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CHAPITRE XIV Guerre du Sonderbund. — Constitution fédérale de

Triomphe de l'ultramontanisme à Fribourg. — Discussstons sur le Sonderbund au Grand Conseil fribourgeois et en Diète. Armements des sept cantons. — La Diète déclare l'alliance séparée incompatible avec le Pacte (20 juillet 1847), enjoint aux sept cantons de cesser leurs armements, décide de reviser le Pacte (46 août), et prononce l'expulsion des Jésuites (3 septembre). — Guizot et Metternich s'efforcent d'obtenir une intervention collective des puissances ; ces tentatives sont déjouées par Palmerston. — La Diète décide la levée de six divisions sous le commandement du général Dufour (21 octobre), et l'occupation militaire des sept cantons (4 novembre). — Capitulations de Fribourg et de Zoug (14 et 21 novembre). Combat de Gislikon, entrée des troupes fédérales à Lucerne (23 et 24 novembre). Capitulation des petits cantons et du Valais (25 au 30 novembre). — Conséquences de la campagne. Pacification immédiate. Attitude de la Diète. — Etablissement de la république à Neuchâtel (!•* mars 1848). — La chute de Guizot (24 février) et celle de Metternich (18 mars) facilitent la pacification de la Suisse.

La Diète charge une commission d'élaborer une constitution fédérale (17 février 1848), qu'elle vote le 27 juin, et qui est adoptée par le peuple et les cantons. Principes généraux et dispositions essentielles de la Constitution de 1848. — Nomination des autorités fédérales.

Tandis que le radicalisme triomphait dans plusieurs cantons protestants ou mixtes, le système théocratique remportait de plus en plus à Fribourg. L'avoyer Jean de Montenach, l'un des restaurateurs du patriciat en 1814, s'était écrié un jour au Grand Conseil : « Nous n'abdiquerons ni devant la mitre, ni devant la liare ; » ce sont là des paroles que le clergé romain ne pardonne pas, il les envisage comme le péché contre le Saint-Esprit dont parle l'Ecriture ; aussi la faction ultramontaine ne tarda-t-elle pas à frapper Montenach d'ostracisme, ainsi que les avoyers Ch. de Schaller et Joseph de Diesbach, dont les allures indépendantes ne convenaient pas à la coterie jésuite. A ces hommes de l'ancien régime, succèdent Rodolphe de Week en 1839, Louis Fournier en 1841, et Charles Griset, qui devaient prendre une part active au Sonderbund.

Cette ligue était demeurée secrète durant trois ans; l'existence en fut révélée par la proposition faite le 9 juin 1846, au Grand Conseil de Fribourg, d'y donner son adhésion. L'entrée en matière sur cet objet souleva de vives oppositions : d'abord, les neuf dé-

pûtes du district protestant de Morat quittèrent la salle, alléguant qu'ils ne pouvaient souscrire à une alliance purement catholique et contraire à l'article 1er de la constitution fribourgeoise ; puis, Pierre Landerset, l'adversaire des Jésuites, prophétisa une grande catastrophe ; Julien Schaller, fils de l'ancien avoyer, compara l'alliance des sept cantons à une vaste association de corps francs ; Charles et Werro parlèrent également contre le Sonderbund. L'avoyer D église, que le père Girard avait vainement tenté de détourner de ce projet, vota, après quelques hésitations, en faveur du Sonderbund, qui réunit finalement 51 voix contre 24.

Ces débats eurent un grand retentissement en Suisse. Interpellé officiellement par le Vorort, le gouvernement de Lucerne fit, après un mois de silence, une réponse affirmative, et invoqua l'article IV du Pacte qui donnait à chaque Etat le droit de requérir l'assistance de ses confédérés ; à l'appui de son attitude, il cita l'exemple du canton d'Argovie, qui avait demandé en 1841 le secours de l'Etat de Berne.

La réunion de la Diète à Zurich, au mois de juillet, débuta par des incidents personnels regrettables : c'est ainsi qu'une violente altercation se produisit entre le député Ochsenbein, de Berne, et le colonel Abyberg, de Schwyz ; ces deux officiers se provoquèrent même en duel. La question du Sonderbund vint à l'ordre du jour à la fin d'août. De Tillier conjura, en termes pathétiques, les cantons catholiques de renoncer à leur alliance ; il compara celle-ci aux confédérations de Bar et Targovvitsa, qui avaient amené le partage de la Pologne. Bernard Meyer, de Lucerne, répondit : « Ni le Vorort, ni les Etats confédérés ne nous ont protégés ; nous en sommes réduits à nous protéger nous-mêmes. » Le 4 septembre, à la votation on ne parvint pas à constituer une majorité : seuls, les dix cantons et les deux demi-cantons qui s'était prononcés l'année précédente pour l'expulsion des Jésuites votèrent la dissolution du Sonderbund ; quelques semaines après, la révolution de Genève procurait aux radicaux l'appoint de voix qui leur manquait : mais la session de la Diète était close.

Dans le canton de Fribourg même, l'opposition au Sonderbund provoqua aux mois de novembre et de décembre des mouvements populaires ; le 6 janvier 1847, trois colonnes d'insurgés se dirigèrent de Bulle, de Morat et d'Estavayer sur le chef-lieu ; le gouvernement, prévenu à temps, proclama l'état de siège, et les milices des communes fidèles, curés en tête, accoururent pour

prendre sa défense ; les chefs de l'insurrection et un certain nombre de suspects furent arrêtés ; d'autres, qui réussirent à s'enfuir, furent proscrits. Le pape Pie IX venant de signaler son élévation au pontificat par une amnistie, on espérait que le nouvel évéque de Lausanne, Mgr Marilley, imiterait son exemple et s'interposerait pour ramener la paix publique ; cette attente fut déçue.

Pendant ce temps, le Sonderbund faisait des préparatifs militaires. Sous le prétexte de prévenir une nouvelle levée de corps francs, il crée un conseil de guerre, qui se réunit à plusieurs reprises : il fonde une caisse centrale, organise une armée, et fait en France et en Autriche des approvisionnements d'armes et de munitions. De défensive qu'elle était au début, cette alliance prend un caractère offensif. Certains hommes d'Etat avaient même des visées lointaines : on a retrouvé en 1848 dans les papiers de Siegwart-Muller une note établissant que, en cas de victoire, les sept confédérés comptaient procéder à un remaniement du territoire helvétique : le Freiamt, Baden et le Frickthal auraient été réunis à Lucerne, le territoire de Glaris incorporé partie à Uri, partie à Zurich ; le Jura bernois serait devenu un canton distinct ; en outre, une université catholique aurait été fondée à Lucerne et de nombreux établissements confiés aux Jésuites.

Les gouvernements réactionnaires, qui sentaient déjà le sol trembler sous leurs pieds, éprouvaient une grande appréhension en voyant les radicaux triompher dans divers cantons et cherchaient au dehors des points d'appui.

De son côté, la diplomatie étrangère allait entrer en ligne, et par ses intrigues, accroître l'anarchie en Suisse.

Après la première levée de corps francs, en décembre 1844, les ministres plénipotentiaires avaient remis au président de la Diète une série de notes, qui étaient autant d'appels à la modération et à la conciliation. Après la seconde expédition, mars 1845, Guizot, lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre, et le comte d'Apponyi, ambassadeur d'Autriche, avaient tenu à Paris plusieurs conférences, sans d'ailleurs donner de suite immédiate à ces échanges de vues.

11 semblait vraiment que la Suisse fût sous la tutelle des grandes puissances. Non seulement celles-ci prétendaient que le Pacte ne pouvait être revisé sans leur assentiment, mais encore elles esti-

m aient que les traités de 1815 leur donnaient un droit d'intervention, la neutralité n'ayant été accordée à la Confédération, selon leur point de vue, que pour autant que ses institutions offriraient une garantie suffisante de son aptitude à faire régner la tranquillité, El c'est sous ce prétexte du maintien de la paix intérieure que la France et l'Autriche allaient chercher à s'opposer à la cessation de l'anarchie où était plongée la Suisse ! C'est au nom de l'ordre que, peu avant d'être renversés eux-mêmes du pouvoir, Metternich et Guizot prenaient sous leur haute protection la minorité obstructionniste du peuple suisse, et suscitaient des résistances aux projets de réformes réclamés par la majorité.

Le cabinet de Paris, il est vrai, devait y apporter plus de circonspection que celui de Vienne : il louvoyait, n'osant ni effaroucher la Chambre française en intervenant en faveur du Sonderbund, ni mécontenter le prince de Metternich. L'arrivée au pouvoir du parti whig, en Angleterre (dès juillet 1846), en la personne de lord Palmerston, déjoua les intrigues de l'Autriche, et accrut les perplexités de Guizot.

Quoique protestant, en effet, ou peut-être en raison même de sa qualité de protestant, qui le rendait quelque peu suspect à ses compatriotes, Guizot inclinait de plus en plus vers l'Autriche : au mois de décembre (1846), son ambassadeur en Suisse, de Ponkris, qui semblait peu enclin à marcher avec la cabinet de Vienne, fut remplacé par Bois le Comte, que ses sympathies personnelles et notamment ses ardentes convictions religieuses disposaient à soutenir la cause du Sonderbund. Les instructions données à ce diplomate insistaient fortement sur la nécessité de maintenir l'entente des puissances, spécialement entre les cabinets de Vienne et de Paris.

A peine installé à son poste, l'ambassadeur de Louis-Philippe entreprit un voyage en Suisse « pour se mettre, disait-il, au courant de la situation politique du pays ; » un pareil voyage, dont les auteurs français parlent comme d'une chose toute naturelle, était évidemment destiné à nouer des intrigues, et partant contraire au mandat d'un diplomate accrédité auprès de la Diète fédérale et non auprès des gouvernements cantonaux. D'ailleurs, Guizot reconnut plus tard, dans ses mémoires, avoir fait fausse route en choisissant pour son représentant un homme « trop prévenu pour le parti catholique et trop enclin à en exagérer le succès. *

Les cabinets étrangers usèrent de moyens multiples pour témoigner leur sympathie aux sept cantons. Au mois de janvier 1847,

Metternich leur fit un envoi de 100000 francs et, peu après, il leur expédia de Lombardie 3000 fusils. Un appui analogue doit avoir été fourni par le gouvernement français ; en effet, d'après le marquis de Ricci, ambassadeur de Sardaigne à Vienne, Louis- Philippe aurait déclaré au comte Àpponyi « qu'il y avait lieu de soutenir le Sonderbund, non ouvertement, mais sous mains, en lui envoyant des armes et surtout de l'argent ; » le roi aurait même ajouté « qu'il avait pris ses mesures de telle façon que le canton de Lucerne était muni d'armes en abondance et avait reçu quelques subsides en argent4;» mais lorsque, plus tard, les troupes fédérales trouvèrent entre les mains des catholiques des armes d'origine française, Guizot chercha à se justifier en déclarant que « l'Etat avait toujours dans ses arsenaux des armes destinées à être vendues et qu'il vendait à qui voulait les acquérir, à moins qu'il n'eût un motif de refuser *. »

D'autre part, lors du transfert du Vorort de Zurich à Berne, le 1er janvier 1847, les ambassadeurs de Russie, d'Autriche et de Prusse avaient reçu de leur gouvernement l'ordre de conserver leur résidence à Zurich ; et le cabinet de Vienne avait déjà proposé peu auparavant à celui de Paris une formule identique pour le langage que les missions étrangères auraient à tenir au Vorort le 1er janvier, formule comportant la mention du respect absolu du Pacte de 1815.

La situation politique de la Suisse, on le voit, s'aggravait singulièrement du fait de ces interventions étrangères, auxquelles les catholiques prêtaient les mains, si même ils ne les avaient provoquées. L'esprit dans lequel elles étaient pratiquées montre bien que les cabinets de Vienne et de Paris n'avaient point en vue l'intérêt de la Confédération, le développement de ses institutions et sa prospérité ; leur principal souci était de ne pas laisser s'établir un régime progressiste : ils s'appliquaient donc à représenter les hommes d'Etat suisses comme des anarchistes, et cela tout à fait à tort, ainsi que les événements subséquents devaient le montrer.

Deux citations ne seront pas sans intérêt ici. « La Suisse, écrivait Metternich en 18i5, présente l'image la plus complète d'un corps politique en voie de décomposition sociale. » Et le roi

1 et * Voir Biaochî, Storia documentata diplomazia europea in Italia, t. V, 13; Thureau Dangin, Histoire de la monarchie de juillet, t. VII, p. 185, et Annuaire historique de Lesur et Fouquier (1847), p. 454, cités par M. Paul Matter.

Louis-Philippe disait à Guizot en parlant de nous : « Beau pays et bon peuple, vaillant, laborieux, économe. Mais ils sont bien malades, l'esprit radical les travaille ; ils ont des ambitions de grands Etats, des fantaisies systématiques de nouveau gouvernement. Une fois lancés dans les crises révolutionnaires, les Suisses ne sont pas assez forts pour en sortir par eux-mêmes et pour refaire à eux seuls leur organisation d'Etat et leur gouvernement ; il faut que le rétablissement de Tordre intérieur leur vienne du dehors4. » Quand on met ces appréciations en regard des faits qui se sont déroulés depuis : d'une part la culbute de Louis- Philippe et de son conseiller Guizot, la chute de Metternich et l'abdication de l'empereur Ferdinand, de l'autre la tranquillité et la prospérité dont la Suisse a joui depuis 1848, on constate à quel point étaient mal avisés les cabinets de Vienne et de Paris. La parole de l'Ecriture : « Ote d'abord la poutre qui est dans ton œil » s'applique d'une manière frappante à cette diplomatie malveillante, qui toujours cherchait à s'ingérer sous n'importe quel prétexte dans les affaires de la Suisse. Et Ton doit reconnaître que les hommes de 1848, les Fourrer, les Kern, les Naeff, les Mounzinger, les Frei-Hérosé, les Dufour, et même les Druey et les Ochsetibein, malgré les fautes qu'ils ont pu commettre à un moment donné, ont bien mérité de la patrie en la dotant d'institutions stables et en la soustrayant à l'influence néfaste des Jésuites et de l'étranger2.

La Diète se réunit à Berne le 5 juillet 1847 sous la présidence d'Ochsenbein, qui s'acquitta de ses délicates fonctions avec un tact bien fait pour lui rallier les sympathies. L'ancien chef des corps francs avait su, en effet, en devenant président du Vorort, dépouiller le vieil homme et s'élever à la hauteur de son nouveau mandai : son tact, sa modération, la manière à la fois polie et ferme dont il savait écarter l'immixtion de la diplomatie étrangère, modifièrent bientôt l'opinion qu'on s'était formée de lui. A l'am-

1 Guizot, Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps.

4 On lira avec intérêt, dans les Annales des sciences politiques de mai 1893 et janvier 1896, un article intitulé: Le Sonderbund, où M. Paul Mattcr donne un résumé impartial du rôle de la diplomatie étrangère en cette affaire. Nous ne pouvons toutefois pas souscrire à toutes ses appréciations : M. Malter, en effet, paraît considérer comme naturelle et légitime cette immixtion de gouvernements étrangers dans des conflits d'ordre intérieur ; il ne semble pas non plus s'être rendu compte de l'impossibilité où était la Suisse de se développer sous l'empire d'un régime qui donnait à une minorité de la nation la faculté de s'opposer légalement à tout progrès et de créer un système légal d'obstruction.

bassadeur de France, qui lui reprochait de ne pas respecter l'indépendance de chaque canton et de porter atteinte à la paix, il répondit : « Cette paix n'est pas possible : quand nous aurons détruit le Sonderbund et expulsé les Jésuites, alors il y aura en Suisse une paix véritable. » Et comme le même diplomate lui reprochait aussi de vouloir substituer à la « Suisse des traités, » une république unitaire, il répliquait : « Nous avons le droit de réformer notre Pacte comme bon nous semble1. »

Après avoir liquidé d'autres questions de moindre importance, la Diète consacra, les 19 et 20 juillet, une discussion longue et approfondie à la question du Sonderbund ; ce fut en vain que Bernard Meyer essaya de démontrer le caractère purement défensif de cette ligue, dont le but était « de s'opposer aux tendances des révolutionnaires qui veulent introduire en Suisse un régime unitaire, non pas un régime de paix et de concorde, mais un régime de trouble et de despotisme. » Douze cantons et deux demi-cantons2 déclarèrent l'alliance séparée incompatible avec le Pacte. Cette solution était d'ailleurs prévue ; aussi les ministres d'Autriche, de Russie et de Prusse avaient-ils tenu à protester à l'avance, par leur absence, contre les résolutions qui allaient être prises.

Le lendemain, les députés des sept Etats déposent une protestation : ils contestent à la Diète le droit de prendre une telle décision, qu'ils considèrent comme un empiétement sur les droits des cantons, et qu'ils refusent de reconnaître. La Diète, passant outre, intime aux sept alliés l'ordre de cesser leurs armements, enjoint aux autres Etats d'intercepter les envois d'armes et de munitions faits par le gouvernement autrichien, et somme les officiers de Tétat-major fédéral de quitter le service du Sonderbund. Une commission, composée dOchsenbein, Fourrer, Mounzinger, Naeff, Kern, Luvini et Druey, fut chargée (1 1 août) d'aviser aux moyens d'exécuter le décret du 20 juillet.

Le 16 août, la Diète décida, par douze voix, la revision du Pacte. La question du rétablissement des couvents d'Argovie, remise sur le tapis par le député de Lucerne ayant été écartée, il ne restait plus à résoudre que celle des Jésuites. Au fond, cette question

1 Voir Guizot, ouvrage cité.

* Berne, Zurich, Glaris, Solcure, Grisons, Schaffhousc, Arçovie, Thurgovie, Saint-Gall, Vaud, Tessin, Genève, Appenzell-R.-E. et Bàle-Campagne (Bàle-Ville, Appenzell-R.-I. et Neuchâtcl restèrent neutres.)

était d'ordre secondaire ; et, si les deux partis en jouaient fréquemment, c'est qu'elle était propre à passionner les masses. Pour les radicaux, comme pour les conservateurs, et pour les grandes puissances, la question fondamentale était celle de la revision du Pacte, qui devait entraîner la transformation de l'ancienne confédération d'Etats en un Etat fédératif fortement organisé et apte à entrer dans la voie du progrès.

Avant de revenir en Diète, la question des Jésuites avait été sérieusement agitée à Rome. Rossi, le rapporteur du projet de pacte de 1832, qui était devenu ambassadeur de France auprès du Vatican, s'était efforcé, avec l'appui de lord Minto, envoyé extraordinaire de l'Angleterre, de démontrer au saint-père que le rappel des' Jésuites était le meilleur moyen de résoudre la crise dont soufirait la Suisse ; quelques prêtres modérés avaient joint leurs instances à celles de la diplomatie. Pie IX, en réservant sa décision ultérieure, avait adressé à la Diète un bref conciliant, qui était un acte de neutralité ; mais d'après Mgr Luquet *, ce bref fut intercepté par la coterie jésuite, qui parvint à déterminer le nonce Maciotti à en suspendre l'envoi. « C'est ainsi, dit Daguet, que les prétendus défenseurs du saint-siège respectent ses décisions lorsqu'elles sont opposées à leurs vues ; et cela n'a pas empêché le pamphlétaire du Sonderbund, Crétineau-Joly, de parler de l'obéissance filiale' des Jésuites au souverain pontife. » Les instances de Siegwart-Muller et consorts pour obtenir du pape une décision plus favorable à leur cause demeurant sans résultat, les chefs du Sonderbound se jetèrent de plus en plus dans les bras de l'Autriche et de la France. Cette attitude antinationale montre que les intérêts religieux étaient un prétexte et non le but de leurs efforts.

Le 2 septembre, Btgtimann, de Zurich, introduisit la question de la suppression de l'ordre des Jésuites. Les députés des sept cantons, appuyés par Bâle-Ville et Neuchâtel, contestèrent à la Diète le droit de prendre une mesure pareille : « Si la Diète a le droit de chasser les Jésuites, elle a aussi celui d'expulser les méthodistes et telle autre corporation que bon lui semble, » disaientils; assimilation sans fondement, car nulle part on n'a vu les méthodistes monopoliser l'enseignement, et ils se sont toujours tenus en dehors de la politique. « Mais les Jésuites troublent la Confédération, répondaient les radicaux ; ils ne se sont introduits

1 Ancien envoyé extraordinaire et délégué apostolique en Suisse.

en Suisse que par la ruse, et leur expulsion d'un grand nombre de pays, purement catholiques, témoigne assez de leur funeste influence. N'ont-ils pas été supprimés par le pape Clément XIV ? Si Pie Vil les a rétablis, c'est pour des motifs politiques. Catholicisme et jésuitisme ne sont pas synonymes, et la majorité du clergé lucernois s'est prononcée contre le rappel de cet ordre, dont la présence est incompatible avec la tranquillité publique et la paix confessionnelle ; la protestation des magistrats de Fribourg, en 1818, est significative aussi, et leur déclaration prophétique : l'union est détruite à jamais, ne s'est que trop vérifiée. D'ailleurs, presque toutes les guerres religieuses ont été l'œuvre des fils de Loyola. » Par 12 2/j voix la Diète prononça, le 3 septembre, l'expulsion de l'ordre des Jésuites alors établis è Fribourg, en Valais, à Schvvyz et à Lucerne.

Plus de cinquante ans se sont écoulés dès lors ; Ton a beaucoup discuté sur l'opportunité et l'équité de cette mesure, qui n'atteignait guère du reste que des étrangers, mais on ne saurait contester que, depuis le départ des Jésuites, la Suisse a joui d'une paix inconnue auparavant ; et, pour autant qu'on en peut juger, la disparition de cet ordre batailleur n'a point nui au progrès de la piété réelle dans les cantons qui les avaient appelés

Le 9 septembre, la Diète s'ajourna au 18 octobr^, pour permettre aux cantons de se concerter et de faire leurs préparatifs en vue des moyens d'exécuter les décisions prises.

Metternich devait mettre ce délai à profit, pour essayer de contrecarrer par voie diplomatique les desseins des autorités fédérales. Hanté de l'idée que le triomphe des radicaux en Suisse pourrait avoir son contrecoup en Italie, où la domination autrichienne commençait d'être ébranlée, il avait demandé à Guizot, au mois de juin déjà, de prendre l'initiative d'une note identique que les cinq grandes puissances auraient adressée à la Diète ; Guizot paraissait disposé à suivre à cette suggestion, mais il fut retenu par Louis-Philippe qui, plus avisé que son ministre, craignait qu'une intervention diplomatique n'entraînât dans la suite une intervention armée. Guizot, pour complaire à Metternich, semble-t-il, n'en continua pas moins à s'occuper de cette intervention : le duc de Broglie, ambassadeur de France à Londres, s'entretint de la question avec lord Palmerston. Le ministre de la reine Victoria parut admettre en principe l'idée d'une action diplomatique commune, mais il se joua complètement de ses deux collègues : d'une part,

en effet, Ochsenbein était avisé sous mains d'avoir à agir prompte ment pour mettre les puissances en présence de faits accomplis ; d'autre part, chaque fois qu'on lui présentait un texte, lord Palmerston soulevait des objections destinées à traîner les affaires en longueur.

On finit cependant par s'entendre ; mais, pour obtenir l'adhésion du cabinet de Londres, les promoteurs de la note durent rabattre singulièrement de leurs prétentions. Un projet, du 4 novembre, élaboré par Guizot, proposait à la Diète de soumettre à l'arbitrage du Pape la question du renvoi des Jésuites, et à la médiation des puissances l'interprétation à donner au Pacte de 1815! Tandis que les cabinets de Berlin et de Vienne adhéraient avec empressement à ce projet, Palmerston lui opposait, le 18 novembre, une déclaration où il était dit : 1° que les Jésuites devaient être invités à se retirer du territoire de la Confédération et recevraient une indemnité pour l'abandon de leurs propriétés ; 2° que la Diète confirmerait sa détermination de respecter le principe de la souveraineté cantonale ; 3° que les sept cantons renonceraient à leur ligue séparée ; 4° que les deux parties licencieraient leurs troupes. Après de longs pourparlers, auxquels fut mêlé Robert Peel fils, chargé d'affaires anglais à Berne, les puissances tombèrent d'accord, le 26 novembre, sur le texte d'une note offrant leur médiation, à la Diète, d'une part, et aux chefs du Sonderbound, de l'autre. Offre tardive, puisque, au moment où elle était décidée, le Sonderbund était vaincu sur toute la ligne ! La note n'en fut pas moins remise aux intéressés en décembre, par les ministres de France, d'Autriche et de Prusse.

Tandis que les puissances, grâce aux faux-fuyants habiles de Palmerston, traînaient en longueur l'intervention projetée au point qu'elle devait en devenir ridicule, la Diète fédérale se décidait enfin à agir avec vigueur. Cependant, pour accéder aux désirs exprimés par les Grisons et par Saint-Gall, la haute Assemblée décida de faire encore une démarche de conciliation, sous la forme d'un manifeste que des commissaires fédéraux furent chargés de porter aux cantons du Sonderbund. Mais en même temps, pour ne laisser planer aucun doute sur ses intentions, elle ordonna la levée de six divisions et en confia le commandement en chef au colonel Henri-Guillaume Dufour, de Genève, avec le titre de général (21 octobre). Ce choix était judicieux; car, à de remar-

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quables aptitudes militaires, cet officier supérieur joignait un caractère pondéré et conciliant, élément essentiel de succès dans le rôle de pacificateur qu'il était appelé à jouer ; en outre, sans être an homme politique, il s'était toujours intéressé à la chose publique et y avait apporté un esprit large et tolérant.

Puis la Diète nomma chef d'état major le colonel Frei-Hérosé ; commandant de la 1'* division, le colonel Rilliet-Constant, avec

Fig. 31. — Portrait rtti général [infour.

quartier-général à Echallens ; de la IIe, le colonel Burkhardt (Berne) ; de la III", le colonel Donatz (Soleure); de la IVe, le colonel Ziegler (Aarau) ; de la V6, le colonel Gmnr (Zurich) ; de la VIe, le colonel Luvini (Bellinzone). Une VII" division, dite de réserve, fut formée ultérieurement et placée sous les ordres A'Ochsenbein ; il y avait en outre trois brigades d'artillerie et trois brigades de cavalerie de réserve. L'effectif total de l'armée fédérale était de près de 100 000 hommes avec 278 canons.

A ces forces considérables, le Sonderbund n'avait guère à opposer qu'une trentaine de mille hommes et 87 canons. Sur le refus du général valaisan Guillaume de tialbermatten, et du prince autrichien Frédéric de Schwarzmberg , la direction supérieure des

opérations fut confiée à un conservateur protestant, le colonel Jean-Ulrich de Salis-Soglio, auquel fut adjoint comme chef d'étatmajor le colonel d'Elgger, de Lucerne ; les colonels Abyberg et Ruttimann reçurent le commandement des deux divisions chargées de la défense de Lucerne et de Schwyz, tandis que le colonel de Maillardoz était chargé de la défense de Fribourg.

Quelque opposition se manifesta encore dans certains cantons du Sonderbund. Au Grand Conseil lucernois, six députés se joignirent aux anciens avoyers Kopp et Casimir Pfyffer pour combattre les pleins pouvoirs demandés par le gouvernement ; à Schwyz, dans une landsgemeinde qui réunit 7000 participants, 500 citoyens appuyèrent la proposition des landammans de district Gyr et Bezinger, de renoncer à l'alliance séparée ; à Soleure, Adolphe Kaiser tonnait contre le Sonderbund, qu'il appelait « une pensée de la Forêt-Noire » (allusion à l'origine étrangère de Siegwart-Muller).

Comme on pouvait s'y attendre, la tentative de conciliation faite par les commissaires fédéraux n'obtint aucun succès. A Schwyz, à Lucerne, à Fribour'g et en Valais, entre autres, régnait un véritable fanatisme ; on s'y berçait de vaines espérances, qu'avaient fait naître les faciles victoires remportées par Lucerne en 1845 sur les corps francs. « Les belles promesses des puissances, écrivait plus tard Tinternonce Loquet au pape Pie IX, quelques armes envoyées furtivement, les témoignages stériles d'une sympathie sans résultat, et surtout les vains souvenirs d'un autre âge, trompèrent les cantons catholiques. » On espéra que la désertion et le désaccord dans l'armée fédérale seraient la suite immédiate de l'entrée en campagne. Apprenant que les députés des Grisons tentaient un nouvel essai d'accommodement, le père Roh dit au nonce, qui s'en réjouissait : la paix en ce moment, ce serait le plus grand malheur. Ces dispositions avaient produit dans l'esprit du peuple un

véritable fanatisme A Lucerne, on promettait publiquement la

défaite des Confédérés; la victoire est à nous, s'écriait le père jésuite Roh, en traversant à cheval les rues de la ville, en qualité d'aumônier du landstunn.

Le 29 octobre, les députés des sept cantons quittent Berne en laissant entre les mains de la Diète une protestation collective. Le 4 novembre, l'Assemblée fédérale décide que le décret de dissolution rendu le 20 juillet sera exécuté par les armes. Au reste, les petits cantons ont déjà ouvert les hostilités : un détachement

de troupes d'Uri, ayant franchi le Gothard et tenté d'occuper Airoto, a été repoussé de cette localité et a pris position à l'hospice du Gothard.

Avant d'entrer en campagne, le générai Dufour adresse à ses troupes une proclamation très digne, où il leur recommande la modération, leur rappelant qu'elles vont combattre des Confédérés

Fjg. 35. — Portrait du général de Salis-Soglio.

et qu'elles doivent demeurer étrangères aux excitations de la politique. Son plan de campagne lui est dicté par les circonstances : profitant de l'isolement de Fribourg, il dirigera contre cette ville son premier effort et, une fois sa reddition obtenue, concentrera la plupart de ses bataillons autour de Lucerne, afin de rendre une défense prolongée impossible et de limiter l'effusion du sang.

Sans se laisser détourner de ce plan par l'expédition des Uranais, qui tend à le priver du concours des troupes tessinoises, Dufour donne l'ordre à ta IVe brigade d'occuper Villeneuve et

Bex, pour empêcher les Valaisans de se porter au secours des Fribourgeois, tandis que le reste de la lre division et toute la IIe se mettent en marche dès le 9 novembre et, le 12, se concentrent devant Fribourg, sur la rive gauche de la Sarine ; le lendemain, deux brigades de la IIIe division viennent former la seconde ligne, avec la grosse artillerie, tandis que la VIIe demeure de l'autre côté de la Sarine, pour y faire une diversion par de fausses attaques, couvrir Berne, et observer les passages venant de Lucerne et do Valais. Dès le 12, le quartier-général de Dufour est à Grolley.

Trente mille hommes avec 60 canons cernèrent Fribourg ; le colonel de Maillardoz n'avait à leur opposer que 5000 hommes de troupes régulières, et 5 à [7000 hommes de landsturm, avec 31 canons. La démoralisation s'empara bientôt du gouvernement fribourgeois et des officiers, qui comprirent l'inutilité d'une résistance. Le 13, à 7 heures du matin, un armistice de 24 heures fut conclu ; malheureusement il ne fut pas immédiatement connu, et quelques coups de fusil, tirés par un détachement de landsturm fribourgeois posté dans le bois des Daillettes, amenèrent un engagement : la redoute de Bertigny ouvrit le feu sur les bataillons vaudois de la brigade Veillon ; le bataillon Bol en s, flanqué de la compagnie de carabiniers Eytel, marcha bravement contre la redoute : il eut 7 hommes tués et une cinquantaine de blessés. Le lendemain matin, deux parlementaires se présentèrent avant 7 heures au général Dufour, à Belfaux, muni des pouvoirs voulus pour traiter. La capitulation fut immédiatement signée : le gouvernement fribourgeois prenait l'engagement de renoncer absolument au Sonderbund, de licencier ses troupes et de laisser celles de la Diète entrer dans la ville. Le colonel Maillardoz, qui fut à tort accusé de trahison, était demeuré étranger à la capitulation.

Le 15 novembre, le colonel Rilliet entre à Fribourg avec 12000 hommes; il reçoit l'ordre d'occuper le canton et.de surveiller les débouchés du Valais, tandis que le général Dufour prend en toute hâte, avec le reste de l'armée, la direction de Lucerne. Les troupes fédérales ne commirent pas d'excès chez les habitants en entrant à Fribourg, mais quelques couvents, principalement celui des Jésuites, furent dévastés, le colonel Rilliet s'efforça de réprimer ces désordres.

Pendant ce temps, le général de Salis-Soglio avait envahi l'Argovie, dans le but de soulever le Freiamt et de faire une diversion en faveur de Fribourg; la nouvelle de la prise de cette ville, Tac-

cueil réservé des catholiques argoviens et la crainte de se voir couper la retraite, l'obligèrent à se replier sur Lucerne. D'autre part, une colonne des petits cantons, sous le commandement du colonel Muller, d'Uri, pénètre dans leTessin, le 17 novembre, à la faveur d'un épais brouillard, et surprend à Airolo les troupes de la VIe division (Luvini) qu'elle met en déroute : diversion heureuse, mais inutile ; car c'est aux environs de Lucerne que doit se décider le sort du Sonderbund. Cette ville va être enserrée de toute part : la VIIe division (Ochsenbein) s'avance par la vallée de l'Entlibouch, appuyée par la IIe ; les divisions 111% IVe et Ve, avec l'artillerie de réserve, se concentrent dans la vallée de la Reuss. Le gouvernement de Zoug, qui n'avait adhéré qu'à contre-cœur au Sonderbund, signe le 21 une capitulation semblable à celle de Fribourg, et, le 22, les troupes fédérales franchissent la frontière lucernoise.

Ces mesures d'investissement allaient permettre au général en chef d'exécuter promptement la dernière partie de son plan de campagne. De son côté, la Diète, avisée par Robert Peel que les cabinets de Paris et de Vienne s'étaient mis d'accord ainsi qu'il a été dit plus haut, lui donne l'ordre d'en unir au plus tôt. Salis, qui disposait d'une vingtaine de mille hommes de troupes régulières et d'autant de landsturm, l'attendait dans de fortes positions à Gislikon, où les deux armées s'entrechoquèrent avec fureur le 23 novembre de 10 heures du matin à 4 heures du soir. Les divisions Bourkhardt et Donatz (IIe et IIIe), s'approchent de l'Emme et de la Reuss entre les ponts de Wolhausen et de Gislikon, tandis que les divisions Ziegler et Gmur (IVe et Ve) attaquent le camp retranché des Lucernois ; Ziegler se rend maître du pont de Gislikon et des défilés de Honau ; Gmur escalade les hauteurs de Meyerskappel. Un moment Salis-Soglio réussit, par une attaque impétueuse, à faire fléchir ses adversaires ; mais une batterie bernoise habilement disposée par le colonel Denzler le force à reculer. Le malheureux général est blessé à la tête par un éclat d'obus, et, tandis que les Schwyzois sont rejetés sur Immensee, d'où ils se replient sur Arth et sur Goldau, ses troupes découragées se retirent à Lucerne, où leur arrivée produit une panique complète : les chefs politiques et militaires du canton, avec les révérends pères jésuites, se réfugient sur un bateau à vapeur qui les transporte à Fluelen. Le lendemain, 24 novembre, Lucerne ouvre ses portes à Dufour.

Sur la simple sommation du général en chef, les cantons d'Uri, de Schwyz et d'Unterwald font leur soumission les 25, 26 et 27 novembre ; le Valais suit leur exemple le 29, et le 30 le colonel Rilliet-de Constant fait son entrée à Sion.

Une campagne d'une vingtaine de jours avait donc suffi. Les pertes de l'armée fédérale s'élevaient à 78 tués et à 260 blessés, celles de l'armée du Sonderbund à 24 tués et 116 blessés ; chiffres insignifiants, en regard des énormes effectifs mis en présence.

En revanche, les frais étaient considérables : on les a estimés à 20 millions. Ceux de l'armée fédérale proprement dite s'élevant à 9 millions, furent officiellement portés au compte des vaincus. C'était pour eux une somme écrasante ; mais la solidarité leur vint promptement en aide, des souscriptions s'ouvrirent, sur toute l'étendue de la Suisse indistinctement, et, après quelques paiements partiels, l'Assemblée fédérale leur fit remise du solde. D'autre part, elle condamna les cantons de Neuchâtel et d'Appenzell-Intérieur, demeurés neutres, à verser, le premier 450 000 francs, le second 22 500 francs à un fonds destiné à secourir les blessés, ainsi que les veuves et les enfants de ceux qui avaient été tués durant la campagne.

Des commissaires fédéraux furent envoyés dans les cantons du Sonderbund pour présider à leur reconstitution. Dès le commencement de janvier, les députés de ces Etats reprirent leur siège en Diète, et, à la fin du même mois, la plupart des troupes fédérales étaient rentrées dans leurs foyers.

En somme, la Diète fit un usage modéré de sa victoire. Un publiciste peu suspect de partialité en faveur de la Suisse radicale, de Gonzenbach, qui avait été mis de côté comme secrétaire fédéral en juillet 1847, lui a rendu ce bel hommage : « La Suisse régénérée montra dans la lutte autant d'humanité qu'elle avait déployé de fermeté et de vigueur dans les négociations diplomatiques. » L'honneur de cette modération revient en grande partie au général Dufour ; aussi la Suisse entière, sans distinction de parti, a-t-elle voué à cet éminent patriote une reconnaissance et une vénération sans pareilles.

Le premier résultat de cette rapide campagne avait été de permettre aux proscrits de rentrer chez eux, à l'ombre du drapeau

CUERRE DU SONDERBUND 453

fédéral, et d'amener la chute du régime ultramontain dans plusieurs cantons. A Fribourg, le Conseil d'Etat essaya vainement de se maintenir, puis de transmettre le pouvoir à une commission de son choix. Une assemblée populaire de 300 à 400 radicaux nomma un gouvernement composé en partie de réfugiés, sous la présidence de Julien Schaller, dont le père avait combattu l'admission des Jésuites en 1818. A Lucerne, les autorités cantonales ayant pris la fuite, la Municipalité, renforcée de deux délégués de chaque district, mit à la tête du gouvernement provisoire le Dr fl. Steiger. En Valais, trois mille citoyens libéraux ou radicaux réunis à Sion, à l'appel de Maurice Barman et de Joris, votèrent la suppression des immunités ecclésiastiques, l'administration civile des biens du clergé et l'expulsion des Jésuites. La question de la séparation du Valais en deux demi-cantons revint sur le tapis. Comme contrecoup de la dissolution du Sonderbund, notons encore la suppression des landsgemeindes de Schwyz et de Zoug.

Pour se tirer de leurs embarras financiers, les gouvernements de Fribourg, de Lucerne et du Valais se retournèrent soit contre les fauteurs du Sonderbund soit contre les couvents et procédèrent à des incamérations. Le nonce et les évêques émirent des protestations, et le pape envoya en Suisse un représentant spécial, Mgr Luquety pour appuyer les démarches du clergé. Ce médiateur fut assez habile pour sauver les biens ecclésiastiques du Valais, et eût réussi de même à Lucerne et à Fribourg, s'il n'avait été contrecarré par les ultramontains eux-mêmes ; le député Landerset, l'adversaire des Jésuites, prit généreusement la défense du gouvernement de 1847. On peut remarquer que, en cette circonstance, le saint-siège a joué un rôle conciliant, et que ce sont les fautes de la fraction remuante du clergé qui ont compromis la cause de l'Eglise romaine.

Un autre canton encore, celui de Neuchâtel, modifia profondément sa situation politique, ensuite des événements de 1847 et de la Révolution française du 24 février 1848. Le 29 février, les couleurs fédérales furent arborées au Locle, à la Chaux-de-Fonds, au Val de Travers et aux Brenets ; le lendemain, 10000 hommes, conduits par Fritz Courvoisier, s'emparèrent du château de Neuchâtel et y établirent un gouvernement provisoire présidé par l'avocat M. -A. Piaqet. Comme en 1831, les royalistes demandèrent l'assistance fédérale ; elle leur fut refusée, et la république de

Neuchâtel, qu'une consultation populaire établit le 30 avril par 5813 suffrages contre 4395, fut reconnue par la Diète le 10 juillet. Le roi de Prusse lui-même facilita ce changement de régime, en déliant ses sujets neuchâtelois de leur serment de fidélité.

Les grandes puissances, dont l'intervention avait été déjouée par Palmerston, se refusaient à considérer la crise suisse comme terminée : la paix ne pouvait être conclue, du moment qu'elle l'avait été sans elles. Après de laborieux échanges de correspondance entre les cabinets, après de multiples entrevues de Robert Peel et de sir Stratford Canning avec Ochsenbein, et du duc de Broglie avec Palmerston, la note dont il a été question plus haut fut remise le 18 janvier à la Diète fédérale : elle protestait contre tout changement au Pacte de 1815, qu'elle considérait comme la condition de la neutralité et des autres avantages accordés à la Suisse par les traités de Vienne et de Paris ! La Diète accueillit cette note avec une parfaite indifférence. Mais les cabinets de Vienne et de Paris n'entendaient point s'en tenir à de simples remontrances : des conférences devaient se réunir le 15 mars à Neuchâtel pour le règlement des affaires suisses. Metternich parlait déjà d'intervention, et Guizot méditait avec le maréchal Bugeaud un plan d'occupation militaire du Jura, lorsque la Révolution du 24 février déchargea Louis-Philippe et Guizot des soucis du pouvoir, et vint apporter brusquement une fausse note dans le concert des puissances ; puis l'attention de l'Europe fut absorbée par les révolutions de Vienne, de Berlin, de Dresde, de Milan, de Naples et de Rome; le 18 mars, le prince de Metternich, celui qu'on a appelé le « grand prévôt de l'Europe, » était rendu à la vie privée, et la Suisse put régler ses propres destinées sans l'intervention d'autrui. Elle le fit avec une sagesse qui confondit ses calomniateurs et offrit, au milieu de la tourmente générale, un

spectacle réjouissant de paix et de calme.

Après avoir pacifié la Confédération, la Diète reprit l'œuvre de la revision du Pacte, décidée en principe le 16 août 1847. L'idée émise par Ochsenbein, Fazy et Bussard (de Fribourg), de recourir à une Constituante élue par le peuple sur la base de la population, ne trouva pas d'écho; et, sur la proposition de Druey, l'élaboration de la nouvelle Constitution fédérale fut confiée à une commission de 25 membres. Cette décision date du 17 février,

moment où la Diète était encore sous le coup des menaces des puissances : on ne saurait donc la considérer comme un effet de la révolution française du 24 février.

Kern et Druey, à qui cette commission confia à son tour le soin de lui faire des propositions, s'acquittèrent de leur mandat d'une manière tout à fait remarquable, et surent trouver un terrain de transaction propre à donner satisfaction aux. deux courants qui régnaient en Suisse : évitant les erreurs dans lesquelles étaient tombés les constituants de la période helvétique, ils maintinrent la souveraineté cantonale, tout en dotant les autorités fédérales d'une forte organisation, et le peuple de droits lui permettant d'exprimer légalement sa volonté. Ce projet réalisait, avec beaucoup d'art, l'unité morale et politique dans la diversité des institutions : il accordait aux minorités et aux individualités éparses une protection qui leur avait jusqu'alors manqué ; il assurait le développement économique et la prospérité nationale, en faisant tomber les barrières qui les avaient jusqu'alors entravés. La Confédération se transformait en un Etat fédératif; la Suisse, après de longues luttes, allait enfin devenir une nation.

Dès le 15 mai, la Diète, au complet, se consacra à l'examen du projet qui lui était soumis. Le 27 juin, 13 */2 Etats se prononcèrent pour son adoption ; les autres députés attendaient encore les instructions de leurs mandants. Finalement, 15 4/2 voix, représentant une population de 1900000 âmes, votèrent le projet tandis que 6 % Etats 4 (292 000 habitants) le refusaient. Le 1er septembre, le vote de la Diète fut ratifié par 169 743 suffrages Contre 71899; ce résultat fut proclamé officiellement le 12 septembre.

Sur beaucoup de points, le projet de 1832 servit de base à la Constitution de 1848. Une des principales innovations, fut le dédoublement de l'Assemblée fédérale. Le Conseil des Etats, qui compte deux envoyés par canton, est l'héritier de notre ancienne Diète historique, tandis que le Conseil national, nommé tous les trois ans par le peuple à raison d'un député par 20000 âmes, est le représentant direct de la nation. Cette dualité, destinée à donner satisfaction à l'esprit cantonaliste, d'une part, à l'esprit national, de l'autre, était un emprunt à la constitution des Etats-Unis ; elle a

1 Uri, Schwyz, l'nterwald, Zousf, Appcnzell-Int., Tcssin et Valais.

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donné d'excellents résultats, en dépit des fâcheux pronostics émis à l'époque où elle vit le jour ; son principal effet a été de rassurer les cantons conservateurs et de les rattacher au régime nouveau. Mais, tandis que l'ancienne Diète était composée de véritables ambassadeurs, liés par les instructions de leur canton, les membres des deux Chambres ne devaient avoir dorénavant à prendre conseil que de leurs lumières et de leur conscience, voix intérieures auxquelles il faut ajouter la crainte des électeurs. Les deux conseils délibèrent séparément et publiquement comme corps législatifs ; ils se réunissent en Assemblée fédérale comme corps politique, pour vider leurs conflits, et pour procéder à la nomination du pouvoir exécutif, le Conseil fédérai et du pouvoir judiciaire, le Tribunal fédérai.

Le Conseil fédéral fut composé de 7 membres, élus pour trois ans, et appelés à prendre chacun la direction d'un département. Leur président, élu pour un an, par l'Assemblée fédérale, porte le titre de Président de la Confédération, qui ne correspond d'ailleurs pas à une réalité : car ce magistrat n'a pas, comme aux Etats- Unis, des pouvoirs qui lui soient propres, mais seulement la signature du Conseil fédéral ; il ne peut agir qu'au nom de ce corps, qu'il doit consulter. On renonça au titre plus original de Landamnian de la Suisse, qui avait été en usage sous l'Acte de médiation et que prévoyait le projet de 1832. Certaines attributions qui relèvent naturellement du pouvoir exécutif, comme la nomination du corps diplomatique et du corps des officiers, étaient auparavant du ressort de la Diète ; elles furent transférées au Conseil fédéral ; mais celle du général ou commandant en chef de l'armée, considéré comme une sorte de dictateur militaire, fiit réservée à l'Assemblée fédérale.

Le Tribunal fédéral, composé de H membres et d'autant de suppléants, était avant tout une cour de droit public, appelée à vider des conflits entre cantons; il devait aussi siéger, avec le concours d'un jury, comme cour criminelle dans certains cas déterminés; sa compétence ne s'étendait point, comme cela est devenu le cas en vertu de la Constitution de 1874, sur les jugements rendus par les tribunaux cantonaux en matière civile; il n'était pas à l'origine une cour suprême.

Le siège des autorités fédérales, qui alternait tous les deux ans entre Zurich, Berne et Lucerne, est désormais fixe ; mais la désignation de la ville fédérale (le terme de capitale a été évité pour

ne pas éveiller des susceptibilités) ne figure pas dans le texte de la Constitution ; elle fit l'objet d'une décision spéciale de l'Assemblée fédérale, le 26 novembre 1848 ; le choix tomba sur Berne. Le projet de 1832 avait donné la préférence à Lucerne ; le déplacement du centre de gravité de la Suisse fut une des conséquences les plus significatives de la crise par laquelle elle venait de passer.

Les pouvoirs fédéraux ainsi organisés avaient besoin de ressources nouvelles : on leur attribua le revenu des péages et des postes, ainsi que la régale des monnaies et de la poudre à canon ; ce transfert de compétence allait donner un élan puissant à la prospérité nationale. 11 eut pour conséquence l'adoption d'un système unique de monnaies, propre à favoriser les échanges, et qui, par des arrangements pris avec les Etats voisins, étendit ses effets au delà de nos frontières. Un type unique de poids et mesures devait heureusement le compléter : la Suisse ne se rallia pas d'emblée au système métrique, déjà reçu en France, mais elle fit un pas dans cette voie par l'adoption des mesures décimales en vigueur dans le canton de Vaud.

La Confédération recevait en outre les compétences nécessaires pour accomplir une série de progrès dans Yordre économique, tels que : encouragements aux grands travaux d'utilité publique, concours donné à la construction des chemins de fer, création d'un réseau de postes et de télégraphes, auquel le nom du conseiller fédéral Naeff est resté attaché, et qui a longtemps passé pour un modèle en Europe. La Constitution de 1848, comme toutes les constitutions modernes de la Suisse, contient un programme des institutions à créer, des réformes à accomplir ; c'est ce qui en fait Foriginalité, si on la compare aux lois constitutionnelles des pays qui nous entourent.

Non contents d'assurer ainsi les progrès matériels de notre patrie, les constituants de 1848 se préoccupèrent aussi d'établir certaines garanties individuelles, entrevues sous le régime helvétique et abandonnées sous la Restauration : égalité des citoyens devant la loi, libre établissement, avec certaines restrictions toutefois, liberté de la presse, droits d'association et de pétition, placés sous l'égide fédérale, ainsi que la liberté du commerce et celle du transit.

Tous les progrès ne pouvaient être accomplis à la fois ; les impôts de consommation (ohmgeld, octrois), prélevés dans certains cantons sur des produits suisses, subsistèrent; la liberté des cultes fut limitée, durant quelques années encore, aux confessions chré-

tiennes a reconnues » ; quant à l'interdiction de la Société de Jésus et de ses affiliés, elle était la conséquence inévitable des derniers événements, tout comme l'abandon de la garantie donnée aux couvents par le Pacte de 1815.

Dans le domaine militaire, le seul changement important consista à charger la Confédération de l'instruction du génie, de l'artillerie et de la cavalerie ; cela, à titre de compensation, car l'abandon par les cantons des droits et monopoles attribués au pouvoir central portait une forte atteinte à leur régime financier.

La Constitution comprenait encore un certain nombre de clauses, qui constituaient de réels progrès. L'instruction supérieure devait recevoir des facilités par la création d'un Polytechnicum, et la perspective, non encore réalisée, d'une université fédérale.

Une mesure de dignité nationale fut la suppression des capitulalions militaires ; le service étranger avait été un moyen commode d'ouvrir des carrières aux jeunes gens, de développer l'esprit militaire et de se débarrasser de quelques vauriens ; il y avait en revanche une anomalie choquante dans le fait que les républiques helvétiques mettaient des mercenaires à la disposition de certains monarques pour soutenir leurs trônes branlants ; aussi la nécessité de cette suppression était-elle sentie depuis longtemps. On abolit la peine de mort en matière politique. Le retour des difficultés diplomatiques qui avaient, les années précédentes, causé de réels embarras à la Suisse, fut prévenu par la faculté donnée aux autorités fédérales d'expulser les étrangers qui abuseraient du droit d'asile; cette décision, prise après la chute de Metternich et de Guizot, à un moment où les tendances qu'ils représentaient avaient cessé d'être redoutables, montre à quel point étaient injustes les reproches d'anarchie qu'ils lançaient à la tête des chefs du mouvement libéral suisse.

Un souffle élevé et un vrai patriotisme animent toute la Constitution de 1848, et font le plus grand honneur aux hommes politiques qui prirent part à son élaboration. Il en est qui, comme Ochsenbein et Druey, emportés par la fougue de leur tempérament, ne s'étaient pas montrés à leur avantage dans les événements précédents, aussi importe-t-il de constater que, en assumant les responsabilités du pouvoir fédéral, ils s'étaient singulièrement assagis.

Le 6 novembre 1848, les représentants de la nation et des

Etats se réunirent à Berne. Le 16, il fut procédé à l'élection du Conseil fédéral : faisant appel à quelques-uns des hommes qui avaient joué les principaux rôles dans les dernières luttes, ils cherchèrent à composer le pouvoir exécutif de magistrats dont les vues pussent s'accorder, tout en tenant compte des différences de race, de langue et de confession. L'élection se fit au scrutin uninominal, et assigna aux élus le rang suivant : Fourrer (Zurich), qui devint le premier président de la Confédération, Ochsenbein (Berne), Druey (Vaud), Mounzinger (Soléure), Franscini (Tessin), Frei-Hérosé (Argovie), iVœ^(Saint-GalI). Schiess, d'Appenzell, fut nommé chancelier et le Dr Kern, président du Tribunal fédéral. Ces choix répondirent dignement à l'attente du pays, ainsi que le prouvèrent les excellentes relations que le Conseil fédéral ne tarda pas à entretenir avec les cantons et avec les puissances étrangères. Les progrès que la Suisse fit dans tous les domaines dès le début de ce nouveau régime le rendirent promptement populaire.

La Confédération était heureusement sortie d'une redoutable crise. « Son existence, de municipale était devenue nationale, » dit Tocqueville.

Caractéristique de la Constitution de 1848. — Attitude de la Suisse à l'occasion de la guerre entre le Piémont et l'Autriche, et envers les réfugiés politiques italiens et allemands. — Activité législative fédérale. Construction des voies ferrées. — Mouvements politiques dans les cantons de Fribourg, Berne et Tessin. — Insurrection royaliste à Neuchâtel (1856). Conflit avec la Prusse ; renonciation de la maison de Brandebourg à Neuchâtel. — Licenciement des régiments suisses au service de Naples. — Conflits avec la France au sujet de l'annexion de la Savoie. Règlement de la question de la vallée des Dappes. — Changement de régime dans les cantons de Vaud et dç Genève (1861 et 1864). — Tentative de revision partielle de la Constitution fédérale. — Evolution démocratique dans la Suisse allemande : introduction du référendum dans divers cantons. — Rôle des banques d'Etat. Législation sur les chemins de fer ; convention internationale relative au percement du Gothard. — Propositions du Conseil fédéral concernant la revision de la Constitution (1871). — La guerre franco-allemande oblige la Suisse à prendre des mesures pour protéger sa frontière. Internement de l'armée de Bourbaki en Suisse. — Le projet de revision de 1872 est repoussé. — Destitution de Mgr Lâchât, exil de Mgr Mermillod et renvoi du nonce apostolique. — Analyse et caractéristique de la Constitution adoptée en 1874.

La Constitution fédérale de 1848, véritable chef-d'œuvre, ouvre pour la Suisse une ère de paix, d'union et de prospérité sans précédents. Avec un tact dont elle n'était pas coutumière, la Diète avait su créer une souveraineté fédérale solidement établie, tout en respectant dans la mesure où elle était nécessaire la souveraineté cantonale. De vingt-cinq républiques juxtaposées, poursuivant isolément chacune sa destinée propre, et unies seulement dans l'intérêt de la défense extérieure, ayant des souvenirs communs mais peu d'aspirations communes, la Constitution de 1848 avait réussi à faire un tout harmonique ! En conservant les autorités cantonales, centres naturels de résistance à l'omnipotence fédérale, elle prévenait les dangers auxquels avait succombé le régime helvétique.

D'autre part, en prenant sous sa sauvegarde les droits individuels des citoyens, la Confédération délivrait certaines minorités du joug qui les oppressait ; elle rendait ainsi un inappréciable service à la démocratie, qui a besoin de contrepoids : il est néces-

saire, en effet, que la volonté populaire, sujette à emballement, rencontre des oppositions propres à la guider au milieu des écueils, d'autant plus que les majorités deviennent facilement exclusives et tyranniques, et qu'il est des horizons que seules les minorités entrevoyent.

Quoique opérée par des radicaux, cette révolution pacifiante a un caractère essentiellement conservateur : elle met au jour un esprit nouveau qui était depuis vingt ans en fermentation dans les associations patriotiques où se forme l'opinion, mais elle rattache en même temps l'avenir au passé ; elle favorise le maintien et l'alimentation de ces foyers divers où se forme le patriotisme, et leur assigne de nouveaux buts, que l'ensemble du pays, par un juste équilibre, est seul à même de réaliser. Désormais la Suisse, devenue une nation, sort du chaos où trop longtemps elle s'était débattue : elle sait vers quels buts elle tend, les esprits inquiets se sentent rassurés, et la marche de la politique suit un cours régulier. Cette transformation des conditions de la vie nationale correspondait aux changements apportés dans les habitudes sociales par la création des chemins de fer, du réseau télégraphique et par la mise en valeur d'une série d'inventions industrielles. Le progrès économique allait être considérablement facilité par rétablissement de puissantes sociétés financières dues à l'initiative privée.

Quelque sages que fussent les institutions que la Suisse venait de se donner, les difficultés ne devaient pas être épargnées à ses magistrats, surtout dans leurs relations avec les pays voisins.

De divers côtés, les révolutionnaires européens regardaient notre pays comme devant être l'agent principal de la révolution universelle, et, avant même que le projet de constitution fût discuté en Diète, une occasion s'était offerte à la Suisse de se départir de sa neutralité; Afazzini et ses adhérents s'imaginaient pouvoir compter sur elle, et le roi Charles-Albert, en lutte avec l'Autriche, demanda à la Diète de coopérer à la libération de l'Italie par l'envoi d'un corps de 30000 hommes. Cette alliance avec la Sardaigne fut discutée en Diète les 16 et 18 avril 1848 : recommandée par Stœmpfli, de Berne, chaudement appuyée par Druey et Fazy, mais combattue énergiquement par Ochsenbein, elle fut écartée par 15 voix contre 6. Lorsque la guerre éclata entre le Piémont et l'Autriche, des volontaires suisses s'enrôlèrent néanmoins indivi-

duellement, malgré la défense qui leur en fut faite, sous les drapeaux de Charles-Albert. Mais les autorités fédérales observèrent scrupuleusement les devoirs que leur prescrivait la neutralité helvétique : c'est ainsi que, Mazzini ayant voulu organiser une expédition contre la Lombardie, elles expulsèrent les réfugiés italiens résidant au Tessin.

En 1848 et 4849, quelques agitateurs allemands, J.-Ph. Becker et Ernest Schuler entre autres, cherchèrent vainement à intéresser la Suisse à leurs projets. Et quand la répression, par les troupes prussiennes, des insurrections du grand-duché de Bade et du Palatinat eut fait affluer dans notre pays 9000 à 10000 réfugiés, le Conseil fédéral expulsa ceux d'entre eux qui abusaient de son hospitalité ; tel fut le cas de Brentano, Slruve, Gœgg, Miéroslawsky , Sigel, Blenker, etc.

Durant les années suivantes, les réfugiés italiens et allemands continuèrent à être une source de difficultés pour les autorités, qui, perpétuellement en butte aux attaques d'une partie de la presse, avaient une certaine peine à se faire obéir. Mazzini entre autres, se sentant appuyé par les radicaux avancés, apparaissait, disparaissait, revenait, se faisait recevoir bourgeois d'une commune soleuroise, et narguait le Conseil fédéral. En 1853, il réussit, du Tessin où il était clandestinement établi, à fomenter un soulèvement de la garnison de Milan ; l'Autriche en prit occasion pour expulser 5000 Tessinois de la Lombardie; les rapports devinrent très tendus entre le Conseil fédéral et le cabinet de Vienne, et l'on put craindre un moment que la guerre n'éclatât ; la querelle s'apaisa cependant, et les Tessinois furent admis, en mars 1855, à rentrer en Lombardie.

Des difficultés d'un autre genre se présentèrent encore. Une compagnie d'infanterie hessoise ayant descendu le Rhin en bateau de Constance à Busingen, des troupes furent mises sur pied sous le commandement du général Dufour pour faire respecter la frontière ; mais satisfaction fut bientôt donnée à la Suisse par le commandant hessois, qui déclara avoir agi par ignorance.

En dépit de ces nuages, qui assombrissaient l'horizon de la politique étrangère, la Suisse se livrait avec une ardeur toute juvénile à un travail fécond de réformes intérieures. Le Tribunal fédéral n'était pas alors comme aujourd'hui une cour permanente: une partie des attributions qui lui ont été dévolues en matière de

droit public étaient dans la compétence du Conseil fédéral ; ce dernier fut ainsi appelé à prendre, pour la protection des droits individuels et collectifs, une série de décisions qui ont fait jurisprudence, et que Ton trouve consignées dans l'ouvrage d'Ullmer1.

D'autre part, sous la direction éclairée de Fourrer et de Druey, il élaborait une série de lois administratives et judiciaires dans les domaines les plus divers : organisation des pouvoirs fédéraux, incorporation des heimathloses, code pénal fédéral, expropriation pour cause d'utilité publique (loi indispensable pour la création des chemins de fer et la correction des cours d'eau), unification des monnaies, des poids et des mesures, postes, télégraphes, péages, etc. De notables progrès s'accomplissaient aussi dans le domaine militaire ; et, comme couronnement à ce brillant essor de l'esprit national, l'Assemblée fédérale fonda en 1854 le Polytechnicum de Zurich.

L'accord s'établit moins facilement entre Confédérés lorsque vint sur le tapis le problème du réseau de lignes ferrées, lequel ne consistait avant 1848 qu'en deux tronçons insignifiants: Bâle- Saint-Louis et Zurich-Baden, construits en 1844 et 1847. L'initiative d'un réseau fédéral revient à Alfred Escher, le futur promoteur du percement du Gothard ; ensuite d'une motion que cet infatigable travailleur, alors au début de sa brillante carrière, présenta en 1849 aux Chambres fédérales, deux ingénieurs anglais, Stephenson et Svvinburne, furent chargés d'établir un projet, pour lequel ils se basèrent sur la supposition que la Confédération prendrait à sa charge un tiers des frais du réseau et les cantons les deux autres tiers. Leur tracé laissait de côté les localités secondaires, pour ne relier que les villes (es plus importantes, et cela de la manière la plus directe; cette conception fut appuyée par la majorité des membres du Conseil fédéral et de la commission du Conseil national ; mais elle souleva d'emblée une vive opposition, et les contrées qui se voyaient négligées en conclurent, non sans raison, que l'initiative privée les traiterait mieux que la Confédération. Le projet n'obtint au Conseil national que 22 voix contre 68, et le Conseil des Etats ne lui fit pas meilleur accueil G'uiHet 1852).

Le système des compagnies privées l'emporta donc : la Suisse se couvrit de plus de 3000 kilomètres de chemins de fer à voie

1 Staatsrechtliche Praxis der schweizerischen Bandesbehovden.

normale, et l'on ne saurait méconnaître aujourd'hui que ce chiffre n'eût probablement pas été atteint si promptement par l'administration fédérale. Des diverses compagnies qui se fondèrent peu à peu, le Central, V Union suisse, le Jura neuckâtelois , le Gothard ont conservé jusqu'au temps actuel leur indépendance; par contre, le Nord et YEst se réunirent pour former le Nord-Est; VOuest, le Lausanne-Fribourg-Berne, le Franco-Suisse, les lignes tfllalie, de la Broie, de Vallorbe, du Jura bernois et du Berne- Lucerne, après plusieurs fusions successives, constituèrent le Jura-Simplon. Ces entreprises, créées par l'initiative privée, avec des subsides cantonaux et communaux, ne sont point également prospères : quelquesunes ont donné lieu à des déboires financiers, dont les capitalistes ont supporté les conséquences. Leurs lignes ne sont pas toujours aussi directes que pourrait le souhaiter le voyageur au long cours ; mais elles ont du moins l'inestimable avantage de ne laisser de côté aucune localité de quelque importance. Enfin, il est à présumer que beaucoup d'erreurs qu'on a pu imputer aux créateurs de ces réseaux, auraient été également commises par FEtat, s'il eût eu dès l'origine la charge de cette entreprise colossale; car nul ne pouvait prévoir au début, pas plus en Suisse qu'ailleurs, l'extension que les chemins de fer étaient appelés à prendre.

Un autre problème ardu que les Chambres fédérales abordèrent en 1850, et qui souleva de vives récriminations, fut celui des mariages mixtes, déjà discuté en 1834 (v. p. 220). La Constitution, en proclamant le principe du libre établissement, devait les rendre plus fréquents ; malheureusement elle était demeurée muette sur ce point et elle reçut un accroc par la loi fédérale du 3 décembre 1850, qui prit sous sa protection ce genre d'unions, dans le but très moral de mettre fin à des situations irrégulières.

L'agitation qui avait régné dans presque tous les cantons de 1830 à 1848 s'était généralement calmée, et, dans la plupart d'entre eux, elle ne devait pas se réveiller de longtemps. A Saint- Gall, à Soleure, en Argovie, en Thurgovie, le régime radical réussit à s'ancrer de plus en plus au pouvoir; ailleurs, il causa des mécomptes assez forts pour produire des revirements d'opinion : il en fut ainsi à Berne en 1850, à Fribourg de 1851 à 1857, dans le canton de Vaud en 1861, et à Genève en 1864; le Tessin eut aussi, vers le même temps, sa période d'agitation. Si, durant cette première période, le Conseil fédéral administrait avec une

rigoureuse économie et un sens pratique exempt d'esprit bureaucratique les services publics qu'il fut appelé à créer, s'il sut observer vis-à-vis de l'étranger une attitude correcte qui lui conquit l'estime générale, il mérita d'autre part certains reproches pour avoir souvent favorisé ses amis politiques. Ce fut notamment le cas, ainsi que le constate Numa Droz, à Fribourg et dans le Tessin.

L'évêque de Lausanne-Genève, Mgr Marilley, se mêlait avec passion aux luttes des partis ; s'étant refusé à prêter au gouvernement fribourgeois le serment de fidélité à la Constitution, imposé aux membres du clergé comme à tous les fonctionnaires, il fut arrêté, le 25 octobre 1848, et, après entente avec le gouvernement vaudois, interné à Chillon ; au bout de deux mois de prison, il alla vivre en exil à Divonne. Fribourg, où le radicalisme ne l'avait emporté que par l'effet de circonstances extérieures, était demeuré profondément clérical. Aussi cet acte de rigueur n'était-il pas fait pour consolider un gouvernement déjà impopulaire ; le mécontentement ne se fit pas jour immédiatement, mais il gagna de proche en proche, et, en 1851, une insurrection éclata ; le principal instigateur, un ancien régent nommé Carrard, fut saisi, condamné à quinze ans de prison, puis gracié et banni. Le 24 mai 1852, plus de 10000 conservateurs, réunis à Posieux, adressèrent aux Chambres fédérales, qui l'écartèrent, une pétition, pour réclamer contre les abus du gouvernement. En 1853, nouvelle insurrection de Carrard qui, avec l'aide du major Perrier, s'empare du collège de Fribourg, mais périt dans la bagarre (22 août). Un tribunal militaire, juridiction exceptionnelle, prohibée par la Constitution fédérale, punit les insurgés ; les Chambres n'intervenant pas, un des chefs conservateurs, l'avocat Wuilleret, eut la funeste pensée de solliciter en secret la protection de Napoléon III : requête qui demeura sans effet, et qui lui fut plus tard durement mais justement reprochée. Les conservateurs gagnaient cependant du terrain : en 1854, ils réussirent à évincer la députation radicale au Conseil national. Le gouvernement, sentant le terrain lui manquer, se décida, l'année suivante, à rappeler l'évêque : concession tardive, qui ne devait pas suffire à rétablir son autorité ébranlée, car aux élections générales de 1857 (7 décembre) une majorité conservatrice supplantait les radicaux.

A Berne, les tendances communistes et le relâchement des mœurs de certains chefs radicaux, ainsi que l'exemple peu édifiant que donnaient quelques-uns d'entre eux, soulevaient un mécontentement

général ; la chute du nouveau régime, que dirigeait Stempfli, fut plus prompte qu'à Fribourg. Elle eut pour cause première des difficultés financières : la révolution de 1846 avait rompu l'équilibre du budget ; comme le déficit de 600000 francs menaçait d'aller croissant, les anciens conservateurs réunis aux libéraux de l'école de 1830, réussirent, aux élections de 1850, à reprendre le pouvoir, et l'ancien landamman Blœsch fut mis à la tête des affaires. Le conseiller fédéral Ochsenbein, qui, ainsi qu'on l'a vu, s'était singulièrement assagi sous le poids des responsabilités du pouvoir fédéral, crut devoir chercher son point d'appui dans le gouvernement nouveau que Berne venait de se donner. Mal lui en prit, car son ancien ami et collègue Staempfli qui, tombé du pouvoir, n'avait pas renoncé à la lutte, était un compétiteur habile à manœuvrer au milieu des écueils : condamné, en 1851, à un mois de prison lors d'un procès de presse, il sut conquérir l'auréole du martyre, et, en 1854, il réussit, à une faible majorité, il est vrai, à supplanter au Conseil fédéral l'ancien chef des corps francs.

Le régime radical tessinois également ne fut pas longtemps populaire : son attitude agressive envers le clergé, d'une part, l'expulsion des Tessinois de la Lombardie, d'autre part, due à ses coquetteries avec les réfugiés italiens, le déconsidérèrent promptement, et ses procédés arbitraires faillirent entraîner sa chute. Il parvint néanmoins, à force de violence, à en imposer à ses adversaires et à se maintenir au pouvoir.

En 1856, un événement subit, le soulèvement des royalistes neuchâtelois, plongea la Confédération dans de grandes perplexités, et faillit l'entraîner dans une guerre avec la Prusse.

A plus d'une reprise, depuis l'établissement du régime républicain, l'opposition monarchique avait tenté de se ressaisir du pouvoir à Neuchâtel. En 1849, les partisans de la Prusse se réunirent au nombre de 3000 à Engollon, au Val-de-Ruz. En 1852, malgré une nombreuse assemblée préalable à Valangin, ils n'obtenaient au Grand Conseil que 14 sièges sur 88 ; mais quatre ans plus tard, grâce aux divisions que la question des chemins de fer avait semées dans le pays, ils virent leurs rangs se renforcer. Encouragés par ce succès relatif, les royalistes ardents crurent le moment venu de frapper un grand coup : à Tinsu des modérés du parti, ils organisèrent une prise d'armes.

Le 2 septembre 1856, une troupe de quelques cents hommes, sous les ordres du colonel de Meuron, s'empare du château de Neuchâtel, tandis que le colonel de Pourtalès, avec 400 hommes, envahit le Locle et marche sur la Chaux-de-Fonds. Mais une colonne de républicains, commandée par le major Girard, le force à rebrousser chemin et à se retirer sur le chef-lieu, et d'autres colonnes, combinant leurs forces avec celles de Girard, se concentrent à Peseux, sous le commandement du colonel Dernier, et se disposent à reprendre le château. Le 3, deux conseillers fédéraux, Fornerod 4 et Frei-Hérosé, arrivent à Neuchâtel et ouvrent avec les chefs royalistes des pourparlers qui demeurent d'abord infructueux ; la nuit suivante, Denzler entoure le château avec 2300 hommes : après un semblant de résistance, le drapeau blanc est hissé, et 530 insurgés sont faits prisonniers.

De Pourtalès avait été à Berlin avant de se lancer dans cette aventure, et y avait reçu quelques encouragements assez vagues du prince royal, le futur empereur Guillaume Ier ; mais il n'y avait vu ni le roi, ni son ministre Manteuffel, et le gouvernement prussien était demeuré complètement étranger à la tentative de ses partisans. D'ailleurs, depuis 1848, le roi de Prusse n'avait essayé qu'une fois de faire valoir ses droits sur Neuchâtel, en 1852, lors des conférences des puissances à Londres ; celles-ci étant demeurées assez froides, il s'en était tenu là.

L'échauffourée du 2 septembre posait à nouveau la question : Frédéric-Guillaume IV, moralement obligé de soutenir ses partisans, réclama la libération des prisonniers royalistes. Cette exigence ne pouvait être admise sans autre par les autorités fédérales ; il leur fallait obtenir au préalable l'assurance que le roi consacrerait par une renonciation formelle l'état de fait établi en 1848. Frédéric-Guillaume ne savait trop comment sortir de cette impasse, d'autant plus que les puissances étaient peu disposées à favoriser les intérêts de la maison de Brandebourg ; pour ne pas se donner l'air de faire le premier pas, il sollicita confidentiellement la médiation de Napoléon III, qui s'empressa de faire des ouvertures au Conseil fédéral. Celui-ci demanda à son tour à l'Angleterre d'accepter le rôle de puissance co-médiatrice ; mais Napoléon, qui ne voulait pas, dit Numa Droz, partager avec elle le mérite de dénouer la situation, pensa qu'une menace de guerre

* Forncrod, cTAvenchcs, avait remplacé Drucy, mort en 1855.

de la Prusse intimiderait la Suisse : il fît agir sa diplomatie en conséquence, et déclara dédaigneusement au Conseil fédéral qu'il ne s'occuperait plus de l'affaire. Celte attitude ne pouvait être qu'une feinte, car il était inadmissible que l'empire français, issu d'un plébiscite, ne soutint pas le droit des Neuchâtelois à disposer d'eux-mêmes, et permît à la monarchie prussienne de reprendre pied en Suisse.

Au reste, le peuple suisse ne se laissa pas déconcerter : le roi déclara, le 29 novembre, qu'il allait probablement devoir faire appela ses sujets pour défendre l'honneur de ta couronne, et obtint des princes allemands le passage pour ses troupes, qui devaient être le 2 janvier à la frontière du Rhin. Sous le coup de celle menace, un enthousiasme indescriptible pour la cause de Neuchâtel s'empara des cantons ; ils déployèrent une activité extraordinaire et mirent plus de cent millions à la disposition du trésor fédéral, en réponse

à une demande d'emprunt de six millions. Le 20 décembre, l'Assemblée fédérale décida de mettre sur pied deux divisions, et, dès les premiers jours de janvier, 30000 hommes étaient échelonnés de Bille à Romanshorn sous le commandement du général Dufour. Celte ferme attitude émut l'opinion publique européenne. Dans les derniers jours de décembre déjà, Napoléon pria le ministre suisse à Paris, Joseph Barman, de réitérer au Conseil fédéral son

désir de régler la question au mieux des intérêts du pays. Barman s'en fut à Berne, et en revint, accompagné de Kern; ces deux diplomates, reçus par l'empereur les 4 et 5 janvier, prirent connaissance d'une lettre confidentielle du roi de Prusse qui promettait de renoncer à ses droits en cas de libération des prisonniers royalistes ; toutefois, en apparence, cette mise en liberté devait avoir lieu sans conditions, ce qui compliquait les choses. Kern, de retour en Suisse, fit connaître la véritable situation, « sous le

sceau du secret, » aux: membres de l'Assemblée fédérale réunis officieusement à la Cigogne, à Berne ; les députés se tinrent pour convaincus des intentions du roi de Prusse, et décidèrent, le 16 janvier, en séance officielle, d'arrêter le procès intenté aux chefs royalistes neuchâtelois et de les faire conduire à la frontière française, à Pontarlier : ce biais permettait de recommencer le procès contre eux, si la parole donnée n'était pas tenue ; en outre, les troupes fédérales furent licenciées.

Une conférence se réunit à Paris, le 5 mars, pour régler le sort de Neuchâtel. Le roi de Prusse réclama : 1° le maintien de ses titres de prince de Neuchâtel et de comte de Yalangin ; 2° une indemnité de deux millions pour le rachat de sa liste civile ; 3° la garantie des biens des bourgeoisies, de l'Eglise et des fondations pieuses ; 4° l'interdiction de mettre à la charge des royalistes des frais spéciaux pour leur insurrection. Ces deux derniers articles passèrent sans difficulté ; mais les deux autres soulevèrent des discussions : la conférence fit abstraction du premier, et réduisit à un million l'indemnité demandée, dont le roi, mécontent, fit d'ailleurs abandon. Le 26 mai, fut signé le protocole reconnaissant l'indépendance de Neuchâtel.

Ce grave conflit réglé, il devait en surgir un autre, concernant la Savoie, et résultant des modifications qui se produisaient dans la situation politique de l'Italie. Mais il fut précédé de difficultés d'un autre ordre, au cours desquelles les autorités suisses eurent du mal à faire respecter l'article de la nouvelle constitution qui interdisait les capitulations militaires.

En 1849, ensuite d'un mouvement d'opinion qui s'était produit en Italie, quinze mille pétitionnaires demandèrent aux Chambres fédérales la révocation immédiate des capitulations conclues avec le roi de Naples. Leur demande fut écartée, parce que la Confédération aurait dû prendre à sa charge les pensions de retraite * assurées aux soldats par le roi de Naples ; mais les Chambres invitèrent le Conseil fédéral à interdire tout recrutement, et à entrer en négociations avec le monarque pour obtenir la Résiliation des capitulations (20 juin). Cette invitation fut réitérée en vain en 1855 : car on fut obligé de constater que le recrutement continuait à se produire clandestinement et sans aucun contrôle ; et la Suisse ne voulant pas assumer la charge des pensions de retraite, le roi de Naples refusait d'entrer en négociations. Il fallut

deux événements regrettables, survenus en 1859, pour amener enfin ce prince à licencier de lui-même les troupes suisses : d'une part, ce que, avec beaucoup d'exagération, on appela le « sac de Pérouse1;» de l'autre, les scènes de désordre et les luttes fratricides qui se produisirent à Naples, les 7 et 8 juillet, quand le roi eut décidé que les troupes suisses à son service ne porteraient plus sur leur étendard ni les couleurs fédérales ni les armoiries cantonales. Cette demi-mesure avait pourtant été prise pour donner satisfaction à un désir exprimé par le Conseil fédéral : mais elle exaspéra les soldats, à qui elle fut mal présentée, et au milieu desquels des agents provocateurs piémontais avaient contribué à fomenter la rébellion.

Le licenciement des régiments suisses privait le roi de Naples de son plus ferme soutien, au moment où leur assistance allait lui devenir des plus nécessaires, pour résister à la révolution et à l'envahissement de son royaume par l'armée piémontaise et les volontaires de Garibaldi.

Peu de temps après, intervint la question de Savoie. A la veille de la guerre d'Italie, le Conseil fédéral adressa aux huit puissances qui avaient pris part au Congrès de Vienne, ainsi qu'à la Sardaigne, au Wurtemberg et au grand-duché de Bade, une note collective affirmant le droit de la Suisse à occuper éventuellement ce duché. Dans sa réponse, la cour de Turin se montra prête à participer à une conférence destinée à fixer les conditions de cette occupation éventuelle ; mais la guerre éclata et la conférence n'eut pas lieu.

Au rétablissement de la paix, les conditions étaient changées, vu l'abandon de la Savoie et du comté de Nice à la France, en vertu d'arrangements secrets conclus avant la guerre entre le roi de Sardaigne et Napoléon, qui lui fournissait le concours de ses armées. On pouvait se demander ce qu'il adviendrait de la neutralité du Chablais, du Faucigny et du Genevois. La Suisse demanda qu'il fût tenu compte des droits que lui accordaient les traités de Vienne et de Paris. Un moment, Napoléon parut disposé à entrer dans ces vues : à l'audience donnée le 6 février 1860 à l'envoyé de

1 Pérouse, tombée aux mains des insurgés, fut prise d'assaut par un régiment étranger au service du saint-siège, placé sous le commandement du colonel Schmidt, d'Uri, mais qui n'était composé que pour un tiers de soldats suisses. (La Suisse sous le Pacte de i8/5, t. I, p. 575.)

la Confédération, son ministre des affaires étrangères, ThouveneU s'exprima en ces termes : « L'empereur m'a chargé de vous dire que, si l'annexion devait avoir lieu, il se ferait un plaisir, par sympathie pour la Suisse à laquelle il porte toujours un intérêt particulier, de lui abandonner, comme son propre territoire, comme une partie de la Confédération helvétique, les provinces du Chablais et du Faucigny. » Promesse conforme aux vœux des habitants du Chablais, du Faucigny et du Genevois, ainsi qu'ils le manifestèrent le 16 mars, par une pétition couverte de 12 000 signatures ; mais Napoléon ne tarda pas à la regretter, et il saisit l'occasion d'une députation officieuse venue de Savoie plaider la cause de l'annexion à la France (21 mars), pour retirer sa parole.

Dès lors, les rapports se tendirent. Des envoyés extraordinaires, Tourte à Turin, Dapples à Berlin et Saint-Pétersbourg, Auguste de la Rive à Londres, furent chargés de présenter le point de vue de la Suisse aux puissances. Non conlente de recourir aux voies diplomatiques, la majorité du Conseil fédéral, complètement emballée, songeait A occuper militairement la Savoie, et déjà prenait des mesures pour mettre sur pied neuf divisions. James Fazy, Carteret et d'autres politiciens échauffés tenaient des assemblées populaires; YHelvélia, société radicale, cherchait à exercer une pression sur les organes de la nation. L'Assemblée fédérale ne suivit heureusement pas le pouvoir exécutif sur le terrain où voulait l'engager Stœmpfli, qui donnait, en cette circonstance, comme en 1848, la mesure de son amour des aventures : sur le rapport d'Alfred Escher et de Doubs, elle résista à ce fol entraînement, qui eût pu avoir des suites funestes.

Plus tard, Napoléon offrit de céder une langue de territoire s'étendant de Meillerie au col Ferret, ce qui eût mis la Suisse en possession des montagnes qui séparent actuellement la Savoie du Valais, et, dit le colonel de Charrière1, procuré aux troupes chargées de les défendre quelques avantages stratégiques ; malheureusement, la polémique à laquelle avaient donné lieu les négociations avait excité les esprits, et la Confédération eut le tort, malgré les recommandations de l'Angleterre, de refuser cette offre qui n'était pas à dédaigner. D'ailleurs, dans toute cette affaire, l'attitude du Conseil fédéral fut des plus inhabiles. En fin de compte,

1 Voir la Neutralité de la Savoie,

pour ôter à l'annexion de la Savoie le caractère d'un simple marché, opéré au mépris des vœux des populations intéressées. Napoléon décida de recourir à un plébiscite, qui fut organisé de manière à enlever toute liberté aux votants (20 avril) ; puis il signa avec Victor-Emmanuel le traité de Turin, stipulant en substance que la France possédait la Savoie aux mêmes conditions que précédemment la Sardaigne.

Ces différends, ces promesses éludées par un souverain dont il avait naguère épousé la cause avec tant de chaleur, laissèrent une trace d'amertume dans le cœur du peuple suisse : à tort ou à raison, l'opinion publique prêtait à l'empereur des visées annexionnistes sur Genève. Pour dissiper ces impressions, Napoléon rouvre des négociations au sujet de la vallée des Dappes, enlevée au canton de Vaud en 1808, et qui ne lui avait pas été rendue, malgré les stipulations du traité de Vienne ; la convention du 8 décembre 1862 résolut la question en divisant cette vallée en deux parts, de manière à ce que chacun des pays eût des communications indépendantes et une frontière correctement délimitée.

Pour compléter le bilan de cette période, mentionnons les changements de régimes qui se produisirent dans le canton de Vaud en 1861 et à Genève en 1864.

L'exercice du pouvoir avait calmé les politiciens vaudois de 1845 à tel point qu'ils répugnaient à toute réforme administrative ; la division se mit dans leurs rangs : la gauche du parti radical, Eytel en tête, s'allia à la fraction libérale du parti conservateur pour demander une revision. La Constitution du 15 décembre 1861 consacra enfin la liberté religieuse et décida en principe diverses réformes dans l'organisation de l'Eglise nationale, l'instruction publique, l'assiette de l'impôt, ainsi qu'en matière militaire et de travaux publics. Un Conseil d'Etat composé d'hommes nouveaux fut chargé de la mettre en vigueur.

La substitution des régimes s'était effectuée sans résistance dans le canton de Vaud, par le libre jeu des institutions ; il n'en devait pas être de même à Genève. James Fazy avait rendu des services à sa ville natale : il en avait fait une grande ville, embellie par la création de nouveaux quartiers, la construction des quais, du pont du Mont-Blanc; il avait étendu la liberté des cultes et travaillé dans le sens de la tolérance confessionnelle ; mais son despotisme, sa politique fiévreuse, le désordre où se trouvaient les finances, ses

mœurs privées, — on l'accusait de vivre des profits qu'il retirait d'une maison de jeu clandestine, — finirent par le déconsidérer. L'opposition, dont le chef était Favocat Camperio, s'en accrut : aux élections générales de 1861 et de 1863, Fazy fut écarté du Conseil d'Etat ; en 1864, une vacance s'étant produite, il posa à nouveau sa candidature, mais le banquier Arthur Chenevière l'emporta sur lui. Le 22 août, lors de la proclamation solennelle de ce résultat, le cortège qui suivait les huissiers fut assailli au bas de la rue Chantepoulet par une fusillade qui fit plusieurs blessés; l'intervention fédérale fut réclamée par le Conseil d'Etat, et un procès retentissant intenté aux auteurs de l'agression, au nombre de douze, et à deux meneurs du parti de Fazy. Cette affaire émut beaucoup la Suisse, déshabituée des procédés révolutionnaires. Les assises fédérales acquittèrent les prévenus, mais les responsabilités furent établies devant l'opinion publique, la situation assainie, et Genève sortit de l'ère de troubles dont elle avait trop longtemps souffert.

La Constitution fédérale de 1848 facilitait l'établissement des Confédérés sur tout le territoire de la Suisse ; cette pénétration des divers éléments dont se compose notre pays rendit plus sensibles certains obstacles qui s'opposaient aux transactions commerciales ainsi qu'à l'égalité civile et politique. Lors de la conclusion d'un traité de commerce avec la France, en 1864, des difficultés se présentèrent résultant : 1° du fait que les Israélites ne jouissaient pas dans certains cantons de la liberté d'établissement; 2° des ohmgelds cantonaux qui frappaient les boissons étrangères de taxes différentielles ; 3° de l'absence de législation sur la propriété littéraire, artistique et industrielle. Il fallut faire sur ces points des concessions qui, dans certains cantons, créèrent aux étrangers une situation privilégiée à l'égard des Confédérés. De ces diverses constatations,, surgit l'idée d'une revision partielle en vue d'étendre les droits garantis par la Constitution. Les Chambres présentèrent au peuple un projet comportant les modifications rendues urgentes par les engagements pris envers la France, et celles dont l'expérience avait fait comprendre la nécessité : introduction du système métrique, rapports de droit civil, droit de vote en matière cantonale et communale pour les Suisses établis hors de leur canton, suppression des peines corporelles, interdiction des loteries ; toutes propositions qui, jugées insuffisantes par

les uns et trop centralisatrices par les autres, furent écartées par le peuple le 14 janvier 1866 ; celle qui concernait le droit d'établissement en faveur des Israélites fut seule admise.

L'initiative prise par les grandes sociétés financières en matière de banque, de chemins de fer et d'industrie jointe à la division du travail résultant de l'introduction des machines opérèrent peu à peu une transformation dans les mœurs, modifièrent profondément les conditions de la main-d'œuvre, et placèrent le travailleur sous une dépendance plus complète envers l'employeur. Les autorités cantonales s'étant montrées indifférentes aux conséquences de cette évolution économique, l'idée vint de donner au peuple une action plus directe sur la législation, en lui octroyant le droit d'initiative, le référendum, facultatif ou obligatoire, et la nomination du pouvoir exécutif, qui existait déjà dans quelques cantons.

Cette évolution se fit en 1863 à Bâle-Campagne, de 1865 à 1869 à Zurich. Elle fut dirigée à Zurich contre Alfred Escher qui, ayant quitté le gouvernement en 1857, n'en continuait pas moins à être le chef du régime ; la puissance financière dont disposait cet homme éminent, son exclusivisme et la médiocrité de son entourage, suscitèrent contre lui des attaques passionnées. Une guerre de pamphlets, où le rôle principal fut joué par l'avocat Locher> s'organisa contre ce qu'on appelait le a système, » et une campagne politique, à la tête de laquelle figuraient les Bleukr, les Ziegler, les Vœgelin, aboutit à la constitution démocratique du 18 avril 1869. Ce mouvement se propagea rapidement : Thurgovie revisa sa Constitution dans le sens démocratique (28 février) ; Lucerne adopta le référendum facultatif (14 mars); Berne, le référendum obligatoire (4 juillet) ; Soleure, le référendum obligatoire et l'initiative (10 octobre) ; Argovie suivit l'exemple de Berne en

D'autre part, pour lutter contre le parti de ce qu'on appela les barons de la finance ou les barons ferrugineux, les démocrates développent de plus en plus le système des banques d'Etat, destinées à soustraire le petit commerçant, le petit industriel et le petit agriculteur aux conditions du capital privé et à faciliter le crédit en régularisant le taux de l'intérêt et de l'escompte. On reprochait aux banques privées de ne favoriser que leurs amis, mais les banques d'Etat firent de même : elles placèrent le crédit dans la dépendance de la politique ou de la franc-maçonnerie ; des corn-

plaisances, imputables à la camaraderie politique, entraînèrent de grosses pertes pour certaines banques, à Berne, à Soleure entre autres, et amenèrent en 1871 la débâcle retentissante de la banque du Valais, que dirigeait le politicien Allet.

Les questions « ferrugineuses » aussi furent presque constamment à Tordre du jour à partir de 1860. Les chefs démocrates, voyant la prospérité à laquelle étaient parvenues les compagnies de chemins de fer du Nord-Est et du Central, estimèrent le moment venu pour l'Etat de leur faire concurrence : d'où la création de la Natwnalbahn de lamentable mémoire ; il s'agissait d'établir une ligne Winterthour-Lyss par Baden, Lenzbourg et Zofingue, dont le tracé serait, sur une grande partie de son parcours, fort rappoché de celui des voies dont les dites compagnies tiraient le plus de profit ; mais l'exploitation dut en être abandonnée avant même que la ligne fût entièrement achevée, et après avoir causé des pertes énormes aux villes qui avaient participé à la création de ce réseau.

L'idée du rachat des chemins de fer fut aussi lancée à cette époque par Stœmpfli, qui avait quitté le Conseil fédéral en 1863 pour prendre la direction de la Banque fédérale; elle rencontra peu d'écho. Cependant, le public se plaignant de la manière dont les compagnies s'acquittaient de leurs obligations au point de vue soit de la sécurité, soit des horaires et des tarifs, les Chambres adoptèrent en 1872 une loi assujettissant leur exploitation à un contrôle suivi. Cette loi fut élaborée par Jacques Doubs, qui avait remplacé en 1862 Fourrer au Conseil fédéral.

L'Autriche ayant établi des relations avec la Vénétie par le chemin de fer du Brenner (1867) et la France ayant, avec le concours de l'Italie, construit le tunnel du Mont-Cenis (1869), la Suisse ne pouvait rester en arrière ; elle comprit la nécessité de percer un grand tunnel à travers les Alpes pour faciliter les relations internationales. L'appui de l'étranger fut jugé indispensable pour l'accomplissement de cette œuvre colossale. Des quatre solutions possibles : le Simplon, le Gothard, le Luckmanier et le Splugen, l'Allemagne et l'Italie donnèrent la préférence au Gothard, qui constituait la voie la plus directe. Les Etats allemands, l'Italie, les compagnies du Nord-Est et du Central fournirent des subsides de 20, de 45 et de 20 millions ; une convention internationale, signée par le Conseil fédéral le 13 octobre 1867, ratifiée par les Chambres le 22 juillet 1870, après des débats orageux, permit à l'entre-

-prise de se constituer. Deux noms surtout restent attachés à cette oeuvre grandiose, qui présenta des difficultés financières et techniques considérables : ceux d'Alfred Escher, président du Conseil de direction de la compagnie du Gothard, et de Louis Favre, entrepreneur du tunnel.

Le programme de 4865 pour la revision partielle de la Constitution fédérale était devenu tout à fait insuffisant, par suite des nouveaux besoins et des nombreux changements dont nous venons de parler. Les démocrates demandaient l'extension des droits du peuple et le droit, pour la Confédération, de légiférer sur les banques, les chemins de fer et les fabriques. Les affaires souffraient des entraves que la diversité des législations cantonales apportait aux transactions commerciales. Les terribles inondations survenues en 1868 dans les Grisons et la vallée du Rhin, au Tessin et en Valais, avaient fait reconnaître la nécessité d'une législation fédérale sur la correction des cours d?eau, et de l'appui de la Confédération dans ce domaine. Une revision générale était désirée de divers côtés.

Une discussion engagée sur un point spécial vint précipiter les choses. Le conseiller national Ruchonnet ayant déposé, en décembre 1869, une motion tendant à l'adjonction d'un article pour régler la compétence de la Confédération en matière de mariages mixtes, son collègue Brunner élargit le débat, et demanda que le Conseil fédéral fût invité à étudier tous les points de la Constitution dont la revision paraissait nécessaire. Celui-ci se mit immédiatement à l'œuvre et présenta, au printemps 1870, un programme comportant les modifications suivantes : 1° centralisation de l'instruction militaire ; 2° protection des forêts; 3° suppression des dernières entraves à la liberté du commerce ; 4° adoption du système métrique des poids et mesures; 5° extension de la liberté d'établissement ; 6° droit, pour la Confédération, de légiférer sur les naturalisations ; 7° protection du droit au mariage ; 8° liberté de conscience ; 9° unification du droit concernant les transports, les vices rédhibitoires du bétail, la propriété intellectuelle, le droit des obligations, la poursuite pour dettes et la faillite ; 10° extension des compétences du Tribunal fédéral.

La guerre franco-allemande, éclatant sur ces entrefaites, absorba l'attention publique, et obligea de remettre à plus tard l'examen

des propositions de re vision. Le Conseil fédéral proclama la neutralité de la Suisse et de la Savoie ; pour la faire respecter, il établit un cordon militaire le long de sa frontière. Cinq divisions furent mobilisées sous le commandement du colonel Herzog, d'Aarau, instructeur en chef de l'artillerie, Dufour n'ayant pu, pour raison d'âge, accepter à nouveau les fonctions de général.

On connaît l'histoire de cette guerre, qui aboutit à la chute du régime napoléonien et à l'occupation d'une grande partie de la France. La Suisse fut sur le point d'avoir à intervenir : à un moment donné, en effet, les Savoyards, inquiets, sollicitèrent, par l'entremise de MM. Dumont et Chardon, membres du comité républicain d'Annecy, l'occupation militaire du territoire neutralisé; mais celle-ci ne fut pas jugée nécessaire, les armées allemandes ne s'étant pas approchées. Notre pays se borna donc à témoigner aux victimes de cette terrible conflagration une affectueuse sympathie, qui se manifesta par l'envoi d'ambulances sur le théâtre de la guerre, par la demande de faire sortir de Strasbourg, lors de l'invasion de cette place, 800 vieillards, femmes et enfants, et par l'accueil fait à l'armée de Bourbaki, laquelle, forte de 85 000 hommes, demanda, le 1er février 1874, à être internée en Suisse pour se soustraire aux poursuites des Prussiens. Cet internement, qui dura jusque vers la fin de mars, entraîna une dépense de 12 millions, qui furent remboursés par la France. Enfin, après le soulèvement des communards, les sanglantes représailles et les proscriptions qui suivirent, à Paris, la capitulation, nombre de réfugiés trouvèrent un asile en Suisse, quoique leurs doctrines fussent désapprouvées de nos populations.

L'armée fédérale avait convenablement rempli son mandat. Cette mobilisation mit cependant en relief l'insuffisance de son armement, les lacunes de son organisation, et Ton sentit qu'une plus grande centralisation s'imposait. Aussi, et bien que les services dus à l'initiative intelligente et à la louable activité des cantons et des communes eussent fait apprécier les bienfaits du régime fédératif, « un droit ! une armée ! » devint dès lors le mot d'ordre du parti centralisateur. Même le centre de l'Assemblée fédérale, alors fort nombreux, et dans lequel siégeaient les « barons fédéraux, » se déclara en majorité partisan d'une unification complète du droit et d'une centralisation militaire absolue (conférence d'Olten). Ce groupe se distinguait du parti radical principalement en ce

qu'il n'en partageait pas les antipathies contre l'Eglise romaine ; composé d'hommes d'affaires, il se désintéressait des questions religieuses, espérant ainsi obtenir l'aide des conservateurs pour faire aboutir la revision.

C'est dans cet esprit de centralisation, peut-être exagéré, du moins pour l'époque, que fut repris et étendu en 1872 le projet présenté en 1870 par le Conseil fédéral. Eût-il été accepté par le peuple, s'il n'avait rencontré d'opposition que chez les fédéralistes et les partisans d'une centralisation plus modérée ? c'est assez probable. Mais la question se compliqua, grâce au réveil des antagonismes confessionnels. Le 18 juillet 1870, le Concile de Rome avait proclamé le dogme de l'infaillibilité pontificale et sanctionné le Syllabus, par lequel Pie IX anathématisait les partisans des droits et des libertés modernes4. Bientôt Augustin Keller, l'adversaire des couvents et du cléricalisme, ouvrit une campagne contre l'Eglise romaine et ses doctrines, et trouva promptement des alliés : Carteret, à Genève, Bodenheimer, à Berne, Vigier, à Soleure, Ândertœrt et Rappeler en Thurgovie, Houngerbuhler, à Saint-Gall, etc., se lancèrent passionnément dans cette mêlée, qui prit le nom de Kulturkampf; ils favorisèrent la création de l'Eglise des vieux-catholiques ou catholiques nationaux, et contribuèrent à compromettre l'œuvre de la revision en y introduisant un élément nouveau. D'autre part, les tendances centralisatrices accentuées du parti du centre soulevèrent les défiances de la Suisse romande, spécialement dans le canton de Vaud. Eytel, Delarageaz et Louis Ruchonnet, qui redoutaient une annihilation de l'élément welche, se joignirent aux hommes d'Etat des cantons catholiques, aux Segesser, aux Weck-Reynold et à leurs amis, ainsi qu'au conseiller fédéral Doubs, de Zurich. Ils ouvrirent une campagne ardente contre le projet de constitution du 5 mars 1872. Ce projet, dont l'unification complète du droit et la centralisation militaire étaient les traits les plus saillants, fut repoussé, le 12 mai, par 260859 voix contre 255 606; le vote du canton de Vaud, qui donna plus de 50 000 rejetants, fut déterminant.

Cependant, la majorité était trop faible pour décourager les auteurs du projet, « La re vision est morte, cria-t-on, vive la revision ! » Le parti du centre changea de tactique : il conclut avec les libéraux et les radicaux de la Suisse romande un compromis ;

1 Par une curieuse coïncidence, ces décisions étaient prises le jour même où la France déclarait la guerre à l'Allemagne.

une vaste assemblée populaire réunit à Soleure, en juin 1873, vingt à vingt-cinq mille citoyens de toutes les parties de la Suisse et jeta les bases d'un nouveau projet, qui se rapprochait sensiblement des propositions formulées par le Conseil fédéral trois ans plus tôt.

On y trouve pourtant, en matière ecclésiastique, des dispositions qui n'y figuraient ni en 1870, ni en 1872 ; elles étaient dues aux agissements de deux prélats, Mgr Lâchât, évêque de Bêle, et Mgr Mermillod, évêque d'Hébron et curé de Genève, et de quelquesuns de leurs subordonnés. Plusieurs prêtres du diocèse de Bàle ayant été destitués par Mgr Lâchât parce qu'ils avaient déclaré, avec l'un des chefs du parti catholique suisse, le conseiller Ph.-Ad. de Segesser, de Lucerne, ne pouvoir admettre le dogme de l'infaillibilité pontificale, les gouvernements des cantons qui faisaient partie du diocèse (à l'exception de Lucerne et de Zoug) déposèrent l 'évêque (janvier 1873) ; puis, voulant affirmer les droits des fidèles, le Grand Conseil de Berne édicta une loi introduisant l'élection des curés par les paroisses, et assujettissant le droit de placet à des dispositions plus rigoureuses : ces mesures suscitèrent une vive opposition de la part du clergé, plusieurs de ses membres furent exilés par le gouvernement. Vers le même temps, Gaspard Mermillod, prêtre zélé et intrigant, aspirait à rétablir l'ancien évêché de Genève ; il réussit, contre le gré de son supérieur hiérarchique, Mgr Marilley, à faire détacher le canton de Genève de l'évêché de Lausanne, et à se faire octroyer par le saint-père le titre de vicaire apostolique, ce qui était contraire aux arrangements de 1819 (v. p. 223). Cette manière d'agir souleva une clameur générale, et sur le refus de Mermillod de renoncer à son nouveau titre, le Conseil fédéral, d'accord avec le Conseil d'Etat, prit un arrêté interdisant à ce prélat le séjour de la Suisse, aussi longtemps qu'il prétendrait y exercer, au nom d'un pouvoir étranger, des fonctions non reconnues par les autorités du pays ; un recours qu'il adressa aux Chambres fut écarté (juillet 1873). Puis, le pape ayant critiqué en termes peu mesurés l'attitude des autorités suisses, le nonce apostolique, Mgr Agnozzi, reçut du Conseil fédéral ses passeports.

Ces démêlés influèrent sur les délibérations de l'Assemblée fédérale : les députés catholiques se cantonnèrent dans une opposition systématique ; mais, grâce à l'appui de la Suisse romande, les Chambres menèrent cette fois à chef leur entreprise, et le projet

de constitution sorti de leurs délibérations le 31 janvier 1874 fut accepté par le peuple le 19 avril, par 340 199 voix contre 198013, et par 14 1/2 Etats contre 7 */r

La Constitution de 1874 étendit considérablement les attributions administratives, judiciaires et militaires du pouvoir central et fit passer la souveraineté cantonale au second plan.

L'unification du droit et la centralisation militaire, les deux questions qui avaient causé l'échec de 1872, firent cette fois l'objet de transactions, qui, — on pouvait s'en douter déjà, et la suite l'a prouvé, — n'étaient dans la pensée de leurs auteurs qu'un acheminement vers le but rêvé. Laissant de côté le droit pénal, foncier, hypothécaire, matrimonial, de tutelle et de succession, la Constitution de 1874 plaça dans la compétence fédérale la législation sur le droit au mariage, la capacité civile, le droit des obligations, le droit commercial, la poursuite pour dette et la faillite, ainsi que la propriété littéraire et artistique ; mais l'administration de la justice fut laissée aux cantons, sous réserve des attributions des tribunaux militaires et du recours au Tribunal fédéral pour l'interprétation des lois fédérales. Dans le domaine militaire, l'instruction des milices fut dévolue à la Confédération, qui prit à sa charge la solde des hommes, ainsi que les frais d'armement et d'équipement ; l'exécution des lois militaires, la composition des corps de troupes, la nomination et la promotion des officiers de troupes de grade inférieur sont du ressort des gouvernements cantonaux, sous réserve des prescriptions générales émises par les autorités fédérales.

Pour résoudre les conflits ecclésiastiques, qui étaient une cause fréquente de troubles, la Constitution garantit le libre exercice des cultes « dans les limites compatibles avec l'ordre public et les bonnes mœurs, » et donne aux autorités fédérales et cantonales le droit de prendre les mesures nécessaires pour le maintien de la paix confessionnelle, ainsi que de statuer en cas de contestation. Il ne peut désormais être érigé d'évêché sur le territoire suisse sans l'approbation des autorités fédérales, la fondation ou le rétablissement de couvents et des ordres religieux sont formellement défendus, et l'interdiction relative aux Jésuites est éventuellement étendue à d'autres ordres dont l'action pourrait être un danger pour l'Etat ou une cause de troubles entre les confessions.

Une innovation considérable, et dont le principal mérite revient au conseiller national Brunner, de Berne, fut l'introduction du

droit de référendum, en vertu duquel 30000 citoyens aclifs ou 8 cantons ont la faculté de demander, dans les trois mois dès leur adoption par les Chambres, que les lois fédérales soient soumises à l'approbation du peuple ; ce référendum facultatif constitue un utile contrepoids : il a joué dès lors un grand rôle dans notre vie nationale, et empêché la mise à exécution de bien des projets insuffisamment étudiés.

La Constitution de 1874 a en outre développé et précisé les droits individuels que celle de 1848 avait pris sous sa protection, supprimé les ohmgelds et les octrois qu'on n'avait pas osé abolir en 1848, affirmé le principe de la liberté du commerce et de l'industrie, placé dans la compétence fédérale la législation sur les chemins de fer et le droit de haute surveillance sur la police des endiguements et des forêts dans les régions élevées.

Teile est, dans ses traits généraux, la dernière Constitution fédérale, à laquelle nous devons déjà un quart de siècle de bonheur et de prospérité. Les appréhensions qu'elle avait fait naître se ont promptement dissipées. Sous son égide, le peuple suisse a pris de plijs en plus conscience de ses droits et de ses devoirs : par le 'endum, il a refréné le zèle parfois inconsidéré de ses légis îurs, et endigué le courant centralisateur excessif dans lequel c lins politiciens aventureux voudraient nous entraîner. La Suiss* naguère profondément divisée, est parvenue, après de longues I. ttes, à donner à l'étranger le spectacle réjouissant d'une nation vr liment unie, en dépit de la curieuse variété des éléments qui la cqpiposent. Cette union a pour condition le respect des droits et des convictions du prochain, sans lequel il n'y a pas de liberté ; elle n'exclut pas des désaccords momentanés, mais elle doit toujours reprendre son empire après de franches et loyales explications.

La chronique nous raconte que, lors de la première campagne de Cappel, le bourgmestre Stourm, de Strasbourg, venu avec les députés des cantons neutres pour interposer sa médiation entre les Zuricois et les hommes des Waldstaetten, en voyant, aux avant-postes, protestants et catholiques fraterniser, s'écria : « Les Confédérés sont de singulières gens ; au milieu même de leurs dissensions, ils n'oublient jamais leur ancienne amitié ! » Puissent, dans le siècle qui va s'ouvrir, les Confédérés des vingt-deux cantons mériter toujours cet éloge décerné à leurs ancêtres !

Benjamin Constant et Mme Je Staël. — Penseurs, philosophes, moralistes et juristes. Historiens. Fondation de nombreuses sociétés de recherches historiques. Philologues. — Poètes, romanciers et critiques. — Géographes, physiciens et naturalistes. Fondation de la Société helvétique des sciences naturelles (1815). — Revues scientifiques et littéraires. — Peintres, sculpteurs et musiciens. — L'instruction supérieure en Suisse ; académies et universités. Projet d'université fédérale. Création du Polylechnicum de Zurich (1855). — Considérations finales. Caractéristique de l'esprit public dans la Suisse romande et dans la Suisse allemande. Caractéristique de nos institutions. Tendances actuelles. ''

Nous avons constaté plus haut l'intensité de la vie intellectuelle en Suisse au XVIIIe siècle. La révolution, temps peu propice au culte des lettres et aux recherches scientifiques, lui porta un <S up funeste ; mais avec le rétablissement de la paix européenne, lettres, sciences et arts commencent à refleurir dans nos cant comme ailleurs.

Il est d'usage de l'autre côté du Jura, — nous ave eu déjà l'occasion de le faire remarquer à propos de Rousseau tome II, p. i48), — de considérer comme Français les étrange ; qui' ont excellé dans le maniement de la langue de Voltaire ; ious n'en tenons que plus énergiquement à revendiquer comme nôtres deux écrivains qui ont brillé au premier rang sous l'Empire et au début de la Restauration : Benjamin Constant et Mme de Staël.

Le premier, né à Lausanne en 1767, fit son éducation en Angleterre, en Allemagne et en Ecosse, et passa quelques années seulement dans sa ville natale, où il vécut dans l'intimité de Mme de Charrière et de Mrae de Staël ; cependant, quoiqu'il ait pris la nationalité française, et que sa carrière orageuse se soit déroulée principalement dans son pays d'adoption, il appartient encore à la Suisse par certaines tendances de son esprit et par la nature de ses idées sur la religion et la politique. Défenseur des idées libérales, Benjamin Constant sut rompre en visière avec Napoléon au temps de sa puissance, mais il se rallia à lui sous les Cent jours, lorsque l'empereur se montra libéral ; quinze ans plus tard, il contribua à ^fonder la monarchie de juillet. Toujours il met les

libertés individuelles, dont l'Etat doit être le gardien, au-dessus de la souveraineté populaire, il ne veut pas d'une majorité régnant sans partage, et combat sur ce point l'opinion de Rousseau. «Ses idées, dit Hornung1, vont rejoindre d'un côté celles de Montesquieu et de l'autre celles de Tocqueville et de Laboulaye. » Orateur et publiciste, il exerça une grande influence sur son temps; ses idées se répandirent en Suisse, où elles concoururent au mouvement de 1830.

Mme de Staël, née en 1766, à Paris, où elle mourut en 1817, devenue suédoise par son mariage, mais demeurée française de cœur, était genevoise par son père, Jacques Necker, et vaudoise par sa mère, Susanne Curchod (tome H, p. 446 et 468). La Révolution d'une part, l'ostracisme impérial de l'autre, l'obligeaient à mener une vie errante; elle passa de longues années dans notre pays, à Lausanne, à Genève, dans sa terre de Coppet surtout, où elle était entourée d'une véritable cour, où elle recevait l'élite intellectuelle de l'Europe, et où ses cendres reposent. Mme de Staël appartient à la Suisse romande non seulement par ses origines, sa parenté, ses alliances, ses traditions de famille, mais par son éducation, sa religion et sa filiation morale : « son père spirituel, dit Amiel 2, est Rousseau » ; et l'un de ses admirateurs, Guillaume de Humboldt, déclare que, « par le fond le plus intime de sa nature, elle était étrangère à la manière de penser proprement française. » Son origine suisse et son éducation protestante se révèlent d'ailleurs dans divers traits de son caractère : l'extrême indépendance, par exemple, la profonde horreur du despotisme, qu'elle avait en commun avec Benjamin Constant, et qui la rendait également suspecte aux jacobins et aux légitimistes ; religieuse à sa manière, elle éprouvait autant d'éloignement pour Voltaire que pour Loyola, d'accord en cela aussi avec la plupart de ses compatriotes. En revanche, elle n'avait à aucun degré le sentiment de la nature, si vif chez presque tous nos auteurs : en présence du mont Blanc et du bleu Léman, elle songeait, dit-on, au ruisseau de la rue du Bac ! Le cosmopolitisme qui est un des traits distinctifs de sa nature intellectuelle, de son génie, ne tiendrait-il pas, en partie du moins, à ses origines ? Le cosmopolitisme de bon aloi, en effet, qui consiste à ouvrir son esprit à toutes les idées dignes de fixer l'attention, est une des qualités les

1 Voir Galerie suisse, t. II.

* Voir Galerie suisse, t. III.

plus frappantes des écrivains et des penseurs suisses de haute marque.

M"" de Staël est, dit Amie!, « la femme la plus célèbre entre les femmes célèbres des deux derniers siècles, et même tout compté, il n'est pas, ce semble, dans l'histoire, une personne de son sexe qui ait réuni sur sa tête plus de rayons et de couronnes, et qui se soit fait, par son mérite et en dehors de la pourpre, un

Fîg. 3H. — Portrait de M"" de Staël.

nom plus glorieux Elle réunissait en sa personne tous les contrastes : l'exaltation au bon sens, l'entraînement à l'empire de soi, la délicatesse féminine à la mâle raison. » Il faut cependant signaler certaines lacunes chez cet esprit extraordinaire : plus pathétique que sentimenlale, elle ne comprit que tardivement les arts. « Sa sphère, observe encore Amiel, était la vie humaine, l'action de l'homme sur l'homme, plus spécialement la vie sociale. » A ces mérites de fonds, sur lesquels il serait oiseux de nous arrêter ici, à un don merveilleux d'observation, à une clairvoyance peu commune, M"10 de Staël joignait des qualités de forme, toutes françaises, bien faites pour mettre en valeur ses idées : sa conversation, entre autres, avait un charme, une puissance d'attraction qui n'ont jamais été surpassés. Tour à tour pnblicisle, moraliste, biographe, romancier, avant tout femme d'action, elle tend dans

486 RÉVEIL DE l'ESPBIT NATIONAL

son œuvre, d'une part, à mettre en évidence les bienfaits de la liberté, d'autre part, à rapprocher les peuples en leur apprenant à se mieux, connaître. Par l'étendue de ses relations, par sa parole éloquente et par ses écrits, elle exerça une grande influence sur le XIXe siècle à ses débuts ; il importait donc d'indiquer le rôle qu'elle a joué dans notre développement intellectuel, et de marquer sa place ici.

En Suisse même, les sciences morales et politiques furent cultivées par plusieurs écrivains. Le professeur Ch.-Loim de Haller, de Berne, donna cours, dans son ouvrage sur « la restauration des sciences politiques, » a ses théories réactionnaires sur le droit divin de l'Etat. Vers le même temps, le fameux publicisle Etienne Dumont, l'ami de Fox, le collaborateur de Mirabeau, le traducteur de Bentham, rentra en Suisse, et y consacra les dernières années de sa vie à des œuvres de philanthropie ; il organisa entre autres le premier pénitencier de Genève, longtemps considéré comme un modèle. Dans la même ville, l'abolition de la peine de mort trouva un apologiste en la personne de Sellon. Les facultés de droit de la Suisse française comptaient, au commencement du siècle, plusieurs professeurs éminenls. A Genève : Beltot, qui dola son canton d'une excellente loi de procédure; Pierre Odier, auteur d'un volume sur les régimes hypothécaires et d'un traité sur le mariage; tiossi, qui donna son nom au projet de pacte de i832 ; l'économiste Â.-E. Cherbuiiez, esprit théorique, penseur profond, poussant très loin l'individualisme, conservateur opiniâtre qui envisage avec défiance le mouvement politique de son temps, comme le témoigne son traité sur la « démocratie en Suisse » ; il posa, sans la résoudre, la question sociale dans son volume intitulé : « Riche ou pauvre. » Lausanne s'honorait alors de posséder, comme professeur d'économie politique et de droit romain, l'Italien Melegari; son collègue et ami Ed. Secretan prit une part active à l'élaboration du code pénal vaudois et se voua spécialement à l'histoire du droit ; son traité sur le « droit féodal » est un peu vieilli aujourd'hui.

L'influence française était prépondérante en matière juridique; plus lard, l'école historique allemande (Savigny) eut en Suisse plusieurs représentants, qui ont pris un rang honorable dans la science contemporaine : Keller de Steinbock, G. Blountschli, Alphonse Rivier. Keller était professeur à Zurich lorsqu'il présida, en 1834, le tribunal arbitral appelé à prononcer sur le partage des

biens entre Bâle-Ville et Bâle-Campagne ; puis il remplaça à Berlin Pouchta, le successeur de Savigny, et abandonna dès lors les opinions radicales qu'il avait soutenues en Suisse. Son collègue Bfountschli, connu par une histoire de Zurich, où il professa, ainsi qu'à Munich et à Heidelberg, et par ses travaux sur le droit civil, le droit public et le droit des gens, rédigea le code civil de Zurich (1844-1854) œuvre des plus remarquables, puis en fit le commentaire; il jouissait, en matière de droit international, d'une autorité égale à celle de Grotius. Rivier, de Lausanne, appartient aussi comme juriste à l'école allemande ; il professa à Berne, puis à Bruxelles, consacra la première moitié de sa carrière à des travaux sur le droit romain, puis se voua au droit international; membre fondateur de Y Institut de droit international, il assista le roi des Belges de ses conseils dans l'organisation de l'Etat libre du Congo; et lorsque la mort vint le surprendre (1898) il venait d'être désigné comme arbitre dans un conflit entre la Russie et l'Angleterre.

Au nombre des publicistes et des juristes, il convient de mentionner encore : l'ancien chancelier fédéral de Gonzenbach qui fit paraître, de 1840 à 1846, plusieurs mémoires importants sur les relations commerciales de la Suisse avec la France, le Zollverein allemand et l'Autriche, la question de Savoie ; son contemporain, James Fazy, qui s'occupa d'économie politique et de droit public ; le conseiller fédéral Jacques Doubs et le juge fédéral Blouiner, auteurs, l'un d'un manuel, l'autre, d'un traité de droit public ; le conseiller fédéral Nurna Droz, travailleur infatigable, doué d'un don remarquable d'assimilation et de vulgarisation, et qui a contribué à élucider bien des problèmes touchant à l'économie politique.

Comme philosophes et penseurs : le père Girard, dont nous avons déjà parlé (v. p. 215), Stapfer, Vinet, Troxler, Charles Secrétan, Amiel. P. -A. Stapfer, originaire de Brougg, en Argovie, fut professeur de théologie spéculative à Berne, avant de jouer un rôle politique (v. p. 93 et 115). De cette première partie de sa carrière datent : une étude sur la « philosophie de Socrate, » un discours latin sur « les preuves de notre résurrection »; une dissertation intitulée : « De natura, conditore et incrimentis reipublicae ethicae » (de l'essence, du fondateur, et des progrès de la république morale), qui contient un développement étendu de

la théorie de l'Etat suivant Kant ; enfin un a essai sur la nature divine et la nature sublime de Jésus-Christ. * Plus tard, retiré de la politique et fixé a Paris, il collabora à la « Bibliothèque universelle, n et concourut à la fondation des « Archives littéraires »

(supprimées par décret impérial en 1808) ; il s'était donné pour mission d'opérer un rapprochement entre le génie allemand et le génie latin, et cherchait, comme M"" de Slaél, à répandre en France la littérature et la science germaniques. Une partie de son œuvre fut réunie dans un volume de « mélanges philosophiques, littéraires et religieux, » et sa biographie a été publiée il y a une dixaine d'années par M. Luginhuhl.

Stapfer fut un membre zélé de plusieurs sociétés religieuses de l'époque, entre autres de la Société de morale chrétienne qui révéla

à la Suisse la valeur de Vinel, en couronnant son « Mémoire en faveur de la liberté des cultes. >• Nous avons déjà raconté le rôle joué par Vinet au moment du Réveil et lors de la révolution vaudoise de 1845 (v. p. 24 1 et 421), et ne nous attarderons pas à parler ici de son œuvre comme penseur et moraliste; les mérites

Fig. 40. — Porlruil Je Charles Secréiaii,

en sont si éclatants et si bien reconnus bien au delà de nos frontières qu'il devient oiseux d'en faire l'éloge.

P.-V.-I. Troxler, natif de Béromunster, avait de bonne heure abandonné la médecine pour se vouer à la philosophie et à la politique; en coquetterie avec l'Eglise romaine, ses opinions avancées l'obligèrent à quitter Lucerne après un professoral de trois ans seulement, et à accepter un appel à l'université de Bâle. Comme penseur, il avait, dit Charles Secrétan *, des vues, des inclinations, des préférences, mais pas à proprement parler de

1 Voir Galerie s

philosophie. Comme publiciste, il était un fervent adepte de l'extension des droits populaires, et pourtant il craignait l'omnipotence du peuple dont il s'est plaint en termes amers. Sa plume féconde a laissé des traités d'anthropologie, de métaphysique et de logique ; sa vie a été singulièrement agitée : il fut, entre autres, l'un des fondateurs du radicalisme, — c'est lui, dit-on, qui introduisit ce terme dans notre dictionnaire politique, — mais il se brouilla avec ses disciples (v. p. 360).

Charles Secrétan est peut-être le penseur le plus original et le plus profond que la Suisse ait produit; tous ceux qui ont entendu, entre autres, le magnifique discours qu'il prononça au jubilé de son professorat conservent de lui un souvenir ineffaçable. Né en 1815, nommé professeur de philosophie à l'Académie de Lausanne en 1838, destitué en 1846 pour motifs politiques, il enseigna à l'Académie de Neuchâtel de 1850 à 1866, puis occupa de nouveau une chaire à Lausanne jusqu'à sa mort, en 1895. Chrétien convaincu, en même temps que dialecticien d'un vaste savoir, d'un raisonnement hardi, il prit position en 18i9 comme défenseur des idées spiritualistes par la publication de sa « Philosophie de la liberté » ; puis il consacra de nombreux ouvrages à la morale, à l'apologétique, aux questions sociales, au droit naturel ; l'apparition en 1887 de « La civilisation et la croyance, » l'œuvre capitale de sa verte vieillesse, fit événement, accrut encore la réputation dont il jouissait à l'étranger, et lui valut d'être nommé membre correspondant de l'Institut de France ; il s'était rallié alors déjà au mouvement en faveur de l'émancipation de la femme et se voua, dans ses dernières années, à l'étude de la question sociale.

Comme Stapfer, Charles Secrétan fut un trait d'union entre l'Allemagne, où il avait puisé ses premières inspirations, et la France, où ses ouvrages se répandirent. Ce fut aussi le rôle que rêva de jouer le poète et philosophe Amiel, de Genève ; penseur subtil, critique souple, pénétrant, bien que quintessencié, il ne sut pas de son vivant donner sa mesure ; mais un a Journal intime, » publié par ses amis, lui valut une célébrité posthume : il y analyse l'impuissance où s'est débattue sa pensée, révélant une âme hésitante et sensible, d'une remarquable compréhensivité.

Dans le domaine de V histoire, mentionnons en tout premier lieu le Schaffhousois Jean de Muller; son « Histoire de la Confédé-

ration suisse, » laissée inachevée en 1806, et continuée plus tard par Glotttz-Btotzheim, Hottinger, Vulliemin et Monnard, est un vrai monument élevé à ta patrie. L'illustre écrivain fut bibliothécaire de l'archevêque de Mayence, puis historiographe du roi de Prusse, et c'est en Allemagne qu'il rédigea la plus grande partie de son ouvrage1. Comme beaucoup d'auteurs de son époque, Jean de Muller était emphatique et manquait de sens critique ; sa pensée avait peine à se faire jour1 ; mais, impressionnable, il avait le

Fig. 41, — Portrait de Jean de Muller.

don de rendre le passé vivant, et les qualités littéraires de son style l'ont mis au premier rang des prosateurs allemands; l'élévation de sa pensée, le souffle patriotique et poétique qui le faisaient planer au-dessus des mesquins intérêts de clocher, enfin une ardeur de connaître, que rien ne pouvait assouvir, ont fait de son histoire un chef-d'œuvre.

Tandis que Jean de Muller devait chercher a l'étranger des moyens d'existence, un Saxon, Uenri Zschokke, de Magdebourg, trouvait en Suisse une seconde patrie et rendait à son pays d'adoption d'éminents services; c'était un publiciste fécond, mais pas toujours très exact ; impressionnable, éloquent, bien qu'un peu

1 Le premier volume parut à Berne en I78M ; le gouvernement de Leurs Excellences en autorisa l'impression, niais, toujours prudent, il exigea de l'auteur que le nom de Boston fût substitué sur le titre a celui de Berne.

* Gnierie suisse, 1. II, biographie de J. de Muller, par A. Rogel.

sentencieux, il savait, de son style coloré, faire vibrer la libre patriotique. Mêlé aux. événements politiques de son temps, Zschokke était à la source des renseignements, et la mit à profit pour écrire une « Histoire de la lutte et de la défaite des WaldsUetten en 1798, » ainsi que des « Mémoires sur la Révolution helvétique. » On lui doit aussi une histoire populaire de la Suisse, qui eut un grand nombre d'éditions en allemand et en français, plusieurs romans, et des opuscules religieux conçus dans un esprit conciliant, qui, malgré le clergé romain, trouvèrent des lecteurs a la fois chez les protestants et chez les catholiques. « Zschokke, dit M. Eug. Secretan *, eut le mérite incontestable d'avoir fait beaucoup pour améliorer l'état social et moral des campagnards. »

A la même époque, le doyen Philippe-Sîrîce Bridel exerçait dans le canton de Vaud une influence qui a de l'analogie avec celle de Zschokke. Le spirituel causeur, qui s'occupa beaucoup d'histoire sans être à proprement parler un historien, avait, dans sa jeunesse, frayé avec Gibbon, Tissot, M""* Necker, de Montolieu, de Charrière et la société cultivée de Lausanne; il connaissait Jean de Muller, Bonstetten ; fut, comme membre de la Société helvétique, en rapport avec les notabilités de la Suisse entière, et travailla à opérer un rapprochement entre Confédérés romands et allemands ; par ses « Poésies, » ses « Etrennes helvéliennes » et son « Conservateur suisse, » il développa chez ses contemporains le sentiment de la nature et l'amour de la patrie.

Le goût des recherches historiques se propage rapidement dans le premier quart du siècle, et se manifeste par de nombreuses publications : Ch.-L. de Huiler expose « les effets et les conséquences de la campagne des Autrichiens en Suisse pendant la Révolulion; » Gœtdtin de Tieffenau écrit une « histoire de la Suisse pendant la seconde moitié du XVe siècle et la première moitié du SVP ; » un prêtre de Stanz, Businger, raconte l'histoire des WaldsUetten ; Stadlin, celle de Zoug ; von Arx, celle de Saint-Gall; Pnpiiikoffer réunit des matériaux sur la Thurgovie; la vie de Zwingli est écrite par Mœrikofer ; le landamman Monod publie ses souvenirs sur la révolution du Pays de Vaud ; Ildefonse Fmehs donne le récit des « Campagnes des Suisses dans le Milanais ; » •>i.imondi, après avoir débuté par des essais d'économie politique, met le sceau à sa réputation par sa grande « Histoire des rêpu-

1 Galerie suisse, I. III.

bliques italiennes » et son « Histoire des Français ; » Antoine de Tillier donne deux « Tableaux de la Suisse » sous la période helvétique et sous la Restauration ; ce dernier sujet est traité aussi

- Portrait de Philippe-Si

par Feddersen, ainsi que le mouvement de i830; l'a Histoire de la réformation au 16e siècle » fournit à Merle d'Aubigni, de Genève, le thème d'une série de volumes plus pathétiques que rigoureusement objectifs, etc.

Les amis de l'histoire nationale sentirent bientôt le besoin de se rapprocher. En 181 1, F. de Mvîinen fonde la « Société suisse des recherches historiques, » à laquelle il donne pour organe * L'investigateur » (der Schweizerische Geschichtsforscher). L'approba-

lion de la censure bernoise, qui figure en têie de cette publication, obligeait ses auteurs à ne s'occuper ni de l'histoire moderne, ni des questions du jour; les tendances de Mulinen, comme de ses collaborateurs, le portaient d'ailleurs naturellement vers l'étude du moyen âge : ils rendirent de grands services à la science en publiant nombre de chartes, et en donnant des notes généalogiques et des éclaircissements sur les anciens dynastes. « Contraste frappant entre Berne et Argovie, remarque Vulliemîn : ici, l'œuvre de Mulinen, le sévère et profond investigateur ; là, celle de Zschokke, le fécond écrivain, qui, peu soucieux du passé, peu curieux de recherches approfondies, le regard tourné vers l'avenir, salue avec confiance et sérénité les jours nouveaux. » Ce fut sous les auspices de la Société des recherches historiques que E. Stierliii et J.-tt. de Wijss firent paraître la « Chronique bernoise de Justinger. » De Mulinen, en formant pour son usage et celui de ses amis une belle collection de pièces historiques, préparait la voie à ses descendants : son fils Egbert Friedrich en tira son « Helvetia sacra, » ouvrage précieux où se trouvent consignés une foule de renseignements sur les maisons religieuses de la Suisse.

Un peu partout d'ailleurs, on s'occupe de documents anciens ou récents : le gouvernement d'Argovie achète en 1803 la bibliothèque de Zourlauben; Schalïhouse acquiert les manuscrits de /. de Millier; Félix Baltliasar lègue à la ville de Lucerne sa collection de manuscrits; Soleure édite dans le a Wochenblalt » une série de pièces historiques tirées de ses archives ; Weidmann retrace a l'histoire de la bibliothèque de l'ancienne abbaye de Saint-Gall. » Grenus et Galiffe mettent en ordre les archives de Genève, fort négligées durant l'occupation française, et les utilisent pour leurs travaux généalogiques et héraldiques ; Neuchàtel publie la « Chronique du chancelier de Montmollin. » L. Mei/er de Knottaa et Hernie impriment simultanément des traités d'histoire suisse. U'OreUi raconte la vie héroïque de Juvalta, Hegner celle d'Holbein, Hanhart celle de Conrad Gessner; Zelltveger donne une histoire du peuple d'Appenzell. En 1 83-rï , Entiche Kopp, ouvrant dans ses « Urkunde zur (iesehichte des eidgenœssichen Bundes, » les longs débats auxquels devaient donner lieu les origines de la Confédération, démontre le caractère légendaire de la fable de Guillaume Tell ; le professeur lausannois Hisely met le public de langue française au courant des découvertes de Kopp, et commente les documents mis au jour par

le savant historien lucernois ; question complexe qui devait être reprise plus lard par Georges de Wt/ss, Albert Ritliet, P. Vaucher et bien d'autres. Juste Olivier écrit en 1837, avec la chaleur de cœur qui le caractérise, « Le canton de Vaud, sa vie et son histoire; » puis des a Etudes d'histoire nationale » tandis que F. de Chambrier rédige une « Histoire de Neuchâtel et de Valangin jusqu'à l'avènement de la maison de Brandebourg, d l/mis VuUieuun

Kig. il. — Portrait de Louti Vuiliei

débute en 1835 dans la carrière d'écrivain par la publication du « Chroniqueur », revue consacrée A l'histoire de la Réforme dans la Suisse française. Deux ans plus lard il publie l'Histoire de la Réformalion en Suisse de Ruchat, dont la première partie seulement avait pu paraître sous le régime bernois. Ces éludes le préparèrent à la rédaction des volumes H à 13 de l'Histoire suisse de Jean de Muller (fin du seizième et dix-septième siècle). On doit encore a Vulliemin un « Tableau du canton de Vaud, de ses aspects, de son histoire et de ses mœurs », une élude sur la « reine Berthe », une histoire de « Cliillon », de nombreuses monographies et une n Histoire de la Confédération suisse », en deux volumes. Esprit délié, d'un jugement sur, il possédait l'art de

dégager les traits généraux d'une époque, dans des tableaux concis et pittoresques.

On comprend l'effet que devaient produire ces publications sur les lecteurs de l'époque, qui ne possédaient qu'une imparfaite connaissance des hauts faits accomplis par leurs aïeux et de l'état de la civilisation suisse aux siècles précédents ; elles contribuèrent puissamment au réveil de l'esprit national.

De nouvelles associations se forment bientôt : en 1833, c'est la « Société des antiquaires de Zurich, » qui a pris bon rang entre les instituts archéologiques de l'Europe savante, grâce à l'importance des documents qu'elle a mis au jour et à l'érudition dont font preuve ses volumineux mémoires. En 1837, F. de Gingins, Louis Vulliemin, le professeur Pidou et le juge d'appel W. Espérandieu, créent à Lausanne la « Société d'histoire de la Suisse romande, » qui doit sa renommée surtout aux travaux de Louis de Charrière, Hisely, Troyon, Fr. Forel, Félix Chavannes, Ed. Secretan, du numismate Morel-Fatio, d'Ernest Chavannes, Henri Carrard, et de l'abbé Gremaud. A la « Société d'histoire et d'archéologie de Genève, » fondée l'année suivante sous la présidence de Henri Boissier, sont attachés les noms de Guillaume Favre, Frédéric Soret, /.-/. Chaponnière, Th. Heyer, Edouard Afallel, Amédée Rogel, Ch. Le Fort et P. Vaucher. En 1839, c'est Bâle qui voit naftre sa société d'histoire; en 18i0, Fribourg, avec le Dr Berchthold et le chancelier de Werro. En 1841, se fonde une « Société générale d'histoire de la Suisse » aux origines de laquelle le nom de Gaspard Zelltveger est intimement lié ; Georges de Wyss, qui joignait à une vaste érudition une chaleur de cœur et une amabilité peu communes, la présida et en fut l'âme pendant près de cinquante ans. Enfin, le groupe des cinq cantons primitifs donna naissance en 1843 à une « Société de recherches historiques, » et Neuchâtel clôt la série en 186i.

Les mémoires et documents que publient ces diverses associations portent, dans leur ensemble, à peu près sur toutes les périodes de notre histoire ; mais leurs membres actifs ayant des tendances très variées, chacune d'elles en a reçu un caractère particulier. Tandis que la Société générale et celle des cinq cantons s'occupent de préférence des origines de la Confédération et de son développement ultérieur, les membres de la Société des antiquaires de Zurich, ainsi que les érudits de langue française consacrent de nombreux mémoires aux temps préhistoriques, à

l'époque barbare, à la phase carlovingienne, ainsi qu'à l'archéologie, aux maisons religieuses, aux. grands dynastes et aux. conditions de la vie communale. La Société d'histoire de la Suisse romande, tenue d'éviter les sujets de nature à amener des froissements entre catholiques et prolestants, a laissé presque complètement de côté le siècle de la Réforme et l'époque qui l'a suivi; période sur laquelle la société de Genève, au contraire, a fourni

Fif. H. — Portrait d'Alexandre Daguet.

plusieurs travaux. Celle de Neuchâtel vise moins que ses sœurs à l'érudition ; beaucoup plus nombreuse, elle cherche à répandre dans les masses la connaissance de l'histoire, et ses réunions revêtent le caractère de fêtes populaires.

Dans l'hiver 1853-1854, un événement inattendu Tint donner une nouvelle impulsion aux recherches archéologiques. A la suite d'une baisse extraordinaire du lac de Zurich on trouva devant Meilen des restes nombreux de pilotis, des ornements et des ustensiles divers, qui fournirent à Ferdinand Keller, président de la Société des antiquaires de Zurich, la matière d'une étude sur les plus anciens habitants de l'Helvétie. Le notaire Muîler, le colonel Schwab et le professeur Jahn firent bientôt des découvertes analogues dans le lac de Bienne; Trayon, le président Forel et le professeur Morlot, dans les lacs Léman et de Neuchâtel. Le

ï)r Ulmann explora le marais de Moosseedorf; Mayenfisch et Ldhle le lac de Constance, Messikommer, la tourbière d'Ilimmerich ; et, plus tard, lors de rabaissement du niveau du lac de Neuchâtel, des fouilles méthodiques furent faites sur ses rives par Morel Fatio.

Dans les dernières décades du siècle, le goût pour les études historiques n'a nullement diminué. Alexandre Daguet combattait, dans diverses publications relatives à la pédagogie, les idées des

Fig. 15. - Portrait de Coltrricd Keller.

Jésuites, ses anciens maîtres, et témoignait d'une affection touchante pour le père Girard ; il a beaucoup contribué par ses manuels à répandre la connaissance de notre histoire nationale. Le professeur Stœheiin, de Bàle, a étudié l'époque de la Réformalion et fixé d'une manière définitive le rôle considérable du réformateur Zwingli. /dettes Bourkhardt est l'auteur du « cicérone ou guide de l'art antique et de l'art moderne en Italie », et de nombreux ouvrages qui font autorité en matière d'histoire de l'art. Sans prétendre à être complet, rappelons encore les noms de Ed. de Rodt, Louis de Wurstenberg, Philippe de Segesser, 0. de Fétice, Mgr FiaUt, évèque de Baie, Mutile, Pirlet de Sergy, Chaste! ; enfin, de deux historiens militaires, le général Jomini et le colonel Leeomte.

L'histoire a pour auxiliaire naturel la philologie. Cette science essentiellement allemande n'a été représentée en Suisse en ce siècle que par un petit nombre d'hommes marquants. J.-J. Hottinger, de Zurich, dont les leçons pleines de goât déterminèrent

«TJf

Fig. 46. — Portrait tic Conrad-Ferdinand Me ver.

quelques carrières, et qui savait, dit Vulliemin, faire aimer aux écoliers la grammaire elle-même ; Gaspard d'Orelli et Bremi furent ses élèves. On doit à Orelli une « restitution du texte de Cicéron, » une collection des inscriptions latines et une édition d'Horace considérée comme un chef-d'œuvre, a II s'y est plu, dit Adert*, à réunir les notices les plus curieuses sur les amis du poète, leurs goûts politiques et littéraires, leurs mœurs et leur caractère. » Enfin, Orelli publia avec la collaboration de son ami le professeur

1 Voir Bibliothèque universelle, de jui

Bàcker une édition des œuvres de Platon et une série de travaux sur les auteurs grecs, latins, italiens, etc. « Poète, historien, philosophe, théologien même, il a, dit Vulliemin, porté dans tous les domaines de la science son originalité, sa pénétration et sa fermeté de jugement. » A l'autre extrémité de la Suisse, la science des langues était cultivée avec succès par le grammairien fribourgeois Ayer, et par Adolphe Pictet, de Genève, qui publiait, en 1837, un « essai sur l'affinité des langues celtiques avec le sanscrit, » et de 1859 à 1863, son grand ouvrage intitulé: « les origines indoeuropéennes, ou les Aryas primitifs, essai de paléontologie linguistique. » Les universités suisses ont souvent été tributaires de l'Allemagne pour l'enseignement des langues. La plupart des professeurs qu'elles avaient ainsi attirés n'ont pas tardé à recevoir ou à acquérir la bourgeoisie des villes qui les avaient appelés, et à devenir Suisses de cœur. Tel fut le cas de G. Wackernagel, originaire de Berlin, nommé professeur à Bâle en 1833 ; ses travaux embrassent la littérature et la langue allemande, l'histoire des mœurs et celle des arts, l'esthétique et la théologie.

La poésie lyrique, le roman et la nouvelle ont été en faveur au XIXe siècle. Cinq auteurs suisses, — pour ne citer que les morts — ont excellé dans ces domaines : l'humoriste Tœpffer9 bien connu par ses « Voyages en zig-zag, » ses caricatures et ses « Nouvelles genevoises. » Le sarcastique Victor Cherbuliez, qui écrivit à Genève, sa ville natale, ses premiers romans, s'en fut ensuite à Paris, acquit la nationalité française et occupa un siège à l'Académie; Charles Didier, l'auteur de la « Rome souterraine; » Gottfried Keller, de Zurich, l'auteur du « Grûne Heinrich, » des « gens de Seldwyla, » de « Roméo et Juliette au village, » des « Nouvelles zuricoises, » etc., qui occupe une des premières places parmi les romanciers de l'Allemagne contemporaine, caractère aigri, mais doué d'une rare finesse d'observation. Enfin Conrad-Ferdimnd Me;/er, également de Zurich, qui composa un poème intitulé : « les derniers jours de Hutten » et plusieurs romans historiques, dont le plus connu met en lumière l'héroïque figure de Georges Jenatsch; connaissant à fond les vieilles chroniques, et possédant une vive imagination, il sut avec un tact remarquable ressusciter les événements et les personnages du passé. A côté de ces écrivains qui se sont fait une renommée en France et en Aile-

magne, on peut citer encore comme poètes, romanciers, auteurs de nouvelles, à Zurich : Leuthold, Martin Usteri ; en Argovie : Zschokke, Jacob Frey, Frœlich ; à Berne : Bilzius (Jérémias Gotlhelf). Ferd. Schmid (Draumor) ; les Genevois Petit-Senn, Blanvalet, Bungener, Dabois-Melly, Marc-Monnier ; dans le canton de Vaud : Porcliai, Fréd. Monneron, Henri Durand, Juste et Urbain Olivier, Alb. Richard, Aimé Steinlen, Eug. Bambert ; à Fribourg : Etienne Et/gis, Sciobéret ; à Neucliâtel : Louis Favre, Auguste Bachelin, Alice de Chambrier; en Valais: Ch. -Louis et Boger de Bons, M"e Trolliet (Mario); le romanche Hnouder, etc.

Y\%. il. — Portrait de Juste Olivier

Ces noms évoquent tout un passé cher aux cœurs romands. C'est particulièrement le cas de Juste Oltrier, que M. Godet n'hésite pas à placer au premier rang de nos poètes nationaux. On peut dire qu'en lui s'incarne l'âme vaudoise dans ce qu'elle a de poésie, de vagues rêveries, d'amour du sol natal et de finesse cachée sous une apparente bonhomie. Pendant les années 18.13 à iHifi, où il occupa une chaire d'histoire a l'Académie de Lausanne, J. Olivier exerça une influence profonde sur la jeunesse vaudoise qu'il attirait par sa cordialité et son vibrant patriotisme. Ses tableaux littéraires, sa description des mœurs nationales, ses poésies suisses, ses chansons politiques, ses « Chansons lointaines, » qui lui valurent l'amitié de Sainte-Beuve, nous apportent l'écho lointain d'une époque où notre peuple était plus jeune et moins positif qu'au-

jourcThui. On peut juger de sa verve par cette strophe bien

connue :

Il est, amis, une terre sacrée,

Où tous ses fils veulent au moins mourir.

Du haut des monts dont elle est entourée

Lequel de nous la vit sans s'attendrir !

Cimes qu'argenté une neige durcie,

Rocs dans les airs dressés comme des tours,

Vallons fleuris, Helvétie! Helvétie !

C'est toi, c'est toi que nous aimons toujours.

Moins exubérant, moins enthousiaste que Juste Olivier, le fabuliste Jean-Jacques Porchat possédait un talent plus enjoué, plus classique, plus vraiment français. Le traducteur de l'Art poétique d'Horace et des élégies de Tibulle, l'auteur des « Fables et paraboles » avait le don de conter. « Il avait, dit M. Ph. Godet, du goût, de la mesure, un tour d'esprit naturellement gai ; un grain de sel assaisonne sa bonhomie, qui n'exclut point une certaine sensibilité sans affectation et à fleur de peau. » Son touchant récit intitulé : « Trois mois sous la neige » lui valut le prix Monthyon. Sa dou^e philosophie se reflète gracieuse dans ces vers souvent cités :

» C'est là-bas, près du village,

C'est au pied du clocher noir, g Sous l'ormeau dont le feuillage

\ Se balance au vent du soir;

v Là finissent nos misères,

Là reposent nos vieux pères.

Jusqu'au jour du grand réveil On y trouve un doux sommeil.

Dans la critique littéraire, la Suisse a fourni également une large part au mouvement de la pensée. Alexandre Vinet consacra une série d'études aux poètes du siècle de Louis XIV, à la littérature française au XVIIIe et au XIXe siècles, à Pascal, aux moralistes, à Mme de Staël et à Chateaubriand. Edmond Scherer a dit de lui : « Vinet étonne par les ressources de sa plume ; il éblouit par des étincelles d'esprit ou d'imagination ; il se concilie le lecteur par l'honnêteté et la bonne grâce de sa manière ; il le charme par la mesure et la justesse ; il le séduit par le sentiment littéraire le plus sincère et le plus vif; il le touche par une bienveillance qui ne donne que plus de force aux restrictions imposées par la conscience ou par le goût. » On sait que Sainte-Beuve s'estima heureux d'avoir

pu vivre quelques mois dans l'intimité du critique vaudois, dont il appréciait hautement la valeur. La Société de Belles-Lettres vient d'élever à Lausanne au grand penseur vaudois une statue due au ciseau de M. Maurice Reymond.

Fig. 48. — Portrait d'Eugène Rambert.

Vinet a eu pour biographe Etujènc Rambert, qui, sans partager tous tes points de vue du maître vénéré, en a admirablement mis en relier la grande figure. La méthode de Rambert, qui rappelle celle de Sainte-Beuve, consiste à aborder avec sympathie les auteurs dont il va critiquer les œuvres, moyen le plus sûr de pénétrer le sens et la portée de leurs écrits. L'influence que Vinet et Rambert ont exercée directement et indirectement a été considérable, ils ont contribué pour une large part à élever le niveau moral et intellectuel de notre peuple. Outre son œuvre pu-

rement littéraire, — poésie, nouvelles, critique, — » Rambert a produit une série de volumes où il chante avec amour les aspects variés des Alpes, et où il s'occupe aussi de botanique et de géologie. On peut encore citer, dans le domaine de la critique littéraire, Adolphe Lèbre, Français naturalisé Vaudois, qu'une mort prématurée enlevait à Page de 30 ans, au moment où la Revue des deux Mondes lui ouvrait ses colonnes et où un brillant avenir semblait s'annoncer pour lui ; André Sayous, qui succéda à Tœpffer comme professeur de littérature à l'Académie de Genève, Fritz et Charles Berthoud, Edouard Humberl; pour la Suisse allemande : Mœrikoffer et Bœchthold. Ce dernier, originaire de Schaffhouse, professa à Zurich ; il a donné une excellente biographie de G. Keller et une « histoire littéraire de la Suisse allemande, » dont diverses parties constituent, au dire des spécialistes, des études définitives et d'un haut intérêt.

Dans le domaine des sciences, l'élan que nous avons constaté au XVIIIe siècle à Bâle et à Genève (tome II, ch. XV) se généralise. Au premier rang brillent quelques botanistes: A. -P. de Candolle, dont le fils Alphonse suivra dignement les traces, donne en 1814 une « Théorie élémentaire de la botanique, » puis un « Prodrome du règne végétal » ; le premier de ces ouvrages est traduit en allemand par Rœmer, de Zurich, qui fournît également des travaux originaux ; Usteri est l'auteur d'un « Magasin de botanique, » Gaudin, de Nyon, d'une « Flore helvétique, » le Zuricois Hegetschweiler d'une « énumération critique des plantes de la Suisse. » A la même génération appartiennent Conrad Eschcr de la Linlh ; B.Stouder, de Berne, auteur d'une « monographie des molasses; » Jean de Charpentier, originaire de Saxe, directeur des salines de Bex, bien connu par ses travaux géologiques sur les Pyrénées et sur les Alpes dont il fut le premier à étudier la structure avec la collaboration du botaniste Thomas et du forestier Lardy; son <c Essai sur les glaciers » entre autres, où il expose les théories du chasseur Perraudin et de l'ingénieur Venetz sur le mouvement des glaciers, imprima une direction toute nouvelle aux études sur cette matière.

La Société helvétique des sciences naturelles, fondée à Genève en 1815 dans la maison de campagne du Dr Gosse, fournit un centre de ralliement à ces savants et à leurs disciples ; elle se réunit les années suivantes dans diverses villes, et se subdivisa en

sections cantonales; ne bornant point à la Suisse le champ'de ses investigations, elle recevait de tous côtés des communications, et publiait dans ses Annales des travaux destinés à mettre ses membres au courant des découvertes faites à l'étranger. Entre les savants qui ont le plus concouru à son développement, mentionnons : Marc-Aug. Pktet et Horner, connus par leurs observations météorologiques; l'ingénieur Venets que nous venons de citer;

Fig. 49. — Purirait de Augusle-Pyi

Kasthofer, Brounner, Rengger qui voyagea dans le Paraguay, Bourckhardt qui visita la Syrie et l'Arabie. Usleri, Sprecher, Stouder et D.-A. Chavarmes furent ses premiers présidents. Les découvertes de leurs successeurs, Agassi;, Desor, Pictet de la Rive, Auguste de la Rive, Ed. Claparède, Cari Vogt, Alphonse Favre, Louis Du four, Jean Muret, Osivald Heer, Marignac, Colladtm, Plantamour, L. Soret, etc., ont pu faire oublier quelque peu leurs travaux : la génération actuelle ne leur en doit pas moins un reconnaissant souvenir.

Entre tous ces noms d'hommes éminenls qui ont honoré la Suisse et propagé au loin sa renommée scientifique, il convient de signaler celui de Louis Agassiz. Originaire d'Orbe, ce célèbre naturaliste naquit en 1807 à Motier en Vully, il fit des études de méde-

cine à Zurich et en Allemagne, puis à Paris, où il se lia avec Cuvier. II enseigna les sciences naturelles successivement à Neuchâtel, à Philadelphie, à Cambridge (en Amérique), à Charleston et déclina l'offre d'une chaire de la paléontologie au Jardin des Plantes de Paris. A l'âge de vingt ans, il prenait rang dans le monde scientifique en publiant un ouvrage sur les « Poissons du Brésil, » bientôt suivi d'autres sur les poissons et les mollusques fossiles. Ses études sur les glaciers, entreprises avec la collaboration de Desor et de Cari Vogt, eurent un grand retentissement. Parmi ses amis, mentionnons encore le géographe Arnold Guyot, dont l'enseignement, dit M. Ph. Godet, laissa à Neuchâtel une trace durable et qui, comme son collègue, fit une brillante carrière aux Etats-Unis.

A côté des Annales, organe officiel de la Société helvétique des sciences naturelles, deux autres périodiques, YAlpina et les Archives scientifiques de la Bibliothèque universelle à Genève, propagèrent le goût des sciences naturelles. Ce dernier se rattache à une publication de plus vaste envergure, à laquelle était réservée une fort belle destinée. Marc-Aug. Pictet, son frère Charles Pictet de Rochemont et Guillamne Maurice avaient fondé à Genève, en 1796, la Bibliothèque britannique, destinée d'abord à répandre sur le continent les idées anglaises: en 1816, sous le nom de Bibliothèque universelle, elle devint l'organe le plus important du mouvement intellectuel dans les cantons romands; elle a fusionné en 1861 avec la Revue suisse, qui paraissait à Neuchâtel ; elle est publiée depuis 1866 à Lausanne sous la direction de M. Ed. Tallichet. La partie scientifique de ce recueil, après diverses modifications, porte depuis 1846 le titre d'Archives des sciences physiques et naturelles, et paraît à Genève sous la direction de M. E. Sarasin.

Vers le même temps, les Suisses apprennent à connaître de mieux en mieux le sol de leur patrie. A la fin du siècle passé, Meyer, d'Aarau, digne émule de Saussure, gravit les sommets qui entourent la Fourka et le Grimsel, retourne dans les Alpes à plusieurs reprises, et détermine, avec le concours de quelques amis, la hauteur de 150 cimes. A la même époque, le général Pfyffer dresse un a relief des bords du lac des Quatre-Cantons, » semblable à celui que le colonel de Rovéréa avait établi en 1788 pour l'ancien gouvernement d'Aigle ; mis en goût par ces intéres-

santés recherches, Meyer publie en 1802 un « atlas de la Confédération, » remarquable pour le temps. Son exemple est suivi : Osterwald et Bouchwalder donnent des cartes du canton de Neuchatel et de l'ancien évêché de Bâle, et Huiler, d'Engelberg, dépose en 1813 à la bibliothèque de Zurich un relief embrassant la plus grande partie de la Suisse. La Diète comprit l'utilité de ce genre de travaux et fil entreprendre des relevés trigonométriques qui,

Fig. 50. — Portrait de Louis Agissiz.

commencés par Bouckwalder, continués sous la direction du général Dufour et du colonel Siegfried, se poursuivent aujourd'hui encore et ont permis d'établir les splendides caries auxquelles sont attachés les noms de ces officiers.

L'homme est resté longtemps indifférent aux spectacles grandioses de la nature. Les Alpes inspiraient autrefois plus d'effroi que d'attraction ; les voyageurs ne s'y hasardaient qu'avec crainte et lorsque la nécessité leur en faisait une obligation. En 1518, cependant, Vadian et Mycontus, accompagnés de deux amis, font l'ascension du Pilate. Quelques années plus tard, Conrad Gessner parcourait en tous sens les Alpes avec passion et, en racontant sa course au Pilate, s'efforce de faire naflre le goût de la nature chez ses lecteurs. Deux siècles plus tard, le naturaliste Scheuckzer, de

Zurich, entreprend avec ses élèves de nombreuses excursions dans les Alpes et éveille dans leurs cœurs l'enthousiasme pour la beauté de la montagne. Il fut suivi dans cette voie par Albert de Haller, Salomon Gessner, Rousseau, H.-B. de Saussure, l'Anglais W. Coxe, Goethe, le doyen Bridel, etc. Leurs récits déterminent chez les Suisses le goût des voyages et attirent dans nos vallées des Anglais d'abord, puis des Allemands et des Français. Cet afflux d'étrangers, qui a été en se développant, fut comme pour Paris et l'Italie, une source de prospérité ; il a opéré dans les mœurs une révolution qui n'a pas été exempte d'inconvénients.

Vers le milieu du dix-neuvième siècle l'habitude des ascensions se répand de plus en plus. Les Anglais donnent l'exemple et se signalent par leur ^hardiesse ; ils fondent, en 1857, le Club alpin anglais. En (862, les Autrichiens fondent aussi un club alpin. Stimulé par cet exemple, un professeur de Berne, le DrSimmler avec le concours de MM. Weilenmann, Hauser, de Glaris, G. Sand, de Saint-Gall, fonde le Club alpin suisse, dont la première assemblée réunit à OIten, le 19 avril 1863, trente-cinq participants. Ces modestes débuts furent suivis des plus brillants succès, car aujourd'hui le Club alpin suisse compte 44 sections, plus de 6000 membres, avec un budget annuel qui dépasse 60 000 francs. Tandis que le Club alpin anglais a essentiellement le sport pour but, que le Club austro-allemand a plutôt un caractère scientifique, la pensée dominante dans le Club alpin suisse est d'ordre esthétique. Pour faciliter les ascensions il a construit une cinquantaine de cabanes-refuges; il fait donner des cours aux guides et participe au paiement de leurs primes d'assurance. Son activité scientifique a consisté en une série de publications et de relevés météorologiques ou géodésiques dont le plus important a été la mensuration du glacier du Rhône, dans la conservation des blocs erratiques, l'établissement de cartes, etc.

Au XIXe siècle, la peinture et la sculpture sont cultivées en Suisse par toute une pléiade d'artistes de talent. Neuchâtel est fière d'avoir produit un Uopold Robert, un Max et un Albert de Meuron, un Calame (originaire du Locle, né à Vevey, mort à Genève), un Karl et un Emile Girardet. — De la Rive, Diday, Lugardon, Hornung, Humbert, Castan, Menn maintiennent, avec les sculpteurs Pradier et Chaponnière, la réputation artistique de Genève; les Vaudois Gleyre, à Paris, Alfred van Muyden, à Genève, B. Vautier, à Dusseldorf.

Bocion et David, à Lausanne, le Valaisan Rtsl à Sion, Tobler, Weckesser et Vogel à Zurich, Simon à Berne. Stucketberger à Bâle, Buchser à Soleure, se signalent dans des genres divers; un berger du canton d'IJri, Henri-Mac Imhof, abandonne la sculpture sur bois pour aller travailler avec succès dans l'atelier de Thorwaldsen à Rome ; le Tessinois Vêla, le balois Ferdinand Schlôth, la du-

Pif. 51. — Porlrait d'Àkiandre Calame.

chesse de Colonna, née d'Affry, de Fribourg, connue sous le pseudonyme de Marcello, se font un nom comme statuaires.

Bien que la musique y soit en honneur, la Suisse n'a produit aucun compositeur de marque. La romance que « le Lacs de Lamartine inspira à Niedermeyer (né à Nyon en i 802) valut à celui— ci une certaine réputation en France ; quelques mélodies de Nœgeli sont aussi devenues populaires. Le principal mérite du maître zuricois, fut d'avoir fondé ou provoqué la fondation de nombreuses sociétés de chant, dont l'influence civilisatrice s'étendit bien au delà du cercle des chanteurs; celles-ci se sont à leur tour groupées en uue « Société helvétique de musique » qui a eu ses jours de gloire, en organisant, tantôt dans une ville, tantôt dans une autre, des solennités festivales.

Pour être complet il faudrait pouvoir encore parler des sociétés commerciales, industrielles et agricoles, qui ont favorisé l'essor économique de notre pays ; des sociétés de chant et de gymnastique, qui sont pour notre jeunesse une source de délassement et un moyen de développement ; des associations populaires, Grutli, secours mutuels, etc.; enfin des sociétés philanthropiques, telles que l'œuvre des diaconesses et des gardes-malades, la Croix-Rouge, Y Union chrétienne de jeunes gens, qui a fondé des clubs dans nos principales villes, et des sociétés de tempérance, dont la plus ancienne, la Croix-Bleue, remonte à l'année 1877. Mais nous avons arrêté notre récit en 1874 et c'est précisément dans ce dernier quart de siècle qu'une orientation nouvelle s'est produite dans ces directions. Les autorités s'étaient au début tenues à l'écart de ce mouvement, mais elles en ont reconnu les effets bienfaisants et dès lors elles ont donné à leurs promoteurs de nombreuses marques d'encouragement.

Pas plus dans le champ de l'activité intellectuelle qu'au point de vue politique, on ne saurait reconnaître en Suisse un centre bien déterminé ; chaque ville de quelque importance y est un foyer de culture et de production littéraire ou scientifique plus ou moins intense; ce sont naturellement les villes dotées d'établissements d'instruction supérieure qui contribuent pour la plus grande part à cette activité. Le fait d'être le siège d'une université ou d'une académie donne aux villes qui ont ce privilège une impulsion considérable, même au point de vue matériel : c'est qu'en effet, par une heureuse contagion, la haute culture répand ses bienfaisants effets même sur les individus qui semblent placés en dehors des courants scientifiques et littéraires; elle est, quoi qu'en puissent dire les esprits chagrins, le meilleur moyen de multiplier les ressources d'un pays.

A mesure que s'accentuait vers 1830 le réveil de l'esprit national, on sentait plus vivement la nécessité de développer l'instruction supérieure en Suisse. Les hommes d'Etat qui venaient d'être mis à la tête des affaires à Zurich et à Berne, désireux de signaler leur avènement par des fondations propres à accroître la réputation de ces villes, transforment leurs académies en universités. Zurich inaugura la sienne le 29 avril 1833. Le gouvernement fit appel comme professeurs, soit à des nationaux tels que les juristes Keller et Blounlschli, le philologue Orelli, l'historien Hottinger, soit à des notabilités de l'étranger, comme le naturaliste Ocken, le

philologue Saupp, le théologien Hitzig, le médecin Schœnlein. Le 15 octobre de l'année suivante, le conseiller d'Etat Neuhaus ouvrit celle de Berne par un discours remarqué : il s'éleva avec force contre l'ostracisme que venaient de prononcer les cabinets allemands, et assigna pour mission à la Suisse d'ouvrir aux études, au milieu de l'Europe asservie, « un asile pur et libre »; le Dr Troxler parla dans le même sens. L'avenir de la nouvelle institution n'était d'ailleurs pas sans inspirer quelques inquiétudes à Neuhaus, qui avait dû, pour la créer, surmonter, comme à Zurich, l'opposition d'une partie de l'opinion publique. La plupart des professeurs de l'ancienne académie furent confirmés dans leurs fonctions ; mais Neuhaus fut forcé par les frères Schnell de Berthoud, alors chefs du parti radical bernois, d'accepter aussi leurs protégés, entre autres Guillaume et Louis Snell, Siebmpfeiler, etc., que leur qualité de réfugiés allemands rendait compromettants. Les intrigues politiques dans lesquelles les réfugiés furent impliqués les obligèrent d'ailleurs bientôt à donner leur démission. En dépit de débuts difficiles, — en 1839 l'existence même du nouvel établissement fut mise en question à Zurich, — ces deux universités prirent vite un rang honorable parmi les hautes écoles de langue allemande.

En Suisse même, elles rencontraient une heureuse et féconde concurrence. La vieille Université de Bàle, un moment menacée après les événements de (833, avait été sauvée par le patriotisme des Bàlois, qui firent d'importants sacrifices pour son maintien et son développement; l'historien Korlum, le théologien de Wette, les philologues Gerlach et Wackernagel contribuent à rehausser son prestige. Quant aux académies de Genève et de Lausanne, la période de 1830 à 184-5 fut l'une des plus brillantes qu'elles aient connues; nous avons déjà parlé (eh. XII et XIII) des professeurs peu nombreux, mais d'une grande valeur, qui y attiraient les étudiants. Enfin, Neuchâtel eut aussi son académie dès 18i0; supprimée en 1848 et rétablie en 1866, elle n'a cessé de progresser dès lors, et des hommes comme l'illustre Agtmiz qui fut au nombre de ses premiers professeurs, Desor, Cari Yogt, Gressly, Guyot, Nicolel, le polygraphe Fréd. de Rougemont, et en dernier lieu le théologien Frédéric Godzt ont fait de cette ville un milieu scientifique.

Dans la seconde moitié du siècle, ces hautes écoles ont vu leur corps enseignant se développer d'une manière réjouissante, et des étudiants de plus en plus nombreux venir de la Suisse et de

l'étranger peupler leurs auditoires. L'émulation aidant, l'Académie de Genève a été transformée en université en (874, celle de Lau-^ sanne en 1890; en 1900, les autorités neuchâteloises ont pris une décision analogue concernant la leur. Le canton de Fribourg, de son côté, désireux de procurer à la jeunesse catholique un centre de hautes études, a créé en 1889 une Université dont le programme est très complet sur certains points, mais où la faculté de médecine fait encore défaut.

L'idée d'une Université nationale ou fédérale, jadis mise en avant par Stapfer, avait été reprise en 1830 par Troxler, qui aurait voulu donner une impulsion nouvelle à celle de Bâle ; vers le même temps, Louis Snell engageait ses amis de Zurich à briguer pour leur ville l'honneur de devenir le siège de l'établissement à fonder. Ces compétitions et le manque de ressources firent obstacle à la création projetée, que les conservateurs ne voyaient d'ailleurs pas de bon œil. Ces mêmes compétitions, bien compréhensibles d'ailleurs, se sont généralisées, après 1847 surtout, quand on eut repris l'idée d'une Université fédérale pour en inscrire le principe dans la Constitution ; elles en ont empêché jusqu'ici l'exécution.

Faut-il le regretter ? Si telle création peut paraître à certains égards désirable, il faut reconnaître, en revanche, que la suppression de nos hautes écoles fondées lors de la Réforme, l'une d'elles, même auparavant, serait très préjudiciable, non seulement pour les villes qui en sont le siège, mais pour le pays tout entier ; il est incontestable, en effet, que nos multiples universités ont une puissance de rayonnement que ne saurait produire une école fédérale. Par contre, la création d'un Polytecknicum fédérai, destiné à former des ingénieurs, des architectes, des forestiers et des agronomes, répondait à des besoins tout nouveaux; aussi sa fondation à Zurich en 1855 ne rencontra-t-elle guère d'opposition.

Une école d'ingénieurs avait déjà été fondée peu auparavant à Lausanne, par les professeurs /. Gay et Jules Marguet; elle a été réunie à l'académie en 1869 , et forme aujourd'hui une section très prospère de l'université. Des élèves qui ne le cèdent en rien à ceux de Zurich sont sortis de cette école.

* Si l'on se demande quels furent pour la Suisse les résultats du mouvement intellectuel que nous venons de décrire très brièvement, il semble que, au début, il ait contribué à accentuer les

divergences entre Confédérés, par le fait que les catholiques s'en sont tenus à peu près complètement à l'écart. A la longue, les efforts soutenus de nos penseurs et de nos savants contribuèrent à amener un apaisement, ils réagirent heureusement sur la politique et même sur la prospérité nationale. Le rapprochement des divers éléments ethniques s'accentue de plus en plus ; la bonne entente même des protestants et des catholiques, qui ailleurs semble parfois impossible, devint peu à peu en Suisse chose toute naturelle ; à mesure que l'instruction se répand, les populations des diverses contrées apprennent à se mieux, connaître, bien des préjugés tombent, le particularisme étroit de certains cantons et l'esprit de clocher perdent du terrain ; les relations que créent le commerce et l'industrie, ainsi que le service militaire, concourent aussi à cet heureux résultat. Cet ensemble de circonstances tend progressivement à l'adoucissement des mœurs politiques et à l'accroissement du bien-être moral et matériel du peuple suisse.

Nous terminerons ce rapide coup d'œil sur le mouvement intellectuel par quelques considérations sur l'esprit public, tel qu'il se manifeste soit dans l'ensemble du pays, soit dans certaines contrées et certains cantons en particulier.

Sous l'Acte de médiation et pendant la Restauration, la Suisse française n'exerçait que peu d'influence dans la Diète : Fribourg était presque à considérer comme un canton allemand (il fut un temps où l'allemand en était la langue officielle), les autres cantons romands, à peine nés à l'existence politique, pouvaient être envisagés comme des quantités négligeables. Avec l'époque qui commence en (830, l'équilibre politique s'établit sur de nouvelles bases; on voit même Vaud et Genève jouer, dans la question du Pacte et lors des conflits que souleva en Suisse la présence des réfugiés, un rôle prépondérant, dû en partie au prestige tout personnel dont jouissaient Rigaud et Monnard et à l'apport d'idées nouvelles et généreuses que ces noms représentaient. Plus tard, en 1872 et (874, la Suisse allemande dut compter surtout avec le canton de Vaud, pour opérer l'évolution révisionniste ; puis lors de l'élaboration du Code des obligations et de la loi fédérale sur la poursuite pour dettes, les principes juridiques de la Suisse romande, grâce à l'influence dont jouissait le conseiller fédéral L. Ruchonnet, l'emportent en bien des points sur les idées germaniques.

C'est que l'expression « Suisse romande » est quelque chose de plus qu'un terme géographique, et que, avec des oppositions de caractère très marquées, Vaudois, Genevois, Neuchâtelois ont des aspirations communes qui les différencient de leurs compatriotes de la Suisse centrale et orientale ; plus individualistes, ils conçoivent un peu autrement le rôle de l'Etat ; ils ont des tendances libérales, tangibles surtout chez les conservateurs éclairés et les radicaux modérés et que l'on rencontre beaucoup plus rarement sur les bords de l'Âar et de la Limmat. Ces conceptions, à la formation desquelles Vinet et ses disciples ont contribué, sont moins accentuées dans les campagnes, et l'on peut penser que le Refuge, dont les villes surtout ont bénéficié, n'est pas étranger à leur formation : elles se manifestent dans les questions industrielles, commerciales, ecclésiastiques, scolaires, dans la faveur relative, par exemple, dont jouissent les écoles particulières, sur la direction desquelles les parents exercent un certain contrôle, et qui peuvent tenir compte du caractère de chaque enfant. Les monopoles sont l'objet d'une défaveur positive en Suisse romande ; les libres-échangistes y sont en majorité. 11 faut bien ajouter que ces vues des libéraux sont parfois par trop théoriques et tendent à détacher d'eux les masses populaires, qui, routinières d'instinct, mais impatientes d'arriver au but qu'elles ont une fois entrevu, ont trouvé dans le parti radical des chefs plus enclins à flatter leurs passions.

La vie élégante, où la femme est appelée à déployer ses grâces, n'existe pour ainsi dire pas dans les cantons allemands, sauf à Berne, et, d'une manière générale, la situation faite à la femme est très différente de celle dont elle jouit dans la Suisse romande. L'esprit public, en revanche, est plus intense et plus discipliné dans les cantons allemands ; le citoyen attend davantage du gouvernement, il identifie volontiers ses intérêts avec ceux de l'Etat, et ne conçoit guère, d'autre part, qu'on cherche à dépouiller celui-ci de l'influence intellectuelle et éducatrice qu'il peut exercer sur le peuple par le moyen de l'école et de l'Eglise. Quel que soit le parti au pouvoir, cette conception subsiste : car, sitôt parvenus au gouvernement, les chefs de l'opposition prennent des habitudes toutes semblables à celles qu'ils avaient amèrement reprochées à leurs. devanciers; si bien que certains genres de critiques apparaissent comme des moyens tactiques plutôt que comme l'expression de convictions profondes.

Au reste, à ce point de vue comme à d'autres, on remarque des différences très sensibles entre les principaux cantons de la Suisse allemande. C'est ainsi, par exemple, que l'influence exercée par les universités sur la marche des affaires politiques a été tout autre à Bâle qu'à Zurich et à Berne. Ces hautes écoles, nous Pavons %u, étaient en partie tributaires de l'Allemagne pour le recrutement de leur personnel enseignant, et avaient attiré un certain nombre d'étudiants allemands en rupture de ban. La pré* sence de ces étrangers à tendances révolutionnaires se fit vivement sentir dans ces deux dernières villes ; l'ascendant qu'ils prirent sur certains hommes politiques détourna de ceux-ci les représentants des anciennes classes dirigeantes, et il en résulta une scission qui contribua à jeter du discrédit sur les tendances libérales en faveur depuis 1830. Il n'en fut rien à Bâle : sur ce milieu d'affaires, l'université n'exerça que peu d'action ; elle est pourtant l'orgueil des Bâlois; ils l'envisagent comme un luxe de bon aloi qu'une ville riche doit entretenir, ils font individuellement pour elle des sacrifices considérables; mais ils ne se laissent guère pénétrer de l'esprit qui en anime les savants, et ceux-ci ne jouent dans la vie politique qu'un rôle fort restreint.

Au surplus, ces trois villes diffèrent considérablement au point de vue de l'esprit public et des mœurs politiques. A" Berne, le parti radical, une fois au pouvoir, inclina promptement vers le système autoritaire, ce qui était conforme à l'esprit de la vieille république; toujours prêt à invoquer la raison d'Etat, il se préoccupe peu de l'opinion publique, et fait prévaloir par la force son idéal politique. A Zurich, l'évolution a été tout autre ; le Zuricois a l'esprit plus scientifique, plus nuancé et plus équitable que le Bernois : ses hommes d'Etat comprennent mieux les exigences du peuple ; d'autre part, celui-ci est plus instruit, et la vivacité de son intelligence le rend propre à se vouer à l'industrie ; les nécessités de l'industrie établissent entre les diverses classes de la société une solidarité plus complète; de tout cela, il est résulté des tendances humanitaires et démocratiques. A Bâle, au contraire, le commerce entretient un certain égoïsme conservateur, qui rend les luttes politiques particulièrement âpres. Leur amour de l'ordre et de la légalité, la conscience de leurs avantages, ont fait parfois perdre de vue aux Bâlois les nécessités de certaines situations ; plutôt que de faire des concessions au parti populaire, qui avait la haute main dans certains cantons, ils ne tardèrent pas à rompre avec

lui, et. dans le domaine fédéral, la ville de Bâle se cantonna ainsi dans son isolement. Le moment vint cependant où, par crainte de voir les radicaux chercher dans la campagne un point d'appui, les conservateurs de la ville furent obligés d'entrer dans des voies plus libérales.

Telle nous apparaît, dans quelques-uns de ses grands. traits, la physionomie du peuple suisse : c'est un composé d'éléments divers qui se font équilibre ; ils y parviennent d'autant mieux que la probité de nos mœurs politiques, — Dieu veuille nous la conserver, — l'amour de la chose publique, et un certain esprit d'équité, nous ont défendus jusqu'ici contre les rancunes tenaces qui, ailleurs, transforment en adversaires irréductibles les enfants d'une môme patrie.

Quant au trait caractéristique de nos institutions, il consiste dans l'indépendance cantonale et communale qui fournit à un grand nombre de citoyens la possibilité de prendre une part active aux affaires politiques et qui établit des rapports intimes entre les magistrats et leurs administrés. On peut craindre que le progrès de la centralisation, et le développement de la bureaucratie qui en est la suite naturelle, engendrent l'indifférence et mettent à néant ce concours des bonnes volontés si nécessaire pour une marche normale des affaires publiques. A force de légiférer et de réglementer, on étouffe l'esprit d'initiative et le sentiment de la responsabilité individuelle. Nous sommes aujourd'hui sur une pente fatale qui nous entraîne vers des destinées inconnues. Puisse la sagesse de nos hommes d'Etat les guider dans ces graves conjonctures ; puisse le peuple souverain, qui est appelé fréquemment à statuer sur les propositions de ses mandataires, se pénétrer de la nécessité de faire respecter par la Confédération les droits des cantons, des communes et des individus. Ce sont les quatre colonnes sur lesquelles repose notre édifice national ; ébranler l'une d'entre elles, ce serait compromettre sa solidité et détruire l'œuvre de plusieurs siècles. Nos vieilles cathédrales attestent la sagesse des hommes qui ont eu successivement à y mettre la main ; imitons la prudence de ces architectes qui, appelés à réparer les injures du temps ou à adapter ces temples vénérés à des circonstances nouvelles, ont toujours présente à l'esprit la pensée qui inspira leurs devanciers.

Il est peu de pays où les dissensions religieuses aient eu plus d'influence que chez nous sur la politique ; mais ces dissensions

même sont une preuve de l'importance qu'on attache à la religion et aux devoirs qu'elle enseigne. Si, après de longues luttes, les ressortissants des diverses confessions ont appris à se respecter mutuellement, et si, d'autre part, l'indifférentisme règne dans trop de milieux, la religion continue cependant à être en honneur; toutes les solennités publiques sont accompagnées de manifestations religieuses qui, pour n'avoir rien d'obligatoire, n'en sont pas moins entourées de respect. Conservons, en l'épurant toujours, la foi religieuse de nos pères, et, à l'aube du vingtième siècle, plaçons comme eux notre chère patrie sous l'égide de la Providence.

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