CHAPITRE XVI Premières campagnes d'Italie
Relations commerciales des Suisses avec l'Italie. — Le commerce suisse es entravé en Italie. — Conquête de la Léventine et du val d'Ossola, acquisition de Bellinzone. — Défaite d'Arbédo, retraite des Suisses. — Les Ck>nfédérés reprennent Tofifensive, médiation de l'empereur Sigismond. — Les Uranaîs s'emparent à nouveau de Bellinzone (1440).
A l'époque où nous sommes parvenus, les mœurs de la Suisse se ressentaient encore d'une certaine barbarie, les arts et les lettres n'avaient point pris leur essor, le pays était pauvre. De l'autre côté des Alpes, au contraire, la civilisation était déjà très développée, et, à une supériorité intellectuelle marquée, les Italiens joignaient une plus grande prospérité matérielle ; le sol était cultivé non par des serfs mais par des métayers, une haute boiu'geoisie, très supérieure à celle de la France et de l'Allemagne, s'était formée. L'Italie pouvait être considérée comme plus avancée que les pays du Nord d'un siècle ou même de deux siècles. Un trop grand bien-être avait cependant déjà porté des fruits funestes au point de vue des libertés publiques. Les classes ouvrières possédaient l'égalité civile, mais jalouses de la bourgeoisie, elles avaient contribué à faire tomber les républiques italiennes sous le joug d'un certain nombre de podestats qui créèrent des dynasties. C'est ainsi que les Visconti s'arrogent le pouvoir à Milan (1277), les Gonzague à Mantoue (1328), les Médicis à Florence (1421).
Les Visconti, pour étendre leur domination sur la Lombardie, recherchèrent l'amitié des Suisses. Les Confédérés entretenaient, dès longtemps, des rapports commerciaux avec la Lombardie; c'était là qu'ils vendaient leur bétail et leurs fromages, ils en retiraient du blé et d'autres approvisionnements. La sûreté des passages alpins, de celui du Gothard spécialement, par lequel s'opérait déjà un grand commerce de transit d'Italie en Allemagne, leur importait. C'était par cette voie que passaient les pèlerins se rendant dans la ville éternelle et les lieux saints; une chapelle et un hospice avaient été élevés à leur usage au sommet du col, vers la fin du treizième siècle. Cette route était aussi, grâce à son péage, une source de revenus perçus naguère par l'empereur, puis par les Habsbourg, et, en dernier lieu, par le canton d'Urî.
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Aux débuts du quatorzième siècle, des négociants suisses ayant été dépouillés dans la vallée de la Léventine, une troupe composée d'hommes des Waldstœtten et de Zurich franchit, en 1331, le Gothard, descendit le cours du Tessin et occupa Airolo, Quinto et Faido. Les Italiens se retirèrent à leur approche, et les Confédérés leur dictèrent une paix qui fut longtemps observée.
Après les victoires de Sempach et de Naefels et la conclusion d'une paix de cinquante ans avec l'Autriche, les Confédérés, n'ayant plus à redouter d'attaque du côté du nord, jetèrent un regard d'envie sur les riches plaines de l'Italie. Avides de conquêtes nouvelles, enorgueillis de leurs succès, ils étaient dans un état d'esprit où le moindre incident devient le prétexte d'une invasion armée. Ce fut le moment où de la défensive la Confédération passa à l'oifensive. En 1402, des marchands de bétail d'Uri et d'Unterwald se plaignirent d'avoir été spoliés à la foire de Varèse; les employés des ducs Visconti de Milan alléguaient que les marchands suisses n'avaient pas acquitté les droits de péage sur leurs bétes. Les réclamations des Waldstaetten restèrent sans succès. Il n'en fallait pas davantage pour faire passer le Gothard aux bandes armées d'Uri et d'Obwald. La Léventine fut occupée sans résistance.
Les Italiens, divisés en Guelfes et en Gibelins, ne supportaient qu'avec peine la domination des Visconti. Les Léventins aspiraient à changer de maîtres, ils prêtèrent serment d'obéissance aux Obwaldiens et aux Uranais, et s'engagèrent à maintenir la route de Milan franche de tout péage. Les conquérants établirent un bailli dans la Léventine, qui nous fournit le premier type d'un pays sujet et d'un bailliage commun. Il arriva que les sujets des Confédérés, ayant envoyé paître leurs troupeaux sur l'alpe de San Giacomo qu'un col sépare du val d'Antigorio, furent attaqués par des gens d'Ossola qui s'emparèrent de leur bétail. Depuis que les Waldstaetten occupaient la Léventine ils avaient conclu des traités avec les Haut-Valaisans, il leur importait fort, pour maintenir leurs rapports avec leurs nouveaux alliés, de ne pas laisser occuper les passages de San Giacomo et du Gries.
Les seigneurs de la vallée d'Ossola * relevant des ducs de Milan, ne donnant pas satisfaction aux Confédérés, tous les cantons, à
* La partie supérieure du Val d'Ossola ou Eschenthal porte les noms de Val d'Antigorio et de Val de la Tosa.
Texception de Berne, mirent des troupes sur pied, occupèrent les vallées d'Ossola et de la Tosa, et en firent un bailliage commun (1410). Le peuple de la contrée, composé en partie de familles d'origine germanique, accepta la domination des Confédérés, mais la noblesse se rebiffa; une lutte s'engagea, et le val d'Ossola fut tour à tour perdu puis reconquis par les Suisses. Le duc de Milan n'étant pas en mesure de tenir tête aux Confédérés, céda la vallée d'Ossola au comte Amédée VIII de Savoie, qui, comme nous l'avons vu plus haut, exerçait alors une sorte de protectorat sur le Valais. Avec l'appui de Guichard de Rarogne, le comte de Savoie fit passer le Simplon à ses troupes et s'empara de la vallée d'Ossola (1414). Les Confédérés ne se tinrent pas pour battus; au mois de septembre 1416, les contingents des six cantons ^ unis aux Haut- Valaisans, repassèrent les Alpes, et pour la troisième fois occupèrent la vallée d'Ossola ainsi que celles de Maggia et de Verzasca.
Pour consolider leur conquête, il était nécessaire que les cantons possédassent BelUnzone et ses environs jusqu'au Monte Cenere. Cette contrée appartenait à un seigneur rhétien, le baron de Sax Misocco, qui, précédemment (en 1407), avait fait alliance avec Uriet Obwald. En 1419, ce gentilhomme céda, pour la modique somme de 24U0 florins, ses droits sur le comté de Bellinzone. La frontière naturelle du Monte Cenere était ainsi obtenue. La conquête faite, le difficile était de la conserver.
Le duc de Milan laissa pendant trois ans les Confédérés jouir de leur acquisition, et les garnisons suisses s'endormirent dans la sécurité. Pour prendre sa revanche, le duc fit en secret des préparatifs ; lorsque ses troupes furent réunies, il se démasqua subitement, et 24 000 hommes, sous la conduite de deux condottières expérimentés, Carmagnola et délia Pergola, prirent par surprise et par trahison Bellinzone, le val d'Ossola, ainsi que la Léventine. L'union ne régnait point alors chez les Confédérés ; ce ne ftit qu'après plusieurs semaines qu'ils réunirent leurs contingents ; la concorde, l'élan et la discipline qui leur avaient valu le succès dans leurs luttes contre l'Autriche faisaient défaut. Mal commandés, les Confédérés manquaient d'un plan d'ensemble, ils acceptèrent la bataille avant que leurs troupes fussent toutes réunies. Sans attendre les contingents des autres cantons, les Lucernois, les Uranais et les Unterwaldiens engagent témérairement l'action
^ Berne, allié de Rarogne, et Schwyz ne prirent pas part à cette campagne.
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à Arbédo, le 30 juin 1422, dans une position défavorable. La mêlée fut sanglante, les Suisses combattirent avec leur ardeur et leur ténacité accoutumées, mais, n'ayant que trois mille hommes à opposer à dix-huit mille Italiens, ils succombèrent sous le nombre : commencé à 9 heures du matin, le combat ne se termina qu'avec la cloche du soir. Le landamman Rot et le banneret Puntiner d'Uri, le banneret Pierre Kollin de Zoug, l'un de ses fils et plus de deux cents guerriers restèrent sur le champ de bataille ; il s'en fallut de peu que les bannières cantonales ne tombassent entre les mains des Milanais ; l'arrivée d'un renfort de six cents hommes de troupes fraîches, qui s'étaient détachées de l'armée fédérale pour piller le val de Misocco, sauva les troupes suisses d'une entière destruction. Les Confédérés durent repasser le Gothard, la mort dans l'âme. Comme il arrive souvent dans des cas semblables, les récriminations des soldats contre leurs chefs aggravèrent l'effet de la défaite. Le duc de Milan reprit possession de Bellinzone, de la Léventine et du val d'Ossola.
Trois ans s'écoulèrent avant que les Confédérés songeassent à se laver de leur échec. Zurich et Schwyz blâmaient les guerres éloignées. En 1425, cependant, une expédition s'organisa sous la direction de Pétermann Rysig, de Schwyz, pour reprendre la vallée d'Ossola. Composée de 500 hommes seulement, elle réussit, grâce à la soudaineté de son attaque, à s'emparer encore une fois de cette vallée, mais ce fut pour subir bientôt un siège héroïque. Les cantons s'émurent, Berne, qui jusqu'alors était resté neutre, Zurich, le Toggenbourg, Appenzell, l'évêché de Coire, le Haut- Valais, aussi bien que les Waldstœtten, s'apprêtèrent à voler au secours des Schwyzois. Une armée de 22 000 hommes se mit en branle. La terreur qu'elle inspira jeta le duc de Milan dans la consternation et l'obligea à recourir aux voies diplomatiques. L'empereur Sigismond s'interposa. La diversité des intérêts cantonaux et la vénalité de certains chefs facilita un arrangement. L'ambassadeur du duc de Milan, Zoppo, réussit à détourner Zurich, Zoug et Claris de la guerre ; Lucerne, Obwald et Uri cédèrent contre «ne somme d'argent certains avantages commerciaux ; les Confédérés renoncèrent à la possession de la vallée d'Ossola, et après TÎngt-quatre ans de luttes abandonnèrent la Léventine (1426).
Cette dernière vallée n'était cependant pas perdue sans retour ; quatorze ans plus tard, le canton d'Uri, profitant des embarras du duc de Milan, réussit à la reprendre (1440),