CHAPITRE XXII
Politique extérieure. — Agitations intérieures. Diète de Stans. — Entrée de Fribourg et de Soleure
dans la Confédération.
Guerre contre le duc de Milan; combat de Giornico (18 décembre 1478). — Crise intérieure; diète et convenant de Stanz. — Dictature et chute de Waldmann. — Mouvements populaires. — Lutte de la ville de Saint-Gall et des Appenzellois contre Tabbé de Saint-Gall.
Les succès prodigieux remportés par les Suisses dans les guerres de Bourgogne avaient surexcité à un haut degré leur esprit belliqueux et leurs goûts d'aventures. Les acquisitions territoriales faites par Berne au préjudice de la Savoie avaient ému à jalousie les Waldstaetten et les cantons orientaux qui se sentaient à l'étroit dans leurs anciennes limites. Pour rétablir l'équilibre cpii s'était rompu à leur préjudice, les Waldstaetten saisirent la première occasion qui se présenta. L'union héréditaire, conclue avec l'Autriche en 1477, les mettait à l'abri de toute inquiétude du côté du nord, et c'est dès lors vers le sud qu'ils dirigèrent leurs regards. Leurs relations commerciales avec la vallée du PA
avaient déjà pris de l'importance, ils y avaient trouvé une source de profits qu'ils désiraient accroître. Après avoir occupé Bellinzone en 1419, les Uranais avaient été obligés de renoncer à cette conquête, puis en 1440 ils avaient réussi à reprendre pied dans la Léventine et par le traité (capitiUaf) de 1467 ils avaient été confirmés par le duc de Milan dans la possession de cette vallée. Ce traité fut renouvelé en 1476, mais l'année suivante, un différend s'éleva pour des questions de ponts et de pâturages entre les Uranais et la duchesse Bonne de Savoie, devenue régente du duché de Milan, ensuite de l'assassinat de son mari, GcUéas Marie Sforza.
Sur ces entrefaites le pape Sixte IV de la Rovère^ étant en guerre avec le duché de Milan, appela à son aide les Suisses. Défendre les intérêts purement matériels du saint-siège était à cette époque un moyen d'obtenir des indulgences et de faire son salut ; les Confédérés étaient naturellement enclins à obéir à de pareilles suggestions. L'ambitieux Sixte, fils d'un simple pêcheur, rêvait d'étendre sur l'Italie la suprématie temporelle du saint-siège et de constituer des apanages à ses neveux. Dans la poursuite de ce but tout mondain, il était peu scrupuleux sur le choix des moyens. Il chargea son légat d'offrir à la diète suisse, réunie à Lucerne à la fin d'octobre 1478, un subside annuel de trente à quarante mille ducats pour les engager à entrer en campagne contre la duchesse de Milan. Au premier moment les cantons hésitèrent, mais l'influence d'Uri l'emportant, dix mille hommes traversèrent le Gothard vers la fin de novembre et le commencement de décembre, sous le commandement de Waldmann et d'Adrien de Boubenberg et se présentèrent devant Bellinzone. Le siège allait suivre son cours lorsque des divergences de vues éclatent entre les Confédérés ; les uns songeaient à donner l'assaut, les autres voulaient épargner une place avec laquelle leurs négociants entretenaient d'importantes relations commerciales. Un refroidissement subit de la température s'étant produit, le siège de Bellinzone fut abandonné, Waldmann et la plus grande partie des contingents fédéraux repassèrent le Gothard, au grand mécontentement des Uranais ; un détachement de 600 hommes (Uranais, Zuricois, Lucernois et Schwyzois) demeura à Giornico pour défendre la Léventine. Pendant ce temps les Milanais avaient réuni une dizaine de mille hommes et le 28 décembre ils attaquent la garnison de Giornico que 350 Léventins étaient venus
renforcer. La vallée du Tessin ea cet endroit est fort étroite et présente pour la défense des avantages dont les Suisses surent profiter. Comme au Morgarten, ils occupent les hauteurs et attendent leurs adversaires; au fond de la vallée le sol était recouvert de glace, grâce à un torrent de montagne qui avait débordé ; au moment oii les Milanab les uns à cheval, les autres à pied, s'avançaient péniblement sur l'étroit chemin, les Suisses que com-
Fig, 85. — Carie du champ de balaillc de Giurnico.
mandaitie lucemois FmcAAonj TA^t'Im^, répartis en deux détachements, l'un à Bodio, l'autre à Giornico, firent rouler sur eux des blocs de pierre et portèrent le désordre dans les rangs italiens, puis les attaquèrent avec impétuosité en poussant leurs cris accoutumés. Les Milanais prirent aussitôt la fuite, les Confédérés les poursuivirent jusqu'à Biasca et leur firent subir une perte de près de 1500 hommes; un riche matériel de guerre et quelques prisonniers de marque, desquels ils tirèrent une forte rançon, tombèrent en leurs mains. Ce brillant exploit dont le principal mérite revenait à Frischhans Theiling ne coûta aux Suisses qu'une dizaine d'hommes et valut à Waldmann les moqueries des Lucernois. Après le combat de Giornico le roi Louis XI, le pape et les
évêques de Sion et de Coire interposèrent leur médiation. Les négociations traînèrent jusqu'au printemps de 1480, la désunion des Confédérés, soigneusement exploitée par les agents de Louis XI, les empêcha de profiter comme ils l'eussent pu de la situation. Les cantons reçurent une indemnité de guerre de 25 000 florins, et les Uranais conservèrent la Léventine à la condition de remettre chaque année un cierge de trois livres au duc de Milan à titre de redevance féodale.
Les guerres de Bourgogne et d'Italie avaient procuré aux Suisses une position exceptionnelle en Europe ; de tous côtés leur alliance fut de plus en plus recherchée. Berne et Fribourg déjà unis par des traités à la France, à l'Autriche et au saint-siège, reçoivent l'évéque et la ville de Genève dans leur combourgeoisie ^ leI4 tuh vembre 1477 ; l'année suivante Lucerne, Uri et Unterwald renouvelèrent leur pacte avec les dizains du Haut-Valais et en 1479 (25 mars et 16 octobre) les huit anciens cantons plus Fribourg et Soleure contractèrent une alliance pour dix ans avec le roi de Hongrie Matthias Corvin. Dans la pensée de ce souverain l'amitié des cantons pouvait lui être utile en lui permettant de recruter des soldats en Suisse en cas de guerre, soit contre les Turcs, soit contre l'empire ou les princes italiens.
Les vieux Suisses étaient incapables de réagir contre les mauvaises passions qui s'agitaient dans leur sein. C'est en vain que, par la décision du 21 octobre 1474, les hauts cantons, d'un commun accord, avaient formellement interdit à leurs ressortissants de recevoir des pensions d'un Etat étranger ; ces prohibitions, renouvelées du Pfaffenbrief et du Convenant de Sempach, n'étaient nullement observées. Les chefs du peuple aliènent leur indépendance, ils reçoivent des pensions de la France, de l'Autriche et du pape. Cette corruption avait gagné les masses. Aux paisibles labeurs des champs, au commerce et à l'industrie, les Suisses, comme jadis les Germains, préfèrent le métier des armes et se mettent au service du plus offrant. Les mercenaires, dégoûtés du travail, s'adonnent, une fois licenciés, à l'oisiveté, mènent joyeuse vie, remplissent les tavernes, et, pour faire diversion à leur fainéantise, se livrent à de folles et criminelles équipées.
1 Voir Ahschied, Il p. 707.
Ce fut ainsi qu'en 1477 des jeunes gens d'Uri et de Schwyz, réunis au nombre de 700 à Weggis à l'occasion du carnaval, prétextant le retard que la duchesse de Savoie mettait à s'acquitter de l'indemnité de guerre à laquelle elle s'était obligée par le traité de Fribourg, décidèrent de faire une expédition dans les pays romands. Les compagnons de la Folle vie portaient un étendard sur lequel étaient figurés un fou avec un chapeau à sonnettes et une truie avec ses marcassins, digne emblème de cette indigne campagne. Leur bande avinée se grossit en route de Zougois, d'Unterwaldiens et de Lucernois. Berne au passage lui ouvre ses portes. Forte de plus de 2000 hommes à son arrivée à Fribourg, elle porte l'effroi dans les Etats de la duchesse de Savoie et veut rançonner Genève qui, pour éloigner ces pillards, leur paie à chacun deux florins, donne des tonneaux de vin et fournit des garanties pour les 8000 florins que devait la duchesse de Savoie.
Ce Beutezug paraît avoir été fait de connivence avec les magistrats des cantons forestiers et il contribua à irriter les villes. Insensiblement il se formait deux partis dans la Confédération. Un fossé se creusait entre les cantons campagnards démocratiques, gouvernés par les landsgemeindes, et les cantons-villes où l'autorité tendait à se concentrer entre un nombre relativement restreint de familles. La différence de mœurs entre les paysans, avant tout préoccupés de leurs intérêts agricoles, et les citadins adonnés au commerce et à l'industrie, qui se manifestait déjà à la fin du XIV* siècle, va en s'accentuant. Après les campagnes de Bourgogne cette opposition prend un caractère aigu. Les Etats de Berne, Zurich et Lucerne, disposant à eux trois de forces militaires beaucoup plus importantes que ceux d'Uri, Schwyz, Unterwald, Zoug et Glaris, avaient joué un rôle prépondérant durant la guerre. La direction des affaires étant confiée chez eux à des magistrats habitant la même ville et se réunissant fréquemment, il leur était plus facile de s'entendre pour une action commune. Les cantons campagnards étaient disposés à reviser le pacte de Sempach et à accepter Soleure dans la Confédération, mais ils refusaient de recevoir la ville de Fribourg dans l'alliance suisse. Sans se soucier de cette opposition, Berne, Zurich et Lucerne conclurent des traités de combourgeoisie avec Fribourg et Soleure et, le 20 mai 1477, ils eurent avec les représentants de ces cités une conférence à Saint-Urbain, sur la frontière des cantons de Berne et de Lucerne. Ces alliances particulières n'étaient point contraires à la lettre des
traités conclus par Zurich et Berne à leur entrée dans la (Confédération, en revanche Lucerne s'était interdit par le traité de 1332 de conclure des alliances sans le consentement des Waldstaetten. Ces derniers, irrités de ce qu'ils considéraient à juste titre comme une violation des engagements pris, excitèrent contre Lucerne le peuple de TEntlibouch, contrée aux mœurs pastorales qui avait beaucoup de rapport avec l'Unterwald.
Pierre AmstaÛen, aubergiste à Schupfheim, encouragé par son parent le landamman Burgler, d'Obwald, se plaça à la tête du mouvement. C'était un homme d'une taille imposante, il avait figuré en tète des gars d'Entlibouch à la journée de Morat, il supportait avec impatience l'état de sujétion auquel était réduite la population de sa vallée. Un complot fut ourdi, une attaque nocturne contre Lucerne fut convenue, mais le bruit s'en étant répandu, Amstalden fut arrêté le 24 août, jeté en prison et décapité le 24 novembre 1478. Cette tentative de soulèvement suivant de près la folle équipée dirigée contre Genève fournit aux passions déchaînées un nouvel aliment.
Trois ans s'écoulèrent, enfin les esprits s'étant un peu calmés, une tentative de rapprochement se fit. Le 28 octobre 1481, les délégués de Zurich, Berne, Lucerne, Fribourg et Soleure assemblés à Zofingue décident de mettre les Waldstaetten en demeure de renouveler l'alliance fédérale. Une diète réunit à Stanz le 18 décembre 1481 les députés des huit cantons. Mis en présence les adversaires reproduisirent [leurs prétentions. Les villes demandent l'entrée de Soleure et de Fribourg dans la Confédération, les députés des campagnes s'y refusent, ils ne voulaient accorder à ces alliés qu'une situation inférieure à la leur en ce sens que Soleure et Fribourg ne pourraient ni faire de guerre ni conclure de paix sans l'assentiment exprès des huit confédérés, c'était la clause imposée à Lucerne par le traité de 1332. Il faut pour être équitable reconnaître que par l'entrée de deux nouveaux cantonsrvilles, les cantons campagnards perdaient cette majorité de cinq contre trois qu'ils avaient eue jusqu'alors en diète, la clause en question leur aurait conservé cet avantage. Après trois jours de discussions amères les députés des huit cantons allaient se séparer et une guerre civile était sur le point d'éclater lorsque se produisit la célèbre intervention de Nicolas de Flue.
Nicolas Leuenbrugger, surnommé de Flm, était né en 1417 à Sachseln; fils d'un simple campagnard, ne sachant ni lire ni
écrire, il avait passé sa jeunesse dans la maison paternelle à s'occuper du soin des bestiaux, et avait fidèlement rempli ses devoirs comme citoyen et comme soldat ; il avait élevé dix enfants. Arrivé à l'âge de cinquante ans, affligé de la décadence des mœurs et poussé par son ardeur religieuse et son penchant à la méditation, il avait quitté son père, sa femme et ses enfants pour se retirer dans un ermitage situé au Ranft dans le Melchthal où ses concitoyens lui avaient fait élever une petite chapelle. Il vivait là dans le recueillement et la prière ; la tradition nous le présente comme un homme de haute taille, avec une grande barbe, marchant nutête, nu-pieds, vêtu d'une longue robe de bure, le corps amaigri, la figure émaciée par le jeûne. Il n'était point triste, son abord était affable, plein de sincérité, mais il parlait peu, il disparaissait parfois de son ermitage pour s'isoler dans la forêt solitaire ou pour se rendre au couvent d'Einsiedeln. Il jouissait au près et au loin d'une grande considération ; d'Allemagne et d'Italie même on venait le consulter et chercher des encouragements. Il avait conservé pour sa patrie terrestre un grand amour et ne s'était point désintéressé de ce qui la concernait. Déjà en 1478, au commencement des différends entre les villes et les campagnes, les Lucernois avaient invoqué le secours de ses lumières pour chercher une solution au conflit qui les séparait des Waldstaetten. D'après le chroniqueur Etterlin ce serait sur son conseil que la diète se serait réunie à Stans. Lorsque le curé de Stans, le lucernois Henri Am Grund, vit la mauvaise tournure que prenaient les événements, il alla quérir le frère Nicolas. On ne sait pas exactement si le pieux ermite parut personnellement au milieu de la diète, ou s'il fit porter son message par le digne curé de Stans, quoi qu'il en soit l'intervention de l'ermite produisit un changement subit dans les esprits ; les conseils de la sagesse mondaine avaient été impuissants à ramener la paix, l'ascendant d'une parole simple et franche s'adressant au cœur ramena dans le droit chemin les Confédérés égarés par la passion.
«L'esprit fiédéral, dit M. Hilty, la sollicitude pour le salut de l'ensemble, le remords et la honte de détruire pour des causes futiles un corps politique fondé et si longtemps soutenu par la grâce de Dieu, voilà ce qui provoqua dans la diète ce merveilleux revirement, qui peut-élre se serait reproduit encore en ce siècle, avant la guerre du Sonderbund, s'il s'était trouvé un second Nicolas de Flue, et si l'inspirateur du Sonderbund avait eu un cœur vraiment suisse. Dans la vie des peuples comme dans celle
des individus, le grand problème consiste à apercevoir clairement, à travers les multiples difflcultés que nous créent nécessairement le développement de notre caractère et le contact avec autrui, le devoir qui nous est imposé et à atteindre cette hauteur morale qui seule fait la grandeur des hommes et des peuples. Et lorsqu'on y parvient, lorsque dans la crise décisive qui suit une longue lutte, enfin Ton prend le bon parti, on sent des jours bénis pour le peuple qui y trouve son salut, et pour l'humanité entière, à laquelle ce peuple est appelé à donner un salutaire exemple. >
Le résultat de la diète de Stans fut de mettre fin à ralliance séparée, au Sonderbund des cinq villes, et de doter la Suisse d'un nouveau pacte que Ton appela le convenant de Stans et qui dans notre histoire constitutionnelle prend place à côté de la charte des prêtres et du convenant de Sempach.
Le pacte de Stans assure la tranquillité intérieure, les co-Etats se promettent un appui mutuel contre les entreprises violentes dont l'un ou l'autre pourrait être l'objet. Ce paragraphe visait les expéditions criminelles telles que celles de cela folle vie». Les principes énoncés dans les pactes du 7 octobre 1370 (Pfaffenbrief) et du 10 juillet 1393 (Sempacherbrief) sont confirmés dans le texte du convenant de 1481. « Afin que tant jeunes que vieux, dit ce document, se puissent remémorer plus fidèlement toutes nos alliances jurées et s'y conforment scrupuleusement, il nous a paru bon et nous ordonnons que, dès maintenant à toujours et partout dans tous les cantons, elles soient renouvelées de cinq en cinq années avec les serments solennels. » Il était stipulé qu'après chaque guerre ou campagne les rançons et le butin seraient partagés à proportion du nombre de gens que chaque canton, ville ou pays, mettrait en ligne.
Nicolas de Flue fut étranger à la rédaction de cet important document ; ce fut au zurichois Jean Waldmann, qui jouait alors le premier rôle parmi les Confédérés, que l'on en attribue la paternité. Le besoin de mettre un frein au désordre et à la licence de l'époque paraît avoir été la principale préoccupation de son auteur ; remarquons en effet que l'alliance était conclue non entre les peuples, mais bien entre les gouvernements, aussi le pacte de Stans fut-il un instrument qui dans la suite permit aux oligarchies cantonales de maintenir leurs sujets sous un joug tyrannique. L'alliance de Fribourg et de Soleure n'est pas mentionnée dans le convenant de Stans, elle fit l'objet d'un pacte séparé qui interdisait à ces deux villes de conclure des traités sans l'assentiment de la majorité des huit cantons.
La personnalité la plus remarquable de la Suisse vers la fin du XV* siècle était le bourgmestre Jean Waldmann, de Zurich.
Né à Blickensdorf, dans le canton de Zoug, à l'époque de la guerre de Zurich, en 1435 ou 1436, Waldmann appartenait à une famille de simples cultivateurs ; on montre encore aujourd'hui aux voyageurs, à l'extrémité de ce village, l'emplacement de la maison où il est né, sur lequel a été élevée une construction qui peut remonter au XVI® siècle et porte encore son nom. La mère de Waldmann étant veuve, alla s'établir à Zurich et acheta pour son fils la bourgeoisie de cette ville en 1452 au prix de quatre florins. Le futur dictateur fut mis en apprentissage chez un tisserand, mais cet état ne lui plaisait pas, le métier des armes l'attirait davantage ; c'est ainsi qu'il prit part en 1460 à une expédition contre l'abbé de Kempten, et participa avec les troupes zuricoises aux combats de Diessenhofen, Frauenfeld et Winterthour lors de la campagne de Thurgovie. En 1462 il entra comme condottiere au service du comte palatin. Remarquablement doué, il gravit rapidement les degrés de l'échelle sociale ; d'un caractère violent et dominateur, de mœurs licencieuses, il eut souvent des démêlés avec la police. Sa stature élancée, sa tournure élégante, sa verve et son esprit faisaient de lui le favori des femmes comme du peuple. En 1464 il épousa une jeune veuve, plus belle que vertueuse, qui par son premier mariage appartenait à une bonne famille de Zurich, les Edlibach. Cette union ne fut pas heureuse, mais elle le sortit de la pauvreté, le mit dans une position brillante et lui ouvrit indirectement la voie des honneurs. Il se lança dans des entreprises commerciales et débuta dans la carrière politique par les fonctions de président d'abbaye. '
Les guerres de Bourgogne vinrent à point nommé pour mettre les talents de Waldmann en relief. Il participa à l'expédition d'Héricourt et assista sans y jouer un rôle important à la bataille de Grandson, la milice zuricoise combattant sous les ordres de Gœldli, l'un de ses rivaux. Par contre la victoire de Morat fut en grande partie due à son énergie. A l'approche des Bourguignons il avait été envoyé à Fribourg. Placé ainsi aux avantpostes il pressentit en temps utile le danger auquel Berne était exposé, il sollicita des renforts, se rendit à Berne à leur rencontre et, le contingent zuricois arrivé, après une marche forcée et un
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court repos, il se met à sa tête, par une nuit obscure et une pluie torrentielle et à l'aube rejoint les Confédérés.
Avant et après la bataille de Morat, Waldmann fît la connaissance personnelle du duc René et ce fut lui qui commanda les Suisses à Nancy. Dans les négociations qui suivirent il représenta, avec Boubenberg et Imhoff, les Confédérés à la cour de Louis XI, dans les circonstances rappelées plus haut, ce qui lui valut une pension de 600 livres du roi très chrétien. Dès lors on le voit figurer comme délégué de Zurich aux diètes fédérales et comme chargé de mission auprès du pape et du duc de Milan qui lui conféra le titre de conseiller de cour.
Le turbulent condottiere avait des capacités administratives ; en 1476 il fut appelé à la direction des travaux de la ville de Zurich; en 1480 il fut élu Oberzunftmmter, dignité qui venait immédiatement après celle de bourgmestre à laquelle il fut élevé en 1483 contre Henri Gœldli, le chef du parti aristocratique. En 1485 il écarta de nouveau son compétiteur et exerça dès lors avec l'appui du parti populaire une vraie dictature à Zurich. Il s'était acquis par le commerce, le pillage et les pensions une fortune considérable pour l'époque, et vivait grandement. Il avait acheté la seigneurie de Dubelstein, se complaisait dans le luxe des vêtements et des repas, ses mœurs étaient restées dissolues comme au temps de sa jeunesse. Aux bains de Baden on le vit entouré de cinq ou six maîtresses, quoique sa femme l'accompagnât. Ainsi que beaucoup de grands démagogues, il se considérait comme une exception et ne craignait point de se mettre en contradiction avec lui-même en violant les lois qu'il avait imposées à la noblesse pour l'humilier. Autour de lui se réunissait journellement dans la taverne de VEscargot une société d'amis et de convives dévoués à sa fortune et tout prêts à le seconder dans ses plans. Le Zuricois est animé, plus peut-être que les autres Confédérés, d'un grand amour-propre qui le porte à faire de sérieux sacrifices dans l'intérêt de sa ville; on a vu à plusieurs reprises des magistrats habiles arriver en flattant le peuple à gouverner cette intelligente cité un peu à la manière des podestats italiens. Tels furent Rodolphe Broun et Waldmann au XIV® et au XV® siècle, Melchior Hirzel et Alfred Escher au XIX® siècle.
Parvenu au faîte du pouvoir, Waldmann s'efforça, par tous les moyens, de ruiner l'influence des anciennes familles. Ce n'était point cependant un ambitieux vulgaire, il avait à cœur le déve-
loppemeot de sa cité adoptive. Il se signala par d'importantes réformes. Les campagnards furent astreints à se vouer exclusivement à la culture du sol, à apporter en ville leurs denrées et à y faire leurs approvisionnements, les artisans furent tenus d'habiter la ville. Waldmann réprima l'oisiveté et le vagabondage, il interdit aux jeunes gens l'enrôlement au service étranger. 11 substitua la peine capitale et celle de l'emprisonnement aux amendes impuissantes à réprimer le vol et le pillage que les guerres de Bourgogne avaient fait entrer dans les habitudes. La chasse du gros gibier, la plantation de nouvelles vignes, l'arrachage des forêts, la vaine pâture, la formation des grands domaines furent prohibées ou entravées. Waldmann, chose étonnante pour l'époque, refusa à l'église le droit d'hériter et d'acquérir de nouveaux biens-fonds, il assujettit au contrôle de l'Etat les mœurs du clergé, réprima l'inconduite et l'ivrognerie des ecclésiastiques. Il rendit des ordonnances concernant les danses et autres divertissements et poussa l'amour de la réglementation jusqu'à fixer la valeur des cadeaux d'un parrain à son filleul et le nombre des convives dans les repas de noces ! Cette manière bizarre d'intervenir dans un domaine qui relève de la liberté individuelle était du reste assez conforme aux idées du temps. Pour arriver à ses fins, Waldmann avait exclu les nobles des tribus et tandis qu'il réduisait de treize à six le nombre des places occupées par les conslables (nobles) dans le petit conseil, il portait de douze à dix-huit le nombre des sièges des représentants des tribus et rendait ces derniers inamovibles.
Chacune des seigneuries du canton de Zurich avait ses lois et ses coutumes propres. Le tout-puissant bourgmestre restreignit les privilèges de la noblesse comme l'avoyer Kistler l'avait fait à Berne peu d'années auparavant. Ainsi que les potentats, Waldmann avait le goût des belles constructions qui parlent aux yeux et accroissent le prestige d'un régime politique. La Wasserkirche, où se trouve actuellement la bibliothèque publique, est demeurée jusqu'à aujourd'hui comme un témoin de son activité dans ce domaine, elle fut construite sur l'emplacement d'une petite chapelle et devint un sanctuaire patriotique où furent conservés les trophées remportés sur l'ennemi. Il décora aussi de deux flèches gothiques l'église romane de Saint-Félix et Sainte-Régula (Grossmunster), dont l'une était restée jusqu'alors inachevée. Vers la fin du siècle dernier, ces deux flèches ont été détruites par la foudre et remplacées par des coupoles peu élégantes en forme de mitres. Pour
s'assurer les ressources nécessaires à ces réformes, Waldmann avait naturellement dû augmenter les impôts, aux contributions indirectes il avait dû ajouter une capitation, un impôt militaire et un impôt sur la fortune, qui devaient concourir au mécontentement qui amena sa chute. Sous Waldmann les diètes fédérales se réunirent fréquemment à Zurich, les ambassadeurs étrangers y résidaient, cette ville devint ainsi la plus belle et la plus importante de la Suisse et ressaisit Thégémonie que Berne lui avait ravie.
De si grands succès devaient fatalement enivrer un magistrat ; Waldmann ne résista pas aux pièges d'une telle situation, il en vint à ne supporter aucune contradiction, son despotisme ne connut plus de bornes. On se rappelle que lors de la campagne du Tessin de 1478, Waldmann s'était retiré à la première neige avec la plus grande partie des Confédérés, laissant le champ libre aux Milanais. Cette attitude suspecte lui avait valu les lazzis des Lucernois, Frischhans Theiling l'accusa d'avoir vendu sa patrie. Waldmann, qui n'avait point les mains nettes d'or étranger, en garda rancune au capitaine lucernois, et le héros de Giornico étant venu pour affaires à Zurich en septembre 1487, fut arrêté, jeté en prison et décapité. Cet acte inqualifiable de violence ne fit que confirmer les soupçons que la vénalité bien connue de Waldmann avait déjà accrédités et souleva une légitime indignation. Luceme n'osa pas demander satisfaction, mais la faute politique commise par le bourgmestre zuricois n'en devait pas moins ébranler son système et servir la cause de ses adversaires. Le mécontentement que suscitait sa dictature allait grandissant et des symptômes précurseurs d'une révolution se manifestaient. Ses ennemis, non sans une certaine perfidie, le poussèrent à prendre des mesures qui devaient lui aliéner l'affection de ses concitoyens. Croyant le peuple de Zurich incapable de s'opposer à ses volontés, il dicta des édits vexatoires pour les paysans et ce furent des motifs futiles en apparence qui, mettant le comble à l'irritation publique, amenèrent sa chute. En 1489, à la Chandeleur, il rendit une ordonnance prescrivant aux paysans de se défaire de leurs gros chiens de garde par le motif qu'ils faisaient du tort au gibier et aux vignes. Dans la plupart des bailliages cet arrêté fut exécuté sans difficulté, mais dans celui de Knonau plus de cinq cents paysans, tenant leurs chiens en laisse se réunirent pour protester et refusèrent de livrer à la mort leurs fidèles gardiens. Le charme de l'obéissance était rompu, quelques semaines plus tard ce furent les habitants de
Meilen et d'Erlenbach qui à l'occasion d'un baptême violèrent les lois somptuaires interdisant les grands banquets. Les contrevenants furent mis à l'amende, mais, le premier mars, 1500 hommes se réunirent à l'instigation d'un riche tisserand, nommé Rodolphe Rellstab, pour réclamer la suppression de l'arrêté qui avait motivé Tamende et, la fermentation des esprits gagnant de proche en proche, les paysans des bords du lac marchèrent sur Zurich pour demander le redressement de leurs griefs. La ville ferma ses portes, l'intervention des Confédérés fut réclamée conformément au convenant de Stans et Waldmann fit des concessions. Lorsque l'entente Fut rétablie, le secrétaire de la ville lut le protocole du compromis devant le conseil, Waldmann sentant son prestige atteint et ne voulant pas convenir de l'échec qu'il avait subi, ordonna de modifier la teneur du protocole : « Greffier, s'écriat-il, il te faut écrire que les nôtres ont prié humblement mes seigneurs du Conseil de leur pardonner ces désagréments au nom de Dieu, de la Vierge et de leurs ancêtres ! » Personne n'osa s'opposer à cette altération des termes de la convention intervenue entre les campagnards et le conseil, et le dictateur zuricois plus arrogant que jamais se rendit aux bains de Baden où l'attendait joyeuse compagnie.
Il arriva cependant ce qui devait arriver. Tandis que Waldmann cherchait à s'étourdir au milieu de ses compagnons de débauche, la nouvelle de son attitude devant le conseil se répandit dans les campagnes et les riverains du lac, justement froissés de la manière dont leur acte avait été altéré, se réunirent à Kussnacht et marchèrent de nouveau contre la ville. L'agitation gagna la population de Zurich, les nombreux adversaires de Waldmann jugèrent le moment venu de renverser le dictateur qu'ils abhorraient. Waldmann revint sous bonne escorte à Zurich. Mais déjà il n'était plus en sûreté au milieu de ce peuple dont il avait été si longtemps l'idole. Ce fut en vain que les députés des cantons essayèrent de s'interposer. Tandis que le bourgmestre banquetait avec eux à l'auberge de l'Epée, le 31 mars 1489, un de ses agents les plus dévoués, rhuissier Schneevogel fut assassiné. Sa mort que le dictatem* eût voulu venger resta impunie, la réaction triomphait. Cinq cents hommes, à l'appel de Lazare Gœldli assiègent les portes de l'hôtel de ville. Les députés des cantons sont impuissants à dominer l'émeute. L'avoyer Seiler, de Lucerne, parlemente avec elle, les émeutiers exigent que Waldmann, Oheim, Widmer, Binder, et le
greffier Ammann leur soient livrés ! Waldmann, considérant œmme au-dessous de sa dignité de suivre les conseils de ses amis qui l'engagent à fuir, tient vaillamment tête à l'orage ; lorsque les députés des cantons lui transmettent les messages de la foule, vivement ému, il leur rappelle tout ce qu'il a fait pour le bien de Zurich, il leur représente que leur devoir, à teneur des alliances, était de protéger sa personne. Ses paroles ne trouvent que peu d'écho, les Confédérés se bornent à lui faire de vagues promesses : résigné, il remet entre leurs mains la vaillante épée qu'il portait à Morat et à Nancy, et suivi de l'avoyer Seiler de Lucerne et de l'amman Reding, de Schwyz, il se constitue prisonnier. La foule triomphante manque généralement de dignité, le vaillant guerrier qui avait conduit à la victoire les bannières de Zurich, le magistrat éminent auquel cette ville était redevable du rang qu'elle avait reconquis dans la Confédération, fut bafoué par la populace. Il demeura calme cependant devant l'outrage et l'envisagea avec le même sang-froid qu'il avait opposé jadis aux bandes des Bourguignons. Il monta dans une barque qui le conduisit de l'autre côté de l'eau à la sombre tour du Wellenberg.
Le même jour une assemblée tumultueuse se réunit à la Wasserkirche^ dans l'église que Waldmann avait reconstruite et qui faisait son orgueil ; l'ancien conseil fut déposé, un gouvernement provisoire composé de soixante membres fut établi. Les violences et l'incapacité du nouveau pouvoir lui valurent le surnom de conseil cornu, il avait à sa tête Lazare Gœldli, le principal instigateur du mouvement. Les émeutiers furent désaltérés et nourris aux frais du régime déchu, la cave et les greniers du bourgmestre furent mis à réquisition. Pour sauver les apparences une enquête fut ouverte contre Waldmann, on fit venir de faux témoins qui annoncèrent qu'une armée autrichienne était en route pour délivrer le prévenu. Pendant quarante-huit heures le malheureux magistrat fut interrogé, puis mis à la torture, ses bourreaux suspendirent à ses pieds un poids de cent-vingt livres, aucun aveu compromettant ne sortit de sa bouche ; il n'en fut pas moins condamné à la peine capitale. Le jugement, pauvrement motivé, fut lu sur la place du marché aux poissons. L'exécution de la sentence fut fixée au 6 avril.
Les juges craignaient que Waldmann ne voulût parler sur Féchafaud ; il se confessa et l'absolution ne lui fut accordée qu'à la condition qu'il ne chercherait pas à se justifier devant le peuple et
il tint parole. L'infortuné bourgmestre fut dépouillé de ses insignes de chevalier reçus à Morat et au son des cloches il fut conduit hors des remparts pour subir son supplice devant les campagnards assemblés. Il prit avec dignité congé des siens, élégamment vêtu, suivant sa coutume, il gravit d'un pas assuré les marches de réchafaud et s'écria d'une voix vibrante: «Que ceux qui m'en ont voulu me pardonnent! Et que celui qui veut prier Dieu pour moi, lève la main et prononce avec moi Notre Père. »
Avant de quitter la vie il dirigea un dernier regard sur les tours du Grossmunster, qu'il avait fait achever et s'écria : « Oh Zurich I Zurich ! ma ville bien-aimée, tu ne sais pas en ce jour ce que tu fais, » puis il tomba à genoux, fit encore une prière et livra sa belle tête au bourreau. Un silence profond régnait dans l'assistance. Lorsque son corps vigoureux retomba lourdement sur le sol, un sourd murmure retentit. Etait-ce, ainsi qu'un témoin oculaire l'affirme, un murmure d'indignation? Plus d'un esprit clairvoyant dut avoir le sentiment qu'un meurtre judiciaire venait d'être commis.
M. Eugène Secretan, dans sa Galerie suisse, a résumé, en termes heureux, l'impression que laisse la brillante carrière et la chute navrante de Waldmann. « Il en était de Waldmann, dit-il, comme de beaucoup de grands hommes ; aveuglé par le pouvoir suprême et les flatteries de la foule, il s'est épuré dans l'adversité. Dans une époque qui tolérait beaucoup, il scandalisa par la licence de sa conduite, il irrita par des vexations arbitraires, il ouvrit largement la main à l'or de l'étranger, et le sang de Frischhans Theiling souille encore sa mémoire. Grandes sont donc ses fautes, mais son ambition ainsi que son activité avaient un noble but; s'il voulait être le premier à Zurich, c'était pour que sa ville bien aimée fût prospère, et que la Confédération fût puissante en Europe. Il le voulait et il y réussit. Pour être un grand homme il ne lui a manqué que d'être contenu par des principes de morale; mais on les chercherait en vain dans la vie politique d'alors. »
Après la mort de l'audacieux dictateur les paysans zuricois obtinrent par l'entremise des Confédérés un ensemble de garanties connues sous le nom de compromis de Waldmann (9 mai 1489). La plupart des innovations du bourgmestre furent révoquées, les charges furent réduites ; les campagnards reçurent le droit de s'assembler et d'envoyer à Zurich des députations, l'idée de se faire représenter au sein du grand conseil ne semble cependant
pas avoir abordé alors leur esprit. Atteints par le mépris, les ennemis de Waldmann cherchèrent en vain à reconquérir leurs privilèges. Le conseil qui avait fait condamner Waldmann tomba en discrédit. Huit ans après Zurich revisa pour la quatrième fois sa constitution. Le grand conseil devint le centre des pouvoûrs publics, élabora les lois, élut aux charges, fit la guerre, la paix et les alliances, se compléta partiellement par lui-même. I^s restrictions apportées par Waldmann au nombre des constables dans le petit conseil furent maintenues et trois tribuns reçurent la charge de veiller à l'observation des lois.
La révolution de Zurich de 1489 eut un grand retentissement dans toute la Confédération. Les causes de cette révolution étaient les restrictions apportées aux droits du peuple, le gouvernement personnel, le système corrupteur des pensions. Du plus au moins les mêmes reproches pouvaient être adressés aux classes dirigeantes des autres cantons. De divers côtés, à Lucerne, à Zoug, à Schwyz, dans le pays d'Uri, dans celui d'Unterwald, l'opinion commençait à réagir contre le système néfaste des pensions.
Dans la Suisse orientale, une lutte s'engagea entre l'abbé et la ville de Saint-Gall. Pendant la première moitié du XV* siècle le prince-abbé avait laissé porter de graves atteintes à ses prérogatives ; le pays d'Appenzell s'était émancipé ; l'abbé Gaspard de Landenberg avait transformé son monastère en un paisible collège de chanoines et abandonné à la commune de Saint-Gall le soin de pourvoir elle-même à son administration. Mais en 1463 avec la nomination d'Ulrich Rœsch aux fonctions d'administrateur de l'abbaye la situation change. Ce prêtre altier, fils d'un boulanger de Wangen, avait commencé sa carrière dans le couvent comme marmiton, il fut le premier abbé plébéien de Saintr-Gall ; succédant à Gaspard de Landenberg en 1470, il occupa son siège pendant plus de vingt ans. C'était un homme de la même trempe que Waldmann, pratique, entreprenant, énergique, d'une infatigable activité, il se donna pour tâche de relever le prestige de sa principauté. Par sa prudence et son économie il s'assura les moyens matériels nécessaires pour arriver à ses fins. En 1468, il acheta du baron Pierre de Rarogne, pour la somme de 14 500 florins, ses droits sur le comté de Toggenbourg. Pour s'assurer la paisible possession de cette contrée, il laissa subsister ses franchises tout en percevant avec ponctualité les redevances dues par les Toggenbour-
geois. Il renouvela ralliance que les Rarogne avaient conclue avec Schwyz et observa consciencieusement ses obligations militaires soit envers l'empereur, soit envers les huit cantons. Nous avons vu plus haut le contingent de Tabbé de Saint-Gall combattre aux côtés des Suisses dans la guerre de Bourgogne.
La nouvelle politique de la cour abbatiale portait ombrage aux Âppenzellois et aux bourgeois de la ville de Saint-Gall. La coexistence de deux autorités dans Tenceinte des mêmes remparts était de nature à faire naître des différends. Pour se prémunir contre les conséquences d'une telle situation, Fabbé Rœsch conclut, en 1479, une alliance particulière avec les cantons de Zurich, de Lucerne, de Schwyz et de Claris ; il obtient d'eux l'envoi d'un capitaine qui vint siéger dans son conseil et devait au besoin lui prêter l'appui du bras séculier. De plus, avec l'agrément du pape et de l'empereur, il fit construire au bord du lac de Constance, près de Rorschach, sur la colline de MarievAerg, un nouveau couvent où il se proposait de transporter sa résidence. Cette construction, commencée en 1487, indisposait les Appenzellois, parce que cette place fortifiée commandait l'entrée de leurs possessions du Rheinthal, elle gênait les Saint-Gallois, dont la prospérité était attachée à l'existence du couvent, et mécontentait les sujets de l'abbaye, qui redoutaient des accroissements d'impôts.
Le 28 juillet 1489, un corps franc de 350 Saint-Gallois, 1200 Appenzellois et 600 hommes du Rheinthal s'étant donné rendezvous au village de Grub, près de Rorschach, attaquèrent inopinément le nouveau couvent de Marienberg déjà prêt à recevoir ses hôtes et le rasèrent. La responsabilité de ce hardi coup de main incombait à l'avoyer Vambuhkr de Saint-Gall et au landamman Schivendiner d'Appenzell qui l'avaient secrètement ourdi. Le dommage fut évalué à 16 000 florins. L'abbé Ulrich invoqua aussitôt la protection des cantons de Zurich, Lucerne, Schwyz et Claris. La répression ne fut point aussi prompte qu'il pouvait l'attendre. Les six autres cantons s'interposèrent pour amener une solution pacifique du conflit. Mais les Appenzellois et les bourgeois de Saint-Gall, grisés par le succès, n'entendaient pas raison ; ils tentèrent de soulever la Thurgovie pour fonder une nouvelle confédération. Cette attitude imprudente compromit leur cause et obligea les cantons à recourir aux armes. Vers la fin de janvier 1490, les contingents de Zurich, Lucerne, Schwyz, Claris, Uri et Unterwald gC réunissent : 8000 Confédérés occupent les communes saint-gai-
loises, menacent Hérisau et Appenzell et mettent, le 12 février, le siège devant Saint-Gall qui se rendit le 15 du même mois. Les Âppenzellois renoncèrent à la lutte. La pacification opérée, les Confédérés exigèrent une indemnité de guerre de 10 000 florins des vaincus, et les obligèrent à payer à Tabbé une somme de 11 500 florins à titre de dédommagement. Varnbuhler et Schwendiner furent privés de leur fortune et bannis. L'abbé Ulrich mourut l'année suivante, et il ne fut plus question de transporter l'abbaye de saint Colomban sur les bords du lac de Constance.