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CHAPITRE II Les Helvètes

Etendue et mœurs de rancienne Helvétîe. — Divicon. — Orgétorix. — Emigration des Helvètes. — Bataille de Bihracte.

A une époque qu'il est impossible de déterminer, l'homme lacustre fait place à une race plus forte et mieux armée. Les plaines qui s'étendent entre le lac Léman et celui de Constance sont envahies par les Elvii ou Elvetii, dont le nom paraît être tiré du fait qu'ils étaient primitivement adonnés à la vie pastorale. Les Helvétiens ou Helvètes sont les premiers habitants de nos contrées que mentionnent les historiens romains. Les dénominations de leurs villages, la forme de leurs armes, l'habitude qu'ils avaient d'incinérer leurs morts semblent trahir une origine celtique; ils doivent avoir reçu leur première civilisation des peuples de la Méditerranée avec lesquels ils soutenaient des rapports commerciaux, ainsi que le prouvent les plantes qu'ils cultivaient, les animaux domestiques qu'ils élevaient et les ustensiles trouvés dans leurs demeures.

Les Helvètes occupaient la Suisse occidentale et centrale et la partie de l'Allemagne comprise entre le Rhin et le Mein. Ils avaient pour voisins le long du Jura les Rauraques et les Séquanais; sur la rive gauche du lac Léman et dans la vallée du Rhône les Allcbrogesy les Nantuates, les Véragres et les Sédunois; dans

la vallée du Tessin les Lépontins ; dans les vallées du Rhin supérieur, les pays de Saint-Gall et d'Appenzell, le long du lac de Wallenstadt, le massif du Gothard et jusque dans TOberland, les Rhétiens. Les Helvètes eux-mêmes se divisaient en quatre tribus, dont la principale était celle des Tigurins. Jaloux de leurs libertés, ils ne reconnaissaient point de rois^ leur constitution était républicaine et fédérative ; ils se réunissaient en assemblées populaires à Avenches. La noblesse jouissait d'un pouvoir considérable, elle possédait de grands domaines et de nombreux vassaux. L'ancienne Helvétie comptait douze villes et quatre cents villages, renfermant une population qui a été estimée, aux temps de Jules César, à deux ou trois cent mille habitants. Nos premiers ancêtres aimaient la parure et les armes resplendissantes, les colliers et les bracelets en or ou en bronze. Un beau vase en bronze, décoré de sculptures, représentant une Diane ailée entourée de ses attributs, trouvé dans une tombe gauloise à Grâschwil (canton de Berne), a dû évidemment être importée d'Italie. Le costume gaulois que portaient les Helvètes se rapprochait de celui des Romains ; il comportait en plus un pantalon qui s'explique par la rigueur du climat. Les Helvètes savaient écrire, ils avaient été initiés à l'alphabet grec par les Massiliotes. Leurs prêtres, les druides, avaient des écoles ; ils faisaient dans leurs forêts de chênes * des sacrifices humains aux forces de la nature qui, pour eux, personnifiaient la divinité. Comme dans beaucoup de civilisations primitives, les prêtres exerçaient une sorte de monopole, ils ne se bornaient pas à être les interprètes des volontés divines, ils jouaient aussi le rôle de devins, d'enchanteurs, de médecins, de scribes et de dépositaires de la science. Ainsi que les autres Celtes, les Helvètes étaient belliqueux et braves, mais d'humeur vagabonde ; leur légèreté, leur instabilité les rendaient impropres à fonder un état centralisé, capable de résister à une attaque sérieuse. Chaque tribu vivait et agissait pour son compte, l'esprit national faisait défaut, la grande masse du peuple, asservie par les nobles et les druides, avait perdu l'instinct naturel de la liberté. Cet ensemble de circonstances fait comprendre la facilité avec laquelle les Romains allaient se rendre maîtres de l'Helvétie.

Vers la fin du second siècle avant Tère chrétienne, les peuples du nord et du centre de l'Europe, poussés par la famine et par

* Le mot druides signifie en celtique hommes des chênes.

leurs besoins d'aventures, se précipitent vers le midi comme un torrent dévastateur. Les Cimbres et les Teutons, quittant les bords de la Baltique, emmenant avec eux sur des chariots leurs femmes et leurs enfants, leurs biens et leurs troupeaux, pénètrent en Styrie où ils mettent en déroute une armée romaine ; de là longeant le Rhin ils se dirigent vers les Gaules, entraînant avec eux une partie des Helvètes. La plus remumte des tribus helvétiennes, celle des Tigurins, sous la conduite de Divicon, franchit le Jura et rencontra sur les bords de la Garonne, aux environs d'Agen, entre Toulouse et Bordeaux, les deux légions du consul Cassius Longus ; elle leur infligea une défaite demeurée célèbre et contraignit les soldats romains à passer sous le joug.

Ce fut par cette victoire éclatante, où le consul Cassius et son lieutenant Pison, l'aïeul du beau-père de César, trouvèrent la mort, que les Helvètes font leur entrée sur la scène de l'histoire (107 ans av. J.-C). Les Tigurins ne surent pas profiter de leur succès : après avoir erré dans les Gaules, ils traversèrent les Alpes avec les Cimbres et furent à leur tour défaits par le consul Maritis à Verceil, dans la plaine du Pô. Une autre tribu helvétienne, celle des Taygènes, unie aux Teutons fut défaite également par Marins à Aix en Provence.

Après avoir ainsi pris leur revanche, les Romains font la conquête de la Provence, soumettent les Allobroges et s'établissent à Genève, d'où ils menacent les Helvètes. Ceux-ci d'autre part sont obligés de se défendre contre les Germains, dont les hordes de plus en plus nombreuses leur disputent les territoires qu'ils possédaient au delà du Rhin. Pressés ainsi par leurs voisins du midi et du nord, se sentant à l'étroit dans une contrée qui ne suffisait pas à nourrir leurs troupeaux, les Helvètes se décidèrent à abandonner de nouveau le plateau suisse et à chercher une nouvelle patrie dans le sud de la Gaule, dont les plaines ensoleillées avaient laissé un souvenir ineffaçable chez les compagnons de Divicon. L'auteur de ce vaste plan d'émigration était un puissant personnage appelé Orgétorix ou Orcitirix, nom qui signifiait en celtique chef de cent vallées.

Deux ans furent employés aux préparatifs de cet exode ; pour en assurer la réussite, des alliances furent conclues avec des chefs gaulois (Eduens, Séquanais, etc.). Mais parvenu au fatte des grandeurs, Orgétorix, dont la richesse portait ombrage à ses com-

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patriotes, fut accusé de conspirer contre les libertés publiques. D'après la coutume des Helvètes, quiconque aspirait au pouvoir suprême était condamné à être brûlé vif. Sans chercher à se justifier, Orgétorix se donna la mort pour échapper à ce supplice ignominieux.

L'observateur attentif remarque — et c'est ce qui rend cette étude des origines intéressante — que l'on peut distinguer déjà chez l'Helvète certains traits caractéristiques du Suisse, traits qui se sont maintenus à travers les âges en dépit des invasions successives qui ont si profondément modifié la composition de la nation suisse. Tels sont cet amour excessif de l'indépendance et ce particularisme étroit qui s'opposent souvent aux grandes conceptions ; cet attachement inné aux formes républicaines et fédératives ; cette défiance instinctive et ombrageuse des chefs , qui plus d'une fois les a empêchés d'achever leur œuvre. Cette même persistance des aptitudes et des défauts des races primitives a été remarquée ailleurs, on retrouve pareillement chez les Français, descendants des compagnons de Glovis, les qualités et les travers des Gaulois décrits par Jules César dans ses commentaires.

La perte de leur chef ne détourne point cependant les Helvètes de leur dessein. Pour s'interdire de regarder en arrière, ils incendient avant de les quitter leurs villes et leurs villages, ils placent les vieillards infirmes, les femmes et les enfants sur des chariots, emportant avec eux pour trois mois de vivres et se mettent en route au nombre de 263 000, au dire de Jules César. Aux tribus helvétiennes se joignent en outre près de 100 000 Rauraques, Tulingiens, Lalobriges et Baiens, venus des deux rives du Rhin. En tête des Tigurins marchait le vieux Divicon , le vainqueur de Cassius et de Pison. Â Genève, où cette immense caravane parvint au printemps de l'année 58 (av. J.-C), un obstacle inattendu s'offre à eux ; Jules César avait fait enlever le pont du Rhône et construit des remparts sur la rive gauche de ce fleuve. Les émigrants sont obligés de continuer leur route par la rive droite du Rhône et traversent le Jura au Pas de l'Ecluse. Plus loin la Saône arrêtant leur marche. César profite de leurs hésitations, fond sur leur arrière-garde et en fait un grand carnage. A la suite de ce revers les Helvètes députent Divicon auprès de César pour lui demander de leur désigner lui-même dans la Gaule une contrée où ils pourraient s'établir. César y mit pour condition que des

Otages lui seraient fournis. « Des otages, répoDd Divicon, nos pères nous ont appris à en recevoir et non à en donner ; les Romains le savent ! > et après cette fière réponse il rompit

¥if. 1. — Jules Cisar, d'aprèa an antique du Hu«ée de flapies.

l'entrevue. Les Helvètes prirent alors la direction de la Bourgogne, pendant quinze jours les légions romaines les suivent de près et les harcèlent sans cesse. Une bataille générale s'engagea enfin aux environs de Bibracte (Autuo), les Romains avaient pris position sur une éminence, le mont Beuvray, d'où ils firent pleuvoir une grêle de javelots sur les Helvètes. Ces derniers combattirent vaillamment depuis midi jusqu'à la ouit. c Personne, dit César, ne put voir un Helvète tourner le dos. n Vers la fin de la journée, après de grandes pertes, les Helvètes se replièrent en bon ordre sur une hauteur boisée, ils se firent un rempart de leurs chariots et placèrent au centre leurs femmes, leurs enfants et leurs bagages. Les Romains poursuivant leur avantage pénétrèrent dans le camp helvèle; comme dix-huit siècles plus tard à la

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