CHAPITRE XVII Conquête de TArgovie
Réunion du concile de Constance, Frédéric d'Autriche est mis au ban de Tempire. — Partage des domaines héréditaires des Habsbourg. — Création des bailliages libres.
La paix de cinquante ans œnclue avec l'Autriche, le 28 mars 1412, avait assuré aux cantons suisses et à leurs alliés leurs conquêtes. De brillantes victoires les avaient rendus redoutables, d'autant plus qu'ils représentaient avec succès un principe nouveau ou renouvelé : la démocratie. Tandis qu'ailleurs la noblesse maintient ses avantages, que le pouvoir se concentre entre les mains d'un grand nombre de petits monarques, en Suisse, le pouvoir avait passé aux mains du peuple, et les nobles qui font cause commune avec lui conservent seuls une part d'influence sur la marche des affaires publiques. Dans les pays avoisinants, en Allemagne, en France, en Italie, dans l'Eglise comme dans l'Etat régnait l'anarchie. Trois papes se trouvaient en présence et s'excommuniaient l'un l'autre. Les Anglais avaient envahi la France, peu s'en fallut qu'avec l'aide des ducs de Bourgogne ils ne dépossédassent complètement la dynastie des Valois. En Allemagne, l'empereur ne possédait plus qu'une ombre de pouvoir, il avait besoin du concours des membres de l'empire pour exécuter ses volontés, et ceux-ci lui imposaient leurs conditions. Le faible et voluptueux Wenceslas de Bohême se vit dépouillé de la couronne impériale par son propre frère, Sigismond de Luxembourg, roi de Hongrie ; il eut pour successeurs Robert de Bavière en 1400, et en 1410 Sigismond de Luxembourg.
Pour faire cesser le scandale dont l'Eglise donnait le lamentable spectacle, un concile se réunit à Constance en 1414. L'empereur fit dans cette ville une entrée magnifique, à défaut de puissance effective il aimait à éblouir les populations. Les trois papes furent déposés, mais l'un d'eux, Jean XXIII, était secrètement appuyé par le duc Frédéric d'Autriche, le rival de l'empereur Sigismond. Après avoir feint la soumission il avait rejoint son allié. Sigismond mit alors Frédéric au ban de l'empire et invita les
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Allemands et les Suisses à s'emparer de ses Etats. Les AllemaDds répondirent sans hésitation à cet appel, et se mirent en campagne sous les ordres du burgrave de Nuremberg, Frédéric de Hohenzollern. Les Suisses hésitaieot, retenus qu'ils étaieot par la paix qu'ils venaient de conclure avec TAutriche. L'empereur
leur promettant de leur laisser à perpétuité les pays qu'ils conquerraient, ils se décidèrent à profiler de l'aubaine.
Il serait oiseux aujourd'hui, après tant de siècles, de discuter de la légalité de la conquête de l'Argovie ; elle était conforme au droit de Tépoque, sous le régime féodal, les terres d'un seigneur excommunié et mis au ban de Templre étaient considérées comme biens sans maître, les engagements pris envers lui étaient frappés de déchéance. Frédéric d'Autriche étant condamné par l'empereur, Schaffhouse en profita pour conquérir son immédiateté, Rapperschwil l'obtint également; la Thurgovie fut occupée par les troupes de Sigismond ; le comte de Toggenbourg s'empara de Sargans et de Gaster, et se disposa à mettre la main sur le Rheinthal et le Vorariberg ; Berne, craignant de se voir dans l'obligation de partager la conquête de l'Argovie, prit les devants et fit occuper Zofingue. Après quelques hésitations, tous les autres cantons,
Uri le dernier, suivirent son exemple ; d'abord timides comme un jeune homme qui devient infidèle à la vertu, dit M. Vulliemin, ils se laissèrent finalement entraîner par celui d'entre eux qui avait le plus d'expérience du monde (1445).
La conquête de TArgovie se fit rapidement. Dans un circuit relativement peu étendu, on ne comptait pas moins de seize familles comtales, quarante-cinq barons, trois cent cinquantesix gentilshommes et nombre de villes fortifiées. Les châteaux qui ne se rendirent pas furent détruits. Les villes d'Aarbourg, Aarau, Lenzbourg et Brougg se rendirent aux Bernois. Les Lucernois occupèrent Soursée, Munster, Mayenfeld, les Zuricois s'emparèrent de Knonau ; Mellingen soutint un siège de quatre jours, Bremgarten et Baden ne capitulèrent qu'après avoir subi un commencement de bombardement (1415).
La guerre achevée, les Confédérés se partagèrent leur conquête ; Berne, Lucerne et Zurich s'attribuèrent les localités qu'ils avaient spécialement occupées ; le reste du pays, soit Baden et les districts de Bremgarten et de Mûri échurent en commun aux cantons de Zurich, Lucerne, Schwyz, Claris, Unterwald et Zoug. Un n'ayant eu qu'une faible part à la guerre ne voulut pas profiter de la conquête ; ces scrupules honorables attirèrent aux Uranais les lazzis des Confédérés, trente ans plus tard, ils renoncèrent à cette attitude désintéressée, et dès lors participèrent avec les autres cantons au gouvernement de l'Argovie. Les districts conquis en commun par les Confédérés reçurent le nom de 6at7liages libres (Freiamt), ils étaient administrés par des gouverneurs envoyés à tour de rôle, de deux en deux ans, par les cantons. Les villes conservèrent leurs franchises et les villages leurs coutumes ; le duc Frédéric perdit ainsi l'héritage où se trouvait le berceau de sa famille et l'empereur sanctionna, en 1418, le fait accompli.
L'annexion de l'Argovie était très avantageuse au point de vue militaire, car elle reliait par des communications plus faciles les villes de Berne, Zurich et Lucerne, et donnait au territoire de la Confédération une cohésion qui lui manquait; mais au point de vue moral, elle présenta de grands inconvénients. Devenus conquérants à leur tour, les Confédérés, au lieu d'accorder l'autonomie aux villes et aux campagnes enlevées à l'Autriche, se substituent aux Habsbourg ; dès lors, il y eut en Suisse des pays sujets à côté des pays souverains. Cette distinction peut se justifier par le