut donc un conseil qui tendait à l'éloigner y>; il estimait que cette convocation « était ce que les Français craignaient le plus et par conséquent ce qui convenait le mieux. » Mais, comme le fait remarquer adroitement Glayre, on voit souvent les révolutions dégénérer de leurs principes en raison de la résistance qu'elles éprouvent ; les obstacles et les dangers poussent aux résolutions extrêmes, l'homme se croit tout permis lorsqu'il a tout à craindre.

La noble, on peut presque dire la candide confiance des modérés dans les sentiments d'équité de Berne, va être profondément déçue. L'entêtement de LL. EE. donne beau jeu au parti avancé ; l'antipathie contre Berne, exaspérée par sa résistance, devient plus forte que la crainte d'une invasion étrangère. Après l'échec des modérés, c'est autour des avancés que les patriotes se rallient, « Je suis persuadé, écrit Glayre, que, lorsqu'on a jugé une révolution inévitable, il faut se hAter de l'achever et qu'il est du devoir de tout bon citoyen de la servir. » Aussi, à la dernière heure, les modérés, ou, pour employer un terme plus

moderne, les « opportunistes », se joignent-ils au mouvement, comme cela a été le cas à Genève en 1794, dans la pensée d'empêcher les élèves des clubs français, les meneurs démagogiques de prendre la direction des affaires publiques. Leur participation à la révolution vaudoise contribua donc à éviter les violences qui, sans eux, se fussent peut-être produites.

La Harpe n'est point un modéré, il est inspiré de tout autres sentiments. Sincèrement attaché à son pays natal, appelé par les circonstances à vivre à l'étranger, exilé et exclu de l'amnistie par LL. EE., il a conservé à leur égard un ressentiment bien compréhensible; convaincu à l'avance que Berne est décidée à ne pas faire droit aux revendications des Vaudois — et les événements lui donneront raison, — il veut opposer la force à la force. Mais il a toujours entendu maintenir l'union du Pays de Vaud à la Suisse ; il est si loin de songer à le rattacher à la France, que plus tard, devenu directeur de la République helvétique, il sera éliminé de ses fonctions en raison de son hostilité envers ce pays, et même arrêté sous le prétexte de conspiration contre Bonaparte. Seulement, tout en tenant fermement aux vieilles traditions nationales, à la légende de Tell, par exemple, La Harpe rêve une Suisse nouvelle, une Suisse régénérée. L'état de profonde déchéance où elle est tombée au XVIIe et au XVIIIe siècles est bien propre à lui inspirer de pareils désirs ; à cet égard, il voit plus loin que Glayre, mats il devance les temps et méconnaît notre génie national.

L'apathie des Vaudois sert les vues de La Harpe : leur hésitation lui donne de l'empire sur eux, et il réussit à leur inspirer l'idéal qu'il a rêvé. Tandis que le colonel de Weiss perd son temps en stériles proclamations, La Harpe et son ami Perdonnet envoient de Paris des directions précises au comité central du Pays de Vaud : ils lui indiquent la marche qu'il doit suivre, et rédigent pour lui le texte des propositions à présenter à l'assemblée provisoire vaudoise.

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Les troupes françaises, peu nombreuses encore, menacent Berne de deux côtés : le général Gouvion occupe Porrentruy, tandis que le général Ménard est en Savoie avec une division de l'armée d'Italie, prêt à tout événement. Dès le 9 janvier, le comité central de Lausanne a envoyé un courrier à Carouge pour s'enquérir des forces stationnées sur la frontière. Le 22, une délégation du

comité des villes s'adresse à Ménard pour s'assurer éventuellement de son appui. En réponse à cette démarche, Ménard lance une proclamation conçue en ces termes :

« Vos vœux sont exaucés : la République française vous offre sa protection. Le Directoire exécutif m'ordonne d'employer tous les moyens pour vous rendre libres, l'entier exercice de vos droits, et réclamations.... L'armée d'Italie vous convie; c'est à présent à vous à vous rendre dignes des hautes destinées auxquelles le Directoire veut vous aider à parvenir. »

Cette proclamation, datée de Fernex-Voltaire, arrive à Lausanne dans la soirée du 23 janvier, apportée par deux membres du comité de réunion, les citoyens Georges Rouge et Hédelhoffer. Dans la même nuit, le comité de réunion, qui siège en permanence au Cercle des jeunes négociants, place de la Palud, reçoit de Paris un grand nombre d'exemplaires d'une brochure intitulée : Instructions pour l'Assemblée représentative lémanique, et signées Frédéric-César de la Harpe et Perdonnet; à cette brochure sont joints quinze projets de décrets, dont plusieurs rappellent par leur violence ceux de la Révolution française.

Le nom de République lémanique, qui retentit pour la première fois, est adopté avec transport. Le comité choisit la cocarde verte comme signe de ralliement et le drapeau vert comme emblème1. Sans perdre de temps, les délégués des villes mettent sous scellés les caisses publiques, les bureaux de postes et de péages, les papiers des agents du gouvernement, et font investir le château.

Le 24 janvier au matin, quand le jour paraît, on voit flotter à l'une des fenêtres du Cercle des jeunes négociants un drapeau vert portant ces mots, brodés en blanc : République lémanique, Liberté, Egalité. Des cris de « Vive la République lémanique ! » se font entendre dans les rues ; des arbres de liberté s'élèvent sur les places publiques ; on s'accoste en s'appelant : citoyen ! on se donne l'accolade, on se félicite.

Dans la matinée, les délégués de presque toutes les villes et d'un grand nombre de communes se réunissent et, considérant la nature et Vurgence des circonstances, décident à l'unanimité qu'ils doivent nécessairement se constituer en Représentation provisoire du

1 La couleur verte fut choisie, dit le journal officiel du Directoire du 15 septembre an VI, parce que c'était la couleur de Guillaume Tell (!!!) et qu'elle est le symbole de l'espérance.

BÉVOL0T1ON HELVÉTIQUE 63

Pays de Vaud, dont ils proclament l'indépendance. Les armoiries de Berne sont enlevées des édifices publics ; les miliciens se réunissent sur la place de Montbenon, acclament le citoyen de Bons comme commandant et nomment leurs officiers. Le soir, cortège en ville avec musique et flambeaux. Le bailli fait ses préparatifs de départ ; toute à la joie d'être libre, la population ne songe point à l'inquiéter et lui prodigue même des marques de considération. Les mêmes scènes se répètent dans les autres villes du pays : Oron met très obligeamment des chars à la disposition de son bailli pour le transport de ses bagages. Quelques énergumènes proposent bien de retenir les baillis comme otages, mais leur idée n'a point l'assentiment public ; et la journée du 24 se passe sans qu'aucun affront soit infligé aux représentants et aux amis du régime déchu.

Dans la nuit du 25 au 20 janvier, l'assemblée provisoire, siégeant sous la présidence de Maurice Glayre, poursuit ses travaux et prend une série de résolutions remarquables par leur sagesse ; elle congédie les baillis ; elle enjoint aux receveurs de continuer la tenue de leurs livres et écritures et la gestion des intérêts rentrant dans leur office ; elle prend sous sa protection les propriétés privées des Bernois et ordonne de respecter leurs personnes ; elle déclare les domaines de l'Etat de Berne propriété nationale ; elle décrète l'envoi à Paris d'une députa tion composée des citoyens Henri Monod, de la Fléchère et Bergier de Jouxtens, pour exprimer au Directoire la reconnaissance du peuple vaudois ; elle ordonne aux pasteurs de retrancher de leurs prières publiques la mention de LL. EE., nos souverains seigneurs, et de la remplacer par cette phrase : Nous te prions en particulier pour notre chère pairie, et pour ceux qui la régissent, la défendent et la protègent.

« C'est un spectacle vraiment beau, dit le bailli de Bonstetten, que celte révolution qui commence si noblement et avec tant de calme. » La révolution vaudoise s'est en effet opérée pacifiquement avec l'appui moral de la France, mais sans violence, sans qu'une goutte de sang ait été versée, sans qu'un soldat français ait pénétré sur le sol vaudois.

Mais Berne, qui a tout fait pour la provoquer, n'entend pas accepter le fait accompli ; elle renonce d'autant moins à sa conquête, que plusieurs districts lui sont demeurés fidèles : Aigle, les Ormoots, le Pays-d'Enhaut, Grandson, Sainte-Croix, une partie

de la Vallée, du bailliage d'Orbe et du Gros de Vaud, et que partout elle compte encore des partisans qu'elle tient à ne pas abandonner. Il faut ajouter cependant que d'autres contrées ont fait défection : épris d'indépendance, le Pays de Vaud fribourgeois et la Gruyère inférieure (Estavayer, Romont, Châtel-Saint-Denis, Rue, Bulle, etc.), envoient des députés à Lausanne (29 janvier) pour donner leur adhésion à la République lémanique.

Loin d'abdiquer donc, Berne s'arme et se dispose à faire rentrer ses sujets dans l'obéissance. Elle maintient le colonel de Weiss dans son quartier général d'Yverdon ; mais la rapidité des événements a frappé celui-ci de stupeur, et il demeure dans l'inaction; il n'a du reste à sa disposition qu'une compagnie de chasseurs, j

Sur ces entrefaites il se produit, dans la nuit du 25 au 26 janvier, un événement fatal, qui aura une influence déterminante en provoquant l'entrée des Français en Suisse.

Le 25, le général Ménard a envoyé son adjudant Autier au colonel de Weiss, pour le sommer de cesser ses préparatifs militaires. Ce parlementaire, voyageant en voiture, accompagné des citoyens Perdonnet et de Trey, et escorté de deux hussards français et de deux dragons vaudois, traverse une grande partie du Gros de Vaud pour se rendre à Yverdon, et fait même un détour par Moudon. Il quitte cette ville de nuit et, parvenu aux abords de Thierrens à 10 heures du soir, il y est arrêté par le « qui vive? » d'une patrouille que les habitants de ce village ont organisée pour leur sûreté. L'un des hussards ainsi interpellé demande : « Pour qui êtes-vous ? — Nous gardons notre village, » répond le grenadier Genier, ignorant encore les événements de Lausanne. Comme l'escorte et la berline se sont arrêtées, une voix crie de l'intérieur : «Hussards, avancez! » Ceux-ci se conforment à l'ordre reçu. Le grenadier vaudois croise la baïonnette, l'un des hussards lui fend le nez et la joue d'un coup de sabre. Quoique blessé, Genier riposte par un coup de fusil qui étend le hussard raide mort. Il s'ensuit une bagarre, dans laquelle l'autre hussard est tué, et l'un des dragons blessé. Alors, l'aide de camp français et les deux représentants vaudois rebroussent chemin jusqu'à Moudon, et remettent leur dépêche pour le colonel de Weiss à l'autre dragon, nommé Briod, qui, par des chemins de traverse, arrive avant le jour à Yverdon.

Cet incident cause une grande émotion à Moudon, où l'on croit

que cette patrouille est un avant-poste de l'armée bernoise ; un détach lent de patriotes est envoyé à Thierrens pour l'occuper. Les gei, • de cette ocalité expriment leurs regrets de ce qui s'est passé : dans la nuit du 24 au 25, expliquent-ils, des partisans sont venus de Moudon les insulter parce qu'ils ont refusé de signer les pétitions ; ces individus ont annoncé qu'ils reviendraient en force la nuit suivante ; en présence de cette menace, on a organisé une garde pour résister à l'attaque. En ce qui concerne la mort des hussards français, les gens de Thierrens estiment s'être trouvés en cas de légitime défense, n'ayant fait feu que lorsque les cavaliers ont répondu par des coups de sabre à leur « qui vive ? »

Cette malheureuse affaire fut considérée, à tort, comme un guet-apens. L'assemblée provisoire fit immédiatement ouvrir une enquête ; car elle redoutait l'entrée de l'armée française, qui pouvait avoir pour conséquence la séparation du Pays de Vaud de la Suisse.

Le général Ménard ne tint aucun compte des sentiments du peuple vaudois ; l'incident de Thierrens lui fournit le prétexte qu'il cherchait et, le 27 janvier, il donna à ses troupes l'ordre d'entrer dans le Pays de Vaud. « Un attentat inouï vient d'être commis envers l'armée française, dit sa proclamation. Des satellites de l'oligarchie, des scélérats, ont osé violer les droits les plus sacrés; dans le sein même de la paix, ils n'ont pas su respecter les lois de la guerre ; ils ont attenté à la personne du citoyen Autier, mon envoyé auprès de l'homme qui se disait le général en chef des troupes du Pays de Vaud ; ils ont fait plus, les monstres ont assassiné les deux hussards qui lui servaient d'escorte... la Grande Nation ne transige jamais avec le crime, etc. »

D'autre part, Ménard informait l'assemblée provisoire que, depuis trois mois (dix décades), ses soldats n'avaient pas touché de solde ; et il demandait aux Vaudois, par voie d'emprunt forcé, une somme de sept cent mille francs, en offrant comme garantie la loyauté français». Dans la même lettre du 8 pluviôse an VI, il prescrivait les rations de pain, de viande, de vin, d'eau-de-vie, de foin et d'avoine, que les Vaudois auraient à fournir pour l'entretien de l'armée française aux diverses étapes qu'il se proposait de faire; il réquisitionnait en outre des munitions et des chevaux.

Cette invasion était du reste préméditée : le 25 janvier déjà, Ménard avait fait préparer, sur tout le littoral du lac, des barques

pour le transport de ses troupes ; le 26, avant que l'incident de Thierrens fût connu, il avait écrit au général Muller, commandant de la VIe division à Besançon, et au général Gouvion à Porrentruy, que son entrée sur le territoire suisse aurait lieu le 28 janvier.

La Harpe avait cru pouvoir se servir des Français pour atteindre son but. Si les intentions du Directoire avaient été vraiment généreuses, désintéressées, chevaleresques — pour employer un terme que Ton affectionne en France, — son rôle se trouvait terminé à souhait dès le 24 janvier ; mais, peu platonique de tempérament, il voulait mettre à profit la demande d'intervention de La Harpe pour assouvir ses convoitises. C'est ce qu'a très loyalement reconnu l'historien français Henri Martin * : « Le besoin d'argent, dit-il, contribua à décider le Directoire à commettre en dehors de ses frontières des actes violents qui devaient lui en procurer. Il résolut de renverser les gouvernements aristocratiques des cantons suisses et de mettre la main sur leurs caisses. »

Voici, à ce sujet, quelques autres citations intéressantes.

Mengaud avait naguère perfidement caché son jeu et rassuré les cantons en leur disant : « Je n'ai pas d'explication à donner sur des bruits absurdes d'envahissement et qui n'obtiennent le succès de la calomnie que par la bonne foi de ceux que des motifs odieux, aidés des moyens de la perfidie, entretiennent dans l'erreur. » D'autre part, le maréchal Marmont, dans ses mémoires, s'exprime en ces termes : « Bonaparte répétait souvent que l'aristocratie de Berne, ses intérêts et ses pouvoirs étaient incompatibles avec la République. Selon ses vues, un état de choses différent devait succéder à celui qui existait alors. » Et, en décrivant les préparatifs de l'expédition d'Egypte, il ajoute : a Le manque d'argent présentait des obstacles : ils furent levés au moyen d'une expédition sur Rome et d'une autre sur Berne. On prétendit avoir à se plaindre des Suisses.... Un combat dispersa les forces des Confédérés ; on arriva à Berne, où l'on s'empara d'un trésor considérable, formé par la prévoyance et l'économie. » Plus tard, Bonaparte n'en feindra pas moins d'oublier la part qu'il a eue à l'invasion de la Suisse, dont il a été l'inspirateur, ainsi que l'atteste sa correspondance avec Brune. II va même, dans ses mémoires, jusqu'à blâmer cette invasion, et à prétendre qu'il l'a combattue. II ne fait du reste aucune difficulté de reconnaître les vues cupides des

1 Voir Histoire de France, t. III, p. 6.

intéressés : « Un autre motif, dit-il, était au moins aussi influent sur les décisions du Directoire ; c'étaient les millions de Berne. » En revanche, M. Thiers — qui connaissait bien le prix de l'argent — ne veut pas admettre que la France ait fait une guerre à « ces petits Etats avares » pour gagner quelques millions ! et il se débarrasse de cette imputation en disant : « Ces absurdités ne soutiennent pas le moindre examen. »

La Diète réunie à Aarau pour la prestation du serment fédéral, le 25 janvier, fut informée de la révolution du Pays de Vaud au moment même où elle procédait à cette solennité. Les avis de ses représentants ayant été négligés par le gouvernement bernois, elle déclina toute responsabilité, et décida que les moyens de défense étaient du ressort de chaque canton. C'était proclamer, en fait, la déchéance de l'ancienne Confédération. La Diète invita cependant encore les cantons à tenir leurs contingents prêts, et adressa une protestation au Directoire contre l'immixtion de la France dans les affaires du Pays de Vaud. Puis elle se sépara le 30 janvier.

LA RÉVOLUTION 11ELVKTIQTE

CHAPfTRB V Révolution helvétique.

(Suite.)

Entrée des Français à Lausaane. Manifestation de sentiments divers dans le Pays de Vaud. Concessions tardives des Bernois. — L'assemblée des communes vaudoises donne son approbation à la Constitution helvétique rédigée par Ochs; Bâte y adhère de son côté. Suppression du régime aristocratique dans divers cantons. Soulèvements en Argovie, en Thurgovie, etc.

Berne organise la résistance. Départ de Ménard ; son successeur, le général Brune, recourt aux négociations pour gagner du temps. Hésitations des Bernois.

— Positions prises par l'armée bernoise. Ultimatum de Bruue. Le Deux-Cents de Berne décide d'élaborer une nouvelle constitution. — Schauenbourg franchit ta frontière soleuroise (Ie' mars). — Prise de Fribourg par le général Pigeon et occupation de Soleure (t mars). — Les négociations continuent. Abdication du gouvernement aristocratique de Berne (i mars), établissement d'un gouvernement provisoire. — Combats de Neucneck et de Laupen (5 mars). Comhats de Fraubrounnen, du Grauholz et du Breitenfetd (6 mars). Reddition de Berne.

— Combats de la Forclnz, du Sépey et de ta Croix d'Arpille. — Etablissement d'un nouveau gouvernement a Berne (îi mars). — Exactions et cruautés commises par les Français.

Le 28 janvier au matin, les troupes françaises pénètrent dans le Pays de Vaud; leur avant-garde arrive à Morges dans la soirée. La division du général Ménard consiste en 10500 hommes d'infanterie répartis en cinq brigades ou demi-brigades : tandis que la 2e occupe Morges, la 18e prend ses quartiers à Holle, la 32e A Nyon, la 25° à Divonne, et la 75f s'embarque à Thonon et à Evian à destination de Lausanne.

A son arrivée ù Lausanne, le 29 janvier, Ménard se rend auprès de l'assemblée provisoire. Après un échange de discours, il demande une contribution de 700000 francs et la levée d'un corps de troupes de 5000 hommes. Ces exigences produisent le plus fâcheux eiïet dans le pays ; elles provoquent dans quelques contrées un retour de fidélité aux Bernois : plutôt que de combattre LL. EË., bon nombre de jeunes gens préfèrent se mettre à leur service ou quitter le pays. Dans le Jura, le mécontentement est général : (rois mille citoyens de Sainte-Croix, Baulmes, etc., descendent à Yverdon ; mais le colonel de \Veift*s a déjà quitté cette ville; n'y trouvant pas d'amis ils se dispersent.

Lausanne, en revanche, accueille les Français avec empressement ; les temples de Saint-François et de Saint-Laurent sont mo-

mentanément transformés en casernes. L'enthousiasme est général ; le nom de citoyen prend la place de tous les titres. Nous extrayons d'une correspondance privée les passages suivants, qui donnent bien la note de la situation : « La révolution a fait un bien infini au citoyen Wolff (c'est ainsi qu'il se fait appeler) ; avant cela, il marchait avec peine, courbé sur un bâton le soutenant; on le croyait presque mourant ; le flambeau de la liberté paraissant, voilà mon homme qui se redresse, jette son bâton, endosse l'uniforme, se ceint d'un grand sabre, se coiffe d'un chapeau à la mort-diable et court au château congédier le bailli suivi d'une trentaine de soldats; il est resté 24 heures de suite à son poste ; on l'a fait lieutenant, ensuite capitaine, il est parti avec sa compagnie du côté d'Yverdon. Sa femme lui a envoyé un exprès pour lui annoncer la mort de son père, l'amour de la gloire l'a retenu quoique la paix soit faite. La révolution a fait du bien à la santé de ta mère, cela lui a fouetté le sang ; étant occupée de choses majeures, elle a moins senti ses petits maux. Elle a eu chez elle des soldats et des dragons, dont elle fut très contente ; elle leur cause la moitié de la journée, quelquefois au coin du feu de la cuisine, jusqu'à minuit et une heure ; elle a pris avec eux l'habitude d'un peu jurer, nous espérons que cela lui passera. » Mais la révolution a eu des conséquences néfastes au point de vue économique ; nous lisons dans la même correspondance, à la date du 29 janvier : « De quinze banquiers que nous avions à Lausanne, il n'en reste que quatre ou cinq. Tous les autres sont partis. Le commerce est anéanti. Le numéraire disparaît et on ne pense plus qu'aux objets de première nécessité. » D'ailleurs, le séjour de près d'un mois que les troupes françaises firent à Lausanne y laissa généralement de bons souvenirs. Les patriotes donnèrent aux officiers un bal à l'hôtel de ville, et Fétat-major, à son tour, en donna deux dans la maison Steiner (Beau-Séjour) où habitait le général Brune.

Quant aux Bernois, leurs troupes se sont repliées sur Guminen. D'autre part, sentant le péril de la situation, le patriciat fait une concession tardive : il admet dans le sein du Deux-Cents cinquante-deux notables élus ,par les villes et les bailliages. Puis cette assemblée, où Brougg est représenté par le Dr Albert Rengger, et le Pays-d'Enhaut par le châtelain Pierre Descoullayes, décide le 3 février une revision de la constitution, sur la base d'une représentation directe du peuple.

Pendant ce temps, rassemblée provisoire de la République lémanique poursuit avec ardeur ses travaux : elle pourvoit à la solde et à la subsistance de l'armée française et à l'organisation d'un contingent de 5000 hommes ; treize commissions sont nommées pour organiser les diverses branches de l'administration civile, judiciaire et militaire. Les modérés, qui ont la majorité dans l'assemblée, ont fort à faire à tenir tête aux exaltés, qui les accusent de pactiser avec l'aristocratie.

Tandis que les représentants des villes et des communes se débattent au milieu de difficultés de toute nature, un courrier arrive de Paris, le 9 février, apportant une Constitution helvétique rédigée par Ochs de Bâle, et revêtue de l'approbation du Directoire. Cette charte, octroyée par la France et recommandée par La Harpe, est acceptée à l'unanimité par l'assemblée provisoire, sur le rapport de Louis Secretan, et ratifiée ensuite par les communes vaudoises.

La République lémanique a vécu ; elle se trouve englobée dans la République helvétique une et indivisible, à laquelle Bâle a déjà adhéré, et qui est constituée sur le même modèle que les républiques française, cisalpine, ligurienne et batave. Et lorsque Berne fait connaître à Mengaud la décision qu'elle vient de prendre de reviser sa constitution, on lui répond en l'engageant à se rallier au nouvel état de choses accepté déjà par les Bâlois et les Vaudois.

Au reste, les principes révolutionnaires se propagent de divers côtés. Le 31 janvier, le Grand Conseil de Lucerne prononce l'abolition du régime aristocratique et convoque les députés de la campagne pour délibérer sur une constitution basée sur la liberté et l'égalité. Schaffhouse fait des concessions analogues aux campagnes. Le 1er février, le chargé d'affaires français arrive à Aarau, accompagné de six hussards, et y déployé le drapeau révolutionnaire : aussitôt la ville se soulève, brise les armoiries de Berne et plante un arbre de liberté; Zofingue, Brougg, Lenzbourg suivent son exemple. Le 3 février, Zurich, se sentant menacée du même sort, proclame la liberté, l'égalité politiques et civiles, et décide de se donner une nouvelle constitution. Le Bas- Valais, la Thurgovie, le Rheinthal s'insurgent.

En dépit de son isolement, Berne se prépare à résister avec bravoure à l'envahisseur. A l'invitation de la Diète de retirer

ses troupes, Ménard répond en vrai fanfaron : « Le mot obscur de « retraite » n'est pas connu chez les guerriers de la Grande Nation ! » Mais les lauriers qu'ils se dispose à cueillir sont réservés à un autre. Le 1er février, en effet, il est appelé au commandement de la Corse et remplacé par le général Brune, habile diplomate plus que grand tacticien.

Manquant d'artillerie et de cavalerie, ne possédant pas encore des forces suffisantes pour risquer une bataille, Brune cherche à gagner du temps. A cet effet, il envoie à Berne un Vaudois à l'esprit conciliant, le colonel de Montagny, ancien officier au service étranger, et le charge d'informer LL. EE. qu'il ne demande pas mieux que d'arriver à un accommodement.

Cependant, les renforts d'artillerie et de cavalerie qu'il fait venir de Savoie tardent à le rejoindre, et la division du général Schauenbourg, empruntée à l'armée du Rhin, n'est pas encore parvenue à se concentrer dans le pays de Porrentruy4. Aussi Brune entretient-il les Bernois en leur soumettant sans cesse de nouvelles propositions ; plein d'astuce, il offre, comme preuve de son désir de conciliation, une suspension d'armes de quatorze jours, après laquelle il sera certainement à même de pouvoir traiter de la paix. Les Bernois s'élant laissés prendre à ce stratagème et ayant signé le 15 février la trêve proposée, Brune s'en targue auprès du Directoire : « Il y a dans ces négociations, écritil le 17 février, assez de points consentis pour les faire durer et assez de demandes refusables pour les rompre à volonté2. * D'autre part, Mengaud excite le peuple suisse par d'insolents pamphlets, où le gouvernement de Berne est qualifié de tyran insensé, de barbare oppresseur, de criminel, etc.

Les patriciens comprennent alors qu'il faut se résoudre à la guerre, ou renoncer à leur système oligarchique. « Leur choix, dit le général Jomini, dans son histoire des guerres de la Révolution, ne pouvait être douteux : bien différents des patriciens de Venise et de Gènes, ils n'étaient point dégénérés jusqu'à oublier la gloire de leurs ancêtres ; et, tout en défendant d'injustes privilèges, ils sentirent qu'ils avaient à soutenir l'honneur de la Suisse. »

Cette résolution suprême est précédée de longues hésitations

1 Le général Schauenbourg remplaçait le général Gouvion, charge du commandement de l'expédition de Rome.

2 Voir l'ouvrage de M. le lieutenant-colonel Muret, intitulé : L'invasion de la Suisse en iyg8.

qui font perdre un temps précieux ; car la lutte est vive entre les deux partis qui se partagent les conseils de Berne. L'avoyer Nicolas-Frédéric de Steiger, aristocrate dans la plus noble acception du mot, homme d'Etat remarquable et énergique, est Pâme de celui de la guerre, que soutiennent également l'avoyer Albert de Mulinen et le général d'Erlach; celui de la paix a comme chef l'ancien trésorier Frisching, homme d'une intelligence lucide, possédant le don de l'éloquence et un esprit ouvert aux idées nouvelles; mais cet adversaire personnel de Steiger, habile et instruit, n'avait pas, dit l'historien W.-F. de Mulinen1, la même élévation de caractère que son rival.

Grâce à ces hésitations, l'armée bernoise, forte de vingt-six mille hommes, reste inactive, stationnée à Morat; son général en chef, Ch.-L. d'Erlach, est, ainsi que ses hommes, plein d'une ardeur guerrière; il ne demande qu'à combattre. A l'approche du moment décisif, ses troupes, réparties en trois corps, occupent les positions suivantes : l'aile gauche est formée de la Indivision, qui, sous les ordres de L. de Watteville, occupe Morat, et de la IIe division, celle de Graffenried, qui occupe le Seeland; elle est augmentée de la légion romande, composée de 600 Vaudois demeurés fidèles à leurs anciens seigneurs, sous le commandement de Rovéréa. A l'aile droite, la IIIe division, sous le commandement de Louis de Buren, occupe les environs de Soleure et, avec les troupes de ce canton, défend les passages du Jura ; la IVe division, sous les ordre de Victor de Watteville, a pour mission de réprimer les mouvements révolutionnaires.

Cette armée est animée de sentiments patriotiques, et pleine de confiance. Mais elle est mal exercée et peu disciplinée, après une longue période de paix pendant laquelle on s'est borné aux simples instructions d'un commis d'exercice et à une revue annuelle d'un jour. En outre, plusieurs officiers ont fait leurs preuves au service étranger, sans posséder tous pour cela les qualités voulues pour le commandement des milices.

Cependant, avec ces forces, il eût été possible, au commencement de février, de refouler les Français au delà des frontières ; à la fin du mois, il n'en est plus de même : car, grâce aux renforts qui viennent d'arriver, l'effectif de l'armée française est de 40000 hommes, avec cinq régiments de cavalerie et 46 canons ; elle est

1 Voir Histoire de Berne de ugi à i8qi.

répartie en deux corps : celui de Brune a sa base d'opération dans !e pays de Vaud, et celui de Schauenbourg dans le Jura.

Portrait de Nicolas-Frédéric de Sleiger.

Le temps des négociations a été mis à profit par Brune : ses émissaires vaudois ont travaillé les troupes bernoises, suggérant aux soldats que le gouvernement veut la révolution, et qu'il va livrer les troupes aux Français! Dans les cabarets, sur les routes,

les miliciens trouvaient des billets imprimés, insinuant que leurs chefs les trahissaient. Aussi cette longue attente a-t-elle eu des effets démoralisants sur l'armée bernoise.

Le 25 février, Brune donne pour direction à Schauenbourg d'attaquer Soleure le 1er mars. Le 27, il propose encore une entrevue au gouvernement bernois, lui annonçant qu'il a les pleins pouvoirs pour traiter. Cette entrevue, à laquelle sont délégués Frisching et Tscharner, a lieu le 28 à Payerne. Levant alors le masque, et se répandant en invectives contre le gouvernement bernois, Brune lui pose l'ultimatum suivant :

1° établissement immédiat d'un gouvernement provisoire et d'une constitution basée sur la liberté et l'égalité ; adhésion à la Bépublique helvétique une et indivisible ;

2° mise en liberté de tous les détenus politiques ;

3° licenciement de toutes les troupes bernoises et confédérées ;

4° démission du gouvernement; moyennant quoi, les troupes françaises se retireront.

En réalité, Brune n'a point l'intention de retirer ses troupes ; car, en date du 22 février, le Directoire lui a donné l'ordre positif de marcher sur Berne. Cet ultimatum, qu'il accompagne d'une prolongation de trêve de vingt-quatre heures, n'est donc qu'un dernier moyen de gagner du temps. Toutes ses dispositions sont prises pour commencer les opérations le lendemain; mais il a appris par ses espions que le général d'Erlach, muni de pleins pouvoirs depuis le 26 février, a donné des ordres en vue d'une attaque générale contre l'armée française le 2 mars ; c'est ce qu'il veut éviter, en feignant de reprendre les négociations.

Le Deux-Cents de Berne se réunit le 1er mars et, après une longue discussion, repousse l'ultimatum par 145 voix contre 3. Mais, voulant donner un gage de ses intentions pacifiques, il décide qu'une nouvelle constitution, basée sur les principes de liberté et d'égalité, sera soumise au peuple dans l'espace d'un mois à partir du jour où les troupes françaises se seront retirées. 11 consent également à relâcher les détenus politiques. Quant au gouvernement, des décisions antérieures en faisaient déjà ''un gouvernement provisoire. Ainsi mitigé, l'ultimatum est retourné le soir même à Brune, et le général d'Erlach reçoit Tordre de suspendre ses opérations.

Les députés bernois porteurs de la réponse de leur gouvernement se présentent aux avant-postes français le 1er mars à huit

heures du soir; on les fait attendre jusqu'à dix heures, moment où l'armistice prend fin. Brune refuse alors de les recevoir, et leur fait dire que, la trêve étant écoulée, il n'y a plus à discuter. Les délégués envoient aussitôt un courrier à Berne, et, dans la même nuit, le Conseil de guerre donne à toutes les colonnes l'ordre de commencer leurs opérations au petit jour.

Immédiatement après le départ du courrier, Brune consent à recevoir les députés bernois, leur déclare qu'il n'admet aucune modification à l'ultimatum posé, mais qu'il attendra encore vingtquatre heures une réponse définitive, sans pouvoir toutefois garantir que ses troupes n'attaqueront pas avant ce terme! C'est une manière d'accroître encore perfidement le désarroi des Bernois; car, les ordres ayant été donnés à Schauenbourg d'attaquer le 1er, et le temps manquant absolument pour lui envoyer un contreordre à travers les lignes bernoises, Brune sait pertinemment que sa proposition est une offre de gascon. Confiants néanmoins dans sa parole de soldat, les députés bernois considèrent sa proposition comme une prolongation de la trêve; ils en avisent leur gouvernement et celui-ci enjoint à ses troupes de différer les hostilités.

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Dernière perfidie bien inutile d'ailleurs de la part de Brune, puisque Schauenbourg, qui n'a pas même été avisé de la première prolongation de l'armistice, a fait attaquer la frontière soleuroise près de Dornach, le 1er mars à quatre heures du matin déjà! et que le lendemain, dès trois heures, Fribourg est cernée par les troupes françaises sous le commandement du général Pigeon !

Cette fois, c'est la guerre. Berne n'en saurait plus douter.

A l'appel du tocsin, le landsturm fribourgeois a envahi l'arsenal et s'est emparé des armes, tandis que les Français lancent des obus dans la place. Mais le colonel Slettler, jugeant une résistance prolongée impossible, réunit deux bataillons avec 20 canons et réussit à se retirer dans la direction de Neueneck ; les Français entrent alors dans la ville sans capitulation. Un nouveau gouvernement y est installé le jour même, et Ton donne un mois au peuple de Fribourg pour accepter la constitution helvétique. Dans son rapport, Brune évalue les défenseurs de la place à 6500 ; les morts à 400. Or il y a eu, du côté fribourgeois, à peine 10 hommes mis hors de combat ! Mais Brune est coutumier de semblables exagérations.

En ce moment décisif, Berne, qui n'a jamais marchandé son

appui aux Confédérés, se trouve abandonnée à ses seules ressources, sans autres secours que ceux de Soleure, de Fribourg et de quelques centaines de Vaudois demeurés fidèles à leur ancien drapeau. En dépit des décisions de la Diète et du serment fédéral prêté solennellement le 25 janvier, les autres cantons ne se mettent point en peine du danger qui menace leur vieil allié. On dirait vraiment qu'ils ne sont pas fâchés de voir la puissante et orgueilleuse république de Berne aux prises avec de sérieuses difficultés. Zoug, Schaffnouse, Appenzell- Intérieur n'envoient que tardivement leurs contingents ; d'autres cantons y mettent des réserves, ce qui rend leur participation illusoire : défense, par exemple, d'entrer dans le Pays de Vaud ; obligation de soumettre les plans de campagne à leurs conseils de guerre ; Uri, Schwyz, Unterwald et Claris exigent que leurs contingents ne soient pas séparés les uns des autres !

Et puis les hésitations du gouvernement bernois, provoquées par les négociations de la dernière heure, ont eu un efFet désastreux sur le moral de ses troupes; et, grâce aux émissaires de Brune, le mot de trahison, lugubre avant-coureur de la défaite, circule déjà dans les cantonnements. Au reste, si disciplinée et si confiante qu'eût pu être son armée, Berne, prise entre deux feux, allait se trouver en face de difficultés quasi insurmontables. Tandis que Pigeon marche sur Fribourg, Schauenbourg fait attaquer Ungnau (village situé sur la route de Bienne à Soleure). Les Oberlandais, qui ont été chargés de le défendre, font une vigoureuse résistance; ayant perdu 400 hommes, t,ués ou laits prisonniers, ils se retirent sur Granges (Grenchen) dans la direction de Soleure. Malheureusement la ville vient de se rendre, Schauenbourg ayant menacé de l'incendier et de passer les habitants au fil de l'épéc. Les troupes bernoises se replient alors pour couvrir leur capitale.

L'occupation de Soleure rend les Français maîtres du pont de l'Aar; la prise de Fribourg découvre l'aile gauche des Bernois. Ces échecs obligent d'Erlach à modifier ses plans : il donne l'ordre à la I™ division, qui occupe Moral, de se retirer derrière la Sinçine et la Sarine, de Neueneck à Aarberg, et à la II* division de prendre ses positions entre Aarberg et le Grauholz : mouvements de retraite qui s'exécutent dans la nuit du 2 au 3 mars ; puis il fait sonner le tocsin à Berne, pour une levée en masse du landsturm, et l'agitation qui règne dans la ville augmente encore quand on voit

entrer, dans la soirée du 2, ces 5000 hommes, jeunes gens et vieillards, armés d'outils et de vieux fusils. En même temps qu'eux arrivent de Payerne les parlementaires bernois ; aussitôt le conseil s'assemble et, après une longue discussion, décide d'accepter les conditions de l'ultimatum, avec la réserve toutefois de ne licencier les troupes bernoises que lorsque les Français se seront retirés. Le major de Goumoëns est chargé de porter cette réponse au général Brune.

Le 3, au matin, les troupes françaises occupent Morat, où des Bourguignons faisant partie de la 75e demi-brigade démolissent ïossuaire, témoignage de la défaite de leurs ancêtres. Brune, en informant Bonaparte de cet acte, le justifie comme accomplissement d'un vœu qu'il lui a entendu exprimer ! ! L'après-midi, le major de Goumoëns rapporte la réponse verbale de Brune. « Ce n'est pas tout, a dit le général français ; il n'y a point encore de gouvernement provisoire, et par conséquent personne, à mes yeux, revêtu des pouvoirs nécessaires pour traiter. »

Le dimanche 4 mars, le conseil de Berne se réunit avec l'assemblée bourgeoise pour recevoir l'abdication du gouvernement. L'avoyer Steiger en s'y rendant dit à un ami : « Tout ceci ne nous sauvera pas. 11 reste une formalité à accomplir, puis chacun ira où rappellent son devoir et le sentiment de l'honneur. » L'assemblée, après délibération, adopte un décret établissant un gouvernement provisoire. « Un profond silence, dit M. W.-F. de Mulinen, régna ensuite dans la salle. Le noble avoyer descendit de son siège ; arrivé vers la porte, il considéra une fois encore l'assemblée, les maîtres dépossédés de la vieille Berne qui se trouvaient dans la salle d'où le puissant Etat avait été gouverné pendant des siècles. Les conseillers se levèrent tous. Profondément triste, sans prononcer une parole, l'avoyer se retira. »

Il est procédé immédiatement à la constitution du nouveau gouvernement. Le Grand Conseil est composé des cinquante-trois députés des campagnes élus précédemment et de cinquante-deux députés choisis parmi les bourgeois de Berne ; il prête immédiatement serment, et choisit quatre commissions executives, qui se répartissent la direction de l'Etat, de l'administration, des affaires étrangères et militaires. Puis deux délégués, le colonel Tillier et le châtelain Descoullayes, sont envoyés auprès de Brune

1 Histoire de Berne, de ugi à i8gr.

pour l'informer de l'établissement du nouvel ordre de choses. Le général français déclare prendre note de l'acceptation de son ultimatum, mais il formule aussitôt de nouvelles exigences ; il entend : 1° que le gouvernement provisoire l'invite à venir fraterniser à Berne, où il se fera accompagner de deux compagnies d'infanterie et d'un escadron de cavalerie; 2° qu'il envoie immédiatement une ambassade au Directoire. Le nouveau gouvernement, que préside Charles-Albert Frisching, outré des procédés de Brune, repousse net toute discussion et lui renvoie son adjudant avec un refus catégorique.

Le général d'Erlach est confirmé dans ses fonctions ; âgé de cinquante-deux, ans, ancien maréchal de camp au service de France, c'est un bon officier de cavalerie, un citoyen actif, dévoué, intrépide ; mais il est maladif, sans expérience réelle de la guerre, et peu populaire a cause de son long séjour en France. D'ailleurs, après tous les ordres et contre-ordres qu'il a reçus les jours précédents, après les mutineries qui en ont été la conséquence, l'infortuné général, qui eût voulu attaquer Brune avant l'arrivée de Schaucnbourg, et s'est vu perpétuellement contrarié dans ses plans, en est réduit à la défensive avec une armée insuffisante pour tenir tête aux Français. En outre, le changement de gouvernement a ébranlé de plus en plus le moral de l'armée ; et la décision prise par la commission militaire de donner aux troupes le droit d'élire leurs officiers, droit dont elles n'useront du reste pas, met le comble à l'anarchie.

Le 1 mars, au soir, l'état des forces des deux armées en présence est le suivant : du côté des Bernois, sur les bords de la Sarine et de la Singine, 7000 hommes, sous le commandement du colonel Frédéric de Watieville; à Fraubrounnen et au Grauholz, 3500 hommes, sous les ordres du général d'Erlach ; à Aarberg, le colonel de Rovéréa en a également 3500 ; enfin, on en compte 3000 à Berne et aux environs, et 1400 au Gessenay ; soit un total de 18 400 hommes. Les forces françaises consistent dans les divisions Schauenbourg : 18000 hommes, et Brune: 15000, et dans le contingent vaudois : 4000; soit un total de 37 <»00 hommes ; plus des réserves, dans le Pays de Vaud, dans le Porrentruy et le Frickthal. La disproportion des forces est donc telle, que l'issue de la lutte n'est pas douteuse.

La cloche d'alarme est mise en branle et elle ne cessera de

sonner que lorsque l'agonie de l'ancienne Berne aura pris fin : glas funèbre d'une république qui a plus de six siècles d'existence et un glorieux passé !

Le 5 mars, les opérations commencent à une heure et demie du matin, par le clair de lune; tandis que le général Dunoyer attaque Laupen, et que le général Rampon fait une démonstration contre Guminen, Pigeon se dirige sur Neueneck, point stratégique dont l'abandon doit anihiler la valeur des deux précédents. L'attaque de Neueneck est couronnée de succès : les Bernois, alourdis par les libations de la veille et surpris dans leur premier sommeil, se réveillent péniblement, pour se retirer en désordre. Les Français, maîtres du pont de la Singine, se dirigent sur Laupen ; mais les défenseurs de la petite cité historique, prévenus par des paysans du mouvement qui s'opère, ont pu prendre à temps leurs dispositions : après une lutte corps à corps, ils obligent les Français à se retirer ; ce combat qui dure de deux heures à six heures du matin est relativement meurtrier : les Bernois perdent 3 officiers et 80 sous-officiers et soldats, et ont 136 blessés.

Après sa retraite précipitée, le détachement chargé de la défense du pont de Neueneck parvient à se rallier, grâce à l'énergie du colonel de Graffenried; des renforts arrivent, et, stimulés par l'adjudant général Weber, et par les majors Gastchet, Th. Thormann, N. /?. de Watteville, cette vaillante troupe reprend l'offensive, se précipite avec fureur sur les Français, et les oblige à battre en retraite. Ce combat acharné coûte aux Bernois 135 hommes tués et une cinquantaine de blessés ; mais les pertes de l'ennemi sont beaucoup plus considérables.

Ce brillant succès, qui contraint l'ennemi à repasser la Singine, ne doit cependant pas sauver la situation. Car, tandis que la division de Watteville repousse l'attaque de la division Brune, l'aile droite de l'armée bernoise, sous les ordres de d'Erlach, est écrasée par Schauenbourg.

Ecrasée ! Mais après quelle héroïque résistance !

Le général d'Erlach a passé la nuit du 4 au 5 au bivouac du Grauholz, où l'a rejoint Steiger. Le vieil avoyer, en sortant du conseil, a revêtu son uniforme et, ne voulant pas survivre à sa patrie, il est allé partager les dangers de ses défenseurs et les encourager de sa présence.

Schauenbourg s'avance par la route de Soleure. Une première rencontre a lieu à Fraubrounnen, sur les lieux témoins, jadis, de la

victoire des Bernois sur les bandes d'Enguerrand de Coucy, dans une plaine connue sous le nom de Tafelfeld. Cette position facile à tourner n'est pas défendable: les 3 ou 4000 Bernois qui l'occupent en sont délogés après un combat opiniâtre ; ils y laissent 200 hommes, et, après avoir vainement tenté de retenir l'ennemi dans le bois de Graffenried et à Jegistorf, ils se replient sur le Grauholz, à une lieue et demie de Berne.

« Cette dernière position, dit Rovéréa dans ses mémoires, fut défendue avec plus de bravoure que d'intelligence. » Des vieillards, des femmes et des enfants prennent part à la lutte : leurs corps, retrouvés sur les champs de bataille, montreront avec quelle ardeur ils se sont mêlés aux combattants. L'issue de cet engagement n'est pas plus heureuse que celle des 'rencontres précédentes. Obligées encore de se retirer, les milices bernoises se reforment une dernière fois au Breitenfeld : là encore, elles suspendent un moment la marche de l'ennemi ; mais la position est intenable ; le désordre qui règne dans les troupes rend du reste la résistance aussi impossible qu'inutile.

Au milieu de la confusion générale, on voit arriver un parlementaire : le gouvernement provisoire, voulant épargner à Berne les horreurs d'une prise d'assaut suivie d'un pillage, offre au général français de rendre la place, ce qui est bientôt accepté. A deux heures de l'après-midi, tandis qu'on se bat encore à Neueneck et que, aux environs d'Aarberg, le colonel de Rovéréa tient encore tête aux Français avec la légion romande, le général Schauenbourg fait son entrée dans Berne. Aussitôt, ordre est donné aux troupes qui occupent Neueneck, Laupen et Guminen de se retirer : et, dans la nuit du 5 au 6 mars, la division Brune opère sa jonction avec celle de Schauenbourg. « Je dois à la vérité de dire, écrit ce général au Directoire français, qu'il est étonnant que des troupes, qui depuis deux cents ans n'avaient pas fait la guerre, aient soutenu avec valeur cinq combats successifs, et qu'à peine chassées d'une position, elles aient su en prendre une nouvelle, d

Les troupes bernoises, en apprenant la reddition de leur capitale, se disséminent d'elles-mêmes et rentrent dans leurs foyers, le cœur rempli d'amertume. Le général d'Erlach, accompagné d'un adjudant et d'un domestique, prend la route de TOberland ; chemin faisant, il rencontre un bataillon oberlandais en route pour Berne ; les soldats l'accusent de trahison. Arrivé à Nieder-

AV

Wichtraeh, des gens avinés du landsturm l'assaillent, et il meurt, le corps percé de plus de vingt coups de baïonnette. Le matin de cette fatale journée, il a eu le pressentiment de sa mort ; parlant à l'un de ses adjudants, il lui a dit : « Mon ami, je vois le soleil se lever aujourd'hui ; je ne le verrai pas se coucher. »

Quant à l'avoyer Steiger, pendant la déroute qui a suivi le combat du Grauholz, il est demeuré sous un vieux chêne au bord du chemin ; à l'aspect de l'ennemi qui avançait, il est resté longtemps exposé au feu de la mitraille, voyant tomber beaucoup d'hommes à ses côtés. A la fin il est entraîné par le flot des fuyards que chargeait la cavalerie française. « Nous avons vu, racontèrent plus tard des hussards français, un vieillard suisse, assis au bord de la forêt. Son costume était militaire, mais son air vénérable nous a empêchés de le tuer. »

Comme d'Erlach, Steiger prend la route de l'Oberland, après avoir jeté un dernier regard sur sa ville natale qu'il ne doit plus revoir. Au moment où il monte en voiture à Munsingen, les meurtriers de d'Erlach, tout souillés encore de son sang, l'entourent; de rudes mains le saisissent. Le vieillard se tourne avec colère et dignité vers la foule excitée, et lui dit : « Epargné par les balles de l'ennemi, si je suis destiné à périr de la main de mes compatriotes, je ne crains pas davantage cette mort ; mais sachez au moins qui vous tuez. » A ces mots, il ouvre son manteau et l'on voit sur sa poitrine l'insigne de l'aigle noir, qui le ^ fait reconnaître; les baïonnettes s'abaissent, et des larmes coulent. Il continue sa route, traverse le Brunig, s'arrête à Stanz pour engager les gens des petits cantons à se montrer dignes de leurs ancêtres. Puis il va chercher un asile à Augsbourg, où il meurt de chagrin le 3 décembre 1799, après avoir pris part, dans les rangs des Autrichiens, à la bataille de Zurich. Sa dépouille mortelle, provisoirement confiée au cimetière d'Augsbourg, fut transférée à Berne six ans plus tard, et inhumée dans une chapelle de la cathédrale.

Parallèlement à la lutte principale qui se déroule autour de Berne, des combats ont lieu aux Ormonts entre les habitants de cette vallée, soutenus par un contingent du Gessenay sous les ordres du colonel de Tscharner, et les troupes franco-lémaniques -commandées par le général Châtel et les colonels Clavel et Forneret. Le 5 mars, l'une des colonnes françaises, venant d'Aigle, se rend maîtresse du col de la Forclaz et de la position du Sépey ; en rein fi

ai

vanche, l'autre colonne, partie de Bex le 4 mars pour passer \a Croix d'Arpilles, éprouve de grandes difficultés dans sa marche. Un soldat français, terrifié à l'aspect des montagnes couvertes de neige, s'écrie : « Ah! l'on voit bien que jamais le bon Dieu n'a passé par ici. » Parvenus avec peine vers le sommet du col, les Français y éprouvent une vive résistance et, après un combat de trois heures, ils battent en retraite. Mais la victoire des Ormonens a été chèrement achetée ; manquant de vivres et de munitions, ils renoncent à poursuivre leurs avantages et ils se replient sur le Plan des Isles; en apprenant la capitulation du Sépey, ils rentrent dans leurs foyers.

La légion romande, demeurée à Aarberg, capitule de son côté le 9 mars : elle est autorisée à se rendre avec armes et bagages sur le territoire neuchâtelois, où Rovéréa la licencie.

Entrés dans Berne, les Français s'en donnent à cœur joie. Ils confisquent tous les approvisionnements et les caisses publiques ; non contents de saisir le trésor de l'Etat, ils frappent les familles régnantes d'une contribution exorbitante : plusieurs millions! elles devront fondre une partie de leur argenterie pour satisfaire la cupidité des vainqueurs. Douze otages, parmi lesquels un ancien avoyer, sont emmenés sans le moindre égard. Dans les campagnes avoisinantes, la conduite des Français est pire encore; Frédéric- César de la Harpe décrit en termes émouvants, dans une lettre au ministre des affaires étrangères, les souffrances et les humiliations qu'elles eurent à subir : « Le pillage, l'incendie, le viol, les outrages de toute espèce, dit-il, ont marqué l'époque de la prise de Berne, dont les environs sont dévastés. Chevaux, bestiaux, attelages, instruments aratoires, meubles, denrées, tout a disparu ; quel profit en a retiré la République ? La forêt de Bremgarten recèle les cadavres d'un grand nombre de femmes immolées par les soldats, après en avoir abusé. Un outrage pareil, suivi du meurtre du coupable, a produit l'incendie du village de Munsingen, le plus beau de la Suisse, et les barbares qui font allumé ont à coups de sabre forcé les habitants à fuir. Et c'est au nom de la République française qu'on traite ainsi un peuple loyal, honnête et brave! »

La victoire des Français est complète : l'oligarchie est terrassée. Le 21 mars, le gouvernement provisoire de Berne dépose son mandat entre les mains du gouvernement définitif, nommé en vertu de la nouvelle constitution.

Reste pour Brune à s'acquitter de la seconde partie de son mandat : la mainmise sur le trésor de Berne. La république possédait 8 millions à Berne et dans l'Oberland, plus 18 en titres déposés en Angleterre; mais 12 échappent à l'avidité du vainqueur, grâce à l'habileté du commissaire bernois Jenner. On estime à 1 1/* million les sommes que Brune et ses acolytes s'approprièrent personnellement à l'insu de leur gouvernement, et à 12 ifa la part du trésor perçue par le Directoire ; plus 2 !/2 provenant des caisses publiques et de la contribution imposée aux familles patriciennes. De ces quinze millions, 3 4/2 partent immédiatement pour Toulon; le solde est dirigé sur Paris et sur Mayence. A ces prélèvements viennent s'ajouter encore les approvisionnements et le matériel de guerre enlevé de l'arsenal de Berne et évalué à 10 millions (272 canons, 58 obusiers, 320 mousquets, 17 000 fusils, 8000 carabines). Si l'on ajoute à ces chiffres le montant des réquisitions faites par l'armée française dans le canton de Berne, on arrive, d'après certains auteurs, à une quarantaine de millions ; en outre, le passage de l'armée de Brune à Fribourg a coûté à cette ville 2 millions. « Certes, dit le colonel Muret dans son mémoire sur la campagne des Français contre Berne, la nation vengeresse des droits des peuples ne faisait pas la guerre pour une idée ! »

Comme trophée de sa victoire, Brune envoie à Paris 16 drapeaux bernois; mais il est à remarquer qu'aucun d'entre eux n'a été pris sur le champ de bataille, tous ont été exhumés de l'arsenal. Les ours de Berne, armoiries vivantes de cette noble cité, sont également envoyés à Paris, au Jardin des Plantes.

L'histoire moderne fournit peu d'exemples de pareilles insultes infligées aux vaincus ! Lorsque les armées autrichiennes et russes fouleront à leur tour le sol de THelvétie, elles s'abstiendront de ce genre de procédés. Ils sont un des traits caractéristiques des guerres de la Révolution et du premier Empire, où Ton chercherait vainement des exemples de cette générosité française si souvent exaltée par les poètes et les romanciers.

Durant cette courte campagne, les Bernois ont perdu 702 hommes (19 officiers, 683 sous-officiers et soldats), dont les noms sont inscrits dans la cathédrale de Berne sur les tables de marbre qui entourent le tombeau de Favoyer Steiger. Ce chiffre ne comprend pas les Fribourgeois et les Soleurois, non plus que les vieillards, les femmes et les enfants qui périrent dans les rangs du landsturm.

drtlka*!

Les extorsions et les violences de l'armée française soulevèrent une réprobation générale. Un historien mililaire français, à l'humanité duquel nous nous plaisons à rendre hommage, Matthieu Dumas, les a flétries comme elles le méritent. « Quels que soient les reproches qu'on pût adresser aux. habitants de la Suisse, dit-il dans son Précis des événements militaires, ils ne pouvaient être assez graves pour contenir l'indignation qu'éprouve l'Europe, lorsque sous les prétextes les plus dérisoires, au nom de la liberté dont on allait violer l'asile, sous l'apparence d'une protection mensongère, le Directoire brise les nœuds de l'alliance perpétuelle, renverse des gouvernements vantés pour leur sagesse, qu'attestaient l'aisance et le bonheur de tous les citoyens ; lorsqu'on vit d'odieux proconsuls s'emparer des caisses publiques, envahir les propriétés particulières, porter le ter et l'incendie chez un peuple de pasteurs, et ensevelir sous des décombres l'égalité et la démocratie avec les seuls hommes qui aient professé la religion dont ces sycophantes se disaient les apôtres.... C'est à celle époque, c'est le jour de l'invasion de la Suisse que le prestige des espérances qu'avait su propager le Directoire s'évanouit entièrement. »

Fig. 6. — Costume de sénateur (le la République helvétique.

Soulèvement des pays sujets. — Tous les cantons affranchissent successivement leurs bailliages. — Abdication du prince-abbé de Saint-Gall. — Mouvements populaires dans les Grisons et le Valais.

Dictature de Brune. Décrets, promptement abandonnés, touchant la création de la République rhodanique et du Tcllsrau. Création de la République helvétique. — Départ de Brune : il est remplacé par Schauenbourg, auxquels sont adjoints Le Carlier, Rapinat et Rouhières. — Explosion du mécontentement dans les Waldstœtten. — Réunion des mandataires du peuple suisse à Aarau (12 avril). Acceptation de la Constitution helvétique par dix cantons. Principales dispositions et caractéristique de cette constitution. Organisation des pouvoirs.

Contribution de guerre imposée aux familles patriciennes. — Réunion de Genève à la France. — Sommation faite aux petits cantons par Le Carlier et Schauenbourg. Préparatifs de résistance. — Occupation de l'Oberland et de Lucerne par les petits cantons; retraite sur Schwyz. — Combat de WoIIerau (30 avril), défaite des Glaronnais à Lachen (1er mai), victoire de Rothentourm (2 mai). — Saint- Gall, Appenzell, Schwyz, Glaris, Uri, le Rheinthal et Nidwaid acceptent la constitution helvétique (2 et l.'l mai). — Remaniement des circonscriptions territoriales, constitution des cantons des Waldstaetten, du Sentis et de la Linth (7 et 18 mai). - Soulèvement des Haut-Valaisans, combat de Finges (18 mai). Acceptation de la Constitution helvétique par les Valaisans. — Exactions et abus de pouvoirs commis par Rapinat. — Les directeurs Bay et Pfyffer, contraints de donner leur démission, sont remplacés au Directoire par Ochs et La Harpe ("Î9 juin). — Traité d'alliance entre la République helvétique et la^ République française (21 août 1798).

La chute de Berne devait entraîner celle de l'ancienne Confédération. De tous côtés, en Suisse, les aspirations à l'autonomie s'étaient fait jour, et, même avant l'ouverture des hostilités proprement dites, tous les pays ci-devant sujets avaient obtenu en fait leur liberté, dans les circonstances suivantes.

Le 7 février, le Rheinthal s'émancipa ; le 8, ce fut le tour de la Thurgovie; peu de jours après, Sargans, Gaster, Uznach, Sax, Wesen, la Marche, Werdenberg et le Toggenbourg suivirent ce mouvement.

Puis ce furent les bailliages italiens. Vers la fin de l'année 1797, un parti, appuyé par les Français, s'y étant formé pour travailler à l'annexion de celte contrée à la République cisalpine, des commissaires fédéraux, Stockmann d'Obwald et Buman de Fribourg, y furent envoyés pour combattre les idées séparatistes. Le

15 février 1798, une bande de 240 Cisalpins armés débarquèrent à Lugano et s'emparèrent en premier lieu de la personne des commissaires fédéraux. Aussitôt on battit la générale, le peuple courut aux armes et, après une lutte d'une heure, les envahisseurs furent contraints à se réembarquer.

L'insolence des procédés employés par les Cisalpins accrut l'antipathie des habitants de Lugano pour les Milanais; le peuple voulait être libre et demeurer suisse : il constitua le jour même un gouvernement provisoire. Le 20 février, les habitants de Mendrisio l'imitèrent.

Deux jours plus tard, les Cisalpins renouvelèrent contre Mendrisio, et avec un égal insuccès, le coup de main qu'ils avaient tenté contre Lugano. Le général français Chevallier, qui commandait à Milan, décida alors d'appuyer leurs corps-francs; il fit occuper militairement la contrée de Mendrisio, qui fut momentanément séparée de la Suisse, pour lui être à nouveau réunie quelques semaines après, à la suite d'un vote unanime du peuple. Le gouvernement d'Uri fit une tentative pour rétablir sa domination; mais de tous côtés les bailliages se soulevèrent, en exprimant leur résolution de devenir libres et de demeurer suisses. Les baillis quittèrent alors le pays, et le Tessin se déclara indépendant.

Pour ôter tout prétexte à une intervention française, les cantons proclamèrent les principes de liberté et d'égalité; les Rhodes d'Appenzell-Extérieur, ainsi que les villes de Zurich et de SchafThouse, suivant l'exemple de Bâle, renoncèrent à leurs droits de souveraineté ; Schwyz se fit un peu prier, mais accorda néanmoins à la Marche sa lettre de liberté (8 mars). Dans le canton de Lucerne, la ville se montrait plutôt favorable aux idées de liberté et d'égalité; mais le peuple des campagnes, qui subissait l'influence du clergé, s'opposait au mouvement d'émancipation. Sous la pression des circonstances, les novateurs l'emportèrent, et, le 31 janvier, on décida de réunir pour le 1er mars une assemblée des représentants du peuple.

Les Etats alliés entraient aussi dans le mouvement. Le 4 février, le prince -abbé de Saint-Gall et son chapitre abdiquèrent leurs pouvoirs en faveur du peuple.

Les trois Ligues grisonnes avaient fait, en 1794, une évolution dans le sens représentatif et démocratique; il n'eût tenu qu'à elles de couronner ensuite leur œuvre par l'émancipation de la Valte-

line. En les dépouillant de cette vallée, Bonaparte leur enleva leurs derniers sujets; cette spoliation causa dans le pays un profond mécontentement : une diète générale des délégués des communes prit en mains le gouvernement, le 20 février. La proposition d'une réunion à la Suisse y fut faite à l'instigation du commissaire français Guyot, mais elle fut écartée.

Les dixains inférieurs du Valais, travaillés par le résident français Mangourit, et encouragés par l'exemple des Vaudois, se soulevèrent le 30 janvier 1798 ; les droits politiques qu'ils demandaient leur furent accordés sans trop de difficultés, et on les vit bientôt coopérer avec les Vaudois et les Français à l'attaque des Ormonts.

Genève possédait depuis 1790 une constitution démocratique et vivait dans un état d'agitation perpétuelle, entretenu par la présence d'un résident français. Quant à Mulhouse et à Rothweil, enclavées en pays étranger, elles étaient à jamais séparées de la Suisse, leur ancienne alliée.

Si

Après la prise de Berne, Brune y établit son quartier général -et Schauenbourg fixa le sien à Soleure. Le but de la campagne des Français paraissait atteint : Brune concentrait, pour ainsi dire, entre ses mains tout le gouvernement de la Suisse.

Au milieu de mars, il lança un décret créant une République rhodanique, composée de cinq cantons : Léman, Sarine et Broyé, {comprenant le ci-devant canton de Fribourg, Morat et Nidau), Oberland (y compris /Obvvald), Valais, Tessin. Un autre décret constituait une République helvétique composée de douze cantons : Bâle, Argovie, Baden, Schaffhouse, Zurich, Thurgovie, Saint-Gall, Appenzell, Sargans, Lucerne, Berne, Soleure. Les petits cantons du centre, en raison de l'attachement qu'ils avaient conservé pour leur antique forme de gouvernement démocratique, auraient constitué, sous le nom de Tellgau, une confédération distincte des deux autres.

Ce projet avait été conçu par les résidents Dupertuis et Mangourit, en opposition à celui d'Ochs, La Harpe et Mengaud; ce n'était qu'un stratagème destiné à vaincre la résistance au système unitaire, et si La Harpe a paru s'y rallier, ce ne fut, suivant M. Strickler1, que momentanément, pour contrecarrer les parti-

1 Voir Strickler, Die helvetische Révolution iy<j8, mit Hervorhcbung (1er Verfassungsfragen .

sans d'une annexion pure et simple de la Suisse romande à la France. Les Vaudois furent navrés de la perspective d'une séparation d'à ec la Suisse; ils étaient pleins d'enthousiasme pour l'idée d'une n publique une et indivisible, et cela d'autant plus que La Harpe k^ir avait donné à entendre que le français deviendrait peutêtre la gangue parlementaire de la Suisse régénérée. De tous côtés du reste, ce projet de trois confédérations souleva de l'opposition ; plutôt que de subir ce partage, les Confédérés se rallièrent à l'idée d'une république centralisée. C'était ce que voulait Brune; en abandonnant son projet, il se donnait Fair de faire une concession. Il convoqua les députés de toute la Suisse à Aarau pour le 12 avril, aux fins de constituer la République helvétique.

Sur ces entrefaites, la première division française fut acheminée vers l'Italie, dans le courant de mars, et le général Brune quitta Berne le 28, dans une calèche sortie des remises de l'ancien avoyer de Mulinen. Le commandement en chef échut alors au général Schauenbourg, qui transporta aussitôt son quartier général à Berne. Il avait à sa disposition 18 000 hommes répartis en trois brigades; on lui avait adjoint, en qualité de commissaire civil, l'ancien conventionnel Le Carlier, qui était lui-même accompagné d'un secrétaire nommé Rapinat et d'un nombreux personnel d'aides et d'agents; un commissaire ordonnateur, Rouhières, avait été installé à Berne le 7 mars.

Le Carlier signala son arrivée par une proclamation, imprimée en français et en allemand, excluant des fonctions publiques tous les membres des anciens gouvernements, et interdisant la discussion du projet de constitution, qui devait être adopté tel quel. Cette manière insolente d'agir blessa au vif les sentiments du peuple suisse et accrut sa répugnance pour la Constitution helvétique; elle était du reste contraire aux promesses de Mengaud.

En outre, les approvisionnements de l'armée étant devenus difficiles par suite de l'épuisement des contrées qu'elle occupait, l'état-major recourut à des fournisseurs, et les caisses publiques furent mises de réquisition. Aussi, lorsque le général français fit savoir que l'entretien de son armée était à la charge du peuple suisse, les novateurs tremblèrent pour leur popularité et les partisans de l'ancien régime reprirent de l'espoir.

Cependant, la présence des baïonnettes étrangères, ainsi que la crainte de l'anarchie et de la réaction, engagèrent la majorité des

Etats confédérés à se prononcer pour l'acceptation de la constitution militaire1.

D'emblée, le mécontentement du peuple s'était manifest 'tet avait provoqué des conflits; dans maint endroit, les arbres de liberté tombèrent sous la hache des paysans. Quand on dit au Appenzellois des Rhodes intérieures que la grande nation les appelait à la vraie liberté, ils répondirent avec indignation : « Le taureau (allusion à la bannière d'Uri) nous a donné la liberté, et un bœuf (Ochs) voudrait nous l'ôter. » Ce méchant jeu de mot n'était point immérité. L'œuvre du tribun bâlois était une copie servile de l'organisation de la République française, copie dépourvue d'originalité et de sens historique; or, si la centralisation excessive a eu pour effet en France d'annihiler beaucoup de forces vives, en Suisse elle répondait encore bien moins aux traditions, aux aspirations et aux besoins de la majorité des citoyens : car elle ne tenait aucun compte des différences de langue, de religion et de mœurs de& cantons.

Brune, prévoyant l'appréhension que la nouvelle constitution susciterait particulièrement dans les petits cantons, avait cherché à les gagner par de bonnes paroles, leur promettant entre autres des garanties touchant l'exercice de leur religion. Ils s'étaient laissé séduire un moment par son langage mielleux; mais bientôt, mieux instruits du sort qui les attendait, ils se rebiffèrent.

Les petits cantons s'indignaient de ce que des étrangers voulussent leur apprendre la liberté et l'égalité. Le clergé leur représenta que la constitution projetée tendait à la destruction de la religion, de la liberté, de la propriété, et qu'elle serait un instrument de tyrannie. Aussitôt un cri de colère retentit dans les Waldstaetten : vieillards, femmes et enfants se préparèrent à soutenir une guerre sacrée.

Uri, Vorort des cinq cantons primitifs, les convoqua en conférence à Schvvyz pour le 1er avril; Appenzell, le Toggenbourg, le Rheinthal se firent représenter à cette assemblée. En revanche, le peuple d'Obwald sépara sa cause de celle des autres Waldstaetten : à la landsgemeinde du 4 avril, les curés eux-mêmes prêchèrent la soumission. Comme un orateur manifestait la crainte des

1 On a souvent blâmé en France le démembrement de la Pologne et la constitution qui lui fut imposée par Frédéric II, .Catherine et Marie-Thérèse ; la façon d'agir de Brune et du Directoire à l'égard de la Suisse rappelle cependant sinçulièrement les procédés de ces souverains.

dangers que la liberté de la presse pourrait faire courir à la religion, le curé de Saxeln repartit : « Je ne crains pas la liberté de la presse pour mon pays, attendu que nous n'y connaissons que la presse aux fromages. » Dans le Bas-Unterwald, au contraire, le fanatisme se donna carrière; devant l'assemblée du peuple pieusement recueillie, le 7 avril, pour délibérer sur le refus ou l'acceptation de la constitution, un orateur dit qu'elle avait été conçue dans l'enfer, élaborée par Luther et répandue par Calvin ; un autre orateur déclara que les auteurs : jansénistes, déistes, athées, philosophes, esprits forts, francs-maçons, illuminés, jacobins, étaient des étoiles errantes aux ténèbres éternelles, des flots agités qui rejetaient l'écume de leur propre honte. Il faut reconnaître que cette pittoresque description ne laissait pas de contenir une part de vérité. La multitude, enflammée par ces discours et d'autres analogues, la tète découverte, les bras étendus, jura, devant un crucifix, de sacrifier corps et biens, sang et vie pour la défense de la religion catholique et de la liberté ; puis elle retourna en procession dans ses foyers, le rosaire béni à la main, en criant : « La religion de nos pères est notre constitution, et la croix notre arbre de liberté. » Des résolutions semblables furent prises à Uri, à Schwyz et à Zoug. Les émissaires des petits cantons ayant cherché à entraîner les campagnes lucernoises, Schauenbourg interdit toute communication entre les cantons révolutionnés et les cantons réfractaires.

Le 12 avril, les députés de la nouvelle Helvétie se réunirent à Aarau ; mais dix cantons seulement y étaient représentés : Zurich, Berne, Lucerne, Bàle, SchafThouse, Oberland, Sarine et Broie, Léman, Soleure et Argovie. Chaque canton avait pu choisir librement ses mandataires, sauf Berne, où Brune avait éliminé de sa propre autorité plusieurs patriciens nommés par les électeurs. La Diète proclama, en présence d'un corps de grenadiers français, l'indépendance de la nation suisse, et sa formation en République une et indivisible, démocratique et représentative. On choisit pour couleurs nationales le vert, le rouge et le jaune : c'étaient celles que les vieilles peintures suisses donnaient à Guillaume Tell, en opposition au rouge, bleu et blanc que portaient les satellites de Gessler.

La constitution unitaire fut adoptée sans discussion ; elle remplaçait le nom de Suisse par celui d' Helvétie : c'était effacer d'un trait les plus belles pages de notre histoire ; confédération faisait

place à république. Ajoutons que, plus tard, on devait supprimer le terme de monsieur, et lui substituer celui de citoyen.

Le territoire des antiques Ligues, passablement diminué, fut divisé en 22 préfectures auxquelles, par un reste de pudeur, on conserva le nom de cantons : Valais, Léman, Fribourg, Berne, Soleure, Bâle, Argovie, Lucerne, Unterivald, Uri, Bellinzone, Lugano, Rhétie, Sargans, Glaris, Appenzell, Thurgovie, Saint-Gall, Schaffhouse, Zurich, Zoug (y compris Baden et les bailliages libres) et Schwyz. Cette division territoriale, d'ailleurs différente de celle que Brune avait annoncée précédemment, devait être remaniée en mai déjà.

La Constitution helvétique était basée sur le système de la démocratie représentative. Elle instituait des assemblées primaires qui nommaient l'assemblée élective du canton à raison d'un député sur cent citoyens. Celle-ci nommait à son tour 4 sénateurs et 8 députés, 1 membre du Tribunal suprême, 13 membres du Tribunal cantonal, et 5 membres de la Chambre administrative cantonale. Le Sénat et le Grand Conseil formaient le corps législatif de la République helvétique, lequel, à son tour, élisait le pouvoir exécutif ou Directoire, composé de 5 membres. Le Directoire choisissait les ministres, les agents diplomatiques, les commandants de troupes et le receveur général.

A la tête de chaque canton étaient placés un préfet, nommé par le Directoire, un Tribunal cantonal et une Chambre administrative, sorte de Conseil de préfecture chargé de faire exécuter les lois. Les cantons étaient subdivisés en districts ayant chacun un souspréfet et un tribunal.

Telle était, à grands traits, l'organisation politique de la République helvétique à ses débuts ; ces dispositions organiques furent soumises, durant les cinq ans que dura ce régime, à plusieurs revisions, ce qui prouve à quel point elles avaient été mal étudiées et se trouvaient peu en rapport avec la situation politique du pays.

La Constitution helvétique contenait, d'autre part, certains principes fondamentaux, prématurés à l'époque où ils furent énoncés, et présentés en termes bien emphatiques 4, mais qui n'étaient certes pas sans mérite, puisque plusieurs d'entre eux ont été

1 On trouve dans le texte de la constitution des phrases comme celle-ci : « Les lumières sont préférables à l'opulence ; la loi réprime tous les genres de licence, •elle encourage à faire le bien, » etc ; ce qui n'empêchait pas les commissaires français de commettre toutes sortes d'exactions, et le Directoire helvétique d'agir en despote.

réintroduits, sous une autre forme, dans les constitutions fédérales de 1848 et de 1874. C'est ainsi qu'elle faisait résider la souveraineté dans l'universalité des citoyens ; elle proclamait leur égalité et l'inaliénabilité de la liberté de l'homme ; la liberté de conscience et la libre manifestation des convictions religieuses, subordonnée aux sentiments de la concorde et de la paix ; la liberté des cultes pour autant qu'ils ne troublent pas Tordre public et n'affectent aucune tendance à la domination ou à la prééminence ; la liberté de la presse, qu'on faisait dériver du droit à l'instruction ; la suppression des frontières cantonales, ce qui impliquait le libre établissement; la garantie de la propriété sous la réserve de l'expropriation, qui ne pouvait être prononcée qu'en cas d'urgence ou d'intérêt public hautement nécessaire, et moyennant juste indemnité.

L'abandon, par l'Acte de médiation et par le Pacte de 1815, de plusieurs de ces principes éminemment progressistes, fut un recul évident pour la Suisse. Il faut reconnaître avec impartialité et avec équité que, si les révolutionnaires français étaient peu scrupuleux dans le choix des moyens et se montraient singulièrement arbitraires dans leurs procédés, ils avaient cependant des visées humanitaires et des idées théoriques élevées qui devaient, avec le temps, faire leur chemin ; malheureusement, ils se mettaient souvent eux-mêmes en contradiction avec leurs principes. Leur défaut capital était l'absence d'éducation morale, défaut saillant surtout si on les compare avec les révolutionnaires américains qui fondèrent l'indépendance des Etats-Unis ; mais la responsabilité de cette grave lacune incombe surtout à l'ancien régime et au clergé français, qui n'avaient rien fait au XVIIIe siècle pour élever le niveau moral de la nation.

Les élections législatives portèrent aux Chambres helvétiques des hommes honnêtes et intelligents, sinon expérimentés, tels que Escher et Usteri, de Zurich, Anderwerth, de Thurgovie, Meyer, d'Aarau, Carrard et L. Secrelan, de Vaud, etc.

Le Directoire fut composé d'hommes recommandables par la modération de leur caractère : Lucas fagrand, de Bâle, Maurice Glayre, de Romainmôtier, Victor Oberlin, de Soleure, Alphonse Pfyffer, de Lucerne et Bay, de Berne. Ochs, de Bâle, n'ayant pas réussi à se faire nommer au Directoire, dut se contenter de la présidence du Sénat, tandis que le jurisconsulte Kuhn, de Berne, était appelé à celle du Grand Conseil.

Le Directoire helvétique, comme celui de la République française, était un corps purement politique ; l'administration proprement dite était confiée à des ministres. Un Vaudois, le citoyen Bégoz, fut appelé au ministère des relations extérieures; quoique son amour du plaisir Tait fait surnommer le « ministre étranger aux affaires, » il sut défendre avec dignité les intérêts dont il avait la charge; ses démêlés avec Rapinat l'amenèrent à donner sa démission, mais il rentra au pouvoir lorsque le gouvernement français se décida, un peu tardivement, à désavouer la conduite de ses représentants. Le ministère de l'intérieur échut au Dr Albert Rengger, de Brougg, homme d'un réel talent, d'une grande énergie et qui, durant son passage aux affaires, déploya une louable activité. Son ami d'enfance, Pk.-Albert Stapfer, comme lui originaire de Brougg, fut chargé du ministère des arts et sciences, dans lequel rentraient les travaux publics ; théologien et philosophe, Stapfer se signala par d'utiles projets, que le malheur des temps ne lui permit pas de mener à bonne fin. Le ministère de la justice fut confié à un patricien lucernois, Meyer de Schauensee, qui fit preuve de dévouement et d'impartialité dans l'exercice de son mandat. Le ministère des finances, tâche épineuse s'il en fut, échut au Zuricois Finsler, que ses connaissances étendues recommandaient pour cet emploi. Quant aux affaires militaires, après avoir été gérées provisoirement par Bégoz, elles devinrent un ministère spécial qui fut dévolu au Fribourgeois Repond.

La charge qui incombait à ces hommes était écrasante. Au surplus, ils ne devaient guère rencontrer de sympathie réelle que dans le canton du Léman, où une Chambre administrative éclairée et libérale, composée d'Henri Monod, président, Glayre, Louis Auberjonois, Vincent Perdonnet et Elie Bergier, organisait avec sagesse toutes les institutions que comportait le nouveau régime, en évitant de blesser par des mesures vexatoires les amis de l'ancien <ïtat de choses. Cette Chambre administrative, entrée en fonctions le 30 mars, fut solennellement installée le lendemain à la cathédrale, où un sermon de circonstance fut prononcé par le pasteur Frédéric Bugnion; dès le 2 avril, elle s'empressa de lever le séquestre mis sur les biens des bourgeois de Berne et de Fribourg et donna des garanties, sous forme d'hypothèque sur les biens nationaux, aux citoyens et aux communes qui avaient fourni les fonds de l'emprunt forcé imposé par Ménard.

Partout ailleurs en Suisse régnait un mécontentement général

et un malaise profond; dans certaines contrées, c'était une vraie anarchie, avant-coureur de la guerre civile. Les difficultés étaient si grandes que les directeurs helvétiques, débordés en dépit de leurs excellentes intentions, ne devaient pas tarder à se voir dans le cas de résigner leur mandat.

1798 fut a Tannée terrible » de la Confédération suisse ; en quelques mois elle expia bien durement ses fautes passées, ses dissensions intestines et la dureté des Etats souverains pour les pays sujets. Epreuve cruelle, mais épreuve bénie : car elle en sortit régénérée et raffermie.

Toujours préoccupé des besoins d'argent de la «grande nation, » le commissaire Le Carlier, — « considérant qu'il est juste que la République française soit promptement indemnisée des dépenses considérables qu'a occasionnées l'entrée de ses troupes en Suisse pour y protéger les amis de la liberté contre les complots de l'oligarchie, etc. — imposa une contribution de guerre de 15 millions, qui devaient être fournis par les familles ayant donné leur appui aux anciens gouvernements, et répartie comme suit : Berne 6 millions, Fribourg 2, Soleure 2, Lucerne 2, Zurich 3; un seizième million était imposé aux couvents d'Einsiedeln et de Saint-Urbain. Comme garantie de ces versements, vingt otages (12 Bernois et 8 Soleurois) furent emmenés en captivité, et les biens des contribuables déclarés inaliénables jusqu'à complet paiement de cette contribution.

M. Thiers, qu'on verra en 1870 faire retentir les cours de l'Europe de l'écho de ses doléances, déclare, dans son Histoire de la Révolution française, que « c'était l'exercice le plus ordinaire du droit de conquête. La France aurait pu renoncer à ce droit, mais la nécessité la força d'en user à ce moment. » Après s'être posés en libérateurs, les Français se montraient sous leur vrai jour, c'est-à-dire en conquérants. « Non contents, remarque M. Muret, d'entretenir une armée sur le pays lui-même, de s'emparer du trésor et de l'arsenal de Berne, il fallait encore aux Français de l'argent pour payer leur gloire. »

Et sur ces entrefaites, le 18 avril, une adresse au peuple suisse proclamait — amère dérision — « l'indépendance helvétique » !

Trois jours auparavant, le 15 avril 1798, la ville de Genève, qui se croyait en sûreté, avait vu arriver à Timproviste, entre

midi et une heure, 1600 hommes de troupes françaises, sous le commandement du général Girard ; divisés en trois corps, ces envahisseurs y pénétraient par trois portes différentes, tambour battant et canons chargés à mitraille, désarmaient les factionnaires et se rendaient maîtres de la ville.

Depuis plusieurs années déjà, cette laborieuse cité était manifestement un objet de convoitise pour la grande République ; les Résidents y avaient causé de l'inquiétude par leurs agissements, les menées de Desportes étaient transparentes. Cependant, lors du passage de Bonaparte en 1797, ce Corse madré s'était fait un jeu de rassurer les Genevois : « Ne concevez aucune espèce d'alarme, avait-il dit, si vous n'existiez pas déjà en république indépendante, vous obtiendriez maintenant cet avantage !» — « La République française, avait dit Brune dans une proclamation, en février, ne veut rien s'approprier de ce qui tient à la Confédération suisse. »

L'occupation de Genève devait durer quinze ans, jusqu'à la chute de Napoléon. Elle a laissé subsister dans l'esprit des vieux Genevois une profonde amertume, ainsi qu'une défiance tenace et assez compréhensible, il faut en convenir, à l'égard de la France. Cent ans se sont écoulés dès lors ; mais nombre de Genevois ont encore présents à la mémoire les faits dont leurs pères ont été témoins, car ils sont de ceux qui s'effacent difficilement du souvenir.

Dans les petits cantons, la fermentation allait grandissant de jour en jour. Le 11 avril, le commissaire Le Carlier les sommait d'avoir à se réunir immédiatement à la République helvétique ; le lendemain, Schauenbourg lançait un manifeste fixant aux récalcitrants un délai de douze jours pour faire leur soumission et rendant les prêtres responsables d'un plus long refus. Uri, Schwyz, Unterwald-Ie-Bas, Zoug et Glaris n'ayant pas obtempéré à ces sommations, Schauenbourg prit ses mesures pour les contraindre à accepter la constitution que le Directoire français leur imposait au nom de la liberté.

Les petits cantons n'avaient pas su soutenir Berne en temps utile ; ils avaient bien envoyé leurs contingents, mais leurs secours tardifs et insuffisants avaient été inefficaces. Lorsqu'arriva pour eux le moment de défendre des institutions séculaires, ils se trouvèrent à peu près livrés à eux-mêmes, les grands cantons

ayant tous accepté le nouvel état de choses. Cependant, dans cette crise suprême, ils rencontrèrent de l'appui auprès de quelques-uns -de leurs anciens alliés et sujets: Gersau et les communes de la campagne lucernoise, entre autres, leur promirent un secours de 9500 hommes. Puis, le 28 avril, la landsgemeinde d'Obwald, revenant sur sa précédente décision, rejeta la Constitution helvétique et décida de joindre ses efforts à ceux des autres Waldstœtten. Tout compté, contingents ordinaires, alliés et landsturm, ces héroïques montagnards purent mettre en ligne un nombre d'hommes assez considérable pour avoir le courage de soutenir la lutte contre les Français.

Le Conseil de guerre des petits cantons, réuni à Schwyz, hésite d'abord, puis décide tardivement de prendre l'offensive. Trois divisions sont organisées, comptant respectivement 3400, 3650 et 2850 hommes : la première, ou aile droite, prend Zurich pour objectif; le centre doit occuper Lucerne et, de là, se diriger sur Aarau ; la troisième division, ou aile gauche, occupera l'Obwald et, soutenue par les Oberlandais, marchera sur Thoune, puis sur Berne. Les Haut-Valaisans seront prévenus de ces mouvements, et sollicités de faire une démonstration dans la vallée du Rhône. Trois à quatre mille hommes, plus le landsturm, restent à disposition, en réserve.

Le 21 avril, Schauenbourg est informé de ces préparatifs ; il -commence à concentrer ses troupes, fort disséminées. Le 26 avril, il transporte son quartier général au couvent de Saint-Urbain.

La division de gauche des petits cantons pénètre dans le Hasli ; sa présence détermine les gens de Meyringen à repousser la Constitution helvétique, mais un petit nombre seulement de communes de POberland suivent son exemple. Cantonnée dans les environs de Brienz, où elle jouit d'un excellent accueil, cette petite troupe y attend les événements; mais, le 1er mai, elle reçoit un ordre de rappel. Cette expédition fut très préjudiciable aux petits cantons, car elle les priva de forces qui eussent été plus utilement employées ailleurs.

La division principale se concentrait à Kussnacht sous les ordres d'Aloys de Reding. Cet officier, alors âgé de trente-trois ans, et destiné à jouer un rôle important dans la suite, venait de rentrer d'Espagne, où il était parvenu au grade de lieutenantcolonel ; sa connaissance de l'art de la guerre l'avait désigné pour prendre le commandement des troupes schwyzoises. Caractère

énergique, cœur ardent, il était trop clairvoyant pour ne pas désirer l'avènement d'un ordre de choses nouveau en Suisse ; mais il s'indignait en voyant l'étranger dicter des lois.

Dans la nuit du 28 au 29 avril, les Schwyzois se dirigent sur Lucerne, qui se rend immédiatement. Mais cette prise de possession, suivie de désordres, de libations et d'un véritable pillage,

Fig. 7. — l'urlrail J'Aloys de (Win~,

est de courte durée ; en effet, dans la même journée on apprend que Zoug vient de tomber entre les mains des Français, et les Confédérés se décident à la retraite. La nuit suivante, les Français occupent Lucerne.

L'aile droite n"a pas été plus heureuse que le centre et l'aile gauche. Le colonel Paravicini, ancien officier au service de Hollande, a reçu pour instructions de marcher sur Zurich, de s'emparer de cette ville et de menacer Aarau ; il a à sa disposition deux bataillons de Glaris, un de Schwyz et les contingents d'Einsiedeln, d'Uznach, de Wollerau, de Pfa?ftikon et de la Marche, en tout 2800 hommes. Le 28 avril, Scliauenbourg est à Zurich et y établit son quartier général ; Paravicini en est informé, et doit se borner à occuper Rapperschvvil et à placer ses avant-postes un peu en arrière de Feldbach.

Les mouvements offensifs décidés par les Confédérés ayant échoué, leur Conseil de guerre se réunit à Arth, le 29, et prend ses dispositions pour la défensive : le tocsin retentit dans toutes les vallées des Waldsteetten, des feux d'alarme sont allumés sur les hauteurs, on décrète la levée en masse.

Schwvz étant le centre de la résistance, c'est sur cette localité que Schauenbourg va concentrer son effort : tâche facile, puisqu'il occupe déjà Zoug, Lucerne et Zurich.

Quatre roules aboutissent à Schwyz du côté de l'ouest et du nord : deux d'entre elles se rejoignent à Arth, venant Tune de Lucerne par Kussnacht et Immensee, l'autre de Zoug ; une autre, partant également de Zoug, longe le lac d'^Egeri, les pentes du Morgarten, et aboutit par Sattel au lac de Lowerz ; la quatrième part de Wollerau, au bord du lac de Zurich, coupe la Sihl à Schindellegi, traverse le plateau de Rothenthourm, et rejoint la troisième près de Sattel. Le 30 avril, au matin, les Schvvyzois et leurs alliés prennent position à Immensee et à Kussnacht, sur la route de Lucerne; à Saint- Adrian et au Rossberg, sur celle de Arth à Zoug; enfin au Morgarten et vers les collines de Saint-Jost, sur la route de Sattel à Zoug.

Avant d'attaquer leur front nord, Schauenbourg veut se rendre maître de Rapperschwil et de Wollerau, qu'occupent les Glaronnais et les hommes de la Marche. 11 dirige contre la première de ces localités, le 30 avril, une colonne placée sous le commandement du général Nouvion. Prises entre deux feux, les troupes de Nouvion font une première attaque infructueuse et sont obligées de se replier pour attendre du renfort ; le soir seulement, elles parviennent à s'emparer de Rapperschwil, qui accepte le lendemain la constitution helvétique.

La seconde colonne française, sous le commandement du général Fraissinet, tente à deux reprises d'occuper Wollerau, mais est contrainte de se replier pour attendre des renforts ; ceux-ci arrivés, les Glaronnais, écrasés par le nombre, se retirent à la nuit tombante sur Pfeeffikon, sans être poursuivis. « L'opiniâtreté de cette défense, dit M. Muret, doit être remarquée et citée. » — « Les Suisses, écrit Fraissinet dans son rapport sur cette affaire, pouvaient à peine être forcés et combattaient comme des lions : ce fut le combat le plus terrible auquel j'aie assisté ; même la Vendée n'a pas à montrer des scènes d'un courage aussi désespéré. » La soldatesque française se distingua par sa cruauté : on cite, par

exemple, le cas de vingt hommes du landsturm, enfermés dans une maison de Wollerau et qui, sommés de se rendre, s'y refusèrent ; la maison fut incendiée, et ces malheureux brûlés vifs.

La situation des Schwyzois devient de plus en plus critique. Us demandent des secours : le Nidwald, s'estimant menacé au Brunig et du côté de Lucerne, n'en peut fournir; les Glaronnais ont battu en retraite ; une compagnie de Zoug et 400 hommes d'Uri répondent seuls à leur appel.

Dans la journée du 30, le général Jordy a expédié de fortes reconnaissances dans la direction de Kussnacht et d'Jmmensee ; un combat s'engage dans cette dernière localité et se termine, à dix heures du soir, par la retraite des Français. Le lendemain, 1er mai, ils renouvellent leur attaque à l'aile gauche des positions schwyzoises. La défense de la Hohle Gasse (chemin creux), entre Kussnacht et Immensee, a été confiée au bataillon Fœlchlin, qui oblige d'abord les Français à se replier ; mais il est contraint bientôt de se retirer à son tour sur Arth, en apprenant que ses communications vont être coupées par une colonne française venant de Zoug.

A son autre extrémité, le front des Confédérés est également entamé, les Français ayant réussi à occuper Lachen et à pénétrer dans la Marche. Les Glaronnais demandent alors à capituler ; une trêve de cinquante heures leur est accordée pour soumettre à leur peuple la constitution helvétique.

Maître des abords nord et ouest du plateau de Rothenthourm, Schauenbourg pourra combiner une attaque simultanée avec les brigades Jordy et Nouvion, prendre l'abbaye d'Einsiedeln, où il trouvera un riche butin, et terminer la campagne par l'occupation de Schwyz.

Le Conseil de guerre des Schwyzois s'est transporté d'Arth à Rothenthourm. Aux difficultés d'ordre tactique viennent s'en ajouter d'autres, touchant la défense de l'important défilé de VEtzel, au nord d'Einsiedeln, qui incombe aux gens de cette contrée. Manquant d'officiers, ces montagnards se sont donné pour chef le curé d'Einsiedeln, Marianus Herzog, prêtre fanatique, présomptueux et peu respectueux des avis du conseil de guerre; Reding n'a pas grande confiance dans les aptitudes tactiques d'Herzog; cependant, gagné par son enthousiasme, il lui laisse le commandement de ce poste important, dont dépend le salut des Schwyzois, en décidant seulement que, si les premières lignes ne peuvent être conservées, la

retraite se fera sur Rothenthourm. L'événement viendra justifier son appréhension.

D'autre part, pendant que le conseil de guerre délibère, une mutinerie se produit dans le bataillon Schiller, posté à Schindellegi. Le 2 mai au point du jour, Reding arrive sur cette position, et prononce une harangue énergique qui rétablit l'ordre dans les rangs.

L'attaque ne se fait pas attendre : deux bataillons français, sous le commandement du général Fraissinet, ont reçu l'ordre de faire sur ce point une démonstration vigoureuse, tandis qu'un troisième bataillon tournera la position en s'emparant de l'Etzel. La défense des Schwyzois est héroïque, leur tir bien ajusté et leur mitraille oblige les Français à se retirer.

Ce s iccès brillant fait bien augurer de la journée; mais Reding reçoit 1 1 nouvelle que le curé Herzog et ses hommes ont abandonné l'Etzel sans tenter même de le défendre, et que l'ennemi est entre' à Einsiedeln sans coup férir. La position est donc tournée. Il u? lui reste plus qu'à se retirer aussi sur Rothenthourm, ce qu'il fait en bon ordre, sans être inquiété. A mi-route, il apprend que les Français ont forcé le passage de Saint-Jost et que le bataillon Hediger, chargé de le défendre, s'est replié également sur Rothenthourm. Un autre bataillon, venant à marche forcée de l'Oberland, arrive à point nommé pour participer à la défense de cette position.

Du côté d'Arth, ainsi que sur la frontière glaronnaise, on est demeuré de part et d'autre dans l'expectative durant toute la journée.

Reding dispose aussitôt ses trois bataillons, renforcés par le landsturm de la contrée. Vers les trois heures et demie de cette journée mémorable, les colonnes françaises, descendant du col de Saint-Jost, débouchent dans la plaine de Rothenthourm près d'Innere-Altmatt ; les Schwyzois les accueillent par des feux de salves, qui portent la perturbation dans leurs rangs. Profitant de l'hésitation de l'ennemi, Reding se décide à prendre l'offensive et donne le sig îal d'une attaque générale : les tambours battent la charge, les trois bataillons schwyzois s'ébranlent, la baïonnette en avant ; le landsturm, qui attendait ce moment avec impatience, s'élance à son tour en poussant de grands cris, à la manière des vieux Suisses. Un combat corps à corps s'engage. Surpris par l'impétuosité de cette attaque, les Français lâchent pied et prennent

la fuite, poursuivis par les Schwyzois qui, vers les six heures du soir, occupent à nouveau le col de Saint-Jost.

Tandis que Reding remportait à Rothenthourm ce brillant succès, l'important défilé de Sattel près de Morgarten, que défendaient le iandsturm et les Uranais, était sérieusement menacé. Informé de ^ ce danger, Reding détache un de ses bataillons pour se couvrir ;

les Français, attaqués de flanc, sont culbutés et fuient dacs la direction du lac d'^Egeri.

Après ces deux victoires, l'honneur des Schwyzois est sauf. Prolonger une lutte aussi inégale serait une folie : c'est l'impression qui domine au bivouac de Rothenthourm. Se faisant l'interprète de ces sentiments, Reding demande au général Nouvion une suspension d'armes. Mais, avant le départ de sa missive, le 3 mai, vers les trois heures du matin, les Schwyzois préposés à la défense d'Arth et de Saint- Adrian (bataillon Ab Yberg) sont attaqués par une colonne française venant de Wolschwil, qu'ils repoussent. Peu d'heures après, une brigade française concentrée à Kussnacht s'avance en rangs serrés dans la direction d7 nmensee ; le bataillon Fœlchlin réussit à conserver cette position.

C'est sur ces entrefaites que le général Nouvion, se déterminant sur la demande d'armistice formulée par Reding, exige: l°que les Schw yzois déposent les armes dans l'espace d'une demi-heure ; 2° que le peuple accepte la Constitution helvétique. Réponse outrecuidante à une troupe qui a si vaillamment combattu !

Les miliciens réunis à Rothenthourm, ayant délibéré à nouveau, demandent : 1° une trêve de vingt-quatre heures pour réunir une landsgemeinde et lui soumettre l'acceptation de la constitution, 2° des garanties pour leur religion, leurs personnes et leurs propriétés, 3° l'exonération de toute occupation du pays par les Français. Ces stipulations sont acceptées par le général en chef Schauenbourg ; des assurances positives sont données airx Schwyzois quant à l'exercice de leur religion ; on leur promet que leur pays ne sera pas occupé par les troupes françaises et qu'ils garderont leurs armes : conditions honorables dues à la bravoure des Schwyzois, et peut-être aussi au fait que, Einsiedelîl pillé, il n'y a plus de trésor à emporter du canton de Schw yz.

Le lendemain, 4 mai, la landsgemeinde se réunit. Reding expose la situation et conseille d'accepter les conditions des Français. Quoique le capucin Styger, le bouillant promoteur de la résistance, ait pris la fuite, un vrai tumulte se produit. « C'étaient, dit

Zschokke, les dernières convulsions de la démocratie expirante. » Un digne ecclésiastique, le chanoine Schouler, ayant fait ressortir que l'exercice de la religion catholique ne sera point entravé, le calme se rétablit psu a peu et, finalement, la capitulation et la nouvelle constitution sont acceptées à une forte majorité.

La veille, la landsgemeinde de Glaris avait pareillement adhéré à la République helvétique. Sur la demande de Schauenbourg, le Conseil de Schwyz fait des démarches auprès de celui d'Uri, pour que ce canton accepte aussi le nouvel ordre de choses ; ce qui a lieu effectivement, dans la landsgemeinde du 5 mai.

Quant à l'Obwald, il était déjà entré dans le giron de la nouvelle république.

Cette cruelle agonie a coûté aux petits cantons près de deux cent cinquante citoyens, et le nombre des blessés s'élève à environ deux cents, chiffres relativement considérables, étant donnée la population de ces contrées.

Pendant qu'on se battait dans la Suisse centrale, la ville de Saint-Gall et le Toggenbourg avaient adhéré à la Constitution helvétique dans les derniers jours d'avril, et les autres communes de la campagne saint-galloise le 2 mai ; Appenzell en fit autant, après quelques velléités de résistance.

Le Rbeinthal et le Nidwald seuls étaient encore récalcitrants, ainsi que les Grisons, où les opinions étaient divisées, mais qui n'étaient pas encore considérés comme faisant partie intégrante de la Suisse. Peu après, Schauenbourg envoya trois bataillons d'infanterie, un escadron de hussards et deux batteries d'artillerie dans la Suisse orientale : le Rheinthal se soumit. Une sommation fut adressée au Nidwald qui, le 13 mai, se résigna, bien à contrecœur, à adhérer à la République helvétique, après qu'on lui eut donné les mêmes garanties qu'au canton de Schwyz.

Mais la constitution helvétique était à peine adoptée, que le commissaire français Rapinat la faisait remanier, en vue de diminuer l'influence des petits cantons ; deux arrêtés, des 7 et 18 mai, réunissaient: 1° Uri, Schwyz, Unterwald, Zoug, Engelberg et Gersau sous le nom de canton des Waldstwtten, avec Schwyz pour chef-lieu ; 2° Sargans, Glaris, Werdenberg, Gams, Sax, le Haut-Rheinthal, le Haut-Toggenbourg, Gaster, la Marche, les Métairies (de Schwyz) et Rappersehwil, sous le nom de canton de la Linlh, avec Glaris pour chef-lieu : 3° les deux Appenzell, le

Bas-Toggenbourg, Saint-Gall ville et campagne, et le Bas-Rheinthal, en un canton du Sentis, avec Saint-Gall pour chef-lieu.

L'un des principaux écueils auxquels se heurtait le régime nouveau était la question religieuse. Les catholiques, dont le clergé possédait des biens importants, étaient à juste titre préoccupés de l'avenir réservé à leur religion. Les commissaires leur avaient fait à ce sujet les plus belles promesses sans parvenir à calmer leurs inquiétudes, car ce qui s'était passé en France était bien de nature à les rendre circonspects. D'ailleurs, les Conseils de la nation ne justifièrent que trop leurs appréhensions, en décrétant le séquestre des biens ecclésiastiques.

Les Haut-Valaisans, d'autre part, tardaient à mettre leur organisation politique en harmonie avec la Constitution helvétique; le commissaire Mangourit voulut user de rigueur à leur égard, mais ses menaces provoquèrent une vive irritation : les hommes des dizains supérieurs coururent aux armes. Le 5 mai, ils descendirent la vallée du Rhône au nombre de 4000, sous le commandement du jeune comte de Courten, et s'emparèrent de Sion. Le gouvernement provisoire avait quitté cette ville la veille, suivi par Mangourit, et s'était réfugié à Saint-Maurice. Des secours furent demandés au préfet du Léman et au général Schauenbourg : deux bataillons vaudois, promptement mobilisés, et une brigade d'artillerie de 12 canons, sous le commandement de l'adjudantgénéral Bergier, arrivèrent le 8 à Saint-Maurice ; le 10, ils occupèrent la ligne de la Dranse et y attendirent l'arrivée des troupes françaises.

Les Haut-Valaisans s'étaient avancés jusqu'à Saxon, lorsqu'ils apprirent que les petits cantons avaient capitulé. Le 13 mai, ils envoyèrent des députés au colonel Bergier pour traiter; cet officier accorda une suspension d'armes de quarante-huit heures aux conditions suivantes : 1° acceptation pure et simple de la constitution helvétique ; 2° mise en liberté des personnes arrêtées à Sion ; 3° évacuation de la vallée jusqu'à Sion ; 4° remise de 14 otages. Les Haut-Valaisans acceptèrent ces propositions et effectuèrent aussitôt leur retraite.

Mais à ce moment arriva, avec quatre bataillons d'infanterie et un escadron de hussards, le général Lorge, envoyé par Schauenbourg. Les conditions faites par Bergier ne l'ayant pas satisfait, il voulut exiger en outre une contribution de 600 000 fr. et le désarmement de tout le pays.

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Ce n'était pas sans peine que les patriotes valaisans avaient accepté les conditions formulées par Bergier ; furieux de se voir ainsi joués, ils refusèrent énergiquement ces nouvelles exigences, et prirent une position défensive sur la Morge, en aval de Sion. Le 18 mai, Lorge les attaqua, les bouscula et les contraignit à se retirer. Sion se rendit. Les Valaisans se reformèrent dans la forêt de Finge, près de Sierre; mais, après un nouveau combat malheureux, ils furent obligés de se soumettre. La contribution de guerre fut réduite à 150000 francs; soixante prisonniers furent envoyés à Chillon, et le pays désarmé et dévasté jusqu'à Brigue.

Le 8 juin, la Constitution helvétique était acceptée définitivement par le Valais, et le 20, les députés du canton prenaient séance à Aarau. La conséquence de cette résistance fut, pour les Valaisans, une épouvantable misère ; malgré leur défaite, ils ont droit, eux aussi, à notre admiration pour l'esprit d'indépendance et l'énergie dont ils firent preuve.

Les bataillons lémaniques n'avaient pas emporté de trésor ; mais, ayant fait campagne avec les Français, ils encouraient une part de responsabilité dans leurs méfaits. Aussi les Vaudois, navrés du rôle que leurs miliciens avaient été appelés à jouer, s'empressèrent-ils d'envoyer aux Valaisans, en témoignage de leur affection, des secours abondants en vivres, en vêtements et en argent. Et, sur la demande de la Chambre administrative du Léman, Schauenbourg relâcha les prisonniers internés à Chillon.

Les Français, apportant, le sabre à la main, le nouvel évangile de la liberté aux fiers descendants des vieux Suisses, avaient surmonté toutes les résistances ; mais les moyens employés par eux pour soumettre les petits cantons avaient soulevé une vive réprobation. C'est ce que Escher, de Zurich, eut le courage de constater au sein du Grand Conseil helvétique, dans une discussion où il s'exprima en ces termes : « Si l'on avait employé le raisonnement pour enseigner à nos cantons la liberté représentative, ils se seraient sans doute réunis à nous peu à peu. Mais la manière dont on la leur a imposée est-elle bien conforme à la souveraineté du peuple ? Notre état actuel est-il si séduisant, que nos frères soient inexcusables de refuser, inconsidérément peut-être, mais avec un véritable patriotisme, de s'y associer? »

La République française prétendait soumettre la Suisse à une vraie tutelle, et elle l'exerçait avec l'inexpérience et la fougue de

la jeunesse. Ignorante du passé des Confédérés, et représentée par des mandataires sans conscience, eile faisait peser sur eux un joug cruel : au mois d'avril déjà, le canton d'Argovie s'était plaint au gouvernement helvétique des exigences exorbitantes des commissaires de l'armée française. Les contributions imposées par Le Carlier à certains cantons ne rentraient pas ; pour arriver à ses tins, il lit arrêter à Luccrne cinq membres de l'ancien gouvernement comme otages et. le 8 mai, les caisses publiques furent mises sous scellés; il traita pareillement Soleure, Fribourg, Zurich, Berne, et même le canton du Léman.

Ce fut pis encore quand à Le Carlier eut succédé le beau-frère de Rewbel, le commissaire général Rapinat, dont le nom est resté tristement célèbre. En vain le Directoire réclama-t-il auprès de Schauenbourg contre les abus de pouvoir des agents français. Qu'importait aux envahisseurs l'état des finances helvétiques ? Il leur fallait de l'argent, et tous les moyens étaient bons pour s'en procurer. Le ii mai, le trésor de Berne fut envoyé à Paris; le 6 juin, ce fut le tour de ceux de Lucerne et de Zurich. Dans le canton du Léman, on se plaignait vivement des violences et des meurtres commis par les envahisseurs, et des lourdes contributions imposées aux habitants par les troupes en passage. Le Directoire helvétique crut pouvoir invoquer l'appui du gouvernement français, mais ce fut en pure perte ; l'arrogance des commissaires s'en accrut encore. Rapinat prit un arrêté en vertu duquel « la Suisse étant un pays conquis, il appartenait aux agents français seuls de prescrire les opérations politiques de Tordre civil. En conséquence, toutes les décisions des autorités helvétiques qui seraient contraires à ses ordres seront tenues pour nulles et tous les fonctionnaires ou autres qui se permettraient d'exciter les habitants de l'Helvétie contre les Français seront jugés militairement. » Rapinat établit la censure des journaux. Tel était le régime imposé à la Suisse au nom de la liberté, de l'égalité, de la fraternité et des droits de l'homme !

Pour attester son omnipotence, Rapinat exigea la démission de deux membres du Directoire helvétique : Bay et Pfyffer, qui lui portaient ombrage, et les remplaça de son chef par les citoyens Ochs et Dolder. Cette fois l'illégalité était par trop flagrante : Rapinat fut désavoué par le Directoire français, et le corps législatif, appelé à remplacer lui-même les deux « démissionnaires », fit choix de La Harpe et d'Ochs (29 juin). En même temps, le préfet

et la chambre administrative de Lucerne, qui avaient été destitués par Rapinat, furent réintégrés dans leurs fonctions.

La Suisse n'était pas encore au bout de ses humiliations. Sous la pression des circonstances, elle fut contrainte de conclure avec la France un traité d'alliance offensive et défensive, qui la livrait complètement à sa prétendue protectrice. En échange de la « reconnaissance de son indépendance, » et de la promesse secrète de l'annexion du Frickthal et des Grisons, elle fut tenue de fournir passage aux troupes françaises et de coopérer aux opérations militaires de sa puissante alliée. Ce traité inique, imposé par le vainqueur, fut ratifié par le corps législatif suisse le 2t août 1798. « Signez, avait dit Talleyrand aux plénipotentiaires, ou préparez-vous à la réunion ! »

Après de longues discussions, Lucertie fut choisie comme siège du gouvernement helvétique. Entre le 5 août et le 1er septembre eut lieu la prestation du serment prescrit par la constitution ; chaque citoyen y fut astreint individuellement, à peine de la déchéance de ses droits civiques.

Un camp d'instruction fut établi par Schauenbourg dans la plaine du Breitfeld, près de Berne ; quatre demi-brigades (régiments) d'infanterie, un régiment de hussards et deux compagnies d'artillerie à cheval y furent concentrés au mois d'août. Le Directoire français faisait diriger sur l'Italie toutes ses troupes disponibles ; dans le courant de Tété, plus de 20000 hommes venant d'Alsace traversèrent la Suisse et passèrent le Saint-Bernard. Au mois d'août, Schauenbourg fut informé que l'Autriche, en prévision d'une rupture possible, avait concentré un corps de dix mille hommes sur la frontière du Rheinthal et des Grisons, entre Bregentz et Landeck. Aussitôt il disposa la plus grande partie de ses troupes en conséquence; la Suisse étant épuisée et les vivres devenant très rares dans certaines régions, il avait du reste déjà modifié ses cantonnements et placé la majeure partie de ses troupes dans la Suisse orientale, jusqu'alors épargnée. L'armée française en Suisse était alors forte de 21 000 hommes environ, à savoir : 8 demi-brigades d'infanterie, 2 régiments de cavalerie et 9 batteries d'artillerie.

SOULÈVEMEiNT D'UNE PARTIE DES WÀLDSTVETTEN

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