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CHAPITRE XX Pays romands

Caractéristique du Suisse allemand et du Suisse romand. — Le pays de Vaud sous la domination de Savoie. — Les sires de Chàlons s'implantent dans le pays de Vaud, puis sont dépossédés de leurs domaines par Berne et Fribourg. — La ville de Lausanne sous la domination des princes-évéques. — Lutte des Genevois contre l'évèque et la maison de Savoie. Philibert Berthelier, Besançon Hugues, alliance avec Fribourg et Berne. — Le comté de NeuchÀtel, alliance des villes de Neuchàtel, de Bienne et de Neuveville avec les cantons de Berne, Soleure, Fribourg et Luceme.

Parvenus au moment de notre histoire où les Confédérés vont entrer en conflit avec les ducs de Bourgogne et de Savoie, recevoir dans leur alliance perpétuelle Soleure et Fribourg, et où les Bernois et les Fribourgeois vont jeter les premiers jalons de la conquête du Pays de Vaud, il n'est pas hors de propos de rappe-

1er les destinées de la Bourgogne transjurane. La réunion dans une même confédération de pays de langue allemande et de langue française apparaît souvent au regard superficiel de l'étranger comme un fait anormal, résultat des hasards de la guerre et de la politique ; examinée de plus près, elle semble être, ainsi que nous disions dans notre introduction, un fait providentiel.

Territorialement, Tancienne Helvétie forme un tout bien délimité ; démembré à plusieurs reprises, elle a toujours tendu à se reconstituer. La diversité des langues provient de ce que le dosage, si l'on peut s'exprimer ainsi, des éléments helvéto-romain et germanique s'y est fait à des degrés différents. Loin d'être un inconvénient majeur, cette diversité présente des avantages réels ; sans elle la Suisse eût été peut-être beaucoup plus exposée à être englobée dans l'un ou l'autre des grands Etats qui l'avoisinent. Ces deux éléments, avec les divergences de vues qu'ils comportent, se font heureusement écjuilibre et sont nécessaires à son existence ; le support mutuel qu'ils imposent a été très utile à l'éducation de notre nation ; les deux principales fractions du peuple suisse, ne pouvant pas se suffire entièrement à elles-mêmes au point de vue commercial, industriel, scientifique ou littéraire, soutiennent avec l'Allemagne, la France et l'Italie des relations de toutes natures, leur empruntent des idées et les fécondent; grâce à une pénétration réciproque, cet alliage que cimentent une solidarité historique et de vieilles traditions démocratiques, a donné à notre pays une physionomie qui lui est propre.

Aux temps des Césars, l'Helvétie occidentale pouvait être considérée comme le cœur du pays, la population y était plus dense et la civilisation antique y poussa de plus profondes racines que dans l'Helvétie orientale. Aujourd'hui même, si l'on considère non seulement la langue, mais surtout le caractère du peuple et les tendances politiques des cantons de Vaud, de Fribourg, de Neuchâtel, du Valais et de Genève, on peut constater encore dans ces contrées, après bien des siècles de barbarie, des vestiges de l'influence romaine. « Les Helvéto-romains, dit M. Francis Decrue S avaient un penchant pour la vie facile et les plaisirs; les invasions burgondes et alémaniques devaient leur infuser un sang nouveau et retremper le caractère national. Mais encore, ne retrouve-t-on pas aujourd'hui, dans les cantons romands, ce goût des fêtes, et des fêtes souvent artistiques qui vient des ancêtres ?

* Noiet de voyage^ 1895.

La réforme n'est pas parvenue à le faire disparaître ; c'est un pays où toujours il a fait bon vivre, et le fond de la population est resté gai. Par son élégance, cette patrie helvéto-romaine contraste avec la patrie suisse, plus récente et toute pastorale à ses débuts. Le moraliste préférera la seconde ; l'artiste s'attachera plus à la première. »

Le Suisse allemand est plus travailleur, plus énergique, plus rude, plus viril, plus objectif que le Suisse romand; ce dernier a des mœurs plus douces, plus faciles, il a plus d'urbanité, plus de bonhomie, il a, quoique à un moindre degré que le Français, un plus grand désir de plaire et de jouir de la vie ; la fenune, qui occupe dans la Suisse allemande une position subordonnée, a su conquérir dans la Suisse française une plus grande influence. Dans le domaine des arts, même opposition due aux mêmes causes ; la musique qui exige de la méthode et une certaine discipline de la volonté, fleurit dans la Suisse allemande ; la peinture et la littérature, qui supposent de la fantaisie dans l'esprit et un don d'observation, ont été davantage cultivées dans la Suisse romande. Les principaux monuments de l'art gothique se trouvent dans la Suisse bourguignonne, tandis que le style roman plus austère et plus lourd est resté plus longtemps en vogue dans la Suisse alémanique.

On entend souvent répéter que le Welsche est individualiste et que le Germain a un penchant natmrel vers le socialisme. On pourrait avec autant de raison soutenir qu'il y a plus d'individualité chez le Germain et plus de convenu chez le Welsche. Il faut se garder des étiquettes, au moyen desquelles, en un seul mot, on définit le caractère d'un homme ou d'une nation ; il y a cependant une grande part de vérité dans ces oppositions et elles s'expliquent par l'évolution historique de ces deux nations, évolution qui a eu son contre-coup en Suisse.

Nous avons vu plus haut la notion romaine de l'Etat succomber sous l'anarchie du moyen âge ; la tentative faite par Charlemagne pour organiser fortement les pouvoirs publics n'aboutit pas, ses successeurs ayant été incapables de poursuivre son œuvre. Le saint empire romain, entre les mains des souverains des maisons de Saxe, de Franconie, de Souabe, d'Autriche, de Nassau, de Luxembourg et de Bavière, n'était point un Etat, c'était ime vaste confédération militaire, tenue en échec par l'Eglise et les grands vassaux ; il n'administre pas comme l'ancien empire romain, et

n'entre pas en contact avec les individus. Les individus n'étant pas protégés comme tels par l'empereur, se groupent par familles, et les familles qui ne sont pas placées sous une tutelle seigneuriale se groupent par communautés, dont les membres se prêtent un mutuel appui. Les individus qui composent la communauté y jouent un rôle proportionné à leurs capacités. A côté des corporations territoriales, et parfois dans leur sein, se forment des corporations religieuses, militaires, marchandes ou industrielles, qui ne sont pas sans rapports avec nos syndicats modernes. Ces collectivités réunissent les efforts de leurs membres en vue de protéger les intérêts qui leur sont spéciaux, elles se substituent à la famille lorsque celle-ci est incapable ou îait défaut, elles prennent soin des indigents et des malades. Lorsque ces communautés territoriales ou bourgeoisies que consacrent des privilèges impériaux, ont acquis une certaine puissance, elles prétendent à l'émancipation politique, et deviennent des Etats dans l'Empire. Ailleurs elles se voient contraintes de subir la tutelle de quelque seigneur puissant qu'elles reconnaissent comme souverain, mais qui, lui aussi, leur confère des privilèges pour se les attacher.

Dans cette organisation complexe, si différente de la notion romaine et de la notion moderne de l'Etat, l'individu n'est jamais isolé par le fait que les rapports qui l'unissent à l'empereur, au duc ou au comte s'exercent par l'intermédiaire de l'organisme corporatif dont il fait partie. Se sentant ainsi protégé, il n'a pas lieu de redouter l'Etat qui lui apparaît dans le lointain comme la clef de voûte d'une confédération de communes et de corporations à bases collectives. Dans cette conception germanique de la société l'antagonisme entre l'Etat et l'individu ne se produit pas, l'individu ne sent pas le besoin de s'affirmer, il voit, au contraire, dans l'Etat un rouage bienveillant qui, par de multiples intermédiaires, le soutient dans la lutte pour l'existence. De là cette tendance qualifiée de socialiste qu'on observe dans les pays germaniques.

C'est l'Eglise, dit-on, qui fait les hérétiques, c'est de même le souverain despotique qui fait surgir les républiques. Sans l'avidité des Habsbourg, sans l'obstination qu'ils mirent constamment à supprimer ou à restreindre les privilèges et les franchises des communautés d'hommes libres, la Suisse primitive n'eût peut-être jamais songé à se rendre indépendante.

Dans le Pays de Vaud, nous l'avons vu plus haut, les comtes de Savoie usaient de procédés tout autres à l'égard des corn-

munes. Ils surent se les attacher en leur octroyant une série de chartes. Grâce aux franchises qu'elles avaient obtenues de la libéralité de leurs princes, les communes romandes, dès le treizième siècle, eurent une situation juridique préférable à celle des communes de la Suisse allemande. Les droits des habitants y étaient particulièrement bien garantis, les membres des communes étaient traités en citoyens. Au dire de l'avoyer de Mulinen^ il existait dans le Pays de Vaud une masse de lumières plus considérable et plus anciennement répandue que dans l'Helvétie allemande. Les ecclésiastiques s'y étaient emparés, contre rétribution, de la stipulation de tous les contrats quelconques, ensorte que la convention la plus insigniBante fut rédigée dans un acte formel. Les Allemands, au contraire, finissaient verbalement et devant témoins les affaires de peu d'importance et ne faisaient rédiger des contrats que dans les ventes ou donations importantes ^

Chaque ville avait son conseil^ son rière-conseil et son assemblée des bourgeois. Parfois les villes contractaient des alliances ; c'est ainsi qu'Avenches conclut une alliance avec Fribourg, en 1239, et que Payerne en conclut avec Berne en 1343, avec Fribourg en 1349, avec Neuchâtel en 1355 et avec Morat en 1364 ; ces alliances furent du reste foulées aux pieds par les Bernois en 1536. Les députés des villes vaudoises se réunissaient avec les membres de la noblesse à Moudon pour former les Etats de Vaud ; l'assemblée se tenait dans une auberge ou dans la maison d'un bourgeois, ses résolutions, une fois arrêtées, devaient être soumises à la sanction du prince et recevaient force de loi après avoir été publiées par un héraut dans chaque commune. A la ville, la justice était rendue par les bourgeois, il ne restait plus au noble que le privilège de la rendre dans les terres de sa juridiction. L'appel se portait à Moudon devant la cour baillivale et, en dernière instance, à Ghambéry, mais le tribunal de Savoie était tenu de se conformer aux usages inviolables de la patrie de Vaud. La garde du pays était confiée à la loyauté des habitants. Les gentilshommes pouvaient être appelés sous les armes, mais la chevauchée ne pouvait durer que huit jours et dans les limites seulement des trois évêchés de Genève, Lausanne et Sion. Le revenu du prince se composait du produit de quelques péages et de celui des terres de la couronne. Si le trésor était à sec, le bailli de Vaud faisait con-

^ De Mulinen, Recherches historiques sur les anciens Etats du Pays de Vaud. Berne 1797.

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naître ses besoins aux Etats qui, alors, accordaient une taxe. Mais ils réservaient leurs droits. Secours extraordinaire, avaient-ils soin de dire, et dont il ne doit pas être tiré préjudice contre nos héritiers, parce que nous ne devons aucune charge, La noblesse suivait d'un œil inquiet les progrès des communes, elle allait s'appauvrissant par les partages; pour y remédier, elle vendit des immunités, et le pays acheva ainsi de s'affranchir.

Le comte Amédée VIII de Savoie agrandit considérablement ses Etats par l'acquisition du Genevois (1401), puis du Bugey et de Verceil, enfin du Piémont (1418). Il fut élevé en 1416 à la dignité ducale par l'empereur Sigismond ; ayant éprouvé des malheurs, il remit en 1434 le gouvernement de son duché à son fils Louis I" et se retira avec quelques chevaliers au château de Ripaille où il revêtit le froc et menait, dit-on, joyeuse vie, d'où est venue l'expression faire ripaille. Il fut, au bout de quelques années, tiré de sa retraite par les prélats du Concile de Bâle, qui, lors de la déposition d'Eugène I V, le nommèrent pape sous le nom de Félix V (1439) et l'opposèrent à Nicolas V; il abdiqua alors définitivement la couronne de Savoie. Dix ans plus tard, — à Lausanne, où le le Concile de Bâle s'était réfugié, — il renonça volontairement à la tiare pour faire cesser un schisme scandaleux et se retira de nouveau à Ripaille ; ce fut lui qui fonda Tordre des chevaliers de Saint-Maurice.

En 1397, à la suite du célèbre duel judiciaire de Gérard d'Estavayer et d'Othon de Grandson, Amédée VIII s'était emparé de la terre de Grandson, six ans plus tard il l'inféoda à Marguerite de Montbéliard, dame d'Echallens, d'Orbe, et de Mantagny le Corbe. Marguerite de Montbéliard avait épousé Humbert de Villars Sexel, comte de la Roche Saint-Hippolyte ; étant morte sans postérité, les terres qu'elle possédait dans le Pays de Vaud, après de longs démêlés, échurent à sa sœur Jeanne de Montbéliard qui avait épousé Louis de Châlons-Orange. Hugues de Châlons, fils du précédent, était vassal des ducs de Savoie pour les terres d'Orbe, d'Echallens, de Grandson, et vassal des ducs de Bourgogne pour les terres qu'il possédait en Franche-Comté ; la réunion de ces domaines en faisait un puissant seigneur et constituait pour le duché de Savoie une sorte d'Etat dans l'Etat. Cette réunion fut du reste fatale au sire de Châlons, car comme seigneur bourguignon il dut suivre le parti de Charles le Téméraire et se vit dépouillé, après les batailles de Grandson et de Morat, des biens

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qu'il tenait de sa mère. Grandson, Orbe et EchaUens furent la rançon du duc de Bourgogne, et tombèrent sous la domination de Berne et de Fribourg, leurs habitants furent ainsi soustraits à la souveraineté du duc de Savoie soixante ans avant la conquête proprement dite du Pays de Vaud. Il en fut de même du reste des quatre mandements d'Aigle, Olhn, Bex et les Ormonts dont les Bernois s'emparèrent également en 1476.

La souveraineté des ducs de Savoie ne s'étendait pas sur la ville de Lausanne dont l'évêque était prince souverain et tenait les droits régaliens en fief de l'empereur ; le patrimoine des évêques comprenait les paroisses de Lavaux, Lucens^ Bulle et Avenches, il constituait donc une enclave considérable dans les domaines de la maison de Savoie. Lausanne se composait de deux villes : la Cité et la ville inférieure. Sous la bannière de la Cité marchaient les laïcs de la Cité, de la Barre, du Mont, de Cugy, de Morrens et de Bretigny ; sous celle de Bourg, les hommes de Chailly, Belmont, Pully et Epalinges ; sous celle de la Pcdud les gens de Jouxtens, Mézery, Prilly et Romanel ; sous celle du Pont marchaient les hommes de Cour, Ouchy, Rive, Saint-Sulpice et Chavannes ; sous celle de Saint-Laurent les hommes de Renens et de Crissier. La chevauchée était placée sous le commandement des officiers de Tévêque : le bailli, le sénéchal, le mayor et le saultier. La cité était régie par le droit canon, les nobles par le droit germanique, le peuple avait ses franchises que l'évêque à son avènement jurait de maintenir ; cette cérémonie avait lieu en grande solennité sur le seuil de la porte Saint-Etienne en présence du clergé assemblé. La ville inférieure était gouvernée par deux prieurs (priores, syndici, procuratores) assistés d'un conseil qui se réunissait dans le couvent des dominicains à la Madeleine, parfois aussi dans celui des cx>rdeliers de Saint-François, ou à l'ancienne halle du Pont * et à partir de 1469 dans la maison de ville de la Palud ', tandis que les bourgeois tenaient leurs assemblées sur la place de la Palud.

Chaque année avait lieu, au mois de mai, la réunion du Fiait général (placitum générale), c'était une assemblée composée des représentants de la noblesse, du clergé, et des bourgeois des terres

* Les halles du Pont, qui ont été démolies en 1870, dataient du XVIe siècle et occupaient la place d*autres plus anciennes remontant au début du XV^ siècle.

* La majeure partie de Thôtel de ville actuel, notamment sa façade principale, a été construite au XVII« siècle, tandis qu'une autre partie, le passage couvert et la façade postérieure jusqu'à la corniche qui surmonte le premier étage, seraient du XV« siècle suivant l'opinion de M. le peintre Ch. Vuillermet.

t>AYS ROMANDS âtl

de Tévêché. En 1518 il se composait de onze chanoines au nom du chapitre, de six chapelains au nom du clergé de l'église de Lausanne, de sept nobles, citoyens et bourgeois de Lausanne, de six nobles députés de Lavaux, des deux gouverneurs de la communauté, de onze conseillers de la ville et de quarante-sept députés des autres terres dépendant de l'évêché. La convocation du Plait était annoncée par trois publications successives, faites dans les églises au nom de l'évêque; au jour fixé il se rendait dansTégHse de Saint-Pierre pour entendre la messe et de là dans une auberge de la rue de Bourg * pour délibérer sous la présidence de Vavoué épiscopal. Le Plait général, dont le nom même est un souvenir de l'époque carlovingienne, était à la fois corps législatif et corps judiciaire, l'évêque avait besoin de son concours pour faire des lois, décréter des bans et battre monnaie; quand il était assemblé toutes les causes pouvaient y être portées.

Après avoir servi à désigner l'assemblée des Etats, le terme de Plait général a été appliqué au code ou coutumier de Lausanne qui fut adopté en 1368 et qui a régi les terres de l'évêché pendant une série de siècles jusqu'à la mise en vigueur du code civil en 1821. Les causes criminelles étaient jugées par la grande cour séculière composée de représentants des trois ordres, mais de la ville seulement, c'est à elle qu'incombait d'approuver et de promulguer les règlements arrêtés par le Plait général. Elle était convoquée par une criée et se réunissait dans une galerie du château épiscopal sous la présidence du bailli. Le bailli, qui avait pour lieutenants les châtelains d'Avenches, de Bulle, de la Roche en Ogo, de Saint-Saphorin et Corsier, était le principal officier laïc de l'évêque. Les juges inférieurs étaient le sénéchal^ qui remplaçait l'évêque à la cour séculière et cx)mmandait dans certains cas les troupes; le saultier qui présidait à la police et aux exécutions capitales, et avait sous ses ordres le bourreau ou camacier ; le mayor qui tenait audience tous les jours à la halle de la Palud, tandis que le saultier tenait les siennes à la halle du Pont, enfin le métrai qui avait la surveillance des foires et marchés, des poids et mesures. Les décisions de ces magistrats étaient susceptibles d'appel auprès de la grande cour séculière et de celle-ci à une autre cour séculière qui était tantôt la cour des appellations de Vévêque, tantôt la cour de Billens, suivant que l'évêque ou les

* Au XVIo siècle, cette assemblée avait choisi pour lieu de réunion Thôtel de VAnge.

princes de Savoie avaient le dessus dans les luttes d'influence qu'ils soutenaient entre eux. Le nom de cette dernière cour, dit M. A. de Grousaz, vient probablement d'un François de Billens, lieutenant du bailli de Vaud, qui présidait cette cour d'appel vers la fin du XV^* siècle ; elle siégeait en dehors des murs, près de la porte Saint-Martin, dans le quartier actuel de la Caroline, ses six assesseurs étaient nonunés par la commune de Lausanne ^

Les Lausannois ne cessèrent de lutter sous la domination des évoques pour accroître leurs libertés et franchises, et ils surent très habilement profiter des fréquents dissentiments qui s'élevèrent entre leurs princes et la maison de Savoie, en s'appuyant tantôt sur l'un tantôt sur l'autre, suivant les circonstances. En 1282 notamment ils se révoltèrent contre l'évêque, et, avec la connivence du comte Philippe de Savoie, contraignirent leur prélat à quitter leurs murs ; celui-ci cependant parvint à y rentrer avec l'appui des gens de Lavaux et la paix fut rétablie grâce à la médiation de l'empereur Rodolphe de Habsbourg. Quelques années plus tard la lutte éclatant entre l'évêque et Louis de Savoie, baron de Vaud, nombre de bourgeois embrassèrent la cause de la Savoie.

Durant la guerre de Bourgogne, Lausanne fut pillée par les troupes du comte de Gruyères, puis par les Confédérés. Ces désastres ayant mis en relief l'impuissance du prince-évêque, les bourgeois s'enhardirent ; la ville et la cité se réunirent pour ne former plus qu'une seule communauté dont l'administration fut dévolue à un conseil ayant à sa tête deux gouverneurs on prieurs nommés par les bourgeois avec l'assentiment du chapitre de Notre- Dame (1481). Puis s'appuyant sur les diplômes qu'ils avaient reçus des empereurs Sigismond de Luxembourg (1434) et de Frédéric d'Autriche (1469), les bourgeois réclament le titre et les privilèges des villes impériales et dès 1 483 ; pour affirmer leurs droits, ils nomment un héraut portant les armes de la ville surmontées de l'aigle à deux têtes avec l'écusson des Habsbourg.

En 1494 l'assemblée des bourgeois fut remplacée par un rière conseil, élu par les bannières, composé primitivement de soixante membres, plus tard de quatre-vingt dix-sept et enfin de deux cents. Faisant encore un pas de plus les Lausannois conclurent en 1525 des alliances avec les villes de Berne et de Fribourg et remplacèrent en 1529 les deux prieurs par un bourgmestre, k l'instar des villes de

* Sur toute cette période voir les travaux de F. de Gingpins et Fr. Forci, tomes VII et XXVII des Mém, et Doc. de la Société (T histoire de la Suisse romande.

ta Suisse allemande. L'évêque voulut protester, mais un arbitrage dont faisaient partie les villes de Berne et Soleure leur donna gain de cause.

La ville de Lausanne lirait toute son importance du fait qu'elle était la métropole religieuse de la plus grande partie du pays romand. La vierge de Notre-Dame de Lausanne était en grande vénération au moyen âge, la cathédrale placée sous son patronage était devenue un des pèlerinages les plus fréquentés de l'époque, son

trésor était le plus opulent de la Suisse. On Ta estimé à 125 000 écus d'or (de 25 francs) sans compter les diamants, les perles et autres pierres précieuses, les riches tapisseries de Perse, de Hongrie, les habits sacerdotaux, etc. Ces richesses que la piété des fidèles avait accumulées furent transportées à Berne sur dixhuit chariots. Les orgues qui étaient fort belles furent vendues par Leurs Excellences au chapitre de Sion. Le sanctuaire de Notre- Dame comprenait outre le mattre-autel une cinquantaine d'autres autels et chapelles dont la plupart étaient des fondations particulières richement dotées ; d'après l'inventaire dressé en 1536, les chapelles possédaient quatorze maisons, deux jardins, quarantetrois poses de vigne, des prés, des cens, etc. Le chapitre des chanoines possédait de grosses prébendes. Avec cela la ville même, contraste pénible, était fort pauvre, ses revenus bornés aux tributs levés sur les Juifs et les Lombards ne s'élevaient qu'à quelques centaines de livres.

Les mœurs étaient très dissolues à Lausanne avant la Réformation. Quand saint Bernard de Glairvaux y vint au milieu du Xll* siècle, il déplora avec amertume les désordres dont il fut témoin, il se plaignait des discussions interminables du clergé et du peuple, de la débauche et de la passion du jeu, tant chez les ecclésiastiques que chez les séculiers, et des mœurs dépravées des femmes de toutes conditions. Un siècle plus tard l'évéque saint Boniface signale les mêmes débordements ; renonçant à un siège qui lui causait de grands tourments, il demanda au pape de le relever de son mandat et, en quittant cette ville qu'il comparait à Babylone, il écrit une lettre à son clergé dans laquelle il se désole de n'avoir pu la guérir, et déclare qu'il n'y a rien en elle de sain depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête. Dans les siècles suivants, les conseils de Lausanne édictèrent plusieurs règlements de police pour réprimer l'impudicité, principalement dans les quartiers avoisinant la cité et les demeures des chanoines. Le goût du plaisir et de la dissipation était très vif, les noces surtout donnaient lieu à des fêtes interminables et dispendieuses, les abbayes de jeunesse se livraient à des excès scandaleux contre lesquels le gouvernement bernois sitôt installé réagit énergiquement.

Nous nous sommes étendu un peu longuement sur le cas de la ville de Lausanne, qui était celui de beaucoup d'autres villes épiscopales. Le célibat des prêtres et l'oisiveté d'un clergé démesuré-

ment nombreux produisaient partout les mêmes effets. Genève offrait UD spectacle tout semblable. Même licence dans les mœurs, même opposition de la bourgeoisie contre les évêques.

MMK

Fig. 59. — Cbaperoo lur lequel esl représenlé le mjstère de l'Eucbariatie,

doo de Jacques de Romont au trésor de la cathédrale de LauEanne. Se trouie acluellemenl au

Musée historique de Berne.

On fait remonter les premiers essais d'émancipation de la commune genevoise au XIII' siècle. La population de Genève, dont la composition a été entièrement modifiée par l(« éléments étrangers qui vinrent s'y 6xer après l'adoption de la Réforme, se dis-

tinguait cependant déjà alors par une ardeur et une vivacité particulières. Les Genevois du moyen âge supportaient avec impatience le joug des évoques et les immixtions du comte de Savoie, c'est au prix d'une lutte acharnée qu'ils conquirent leur indépendance. En 1389 Févêque fut obligé de reconnaître la communauté des bourgeois ; en leur fixant des limites qu'il ne leur permettait pas de franchir, il leur ouvrit une voie dans laquelle ils ne devaient plus s'arrêter. En 1290 les comtes de Savoie avaient acquis le vidomnat ou avouerie de Genève, ce sont eux qui sont chargés de rendre au nom de l'évêque la justice aux habitants laïques de Genève ; mais dès 1330 ils furent astreints à prêter serment d'observer les franchises de la ville. Celle-ci avait à sa tête des syndics qui surent très habilement s'appuyer sur la maison de Savoie pour restreindre les droits de l'évêque.

En 1415 ils font acte d'indépendance en concluant une trêve avec le sire de Gex, sans l'intervention de l'évêque, et en la faisant ratifier par l'assemblée des citoyens. Lorsqu'ils se sentent assez forts pour se passer du concours des vidomnes, ils s'arrogent la juridiction criminelle (1364). La maison de Savoie, qui au début avait été favorable à la commune de Genève, voulant s'en servir comme d'un levier contre les évêques, changea alors de tactique et laissa percer l'intention d'assujettir à ses lois la cité épiscopale. A ce moment les Genevois, sentant le danger, se rapprochèrent de l'évêque, obtinrent de lui la confirmation de leurs franchises et firent front contre l'ennemi commun qui les menaçait. Plus tard les ducs de Savoie ayant réussi à placer sur le siège épiscopal des membres de leur famille, Genève se trouva prise entre deux feux et chercha dans l'alliance de Fribourg et de Berne l'appui indispensable à son émancipation.

Deux partis divisaient le Conseil général (assemblée de tous les citoyens) de Genève, c'était d'un côté les partisans de l'alliance suisse que l'on appelait les Eidgnots (Eidgenossen) et de l'autre, les partisans du duc de Savoie, désignés sous le nom de Mameius (Mameloms), nom que l'on donnait dans ce temps-là aux esclaves chrétiens apostats au service du Soudan d'Egypte. Le premier de ces partis l'ayant emporté au conseil général, l'alliance avec Fribourg fut jurée le 7 janvier 1519 et ensuite par le peuple assemblé sur la place du Molard le 6 février de la même année. Fribourg fut ainsi la première ville suisse qui ait tendu une main amicale à la cité que Calvin devait plus tard illustrer. Ce fut en souvenir de ce

fait que lors de la réunion définitive de Genève à la Suisse, en 1815, on choisit pour Toccuper au nom de la Confédération un bataillon fribourgeois.

Les principaux chefs du parti des Eidgnots étaient Besançon Hugues et Philibert Berthelier. Le premier était marchand de fourrures, il fut élu premier syndic en 1518, c'était un homme prudent, grave et énergique qui fut surnommé le père de la patrie ; il était en grand crédit à Fribourg dont il avait, ainsi que d'autres genevois de son parti, reçu la bourgeoisie et où il avait acquis la seigneurie de Pérolles, aux portes de la ville. Quant à Berthelier, il était originaire du Valromay en Savoie, et par conséquent sujet du duc, c'était un homme ardent et intrépide, d'un désintéressement éprouvé, adversaire né de l'arbitraire. « La crainte d'être la victime du bien public, dit Jean- Antoine Gautier S ne fit jamais d'impression sur son esprit et quoique ses amis lui dissent souvent qu'il courait à sa perte, il n'en faisait ni plus ni moins. » — a Je ne vey ny leu oncques ung si grand mespriseur de mort, i> dit de lui Bonivard. Il avait acquis en 1506 la bourgeoisie de Fribourg. Châtelain de Peney qu'il tenait de l'évêque, il renonça à cette situation pour pouvoir mieux combattre les excès du pouvoir de ce prélat et les intrigues du duc. Il avait eu une jeunesse fort légère, parvenu à l'âge de cinquante ans il faisait des jeunes gens sa société habituelle, et entretenait chez eux l'esprit d'indépendance naturel à leur âge dans l'espoir qu'il serait un jour utile à la république ; c'est ainsi qu'il se trouva compromis par ses relations avec déjeunes turbulents. En 1517 il se rendit à Fribourg pour se soustraire aux poursuites dirigées contre lui ; l'année suivante il revint à Genève muni d'un sauf-conduit de l'évêque, parut devant le conseil et parvint à se blanchir des odieuses accusations formulées par le vidomne (19 janvier 1519).

Peu après cet acquittement le duc de Savoie, Charles III, qui grâce à ses intrigues avait réussi à faire rompre par la diète de Zurich l'alliance fribourgeoise, se présenta devant les murs de Genève avec une nombreuse armée. Les bourgeois fermèrent leurs portes. Le duc leur fit signifier par son héraut d'armes un ultimatum et, après avoir protesté contre la violence qui leur élait faite, les Genevois ouvrirent leurs portes. Le duc fit dans Genève une entrée solennelle, monté sur un cheval superbe, armé de toutes

* Dans son Histoire de Genève dès les origines à Vannée i6gt.

pièces, à la réserves de son casque ^ue Watteville, son premier page, portait devant lui ; tous les quartiers de la ville furent occupés par une milice mal disciplinée et insolente qui maltraita impunément les bourgeois, quoique le duc eût promis de ne causer aucun tort à personne. Berthelier, qui avait dédaigné de fuir, fut ai'rêté et conduit dans la prison de l'Isle. L'historien Gautier nous a fait du procès de Berthelier le récit suivant, que nous reproduisons sous toute réserve. « Quelques-uns de ses gardes, lui ayant insinué qu'il [)ourrait peut-être obtenir sa grâce en la demandant au duc, il leur répondit que le duc n'était pas son prince et quand il le serait il ne la demanderait pas, puisqu'il n'étxiit coupable d'aucun crime. Là-dessus ils lui répliquèrent qu'il ne pourrait donc pas éviter le dernier supplice; Berthelier, au lieu de leur répondre, se contenta d'écrire sur la paroi ces mots du psaume 118, verset 17 : Non moriar sed vivam et narrabo opéra Domini (je ne mourrai pas, mais je vivrai et je raconterai les œuvres du Seigneur). »

L'évêque fît commencer et achever l'instruction du procès de Berthelier le jour de son emprisonnement et au lieu de le traduire devant les syndics conformément aux franchises, il lui donna pour juge un nommé Desbois, qui avait fait le métier d'arracheur de dents. Ce juge extraordinaire voulut déférer le serment à l'accusé qui refusa fièrement de répondre devant d'autres magistrats que les syndics, ses juges naturels. Les syndics, de leur côté, protestèrent, mais inutilement. Le lendemain, Desbois, qui n'était qu'un instrument dans les mains de l'évêque, somma une seconde fois Berthelier de subir l'interrogatoire, puis une troisième, sous peine de perdre la vie ; Berthelier refusa, et Desbois,, sans autre forme de procès, le condamna à avoir la tête tranchée et attachée à un poteau près de l'Arve, puis le corps pendu au gibet de Champel, et prononça la confiscation de ses biens. La sentence fut exécutée immédiatement (24 août). Un confesseur fut donné au martyr, qui, après un court entretien, fut remis au bourreau, conduit sur la place devant la tour de Tlsle. Berthelier voulut avant de mourir adresser quelques paroles à la foule, que contenait les soldats du duc, il n'eut que le temps de dire : « Ah ! messieurs de Genève » et sa tête roula à terre. Cette exécution achevée, le bourreau mit le cadavre sur un chariot, y monta lui-même, portant dans ses mains la tête du vaillant patriote, et suivi de soldats et de citoyens du parti ducal parcourut les rues, en criant: « Voici la tête du

PATS ROMANDS 379

traître Berthelier, prenez-y tous exemple. » Un auteur demeuré inconnu résuma en deux vers les sentiments des patriotes :

Quid mihi mors nocuit? Virtm post fata virescit Nec cruce, nec sœvi gladio périt illa tyranni.

Plusieurs citoyens, Besançon Hugues entre autres, n'échappèrent à un sort semblable qu'en prenant le chemin de l'exil. Au moment de l'entrée du duc à Genève, Bonivard, le prieur de Saint-Victor, zélé Eidgnot, avait gagné le Pays de Vaud, il y fut arrêté et conduit au château de Grolée, où il subît une première détention.

La lugubre tragédie que nous venons de narrer n'avait pas supprimé tout esprit d'indépendance à Genève. Cinq ans plus tard, en l'absence de l'évéque, son vicaire Pierre Genêt, d'accord avec les syndics et le conseil, s'opposa à de nouveaux empiétements du duc de Savoie. Ce prince voulut enlever à l'évéque le droit d'évoquer à lui les causes civiles, prétendant qu'il ne devait être occupé que des affaires ecclésiastiques et laisser dans le ressort du vidomne les affaires civiles. Cette prétention était contraire aux franchises de Genève et fut combattue dans le sein du conseil épiscopal. Le duc apprenant qu'^m^' Lévrier, juge des excès, s'était fait au sein de ce corps l'avocat des franchises, fit mander à sa barre le conseil et interpella Lévrier dans le dessein de le confondre. Le courageux patriote reconnut avoir tenu les propos qui lui étaient imputés, se défendit en déclarant qu'il ne saurait être inquiété pour un avis émis en conseil et fut congédié avec des menaces. Lévrier eût pu se dérober en ftiyant Genève, mais dominé par une noble émulation, considérant comme une gloire de mourir en défendant la liberté de sa patrie, il resta à Genève. Quelques jours après il fut saisi par les gens du duc (12 mars 1524), conduit à Bonne en Savoie, accablé d'injures, mis à la question, puis, sans autre forme de procès, condamné à mort et exécuté.

La fin tragique de ce martyr causa une grande indignation, tant contre le duc que contre l'évéque. Que penser en effet de ce prélat qui abandonnait son troupeau dans les moments critiques et laissait périr misérablement les patriotes défenseurs de ses droits et de sa juridiction ! La lutte entre les Mamelus et les Eidgnots continuait à Genève. En 1525, la situation étant devenue de plus en plus intenable pour ces derniers, les membres les plus en évidence de ce parti se retirèrent de Genève (15 septembre 1525), pour échapper aux fureurs du duc, se rendirent à Lausanne et

de là à Fribourg. Un revirement se produit alors en Suisse en faveur des Genevois, les Bernois prennent les proscrits sous leur haute protection et conjointement avec les seigneurs de Fribourg et de Soleure envoient des députés au duc à Genève. Le duc Charles réussit quelque temps à donner le change aux ambassadeurs suisses sur les vrais sentiments des Genevois et croyant avoir gagné la partie, il quitta Genève le 12 décembre 1525. Date importante, car dès lors ni lui ni aucun de ses successeurs n'y revint. Besançon Hugues, Jean LuUin, Bandière et les autres proscrits plaidaient utilement à Fribourg la cause de leur cité. Le duc absent, l'évêque Pierre de la Baume*, homme assez inconstant auquel il n'était pas difficile de faire changer d'opinion, se laissa persuader que l'alliance avec les Confédérés pourrait être utile à ses intérêts et finalement celle-ci fut conclue le 20 février 1526 entre les trois villes de Berne, Fribourg et Genève.

Cette alliance comme toutes les alliances helvétiques prévoyait que s'il s'élevait quelque difficulté entre Berne et Fribourg d'une part et Genève de l'autre, elle serait tranchée par arbitres, chaque partie en désignerait deux, ils devraient se rencontrer à Lausanne et au cas où ils ne pourraient tomber d'accord, un sur-arbitre serait choisi, par la partie plaignante, en Valais ou à Neuchâtel. Le traité imposait aux Genevois l'obligation de prouver juridiquement et contradictoirement que le duc n'était pas leur prince et que la plus grande partie des citoyens étaient favorables à l'alliance. Besançon Hugues et les autres Eidgnots qui étaient avec lui s'y engagèrent. Le traité fut conclu pour vingt-cinq ans et devait se renouveler par serment tous les cinq ans. Une fois le traité dûment paraphé, Besançon Hugues et ses compagnons d'exil rentrèrent à Genève accompagnés de leurs amis de Berne* et de Fribourg^. Les principaux partisans du duc quittèrent à leur tour Genève, et leurs places au Petit Conseil furent données à Besançon Hugues, Jean Balard, Michel Guillet, ""Ami Girard, Jean-Louis Ramel, et Michel Sept.

Devenue alliée des cantons, Genève voulut avoir une constitution analogue à celle des villes suisses, elle établit un petit conseil, un conseil des soixante et un conseil des deux cents.

* Pierre de la Baume devait être le dernier évêque de Genève résidant à Genève, d'où la locution passée en proverbe : c je ne m'en soucie pas plus que de Baume. »

* Sébastien de Diesbach, Pierre Slurler, Antoine Butschelbach et Thorman.

3 Dietrich d'Engplisperg, Guillaume Schweizer, Jacques Fribourçer et Nicolas Welliard.

PATS BOBIANDS 381

En exposant les circonstances qui ont donné naissance à l'alliance de Genève avec Fribourg et Berne nous avons quelque peu devancé l'ordre des temps ; mais les luîtes des Genevois contre les évoques et contre les ducs de Savoie forment un tout, en interrompre le récit eût été compliquer notre tâche et celle de nos lecteurs. Hâtons-nous de dire que si les guerres de Bourgogne et d'Italie, auxquelles sont consacrés les chapitres subséquents, n'ont pas eu d'influence directe sur les événements qui se passaient à Genève vers la fin du XV® et au début du XVP siècle, l'attitude de la maison de Savoie durant ces guerres indisposa cependant les villes de Berne et de Fribourg et fut la cause qui vraisemblablement les détermina à prendre la ville de Genève sous leur protection.

Quand on compare les procédés dont les ducs de Savoie ont usé envers le Pays de Vaud et la ville de Lausanne d'une part et envers la ville de Genève de l'autre, on est étonné de voir les mêmes princes qui se sont montrés pleins d'égards pour les franchises des communes vaudoises, ainsi que pour les privilèges de l'évêque et de la ville de Lausanne, s'arroger à Genève des droits au détriment soit de l'évêque, soit des bourgeois. On ne s'explique pas cette différence de traitement à l'égard de deux villes épiscopales qui l'une comme l'autre se trouvaient enclavées dans les Etats de la maison de Savoie.

Avant l'adoption de la Réforme, Genève était loin d'avoir l'importance relative qu'elle a acquise depuis. Tandis que Bâle était déjà au XV® siècle une cité prospère, grâce à son commerce, à son industrie et à son université, ce n'est que vers la fin du XVI® siècle et le commencement du XVIP que Genève commence à prendre son essor. Les réfugiés qui de tous côtés ont afflué dans ses murs ont transformé l'ancienne cité allobroge et burgonde ; sans les réfugiés, sans l'alliance de Berne, sans la conquête du Pays de Vaud qui la rapprocha des confédérés, sans Calvin, la ville de Berthelier serait infailliblement retombée sous le joug de la maison de Savoie et son sort eût été pareil à celui de Chambéry ou d'Annecy. Genève est un frappant exemple des effets de la sélection humaine. Les religionnaires italiens et français qui, au prix de mille sacrifices, s'y établirent au XVI® et au XVII® siècle, — nul ne saurait le contester, — étaient hommes d'élite, et leurs descendants ont hérité de cette énergie, de cette indomptable volonté, de cet amour du travail et de cette indépendance d'esprit

382 PÉRIODE HéRO'iQUE

qui les distinguaient. Ces qualités éminentes appliquées au commerce et à l'industrie d'une part et aux recherches scientifiques de l'autre en ont fait une ville qui n'a peut-être pas sa pareille au monde. Tandis qu'ailleurs la prospérité matérielle engendre souvent à la seconde ou à la troisième génération une sorte d'assoupissement intellectuel, on voit à Genève les fils des familles les plus fortunées consacrer leur vie à l'étude des problèmes les plus divers. Il n'est pas hors de propos de rappeler dans le moment actuel que cette situation exceptionnelle, résultat d'un concours providentiel de circonstances, a son point de départ dans l'appui matériel et moral que les villes de Fribourg et de Berne ont donné à Genève au moment opportun (1519 et 1526).

Après avoir passé en revue dans ce chapitre et dans les chapitres précédents la situation du Pays de Vaud, de Genève, du Valais et de Fribourg, il nous reste pour achever ce tableau à exposer brièvement la situation politique de la principauté de Neuchâtel et ses rapports avec les confédérés. Les anciens comtes relevaient directement de l'empereur, leur domination s'étendait primitivement sur les rives du lac de Bienne et dans la plaine de l'Aar jusqu'à Aarberg et Buren. Vers la fin du XIIP siècle, le comté échut aux sires de Châlons-Orange, puis par héritage aux Hochberg et en 150i par le mariage de Jeanne d'Hochberg à Louis (rOrléanS'Ij)ngueviUe, son fils, dont la famille devait le posséder pendant deux siècles.

On y constate au XIIP siècle l'existence d'un tribunal qui portait le nom de Plaids de May ou de grands plaids et qui s'intitule aussi Audiences générales ou tiers Etat. A la même époque la ville de Neuchâtel avait reçu des franchises ; les membres de son conseil siègent dans les audiences générales à côté du clergé et de la noblesse. Là comme ailleurs les chefs du conseil delà bourgeoisie, bourgmestres et avoyers, parviennent à accroître graduellement leurs prérogatives aux dépens du prince, ils passent des revues d'armes, rendent des ordonnances et finalement envoyent des députés à Berne pour demander la combourgeoisie. Lorsque le comte apprit leurs démarches il sollicita de son côté l'agrégation à la bourgeoisie de Berne. Les deux parties, prince et commune, décidèrent de reconnaître les Bernois comme juges de leurs différends. Les villes de Soleure, de Fribourg et de Lucerne reçurent aussi Neuchâtel dans leur alliance.

En 1512, les confédérés ayant eu des démêlés avec Henri d'Orléans s'emparèrent de son comté qui leur jura fidélité et y placèrent un bailli ; en suite de l'intervention de François l^^ les cantons renoncèrent néanmoins à leur conquête et la restituèrent en 1529 à Jeanne d'Hochberg, mais en réservant leurs alliances. Valangin était à l'origine un comté indépendant, il fut réuni à Neuchâtel en 1579.

Au nord de Neuchâtel s'étendaient les vastes domaines du princeévêque de Bâle, là encore le souverain est impuissant à arrêter le mouvement de l'affranchissement des communes. Dès 1352 Bienne^ se rendit à peu près indépendant et conclut une alliance avec Berne, Neuveville ne tarda pas à suivre son exemple et entra dans la combourgeoisie de Berne en 1388.

On voit par ce rapide coup d'œil jeté sur l'histoire des pays romands, que les corporations qui occupent une grande place dans la vie sociale des cités de la Suisse allemande, ne jouent qu'un rôle effacé dans la Suisse française. La lutte pour le développement des franchises s'y fait dans des conditions tout autres, elle se complique par la présence de princes ecclésiastiques ou séculiers à Sion, à Lausanne, à Genève et à Neuchâtel. Le souverain avec lequel la lutte s'engage résidant au milieu de ses sujets, l'opposition que son pouvoir suscite prend un caractère moins collectif et plus personnel, c'est par transaction et non à la suite de batailles rangées que les évêques de Lausanne et de Genève et les ducs de Savoie sont conduits à renoncer successivement à leurs prérogatives et à leurs prétentions ; c'est sur l'échafaud et non sur le champ de bataille que meurent les héros auxquels Genève doit son indépendance. Les noms de Philibert Berthelier et d'Ame Lévrier sont aujourd'hui tombés dans l'oubli. Leur popularité n'est pas comparable à celle de Guillaume Tell et d'Arnold de Winkelried, que la légende a entourés d'une auréole ; pour être demeurés obscurs ces martyrs n'en méritent pas moins notre respect et notre admiration. Les nobles figures de ces précurseurs de la Genève moderne sont passées au second plan, toute l'attention s'est concentrée sur Calvin et ses disciples. Le drame pathétique dans lequel ils ont joué les rôles principaux serait cependant bien propre à inspirer un auteur tragique.

Ces différences que nous constatons dans les circonstances politiques ont influé sur la formation des idées. Demeurés plus long-

temps sujets d'un prince, les Suisses romands se sont fait de TEtat une autre conception ; au lieu de considérer le détenteur de la puissance publique comme devant collaborer à leur bonheur, ils ont vu en lui un adversaire à combattre. Le souvenir du temps où ils étaient non les vassaux d'un seigneur féodal n'intervenant dans leur ménage intérieur que sous des formes déterminées, mais les sujets d'un souverain, a laissé dans nos contrées de profondes traces. La domination de la maison de Savoie était d'une manière générale plus douce que celle des Habsbourg, mais son mode de gouvernement était moins embryonnaire, il se rapprochait davantage de la théorie romaine du gouvernement. On peut trouver dans ces faits, aussi bien que dans Tafflux de sang latin qui coule dans les veines du Welche, l'explication de la tendance plus individualiste qui le distingue du Suisse allemand.

Causes de la guerre, première phase : alliance de la Franche-Comté, campagne d'Alsace et invasion des Suisses en Franche-Comté. — Deuxième phase: T Autriche et la France se retirent de la lutte, les Bernois et les Fribourgeois déclarent la guerre au comte de Romont (1474 à 1475) et envahissent le pays romand, le duc de Bourgogne envahit à son tour le pays romand, bataille de Grandson (2 mars 1476), camp de Lausanne, bataille de Morat (22 juin 1476). — Troisième phase: campagne de Nancy, mort de Charles le Téméraire (5 janvier 1477), résultat des guerres de Bourgogne.

Les nombreuses guerres entreprises par les cantons au XIV* siècle avaient eu pour résultat de les dégager de plus en plus des liens qui les rattachaient à PAutriche. Jusque vers le milieu du XV® siècle les confédérés avaient eu pour adversaires les Habsbourg, princes dont les Etats faisaient, comme les cantons, partie intégrante de l'empire ; les guerres contre les Anglais d'Enguerrand de Coucy, contre les Armagnacs de Louis XI ou contre le duc de Milan n'avaient été que des épisodes, brillants sans doute, mais qui n'avaient pas modifié les conditions politiques des ligues helvétiques. Avec les campagnes de Bourgogne la nation suisse prend une attitude nouvelle ; comme la Suède au XVIP siècle, elle est poussée sous main par la France et exerce pour un temps une

action prépondérante sur ta politique européenne. Pendant une quarantaine d'années, de 1474 à 1515, les Confédérés parvenus à l'apogée de leur gloire militaire jouent un rôle de grande puissance; tour à tour alliés ou adversaires de la France, ils contribuent par leurs victoires et par leurs défaites à accroître le prestige politique de Louis XI et de ses successeurs. Il est difficile de se représenter quel eiit été le sort de la monarchie française sans le secours des Confédérés. En anéantissant la prépondérance de la maison de Bourgogne, une des plus florissantes de la chrétienté, ils altèrent profondément les rapports existant entre les principaux Etats de

Fig. 60. ~ Médaille de Uurena à l'effigie de Louis XI <.

l'Europe et cette transformation, en mettant en contact immédiat les puissances rivales de la France et de l'Autriche, devait dans la suite engendrer une série de guerres qui, durant plus de deux siècles, ensanglantèrent l'Europe.

Les cantons suisses avaient soutenu jadis de bons rapports avec les ducs de Bourgogne, ils tiraient de leurs Etats une partie des denrées nécessaires à leur alimentation. Mais la bonne entente qui régnait entre ces deux voisins était contraire aux intérêts de Louis XI, et ce monarque, auquel la Fraoce est redevable de son unité politique, ne recula devant aucun moyen pour rompre cette entente. Entouré de grands et puissants vassaux, au premier rang desquels figuraient les ducs de Bourgogne et de Bretagne, et voyant son autorité souveraine tenue par eux en échec, Louis XI encouragea secrètement la révolte des Liégeois et des Gantois. Puis, ayant

' Cell« médaille, d'une grande rareté, a été donnée par A. Morel Fatio à la Biblio thèque oalionale et a été publiée par M. Chabouillcl daDS le Magasin pilloretqae ea 1850. C'est, dit cet auteur, une des premières médailles icoDOgrapbiques faites en France ; elle aurait, pense-l-il, été frappée à Lyoa en 1476 à roc<:asioD de la réconciliation de Louis XI avec son oncle Hené d'Anjou, roi de Naples.

fait persoQDeliement sur le champ de bataille de SaÎDt-Jacques répreuve de la vaillance des Suisses, il résolut de recourir à eux pour abaisser son redoutable adversaire et réussit par ses agissements perfides à les brouiller avec le duc Charles. Aussi est-ce dans ses intrigues quMI faut avant tout chercher la cause des guerres de Bourgogne.

Charles le Téméraire tomba dans le piège qui lui était tendu. C'était un prince hardi, entreprenant, cruel, superbe et qui ne manquait pas d'une certaine grandeur d'âme. Possesseur des Pays- Bas, de la Picardie, de la Bourgogne et de la Franche-Comté, il convoitait la Lorraine, l'Alsace et le duché de Milan ; dans ses rêves ambitieux il songeait à se tailler un empire allant de la mer du Nord aux Alpes et à la Méditerranée. Entouré d'une cour brillante, dédaigneux des conseils de la prudence, plein de confiance en sa richesse et en ses armées, il avait, dit-on, formé le plan d'entreprendre avec le concours de l'Europe une croisade contre les Turcs et de ceindre à Constantinople la couronne des empereurs d'Orient. Jusqu'au jour néfaste où sa puissance vint se briser contre l'héroïque résistance des bandes suisses, la fortune lui avait généralement souri. Il avait contraint Louis XI à faire à ses vassaux d'importantes concessions, comprimé la révolte des Liégeois et des Gantois, et réuni la Lorraine ainsi que l'Alsace à ses Etats ; un moment il put se croire sur le point d'obtenir de l'empereur la couronne royale avec le vicariat de toute la rive gauche du Rhin.

Soudain la fortune le trahit, il se brouille successivement avec l'empereur Frédéric III et l'archiduc Sigismond d'Autriche et entre en lutte avec les Confédérés. A qui incombe la responsabilité de la rupture entre la Bourgogne et la Suisse ? Souvent débattue, cette question n'a pas été tranchée par les historiens. Pour être équitable il faut reconnaître, avec M. Ddndliker, que le duc Charles n'avait pas manifesté d'intentions annexionnistes à l'égard des cantons. Mais le problème ne saurait se poser aussi simplement et Ton peut se demander si, en présence de la puissance de ce souverain, qui avait déjà étendu sa domination des bouches du Rhin au Jura et qui cherchait à se créer un point d'appui en Italie, l'intérêt de la Suisse ne lui conunandait pas de faire cause commune avec l'empire, dont elle faisait encore partie intégrante, avec l'Autriche dont la puissance n'était pour lors plus à redouter, et avec la France, afin d'arrêter les progrès du Téméraire. On peut se demander aussi si elle n'a pas commis une faute politique et

{lUEHRES DE BOUnCOGNE

Fig. el. — Porlrait de ChaHes lu Ti^miTaiv?, d'après Roger vio der Vcjdeni.

* L'nri(inal de ce portrait esl lu mus^e de Rmielles. La re[>raducUoD en ■ été faite d'après uoe copie ipiurlenant i M. Eugène Aunanl el due au pinceau de M. Joseph Vuillermel.

La préaence de la flèche se Irouverail cniiliriiièc. tiiivinl N. Wautcrs, arrliiviste de la ville de Bruxellet, par un vœu à saint SibasIieD que le duc avait Tait pendant une maladie, et qui après ta fuérJson l'engagea i vouer i ce saint une dévotion particulière. — Le collier eil cvlui de la Toison d'Or.

388 PÉRIODE héroïque

travaillé contrairement à ses intérêts en favoriwsant l'expansion de la France. En s'alliant avec le duc Charles, au lieu de le combattre, elle eût pu peut-être plus facilement étendre ses frontières. Mais, en matière diplomatique un Etat républicain et surtout une confédération n'auront jamais l'unité de vues d'une monarchie.

F. de Gingins distingue, dans le drame sanglant qui va nous occuper, trois phases bien distinctes. La première s'ouvre par la déclaration de guerre lancée par les Confédérés contre le duc de Bourgogne, le 28 octobre 1474, et s'étend jusqu'au mois de novembre de Tannée suivante où s'ouvrent à Berne et à Neuchâtel des négociations sans résultat. Cette période comprend la campagne d'Alsace et l'invasion de la Franche-Comté par les bandes suisses.

Dans la seconde période la maison de Savoie entre en lice, les Bernois et les Fribourgeois déclarent la guerre au comte de Romont le 14 octobre 1475 et occupent le pays romand, de Morat à Genève. Tandis que les Confédérés soutiennent vaillamment la guerre, à laquelle l'Autriche et la France les avaient entraînés, ces deux puissances, se retirant prudemment de l'arène, traitent chacune de leur côté avec la cour de Bourgogne et laissent retomber sur les cantons tout le poids de la vengeance du duc Charles. C'est dans cette troisième période (jue les Suisses se signalent par les batailles à jamais mémorables de Grandson, de Morat et de Nancy.

Nous avons vu plus haut que, par la paix de Waldshout du 27 août 1468, l'Autriche s'était obligée à payer aux Suisses une indemnité de guerre de 10 000 florins, sous la réserve que si le paiement n'était pas effectué dans les dix mois, Waldshout et la Forêt-Noire prêteraient serment d'obéissance aux huit cantons. A court d'argent l'archiduc Sigismond chercha à obtenir de Louis XI la somme dont il avait besoin pour se dégager vis-à-vis des Confédérés en lui offrant en hypothèque ses propriétés d'Alsace. Ne voulant pas risquer de se brouiller avec les cantons, le roi de France refusa de prêter la somme qui lui était demandée et engagea Sigismond à s'adresser au duc de Bourgogne son puissant vassal. Celui-ci s'empressa d'avancer à l'archiduc, par le traité de Saint-Omer (9 mai 1469), la somme de 50000 florins, reçut comme garantie l'Alsace en hypothèque et promit à son débiteur son appui dans la lutte contre les Confédérés.

L'alliance de l'Autriche et de la Bourgogne et la prise de pos-

session de l'Alsace par le duc Charles constituaient un réel danger pour les Suisses et surtout pour leurs alliés les Mulhousois. L'empereur Frédéric III, dans le même temps, délia son cousin Sigismond des obligations qu'il avait contractées envers les Suisses par le traité de Waldshout ; cette mise à ban jointe à la perspective d'un mariage entre la princesse Marie, fille unique du duc de Bourgogne, et le fils unique de l'empereur, l'archiduc Maximilien, achevaient de rendre critique la situation des Confédérés.

Le rapprochement de l'Autriche et de la Bourgogne devait par contre-coup avoir pour efTet de par la nature des choses de rendre de plus en plus intimes les relations qui déjà existaient entre Louis XI et les Suisses. Les avis étaient cependant divisés à Berne. Tandis que Adrien de Boubenberg, qui avait vécu à la cour de Bourgogne, soutenait qu'il y aurait péril pour les Suisses à renverser le rempart qui les séparait de la monarchie française, Nicolas de Diesbach voulait rompre avec le duc Charles pour asseoir de nouvelles conquêtes sur les ruines de la maison de Bourgogne. Le parti de Diesbach était celui de la jeune noblesse enrichie par le commerce, celui de Boubenberg représentait la vieille noblesse terrienne.

En désaccord sur la politique, leurs seigneuries de Berne étaient aussi en butte aux assauts de la faction populaire. Durant l'année 1470 la république bernoise passe par une crise. Les bourgeois ayant à leur tête le banneret de l'abbaye des bouchers, Pierre Ristler, contestaient aux nobles leurs prérogatives, les dissensions des nobles amenèrent le triomphe du parti populaire. Devenu le maître de la ville, Pierre Kistler ne songea qu'à molester ses adversaires, il prétendit leur imposer une loi somptuaire qui proscrivait les robes traînantes et les autres marques distinctives des dames de qualité. Il réglementa le droit de chasse de la noblesse, ce qui lui attira de la part d'un gentilhomme, Henri MaUer, cette apostrophe : « Tu connais aussi bien les choses de lâchasse qu'une vache le cadran solaire. » Les seigneurs justiciers, c'est ainsi que l'on appelait les nobles, se retirent fièrement dans leurs terres. Les artisans qui souffrirent de leur absence désiraient une réconciliation et celle-ci s'opéra grâce à la médiation des Etats confédérés. L'avoyer Kistler renonça à appliquer aux nobles les lois somptuaires, et ceux-ci de leur côté renoncèrent à exercer leurs droits seigneuriaux (juridiction, corvées, inspections d'armes, mise sur pied de troupes, impôts). Les gentilshommes rentrèrent

à Berne en janvier 1471 aux. acclamations de la bourgeoisie el l'un des leurs, Pierre de Wabern, fut élu avoyer.

Durant leur séjour à la cour de France, en 1469, Nicolas et Guillaufne de Dieshach préparèrent la voie à un traité entre Louis XI et les huit cantons qui fut conclu effectivement à Berne le 13 août 1470 par les ambassadeurs du roi, Louis de Saintville et Jean Briçonnet ; pourvu do la signature du chancelier de Berne Thurig Fricker, il fut ratifié par le roi à Tours le 23 septembre de la même année *. Par cette alliance qui n'était encore que défensive, les deux parties contractantes s'engageaient réciproquement à ne pas secourir le duc de Bourgogne, dans le cas où il serait en guerre avec l'une ou l'autre d'entre elles. Cette déclaration de neutralité était un acheminement à l'alliance offensive du 26 octobre 147 L Pour parvenir à ses fins Louis XI manœuvra de manière à amener un rapprochement entre l'Autriche et les Confédérés et procura une occasion de rupture entre ces derniers et le duc de Bourgogne, rupture que l'imprudence et les maladroites violences de Charles le Téméraire devaient faciliter.

Le duc de Bourgogne avait chargé du gouvernement de l'Alsace un bailli d'un caractère hautain et cupide, nommé Pierre Hagenbach, qui fit détester la domination bourguignonne. Ce gouverneur despotique eut le grave tort de traiter les villes impériales de Strasbourg, Schlettstadt, Colmar et Mulhouse en pays sujets, sans considération pour leurs privilèges jusque-là reconnus par la maison d'Autriche et par le traité de combourgeoisie conclu entre MuP'Juse et les cantons suisses. Les Confédérés prirent fait et cause »)Our !eurs alliés de Mulhouse. A leur protestation Hagenbach répondit insolemment. « Mulhouse, aurait-il dit, avec l'alliance des Confédérés n'est qu'une écurie, une fois bourguignonne elle sera un jardin de roses et deviendra la couronne du pays. » Deux chevaliers autrichiens, Bilgri d'Heudorf et Bemhard d^Eptingen rançonnaient impunément les campagnes. Des marchands suisses descendant le Rhin, en route pour la foire de Francfort, furent dévalisés par Bilgri d'Heudorf, les Confédérés s'en plaignirent au duc Charles qui répondit évasivement à leurs envoyés, il approuva la conduite du bailli, déclara aux ambassadeurs suisses n'avoir rien su des brutalités dont ils se plaignaient et les congédia avec de vagues assurances (janvier 1474). Le

* Voir Abschied, tome II, n« 637, 658 et 660.

GUEBRES DE BOURGOGNE 391

mécontentemeDt allait croissant et les Confédérés s'apprêtèrent à prendre les armes.

Le 29 septembre 1473 avait eu lieu à Trêves une entrevue entre le duc de Bourgogne et l'empereur. Charles, alors à l'apogée de sa puissance, éblouit Frédéric par son faste et le mécontenta par son arrogance ; le titre de roi des Romains sur lequel il comptait lui échappa, les électeurs de l'empire se refusèrent à le lui conférer. Frédéric, se jouant de lui, quitta Trêves sans prendre congé et renonça pour son fils à la main de Marie de Bourgogne. La brouille de l'empereur et du duc de Bourgogne eut pour suite une rupture entre ce souverain et l'Autriche. L'archiduc Sigismond n'avait pas abandonné sans regret ses droits sur l'Alsace, un rapprochement avec les cantons se présenta à lui comme un moyen d'arriver à recouvrer la possession de cette belle province. La réprobation causée par les procédés tyranniques de Hagenbach allait grandissant ; profitant de l'éloignement du duc Charles, alors occupé au siège de Neuss, dans l'archevêché de Cologne, les Alsaciens se soulevèrent au printemps de 1474, se saisirent de la personne de Pierre Hagenbach et le traduisirent devant un tribunal autrichien, dans lequel siégeaient des députés de l'Alsace, du Sundgau et des villes suisses alh'ées. Ce malheureux fut condamné à la peine capitale le 8 mai 1474.

Le terrain ainsi préparé, les émissaires de Louis XI travaillèrent l'opinion publique en Suisse, deux hommes s'y employèrent utilement, c'étaient à Berne l'avoyer Nicolas de Diesba4:h, et dans les cantons orientaux le prévôt de Munster, le lucernoiç^j/osf de Silinen. L'influence de Boubenberg perdit du terrain ^u profit de celle de Nicolas de Diesbach, qui, chose triste à dire, recevait une pension du roi et se fit le dispensateur de ses largesses intéressées. Le plan de Louis était le renversement de la politique traditionnelle des Confédérés. Entraînés par les conseils de Diesbach, les cantons firent une complète volte-face, ils renoncèrent aux anciennes relations d'amitié qu'ils avaient jusqu'alors entretenues avec les ducs de Bourgogne pour se liguer avec leurs ennemis héréditaires, les archiducs d'Autriche. Le 11 juin 1474 ils conclurent avec Sigismond une paix perpétuelle, obtinrent de lui l'abandon de ses droits sur l'Argovie et lui procurèrent en échange leur appui contre le duc de Bourgogne. Fort de cet appui, Sigismond dénonça au duc de Bourgogne le remboursement des 50000 florins qu'il lui avait empruntés en 1468 et pour la garantie desquels il lui avait

donné hypothèque sur l'Alsace. Les villes d'Alsace s'empressèrent de réunir cette somme et la déposèrent à Bâle à la disposition du duc Charles. Sur le refus par ce dernier de recevoir cette somme et de restituer ses gages^ les Autrichiens avec l'aide des Suisses reprirent possession de l'Alsace.

En apprenant la mort de son bailli et l'occupation de l'Alsace, Charles le Téméraire conçut une profonde irritation ; toujours retenu par le siège de Neuss, il chargea des condottières italiens de réduire l'Alsace à l'obéissance.

Une diète se réunit à Lucerne. Sollicités par l'empereur de prendre fait et cause contre la Bourgogne en leur qualité de membres du saint empire romain, les Confédérés conclurent à Lucerne les 21 et 26 octobre une alliance offensive et défensive avec les ambassadeurs de Louis XI * et déclarèrent le 28 octobre 1474 la guerre au duc Charles*. Le roi en ratifiant le 2 janvier 1475' rengagement de ses mandataires, offrit aux cantons les sommes nécessaires pour entrer en campagne, il s'engagea à payer deux mille livres à chaque canton, et pour le cas où il ne pourrait lui-même leur prêter un concours armé, 80 000 livres tournois ; une somme de 20 000 livres était affectée à des pensions à servir aux personnages les plus importants des cantons ; Berne s'engagea à lever 6000 hommes. Combattue fortement par Adrien de Boubenberg cette décision l'emporta grâce à l'influence prépondérante de Nicolas de Diesbach qui l'avait concertée à l'avance avec les diplomates français.

Dès les premiers jours de novembre les troupes des Confédérés avec un effectif de 8000 hommes opèrent leur jonction avec les Autrichiens, pénètrent en Franche-Comté et quelques jours après commencent le siège de la place d'Héricourt (à une dizaine de kilomètres S.-O. de Belfort). Le 13 novembre une armée bourguignonne de 12 000 hommes, commandée par le comte Henri de Nemhâtel, envoyée au secours des assiégés fut mise en déroute, grâce surtout à l'impétueuse attaque des Bernois, qui les culbutèrent aux cris de « saint Vincent et Berne ! » Héricourt se rendit et les Suisses cédèrent cette ville à Sigismond. Un hiver extraordinairement rigoureux interrompit les hostilités. Après leur exploit les Confédérés chargés de butin rentrèrent dans leur pays.

Au printemps 1475 les Confédérés se remirent en campagne ; des corps francs avides de pillage pénétrèrent dans la Franche-

* Voir Abschied, tome II, n© 765. — « Ibid. n© 764. — ' Ibid, no 771.

Comté sur divers poiots à la fois. Treize cents Bernois, Lucernois et Soleurois traversent le comté de Neuchâlel, passent le Jura encore couvert de neige et se dirigent sur Pontarlier dont ils s'emparent. Mais le maréchal de Bourgogne, Louis, comte de Châlons, seigneur d'Orbe, d'Echallens et de Grandson, ayant réuni une armée de 18 000 hommes, les obligea à se retirer. Des secours leur ayant été envoyés sous le commandement de Jean de Hallwil, Pontarlier fut de nouveau repris par les Suisses. En revenant de cette expédition, les Confédérés s'emparèrent des châteaux de Jougne, d'Orbe, de Grandson et de La Sarraz.

L'occupation de la place de Blamont (située au sud-ouest de Montbéliard) était jugée nécessaire pour la sécurité de l'Alsace. Au mois de juillet une expédition, où les contingents des cantons et des villes d'Alsace figurent avec des troupes autrichiennes, fui dirigée contre cette forteresse. Flanquée de hautes murailles, Blamont résista à plusieurs assauts, dans l'un d'eux Nicolas de Diesbach fut blessé d'un coup de pied de cheval. Scharnachthal prit alors le commandement des troupes bernoises et se rendit finalement maître de la place. Nicolas de Diesbach ne devait pas voir la fin de cette guerre dont il était l'âme, il mourut à Porrentruy. Sa mort était une grande perte, guerrier habile, avisé dans les conseils, il ouvrit à sa patrie une carrière brillante, les Bernois lui sont redevables du renom militaire qu'ils se sont acquis, il les entraîna dans la voie des conquêtes qui devait leur assigner le premier rang parmi les Confédérés, mais inféoda la Suisse à la politique française dans l'orbite de laquelle elle se condamna à tourner pendant des siècles. On lui a aussi reproché avec raison les habitudes de vénalité qu'il introduisit en Suisse et qu'il avait prises à la cour de France, mais il faut tenir compte de la grossièreté des temps. Si les moyens qu'il employa scmt à blâmer, le but qu'il poursuivit était noble et grand. Comparé à des personnalités telles que Louis XI, l'archiduc Sigismond, le duc Charles et l'empereur Frédéric, pour lesquels la parole donnée et les traités étaient néant, il apparaît comme un homme d'honneur. Un des écrivains les plus passionnés pour la cause de Charles le Téméraire, Frédéric de Gingins, lui a rendu justice en ces termes : « Diesbach, dit-il dans ses lettres sur la guerre de Bourgogne, était incapable de sacrifier l'honneur ou la liberté de sa patrie à un intérêt personnel ; il mit son ambition à la tirer de son obscurité et à l'élever dans la considération de ses voisins. »

Ed s'alliaDt à la France, à Tempire et à rAutriche, les cantoos avaient mal placé leur confiance. Une fois que ces trois puissances eurent obtenu les résultats qu'elles cherchaient à atteindre, elles trahirent les Confédérés, et firent séparément leur paix avec le duc de Bourgogne, laissant les Suisses seuls aux prises avec ce prince vindicatif. L'invasion de la Franche-Comté et de la Haute- Bourgogne eut pour effet d'assurer au duc Sigismond la possession de l'Alsace et d'amener Charles le Téméraire à lever le siège de Neuss. Au mois de juin 1475 l'empereur se réconcilia avec le duc Charles qui lui promit la main de sa fille pour son fils Maximilieu et Sigismond conclut la paix avec la Bourgogne, ni Tun ni l'autre ne songèrent à proposer aux Suisses de les comprendre dans cette paix. De son côté Louis XI conclut le 13 septembre 1475 une trêve avec le duc Charles, et il s'engagea à ne point fournir de secours aux Suisses.

Tandis que les Confédérés étaient ainsi trahis et abandonnés, que seuls les évoques de Strasbourg et de Bâle et les villes rhénanes leur demeuraient fidèles, le duc Charles concluait des alliances, qui semblaient être un gage certain de victoire. Pour établir ses communications avec le duché de Milan, d'où il tirait une partie de ses troupes, Charles le Téméraire avait besoin de pouvoir passer sur les terres de la maison de Savoie dont la domination s'étendait sur le Bas-Valais, le Pays de Vaud, Fribourg et Morat. La Savoie était alors gouvernée par une sœur de Louis XI, Yolande de France, veuve d'Amédée IX, qui exerçait la régence pendant la minorité de son fils Philibert P'. Cette princesse eût désiré rester neutre, mais les intrigues dont sa cour était le théâtre, l'obligèrent à prendre position. Philippe, comte de Bresse, soutenu par Louis XI, cherchait à enlever à sa belle-sœur la tutelle de son fils et à la déposséder de la régence. Deux autres frères d'Amédée IX : Jacques, comte de- Romont^ baron de Vaud, et Jean-Louis, évêque de Genève^ s'efforçaient d'entrainer Yolande dans Talliance bourguignonne. Jacques de Romont ainsi que plusieurs gentilshommes du pays romand, les La Sarraz, les Goumoëns, les CoUombier, etc., servaient sous les drapeaux de Charles le Téméraire. Leur influence l'emportant, Yolande conclut en janvier 1475 une alliance avec le duc de Bourgogne. A la faveur de cette alliaoce, les condottières italiens à la solde de Charles le Téméraire tentèrent de traverser le Grand- Saint-Bernard. Pour s'opposer à ce passage les Bernois s'alliè-

rent avec les Haut-Valaisans. Le comte de Romont étant revenu sur ces entrefaites dans ses Etats mit ses châteaux en état de défense, le 44 octobre les Bernois lui font parvenir une déclaration de guerre et les hostilités ne tardent pas à s'engager sur divers points. Les Haut-Valaisans descendirent la vallée du Rhône et avec Taide des Bernois s'emparèrent du Bas-Valais. Dans le courant d'octobre une autre armée bernoise commandée par Pierre de Wabern et une armée fribourgeoise commandée par Raoul de Vuippens, bientôt rejointes par les colonnes des Zuricois, sous les ordres de Jean Waldmann portent le fer et le feu dans le pays romand ; Morat, Cudrefin, Avenches, Payerne, Estavayer, Moudon, Yverdon, Orbe, les Clées, La Sarraz, Cossonay, Morges et Romont tombèrent en leurs mains, les gens du Simmenthal et de la Haute-Gruyère s'emparent d'Aigle. Les villes épiscopales de Lausanne et de Genève, qu'auraient dû protéger leurs traités de combourgeoisie, payèrent des rançons. Après avoir conquis quatorze villes et quarante-trois châteaux en l'espace de trois semaines, les Suisses rentrent dans leurs foyers le 2 novembre

Occupé à la conquête de la Lorraine qu'il ravit au duc René, Charles le Téméraire avait laissé les Suisses ravager en tous sens les terres du comte de Romont. Le 30 novembre 1475 il fit à Nancy une entrée triomphale, le 11 janvier 1476 il quitta cette capitale et se dirigea sur Berne, se disposant à enlever le pays romand aux Suisses.

A l'approche de l'armée du duc de Bourgogne, les Confédérés exécutent un premier mouvement de retraite, renonçant à défendre les hauteurs du Jura, ils rappellent les petites garnisons qui occupaient les postes avancés ; Payerne, Orbe, Yverdon sont évacués, les défenseurs de ces places se concentrent à Grandson.

L'armée de Charles le Téméraire était la plus belle de l'époque. Son effectif a été cependant singulièrement exagéré, on l'a évalué souvent à 50 000 hommes, en réalité elle ne dépassait pas la force d'un de nos corps d'armée actuels, soit à peu près 30000 hommes dont 6000 cavaliers ; elle se composait pour les deux tiers de Français, pour le troisième tiers d'auxiliaires Italiens et Savoyards. Avec ses quatre ou cinq cents bouches à feu, elle possédait la plus formidable artillerie que l'on eût jusqu'alors réunie.

« A grandes chevauchées, dit le chroniqueur Hugues de Pierre,

venait le duc Charles, avec moult gens d'armes de pied et de cheval, espandant au loin la terreur par son ost innombrable : là étaient cinquante mille (chiiTre évidemment amplifié) hommes de guerre de toutes langues et contrées, force canons et autres engins de nouvelle facture *. » Le camp du Téméraire était magnifique. Les bagages de sou armée étaient immenses, jamais le duc n'avait marché en si grande pompe ; il traînait toutes ses richesses avec lui ; ses joyaux, ses belles armes, ses services d'or, de vermeil et d'argent, ses tentes et ses pavillons brillaient d'or et de soie. Ses serviteurs, ses pages, ses archers étaient éclatants de broderies et de dorures.

Le 21 février la diète fédérale ordonna une levée de troupes. Les contingents des cantons et de leurs alliés se réunirent avec une promptitude remarquable, ils étaient formés comme suit :

Hommes. Commandants.

Berne 7130

Zurich 1701

Lucerne 1861

Waldstœtten et Zoug. 2560

Soleure 928

Fribourg 823

Bâle 1200

Scharnachthal.

Goeldli,

Hasfourter.

Reding.

Vogt.

P. de Faucigny.

Roth.

A ces forces vinrent s'adjoindre les contingents de Colmary Schlettstadt^ Strasbourg, Appenzell, Schaffhouse et Saint-GaU, qui portèrent à 18000 ou 20000 l'effectif des Confédérés. A part 600 cavaliers strasbourgeois qui arrivèrent trop tard pour prendre part à l'action, cette armée paraît avoir été composée uniquement d'infanterie, tandis que les trois armes étaient largement représentées dans l'armée ducale. Inférieurs en nombre aux Bourguignons, dans la proportion de deux contre trois, les Confédérés avaient l'avantage de mieux connaître le terrain où leurs armées allaient s'entrechoquer.

On est frappé quand on lit le récit des batailles livrées par les anciens Suisses, de voir avec quel coup d'œil leurs chefs savaient

i Ainsi qu'il a été dit plus haut (pa/a^e 358), il y a lieu de mettre fortement en doute Tauthenticité du texte jusqu'ici reçu de cette chronique. Pour être un pastiche du XVIIIe siècle, ce récit n'en décrit pas moins en termes vrais l'effet que dut produire l'invasion bourguignonne, ses expressions pittoresques font tableau, c'est à ce titre que nous en reproduisons quelques fragments.

promptement se rendre compte du mérite ou de rinconvénient qu'un emplacement de combat peut présenter pour l'offensive ou pour la défensive ; leurs adversaires au contraire ont souvent dû leurs défaites à leur ignorance des lieux où ils engageaient présomptueusement la bataille. 11 y a quelques années on a essayé de faire endosser les cuirasses bourguignonnes du musée de Zurich à des jeunes gens qui passaient leur école militaire dans cette ville et l'on a constaté qu'elles étaient trop étroites pour contenir le thorax de nos recrues. Tout en admettant que les hommes mieux nourris actuellement qu'il y a quatre siècles ont partant le coffre plus développé, l'on peut penser que la supériorité physique des Suisses sur les Bourguignons a été pour une part dans leur victoire. Au point de vue de la discipline et des méthodes de combat, les Suisses étaient également supérieurs à leurs adversaires, ils s'étaient aguerris par une suite de campagnes, et avaient une grande confiance dans leurs chefs ; pendant leurs marches ils faisaient retentir les échos de leurs chants d'allégresse, puis le moment venu ils attaquaient avec une impétuosité irrésistible. « Ils étaient tous, dit le chroniqueur Hugues de Pierre, hommes de martiales corpulences, faisant peur et pourtant plaisir à voir, »

Le duc arriva le 19 février sous les murs de Grandson, le 21 la ville lui ouvrit ses portes, mais le château résista jusqu'au 29 février. La place eût pu se défendre encore, pour obtenir sa reddition le duc recourut à la trahison ; un gentilhomme bourguignon, Rondechamps, entra en rapport avec les assiégés, leur dit qu'ils n'avaient aucun secours à attendre, que déjà Fribourg était pris, que l'armée du duc marchait sur Berne et Soleure et au nom de son maître il leur offrit la vie sauve s'ils rendaient la place. Ainsi trompée, la garnison, forte de 412 hommes, accepta les conditions du duc, qui, sans souci de la parole donnée, en fit pendre une partie aux arbres les plus voisins et fit noyer le reste dans le lac.

Après ce facile succès, Charles, plein de confiance dans l'issue de la lutte, se disposa à marcher sur Neuchâtel, un détachement envoyé en reconnaissance s'était déjà emparé du château de Vaumarcus et y avait installé une garnison de 500 hommes placés sous le commandement de Georges Rosimboz. Le vendredi l^^ mars Je gros de l'armée ducale était encore établi dans son camp derrière l'Arnon, près de Corcelettes, dans une position formidable.

Le terrain ^ sur lequel allait se livrer la bataille est un véritable défilé, enserré par la montagne d'un côté, par le lac de l'autre ; large d'une lieue à Grandson, le défilé va se rétrécissant brusquement entre Concise et Vaumarcus où un contrefort du Mont Aubert descend abrupt vers le lac. Quelques ruisseaux forment çà et là des coupures ; le cours de VÀmon entre Grandson et Concise forme un premier obstacle sérieux, il entoure une colline en gradins propice à la défensive, c'est là que le duc plaça son artillerie. Sur la rive gauche de l'Ârnon est un plateau où sont les villages de Champagne, Saint-Maurice et Bonvillars; devant Bonvillars, entre la colline d'Onnens, le pied du mont Aubert et le village de Gorcelles est un marécage ; au delà du marécage^ entre Corcelles et Concise d'un côté et la montagne de l'autre, est un plateau qui n'a pas un kilomètre de front. C'est sur cet emplacement que le gros de l'armée bourguignonne devait entrer en contact avec les Confédérés. Plus loin la gorge de Vaumarcus forme un second obstacle au passage d'une armée, le duc avait eu soin de faire occuper cette position par une forte reconnaissance de cavalerie. Deux chemins principaux traversent le défilé, l'un longe le lac, l'autre, l'ancienne route romaine, la Yy de VEtraz, suit le pied de la montagne et franchit la gorge de Vaumarcus au pont Porret. Du Val de Travers des sentiers sillonnent la montagne et aboutissent soit à Vaumarcus, en passant à l'est du mont Âubert, soit à Grandson, en passant par le hameau de Mauborget ; à peu près partout, du reste, la montagne est praticable pour rinfanterie.

Il n'était pas dans le caractère du duc de Bourgogne d'attendre derrière ses retranchements l'attaque des Confédérés. « Quand le dit duc, raconte le chroniqueur Baillod, /ut retourné en son armée, il fit crier à son de trompe que tous gens de guerre, tant de cheval que de pied fussent tout prêts au lendemain, qu'estait le samedi des bourdes, pour tirer droit à Neuchâtel. » — « I^ duc de Bourgogne, dit Comines, contre l'opinion de ceux à qui il en demandait, délibéra d'aller au devant d'eux, à l'entrée des montagnes où ils étaient encore, ce qui était bien à son désavantage, car il était bien en lieu avantageux pour les attendre, et

* Nous empruQtoDs la description du champ de bataille et l'indication des évolutions opérées par les deux armées à Texcellente monographie que M, J.-E. Bonhôte a publiée dans le Musée neachâielois en février et mars 1804.

GDERRES DE BOURGOGNE 399

clos de son artillerie et partie d'un lac, il n'y avait Dulle apparence qui lui eussent sceu porter dommage, b

Les Suisses devaient profiter habilement de la faute du Téméraire, ils acceptèrent la rencontre en plein défilé. La petite garnison de Vaumarcus en se retirant à Boudry avait fait savoir à Neucbâtel

Fig. 62. — Carte du champ de baUîlle de Grandion.

l'obligation où elle avait été de se replier. Aussitôt les chefs de l'armée suisse tiennent conseil et décident de se porter en avant. Le 2 mars 1476, avant le lever du soleil, ils concentrèrent leurs forces sur le plateau situé entre Boudry et Bevaix, puis là formèrent trois colonnes, dont la première avait pour objectif Vaumarcus, la deuxième suivit la route de l'Etraz pour traverser la gorge de Vaumarcus au pont Porret» tandis que la troisième exécutait un mouvement tournant par les hauteurs couvertes de neige, derrière le mont Aubert, pour aboutir par Fontanezier sur Bonvillars. Le duc de Bourgogne avait réparti son armée en trois subdivisions de dix mille hommes chacune. L'avant-garde composée d'in-

fanterie, d'artillerie et de presque toute la cavalerie bourguignonne était commandée par Antoine, le grand bâtard de Bourgogne, frère illégitime de Charles, secondé par son fils Batuioin et le sire de Château-Guyon. Le gros de l'armée, formé des contingents italiens et savoyards, était sous les ordres du duc lui-même, de Campo- Basso et du comte de Romonl. Frédéric d'Egmont et Jean de CUves commandaient l'arrière-garde.

De grand matin l'armée ducale se mit en mouvement dans la direction de Neuchâtel. L'aile gauche des Confédérés entra en contact avec les Bourguignons à Vaumarcus, qu'elle essaya en vain d'enlever de vive force. Le centre arrivé à la combe du pont Porret se trouva subitement en présence de l'avant-garde du duc. Les Schwyzois et les Oberlandais qui composaient cette colonne se rendant compte de leur infériorité numérique appelèrent l'aile gauche à leur aide. Les contingents de Berne, Fribourg, Bienne et Neuchâtel, abandonnant le siège de Vaumarcus, se portent promptement à leur secours. Ils s'élancent avec impétuosité contre l'avant-garde bourguignonne, qui perd pied et se retire en désarroi dans les bois du couvent de la Lance. Les Confédérés poursuivent avec vigueur ce premier avantage ; lorsque, suivant la Vy de l'Etraz, ils débouchent des bois au nord de Concise, le reste de l'armée ducale en marche se montre à leurs yeux. « Et après ce coup, raconte le chanoine de Pierre, les Ligues descouvrant toute la fourmilière des Bourguignons proche Concise, font planter en terre piques et bandières et par commun accord, à genoulx requièrent fabveur du Dieu fort. »

En apercevant l'armée des Confédérés qui débouchait des bois de la Lance, le duc Charles qui était encore sur le plateau marécageux mentionné plus haut, en colonne de marche, fait passer ses troupes à la formation du combat. L'artillerie se met en batterie sur la crête de la colline d'Onnens-Corcelles de manière à battre la Vy de l'Etraz, l'infanterie prend position en formations profondes, entre Corcelles et la montagne, la cavalerie paratt devoir s'être placée à l'aile gauche.

Voyant les Suisses mettre genoux en terre, Charles s'imagine que c'est pour demander grâce. « Or ça, par saint Georges, s'écriet-il, ils sont tous morts. Voies comme ils se jettent en terre pour nous crier merci ! » (Chronique anonyme de Neuchâtel.) Son erreur fut de courte durée. Leur prière terminée, les Suisses étaient prêts à recevoir le choc, ils avaient placé leurs hallebardiers au premier

GOERBES DE BOURGOGNE 401

rang, armés de piques de dix-huit pieds de long. La décharge de rartillerie ducale, mai pointée, n'atteignit que quelques hommes. L'infanterie bourguignonne disposée en forme de triangle s'avance, appuyée par les six mille chevaux de Château-Guyon. Mais fantassins et cavaliers viennent se briser contre la phalange suisse, les quelques couleuvrines des Bernois font feu sans relâche, le combat est acharné: à plus d'une reprise Château-Guyon se croit sur le point d'enlever une bannière cantonale. De nouveaux contingents des Ligues débouchent et entrent en ligne sur la

E Fig. 63. — Sceau du Grand Bàlard de Bourgogne, conservé à la Bibliothèque de Zurich.

gauche; la cavalerie bourguignonne se retire, l'infanterie ducale à son tour faiblit.

Pour attirer ses adversaires dans la plaine, rallier ses réserves et s'appuyer sur son camp retranché, Charles voulut opérer un mouvement rétrograde. A ce moment l'aile droite des Confédérés débouche par les sentiers de la montagne sur Bonvillars. Les contingents des Waldstfetten font retentir l'air des sons éclatants de leurs trompes alpestres et des cris répétés de Grandson ! Grandson ! Le taureau d'Uri et la vache d'Untervvald' répandent l'effroi chez

* A la lête du contingent d'L'rî marchait un soDoeur de trompe coiffé d'un casque ayant la Terme d'uoe tèle Je taureau. Le contingent d'Unterwald avait pareillement un sonneur de trompe alpestre portant un caaque ayant la forme d'une l£te de riche.

les Bourguignons. La panique s'empare des troupes ducales, les Italiens s'enfuient en désordre. Charles, saisissant l'étendard de Bouri2[oirne, cherche en vain à rallier les fuyards. «Toutes et telles paroles ne lui servent de rien, dit le chroniqueur de Pierre, les ligues comme gresie se ruent dessus, taillant, dépiesçant de çà de là ces beaux galants ; tant et si bien sont déconfits en vaul\ de route ces pauvres Bourguignons, que semblent-ils fumée épandue par vent de bize. » Château-Guyon fut tué près de Saint-Maurice: la retraite des Bourguignons se transforma en une complète déroute. Les soldats de Charles le Téméraire s'enfuient les uns par Bonvillars et Saint-Maurice, du côté de Sainte-Croix, les autres passent par Champagne et traversent le lac sur des bateaux dont plusieurs, trop chargés, coulent à fond. Le duc lui-même, entraîné dans le désarroi, trouva un refuge momentané au fort de Jougne, d'où il gagna le château de Nozeroy en Franche-Comté. La poiu*suite se continua jusqu'avant dans la nuit. Le soir, Nicolas de Scharnachthal, le plus ancien des chevaliers présents, conféra Tordre de la chevalerie à plusieurs chefs confédérés qui s'étaient particulièrement distingués : Mulinen, Bonstetten, Diesbach et une dizaine d'autres.

La garnison de Vaumarcus enfermée dans ce château, n'étant surveillée que par de faibles détachements oberlandais réussit à traverser les lignes suisses et passant la montagne, parvint en Franche-Comté. Celle de Grandson capitula le 3 mars et subit le sort infligé quatre jours auparavant à la garnison suisse qui occupait le château à l'arrivée du duc Charles, une partie fut pendue, l'autre noyée. La loi du talion lui fut impitoyablement appliquée par la soldatesque. Ce ne fut qu'à grand'peine que les chefs suisses réussirent à sauver quelques-uns de ces malheureux pour faire des échanges de prisonniers.

Les pertes en hommes furent peu considérables, une cinquantaine de morts et de iOO à 500 blessés du côté suisse, 1500 à 1600 tués et blessés du côté bourguignon. Les pertes matérielles du duc furent immenses, son camp qui contenait 10000 chevaux de trait, 400 bouches à feu ', un millier de tentes dont 400 en soie,

^ Plusieurs de nos lecteurs en visitant les collections de Tart ancien à rexposition de Genève, auront remarqué la supériorité des canons du butin de Grandson comparés à ceux qui furent pris à Morat ; les premiers sont des pièces superbes qui attestent les pro<s^rès que le duc de Bourgogne avait réalisés dans le domaine de Tartillerie ; les seconds sont un matériel de second choix retiré à la hâte des arsenaux où ils avaient été relégués.

600 drapeaux, 300 tonneaux de poudre, 3000 sacs d'avoine, 800 arquebuses, une quantité d'armes et d'armures, deux chars de cordes pour pendre les Suisses, d'abondantes provisions de blé, de vin, de viande salée, des barils de harengs, plus les bagages particuliers du duc, devinrent la proie des vainqueurs. Charles le Téméraire avait emporté avec lui sa chapelle, son trône, de superbes diamants, dont trois comptent parmi les plus beaux qui soient connus, sa cassette contenant cent milliers de florins, un service d'argent de trois pièces, 400 livres d'autre vaisselle d'argent, etc. Ces brillantes dépouilles furent partagées entre les Confédérés qui s'attardèrent plusieurs jours à cette besogne. Les chefs suisses ignoraient la valeur de ce butin, c'est ainsi que le gros diamant du duc qui n'avait pas son pareil au monde tomba dans les mains d'un soldat qui le vendit un écu au curé de Montagny, de ses mains il passa dans d'autres et fut acquis finalement par le pape Jules II qui le paya 20 000 ducats et en orna sa tiare. Des tentures de soie et de velours, de riches broderies d'or et de damas, des dentelles d'Irlande, des tapis d'Arras, furent coupés et partagés entre les guerriers suisses comme de la toile de commerce.

Ces pertes matérielles furent sensibles au fier duc de Bourgogne, mais ce qui l'affecta plus encore, ce fut la perte de sa renommée militaire et de l'ascendant qu'il possédait en Europe. « Il devait mieux dire de luy, dit Comines, qu'il perdit honneur et chevaux en ce jour, qu'on ne fit du roy Jehan de France, qui vaillamment fut pris à la bataille de Poitiers. La douleur que le duc eut de la perte de la bataille de Grandson lui troubla tant les esprits qu'il en tomba en grande maladie. La tristesse mua sa complexîon et depuis la dite maladie, il ne fut si sage qu'auparavant, mais beaucoup diminué de sens. »

La défaite n'avait cependant point abattu le courage de Charles, et, tandis que les troupes des ligues suisses regagnaient leurs foyers, le duc de Bourgogne se préparait à rentrer immédiatement en campagne ; il avait hâte, disait-il à la duchesse de Savoie, de couper sa barbe qu'il avait laissée croître depuis la déroute de Grandson. Toutes les troupes du Téméraire n'avaient pas donné dans sa rencontre du 2 mars avec les Suisses ; les milices romandes et savoisiennes et la gendarmerie du comte de Bomont auxquelles avait été confiée la tâche de garder la rive droite du lac

deNeuchâtel occupaient encore la vallée delà Broie jusqu'à Payerne. De Nozerov le duc écrivit en date du 7 mars à la duchesse Yolande de Savoie et lui réitéra la promesse de ne point Tabandonner dans le danger. Le 11 mars il était de retour à Orbe, le 14 il parvint à Lausanne et établit son camp sur les Plaines du Loup, entre le couvent de Bellevaux, le bois de Sauvabelin et la forêt de Vemand.

Ce lut en vain que l'envoyé du duc de Milan, Jean Pierre Panigarola, s'efforça au nom de son maître de le dissuader d'entreprendre une nouvelle campagne en lui représentant que ses peuples étaient las de la guerre et que même vainqueur, il n'aurait aucun profit à retirer de la continuation de la lutte. Profondément blessé dans son orgueil, le duc Charles voulait laver dans le sang l'offense qu'il avait reçue, il répondit à Panigarola qu'il était en mesure d'établir une armée plus considérable que la précédente et persista dans son projet. Dévot dénature, il se croyait revêtu d'une mission providentielle et trois mois plus tard, le 16 juin, il écrivait aux magistrats de Dijon « de faire processions et oraisons continuelles à Dieu, notre créateur, à la glorieuse vierge Marie et à toute la cour célestiale du Paradis, afin d'être notre aide et tellement prospère que puissions avoir et obtenir victoire à l'encontre d'iceux nos ennemis. » Deux jours après il mandait aux mêmes magistrats que son armée faisait avec succès le siège de Morat et ajoutait : « mais vous ferez bien de continuer les processions de plus en plus. » Georges Chastelain, chroniqueur officiel de la cour de Bourgogne, nous fait du Téméraire le portrait suivant :

« Le duc Charles droict cy estoit un prince non si haut que le père, mais cstoit corpulent, bien croisé et bien formé; fort de bras et d*eschine; un peu grossettes espaules, et baissait en avant; portoit bonnes jambes et grosses cuisses, longue maint et gent pied ; n'avoit en lui rien trop de chair, ne peu d'ossement ; mais avoit corps alègre et légier, et bien disposé à toute forc« et travail : avoit tournure de visage un peu plus ronde que le père, mais estoit de clair brun : avoit la bouche du père grossetle et vermeille; nez très actif et bonne barbe; portoit un vifz teint, clair-brun, beau front et noire chevelure esparce et houssue, blanc col et bien assis, et marchant regardoit vers terre ; n^estoit point tout si droict que son père ; mais bel prince estoit, et de belle présentation. Avoit faconde, telle fois fut en commencement de sa raison empêché à la bouter dehors ; mais mis en train fut très éloquent. Estoit sage et discret de son parler, orné et compassé dans ses raisons; estoit chaud ni au moins en sa cause et bouillant à se mettre en avant, dur en opinions, mais preud'homme et juste, en conseil estoit agu, subtil, et tost convenant: estoit actif, laborieux pas trop, et plus qu*il ne séoit à tel prince;., aimait ses serviteurs, bon à servir et de bonne nature et de longue retenance;.. en courroux estoit périlleux, et en amour de bon espoir,... vivait plus chastement que commu-

nément les princes ne font,.*- Beuvait peu vin, si Taimait-il naturellement, mais par sens le laissa, pour ce qu'il engendra fièbre, si but eau colorée de vin pour attremper sa colère,... n'estait enclin à nulle molesse, etc. »

En dépit des forces importantes que Charles avait réunies, on n'était pas sans crainte dans son entourage. L'envoyé du duc de Milan, accrédité auprès de la duchesse de Savoie, Don Antonio de Aplano, écrivait à son maître que le duc de Bourgogne dirigeait lui-même tous ses préparatifs, qu'il ne souffrait aucun avis et rendait ainsi le succès impossible. De divers côtés des conseils de prudence lui étaient donnés, le roi de Hongrie, Matthias Corvin, lui représenta les difficultés de la guerre qu'il allait entreprendre. L'empereur Frédéric 111 envoya à Lausanne des ambassadeurs chargés d'opérer un rapprochement entre le duc et les Suisses ; ces derniers du reste, si l'on en excepte les Bernois, étaient enclins à la paix.

La nouvelle armée que le duc Charles rassembla aux environs de Lausanne comptait déjà à la fin mars environ vingt mille hommes, dont six mille mercenaires anglais étaient l'élément le plus solide. Mais les troupes du camp des Plaines du Loup mal nourries, mal vêtues, mal payées, souffrant du froid, montraient des symptômes d'insubordination. Composée de contingents hétérogènes, cette armée manquait de discipline, les rivalités des Anglais et des Italiens dégénéraient souvent en émeutes violentes que le duc était appelé à réprimer énergiquement. Cette soldatesque effrénée et pillarde qui fourrageait sans cesse le pays était pour les campagnes environnantes une charge écrasante. Un fort contingent d'Italiens récemment recrutés au delà des Alpes avait vainement tenté de franchir le Grand Saint-Bernard, refoulé par les Valaisans il avait dû rejoindre le duc par la Savoie. Charles habitait au milieu de son camp, dans un pavillon en charpente, construit à la hâte près du couvent des dames de Bellevaux *. De là, après avoir vaqué pendant la journée aux soins de son armée, il descendait à Lausanne pour entendre les vêpres à la cathédrale, puis rendait visite à la duchesse de Savoie, dans son logis de l'Evêché, et remontait le soir dans son camp. Le séjour de cette princesse et de sa cour avait attiré à Lausanne un grand nombre de seigneurs qui joints aux ambassadeurs de l'empereur, de l'Au-

* L'emplacement des dépendances du couvent de Bellevaux est encore marque par deux fermes sur la gauche de la nouvelle route du Mont.

triche, du duc de Milan, de l'électeur palatin et du roi de Naples, accrédités soit auprès du duc de Bourgogne, soit auprès de la régente, et logés à l'auberge du Lion d'or et dans les autres hôtelleries de la rue de Bourg, donnaient à c^tte vieille cité épiscopale une animation extraordinaire. L'évoque de Lausanne était alors le cardinal Julien de la Rovère, qui devait plus tard revêtir la tiare et s'illustrer sous le nom de JtUes II; il n'avait pas encore pris possession de son diocèse ; comme il s'y rendait, nous raconte Comines, le roi Louis XI le fit arrêter à son passage à Lyon et le retint dans cette ville pendant plusieurs semaines, dans une sorte de captivité plus ou moins déguisée, afin de l'empêcher d'arriver à temps pour prévenir par son influence une nouvelle rencontre entre le duc de Bourgogne et les Suisses.

L'entrée en campagne de Charles fut retardée par les accès de fièvre dont il souffrait,, maladie qui était la conséquence des fatigues excessives qu'il avait éprouvées depuis plusieurs mois. Malgré son indomptable énergie, l'échec que lui avaient infligé les Suisses l'avait singulièrement affecté, l'ayant atteint dans son orgueil, il avait réagi sur sa robuste constitution. « La douleur qu'il eut de la perte de la première bataille de Grandson, écrivait Ph. de Comines à l'un de ses correspondants, fut si grande et lui troubla tant les esprits, qu'il en tomba en grande maladie et fut telle, que sa colère et chaleur naturelle estait si grande qu'il ne beuvait pas de vin, mais le matin beuvait ordinairement de la tisane et mangeait de la conserve de roses pour se rafraîchir. » L'état du duc empirant, ses médecins exigèrent qu'il se transportât à Lausanne, où il s'établit le 29 avril, suivant feu Ernest Chavannes, dans l'ancien château de Menthon. Dix jours plus tard cependant, se sentant mieux, mais trop faible encore pour supporter le poids de son armure, il monta à cheval et passa le 9 mai son armée en revue dans la plaine qui s'étend entre Saint-Sulpice, Ecublens et la Venoge. A la tête de onze mille fantassins et de huit à neuf mille chevaux il défila devant la duchesse de Savoie, sa cour et les ambassadeurs étrangers en l'honneur desquels avait été organisée cette brillante parade.

Le lendemain le duc tint un conseil de guerre pour discuter le plan de la campagne et exposer à ses généraux les dispositions à prendre en vertu de la nouvelle ordonnance militaire qu'il venait d'adopter. Instruit par les expériences malheureuses faites à Grandson, il avait cherché en effet à donner plus de mobilité à

ses troupes, à les rendre plus manœuvrières. Dans cette visée il avait réparti son armée en quatre corps combinés, formant chacun deux lignes de bataille, soit au total huit divisions appelées batailles, d'une force moyenne de 2500 hommes, susceptibles de se mouvoir en colonnes serrées plus ou moins profondes, selon la disposition du terrain, ou de se déployer en ligne de combat devant l'ennemi. Chacune de ces batailles, dont l'effectif était à peu près celui d'un de nos régiments actuels, se composait d'un détachement de grosse infanterie au centre, flanqué aux ailes d'arcAers à pied, correspondant à nos anciens voltigeurs de droite et de gauche, et soutenus par des escouades de cavaliers, ou hommes d'armes portant la lance et la cuirasse. La division de tête qui devait soutenir le premier choc avait un effectif double de grosse infanterie. La suivante où figurait la garde ducale était également renforcée; c'était là que se trouvaient les gentilshommes de la chambre à cheval groupés autour du grand étendard de Bourgogne. Avec la réserve commandée par le maréchal des logis marchait la garde de camp, l'artillerie et les convois.

L'ordonnance militaire du duc Charles, datée de Lausanne (mai 1476), contenait d'excellentes prescriptions sur les marches, le service de sûreté, les campements, la discipline, etc., mais la suite des événements devait montrer que si le duc possédait de réels mérites d'organisateur, il n'était pas grand tacticien. Il avait le grave tort de vouloir diriger lui-même le détail des opérations. Durant la revue du 9 mai, il parcourait les rangs armé de son bâton de commandement, allant, venant sans cesse d'une ligne de bataille à l'autre, donnant des ordres, rangeant ses escadrons sans prendre de repos et distribuant çà et là quelques horions, rudement appliqués, sur les épaules des hommes qui n'obéissaient pas assez promptement à son commandement. Son irritabilité naturelle s'était encore accrue par suite de l'ébranlement causé par sa récente maladie.

Tandis que se passaient à Lausanne les événements que nous venons de narrer, les Bernois de leur côté se préparaient en vue de la reprise des hostilités. Encouragés sous main par Louis XI, dont Tarmée campait aux environs de Lyon, prête à toute éventualité, ils sollicitèrent le secours des Confédérés qui ne se décidèrent à se mettre en campagne pour une guerre défensive que lorsqu'ils sentirent Berne et Fribourg positivement menacés. Ce

ne fut pas sans peine que la diète de Lucerne octroya à Fribourg un secours de mille hommes commandés par Jean Waldmann de Zurich.

Le duc de Bourgogne avait résolu cette fois de prendre Berne comme objectif de ses opérations. Plein de mépris pour les « paysans » qu'il allait combattre, il se proposait de détruire cette cité et parlait déjà de placer sur ses ruines une pierre avec cette inscription : « ici fut la ville qui s'appelait Berne, i» Le 27 mai il mit le feu aux baraquements qu'il avait élevés sur les Plaines du Loup. Quittant Lausanne à midi, il se plaça à la tète de ses troupes et alla camper le soir à Morrens. De là passant par Thierrens, où il reçut de nombreux renforts, il se dirigea lentement vers Morat. Au lieu de faire marcher ses corps par des routes parallèles, il avait disposé ses divisions les unes derrière les autres, ce qui était une première faute, car un échec subi par la première ligne pouvait entraîner le désordre dans les troupes qui suivaient. Le 9 juin le duc commença le siège de Morat, il disposait alors d'un effectif estimé à trente-six mille hommes environ, composé de Bourguignons, d'Anglais, d'Italiens, de Lombards, de Savoyards, de Vaudois et de Flamands. Il avait avec lui 70 pièces d'artillerie, sans compter les armes à feu portatives.

A l'est de Morat s'étendent des coteaux boisés ; au N.-E. une route, passant par Bourg, Altavilla, Lourtigen, Ulmitz et Guminen, conduit à Berne, le passage de la Sarine s'effectue à Guminen dont la possession acquérait de ce fait une importance stratégique particulière ; au S.-E. une ancienne route passant Prehl, Pierre à Bessy, le Wilerfeld au-dessus de Villars, Cressier et la chapelle de Saint-Urbain conduit à Fribourg ; entre ces deux voies s'étendent les plateaux de Salvagny et de Cressier présentant un front de deux kilomètres ; une troisième route aboutissant à Morat est celle qui vient d'Avenches, c'est par cette dernière qu'arrivait le duc. L'arrogance de Charles avait survécu à ses malheurs, il ne craignait pas, disait-il, les Suisses, même fussent-ils supérieurs en nombre, il les traitait de « pauvres mendiants, » se vantait de terminer en vingt jours, trente jours au plus la campagne (par le fait elle ne devait pas même durer autant) et s'efforçait de persuader à ses soldats que la victoire serait facile. Ceux-ci mal équipés, mal armés, mal nourris, ne partageaient pas sa confiance.

L'investissement de la place de Morat commença le 9 juin. Les

Bernois y avaient jeté une garnison de 1500 hommes commandés par Adrien de Bouhenberg. Ce brave chevalier, faisant abstraction des vues personnelles dont il a été question plus haut, avait accepté avec un patriotique dévouement ce poste périlleux. Une centaine de Fribourgeois sous la conduite de d'Affry étaient venus partager cet honneur. Grâce à son effectif considérable, l'armée du Téméraire occupait toutes les collines avoisioantes et dirigeait contre la place un feu terrible. Le duc avait établi son quartier général au bois de Dominges, au sud de la ville ; près de lui, à Meyriez, était le Grand Bâtard Antoine de Bourgogne, tandis que le comte de Romont occupait au nord Montelier. Les villages environnants avaient été livrés aux flammes.

Les remparts de Morat avaient été restaurés en 1470 par le duc Amédée IX de Savoie et le comte de Romont. Ses héroïques défenseurs résistèrent victorieusement à trois assauts qui eurent lieu dans les nuits du 12 au 13, du 14 au 15 et du 17 au 18 juin. Toute la population, hommes, femmes et enfants, entrafnée par l'ardeur de Boubenberg, s'employait à réparer les brèches de l'artillerie bourguignonne. « Les Suisses, écrivait Panigarola au duc de Milan, sont maftres dans l'art de la défense des places. » La situation de la garnison de Morat devenait cependant critique, car elle savait par l'exemple de Grandson qu'en cas de reddition les Bourguignons ne faisaient pas de quartier, il fallait donc à tout prix tenir jusqu'au moment où les Confédérés pourraient les dégager. Ceux-ci s'y apprêtaient, six mille Bernois occupèrent le passage de la Sarine à Guminen (à dix kilomètres de Morat) le 18 juin. La cité de Fribourg avait mis sur pied 1500 hommes, sous le commandement de Pierre de Faucigny et de Jean. Techtertnann, et possédait en outre dans ses murs un millier de Zuricois sous les ordres de Waldmann. Mais ces forces étaient encore insufBsantes pour permettre aux Suisses d'effectuer un mouvement offensif. Les Bernois sollicitèrent d'une manière pressante le secours des Confédérés et de leurs alliés. Ceux-ci arrivèrent au pont de Guminen les uns après les autres, d'abord le contingent d'Unterwald, puis ceux de TEntlibouch, de Fribourg, de Neuchâtel, de Soleure, de Bienne, de Souabe, d'Autriche, d'Alsace, de Lorraine (duc René), de Luceme, d'Uri, de Schwyz, de Zoug, de Claris, du comte de Gruyères, enfin dans la nuit du 21 au 22, après une marche forcée de trois jours, les milices de Zurich, qui portèrent à environ 24000 hommes l'effectif des troupes suisses et de leurs alliés.

Dans les rangs des Confédérés figuraient le duc René de Lorraine et quelques centaines de cavaliers alsaciens et autrichiens qui leur furent d'une grande utilité, surtout dans la poursuite après la défaite des Bourguignons. Les Confédérés passèrent la Sarine à Guminen et se trouvèrent réunis à Ulmitz de grand matin, le samedi 22 juin.

Les chefs tinrent conseil et décidèrent de prendre Morat comme objectif de la journée, un fort détachement de cavalerie fut envoyé à travers la forêt de Moral pour reconnaître la position des troupes ducales; sa mission terminée, il se replia sur Tavant-garde des Confédérés et les chefs de Tarmée suisse se mirent en mesure de commencer à midi l'attaque du camp bourguignon. Les contingents des cantons et de leurs alliés étaient organisés par bannières. Selon leur habitude plusieurs bannières se réunissaient pour constituer une bataille (Schlachthaufe), ou bataillon carré, disposé en masse profonde ; les rangs extérieurs de ces phalanges étaient armés de longues piques et de couleuvrines pour résister aux assauts de la cavalerie, les rangs intérieurs de hallebardes. Les Confédérés, suivant le cas, se répartissaient en deux ou trois bataUks, qui prenaient les noms d' avant-garde, de gros (Gewalthaufe) et d'arrière-garde. Ces trois lignes évoluaient suivant les fluctuations du combat, se formaient en échelons ou exécutaient des mouvements tournants. A Morat, Tavant-garde fut placée sous les ordres de Jean de Hallml (Berne), l'arrière-garde sous ceux de Hertenstein (de Lucerne) ; quant au gros de Tarmée, on ignore à qui le commandement en fut confié, on attribue l'honneur de sa direction soit au bourgmestre Waldfnann de Zurich, soit au chevalier Guillaume Herter de Strasbourg ; d'après certains auteurs il n'y aurait eu à Morat que deux lignes de bataille.

Le vendredi 21 juin le duc Charles après avoir disposé son armée en vue d'une attaque, fit une reconnaissance pour constater l'emplacement du camp des Suisses ; mais leurs bannières se trouvant en grande partie dissimulées par les plis du terrain, il ne se rendit pas un compte exact de l'importance de leurs forces. Persuadé de l'impossibilité où étaient les Confédérés de prendre l'offensive, il décida de ne laisser aux avant-postes que deux mille fantassins et trois cents lances sur le plateau qui s'étend entre Altavilla et Salvagny, soit à vingt minutes seulement du bois de Dominges où était son quartier général, c'est-à-dire en deçà de la forêt derrière laquelle se trouvaient les Confédérés. (Chaque lance

comptait huit hommes dont quatre cavaliers montés et quatre piétons.) Le reste de l'armée ducale, las d'une attente qui avait déjà duré toute la journée, se retira dans le camp.

Pendant la nuit qui suivit la pluie s'établit et elle dura encore le lendemain matin jusque vers midi. Les Suisses ayant laissé passer la nuit sans attaquer les Bourguignons, le duc fut confirmé dans l'opinion où il était que leur intention n'était pas de prendre l'olfensive. Cependant l'apparition d'un détachement de cavalerie chargé par les chefs suisses d'explorer la forêt de Morat, et quelques coups de feu tirés par leurs arquebusiers donnèrent l'éveil aux Bourguignons ; le duc prévenu par le Grand Bâtard d'avoir à se tenir sur ses gardes avait donné à ses troupes l'ordre de prendre les armes, et la pluie venait de cesser, lorsque soudain vers midi Jean de Hallwil à la tête d'une forte colonne en formation serrée déboucha de la forêt de Morat. Une grêle de projectiles lancés par les canons et les couleuvrines des Bourguignons n'arrêta pas la phalange suisse, qui continua sa marche en serrant les rangs. Les troupes du duc surprises revêtirent les armes. Arrivés à une distance de trois portées d'arbalète, les Suisses firent feu de toutes leurs pièces et mirent en fuite l'infanterie ducale. Les cavaliers bourguignons cherchèrent à défendre le passage d'une haie, mais, raconte l'ambassadeur milanais Panigarola, les Suisses qui n'avaient pas de casques paraient les coups avec un bras et de l'autre main empoignaient les rênes des chevaux, puis par un mouvement tournant prirent de flanc la gendarmerie ducale et Tobligèrent à tourner bride. Le reste de l'armée suisse ne tarda pas à entrer en ligne, le camp bourguignon fut envahi de divers côtés ; l'armée ducale se débanda et, dit Panigarola, « entra dans le plus grand désordre dans un espace de temps plus court que celui d'un Miserere. »

La garnison de Morat avait fait une première sortie qui avait été repoussée, mais lorsqu'elle vit les troupes plus spécialement chargées du siège se préparer à la retraite, elle sortit de nouveau et poursuivit l'ennemi l'épée dans les reins.

L'aile gauche de Tarmée bourguignonne, que commandait le comte de Romont, se retira par les hauteurs sans porter secours à l'aile droite. La défaite des troupes ducales se transforma en une fuite désordonnnée, une grande partie des fantassins et des cavaliers bourguignons acculés contre le lac trouvèrent la mort dans les marais qui bordaient ses rives, Panigarola déclare avoir vu plus

412 PÉRIODE HÉEOÏQDE

d'un Bourguignon

se jeter & lerre, eo- I

lever son casque et

attendre la mort, i

les bras étendus, j

Durant la bataille, .

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abattu, continuant de là sa route de nuit parvint le dimanche matin à Morges.

Les Confédérés ayant de la cavalerie poursuivirent avec acharnement les fuyards et ne firent point de quartier ; huit à dix. mille Bourguignons périrent tant dans la bataille que dans la poursuite. Les Suisses ne perdirent que quelques centaines d'hommes. aCe n'est pas une petite gloire pour les Suisses, dit l'ambassadeur milanais , d'avoir remporté une pareille victoire sur

un prinœ qui avait dooné la chasse à des empereurs et à des rois et détruit les communes les plus importantes. »

L'emplacement précis de la bataille de Morat est fort contesté. D'après une opinion longtemps reçue, les chefs des contingents suisses auraient, avant l'attaque, tenu conseil sous le tilleul de Villars-les-Moines, et c'est sur le plateau de Cressier que l'action aurait commencé et que « messieurs des Ligues se mirent en prière avant d'engager la bataille. » Un texte de Schelling et une inscription placée sur la chapelle de Cressier ont servi à étayer cette tradition. Or il est avéré aujourd'hui que cet oratoire n'est point un monument commémoratif, qu'il fut construit ou réparé en 1464, soit douze ans avant la bataille, que dès lors il fut incendié en 1622, réparé en 1697 et reconstruit à nouveau en 1767 et que c'est à cette dernière date que fut gravée l'inscription qui existe encore aujourd'hui. D'ailleurs il existait aussi sur le Bourgfeld une chapelle, qui fut démolie lors de la Réforme, et qui pouvait aussi bien être le lieu où l'armée suisse aurait invoqué la bénédiction divine avant le combat.

Suivant les derniers auteurs qui se sont occupés de la question, MM. Hans Wattelet et Max de Diesbach, l'attaque du camp bourguignon a dû avoir lieu par les hauteurs d'Altavilla et Salvagnv , qui se trouvent sur le chemin direct d'une troupe venant de Guminen. L'avant-garde aurait débouché du bois près de Buggliwald et le gros au Bischenwald, là l'espace à parcourir en vue du camp bourguignon est beaucoup moins étendu que des hauteurs de Cressier et la surprise de l'armée ducale s'explique mieux. Le récit contenu dans la lettre de Panigarola au duc de Milan, retrouvée récemment, rend cette version très plausible.

Un ossuaire fut construit peu de temps après la bataille vers le bord du lac pour réunir les restes des guerriers Bourguignons et Suisses ; ce monument qui blessait l'amour-propre des Français fut détruit par eux en 1798, il a été remplacé en 1822 par un obélisque.

Guerriers d'une bravoure incomparable, les Suisses ne savaient pas profiter de la victoire et c'était Louis XI qui, sans coup férir, allait recueillir les principaux fruits de cette guerre qu'il avait su habilement provoquer. Après la victoire de Morat les contingents de la Suisse centrale et orientale regagnèrent leurs foyers, où leur rentrée fut saluée par des chants d'allégresse. Les Bernois, les Fribourgeois et le comte de Gruyères envahirent le pays romand

et rançonnèrent ses principales cités, après avoir pillé Moudon et Lausanne, ils se dirigèrent sur Genève et se disposaient à envahir la Franche-Comté. L'intervention de Louis XI, qui prit en mains la défense des intérêts de sa sœur Yolande de Savoie, les arrêta dans leur marche triomphante. Un congrès réunit à Fribourg le 25 juillet 1476 les chefs des ligues suisses et les ambassadeurs de France, de Savoie et d'Autriche. Les vainqueurs de Morat n'étant point d'accord, la diplomatie française en profita pour dicter les conditions de la paix avec la Savoie. Berne qui déjà s'était emparée du Pays de Vaud fut obligée de renoncer à la plus grande partie de sa conquête, elle ne conserva que Cerlier, les quatre mandements d'Aigle, Bex, Ollon et les Ormonts et reçut en indivision avec Fribourg les baillages de Morat, Grandson, Orbe et Echallens, plus une indemnité de cinquante mille florins. Les Haut-Valaisans restituèrent le Chablais qu'ils avaient occupé et gardèrent définitivement le Bas- Valais. La jalousie des autres cantons, qui craignaient de voir Berne devenir trop puissante, vint en aide à la duchesse Yolande et! lui permit de recouvrer la majeure partie de ses possessions daLs la Suisse romande. L'indépendance de Fribourg fut reconnue par la Savoie.

Le redout; . lion de Bourtiogne, que Louis XI n'avait pas osé affronter au i jmps de sa vigueur, une fois terrassé par les Suisses, reçut du roi de France le coup de pied de l'âne, ainsi que nous le verrons dans la suite de notre récit. Les guerres de Bourgogne devaient avoir à Nancy leur épilogue.

Le duc Charles n'avait pas participé au congrès de Fribourg. Après sa défaite il s'était retiré en Bourgogne. Le pape, l'empereur et le roi de Hongrie Matthias Corvin cherchaient à s'interposer entre les deux belligérants, mais le refus de Charles de restituer la Lorraine au duc René, l'allié des Suisses, laissait subsister entre eux un désaccord que la cour de France avait intérêt à maintenir. Au mois d'octobre li76, deux des principaux capitaines bernois, Guillaume de Diesbach et Adrien de Boubenberg se rendirent en ambassade au château de Plessis-lès-Tours auprès de Louis XI. Ce prince les captiva par ses flatteries et ses largesses intéressées. N'estimant pas la guerre terminée, il ne donna qu'un acompte de 24 000 florins sur le subside de guerre de 80 000 florins qu'il s'était engagé à fournir aux Suisses. Les ambassadeurs des cantons quittèrent Plessis-Iès-Tours en faisant toutes leurs réserves. De

son côté le duc René de Lorraine réclamait l'aide des Suisses pour reconquérir son duché ; avec l'appui des Strasbourgeois et des villes du Rhin, il reprit l'une après l'autre les villes de ses Etats, et rentra dans sa capitale le 6 octobre. A cette nouvelle le duc Charles leva une armée de 10000 hommes et le 26 octobre 1476 mit le sièiçe devant Nancv.

René avant l'investissement avait regagné l'Alsace, il fit un appel au crédit, réunit des troupes, et obtint contre le paiement d'une somme de 40 000 florins l'appui d'un corps de 8000 Confédérés. Sous le commandement de Waldmann, les Suisses se dirigèrent par Bàle et Schlettstadt sur Nancy, ils furent rejoints chemin faisant par un corps dégale force composé d'Alsaciens, de Lorrains et d'impériaux. On était alors au cœur de Thiver, la neige tombait à gros flocons, mais le froid intense n'arrêta pas les Suisses. Le 5 janvier 1477 une bataille décisive s'engagea sous les murs de Nancy, la lutte fut acharnée. Le comte Campobasso (de Calabre) qui précédemment avait quitté le duc René pour entrer au service de Charles, trahit ce dernier, lorsqu'il vit a fortune l'abandonner, et le malheureux duc de Bourgogne n )rtellement blessé perdit la vie dans celtes lutte suprême ; son^orps mutilé fut retrouvé le lendemain au milieu des cadavres s guerriers.

L'anéantissement de l'armée bo\irgui;<nonne fut co: . 3t, les vainqueurs ne faisant pas de quartier, tes vaincus per^ rent environ 4000 hommes dans cette journée. Le généreux duc René fit faire à son cousin de belles funérailles ; en contemplant les restes mortels de son adversaire abattu il fut ému de pitié : « Beau cousin, dit-il, que Dieu ait votre âme, vous nous avez causé beaucoup de douleur et de chagrin pendant votre vie. »

Après ce nouveau triomphe les Confédérés regagnèrent leurs foyers. Si l'accord avait régné entre eux ils auraient obtenu une large part dans la succession du duc Charles. Ils auraient pu prétendre à la possession de la Franche-Comté, les habitants de cette importante province ne demandaient alors qu'à se rattacher aux ligues suisses, auxquelles elle fournissait le sel et le blé nécessaires à leur consommation. C'était le rêve de Boubenberg et des hommes d'Etat bernois, qui se distinguaient par la grandeur de leurs vues politiques. Mais ces belles annexions eussent déplacé le centre de gravité de la Confédération et les Waldstsetten redoutaient de plus en plus la prépondérance grandissante de l'Etat de Berne. Les jalousies mesquines des Confédérés favorisèrent les

desseins de Louis XI. Ce monarque cauteleux et pervers, une fois débarrassé de son redoutable adversaire, ne songea plus qu'à éluder ses engagements. Grâce à la vénalité et à l'inexpérience des chefs suisses, il réussit à leur soutirer habilement le fruit de leurs éclatantes victoires.

Par un traité conclu le 26 avril 1477 ^, Louis s'engagea à payer aux Suisses 100000 florins et obtint d'eux une levée de 6000 mercenaires destinés à occuper la Franche-Comté et la Bourgogne ; avec sa mauvaise foi accoutumée, Louis XI ne fit pas honneur à ses engagements financiers. Des envoyés de la duchesse de Bourgogne vinrent en Suisse solliciter le protectorat des cantons en faveur de la Francho-Comté dont les habitants ne voulaient pas devenir français.

Au mois d'août la diète de Lucerne envoya à la cour de France une ambassade composée iï Adrien de Boubenherg, de Wcddinann, et de Jean Imhoff, d'Uri. L'accueil du roi fut peu gracieux, il était fort contrarié par le mariage de la duchesse Marie de Bourgogne avec Maximilien d'Autriche. Ce n'était qu'avec répugnance que le glorieux défenseur de Morat s'était rendu à la cour de Louis XI et le spectacle qu'il lui fut donné de contempler n'était pas de nature à le faire revenir de ses impressions. Dégoûté des intrigues dont il était entouré, il écrivait aux Confédérés : « Ne vous laissez pas pousser par l'argent du roi et par les paroles mielleuses de ses conseillers à faire des choses que nos descendants expieraient. Je voudrais que nous ayons moins affaire avec les Français, comme nous l'avons fait, nous et nos ancêtres, du temps où nous savions sans pension protéger notre pays et wses habitants ; restons allemands, chers seigneurs, la langue welsche n'est pas loyale. » Rappelé à Berne, Boubenberg s'enfuit, dit-on, sous les habits d'un ménétrier ambulant ; ancien ami de la Bourgogne il ne se sentait pas en sûreté en France. Quant à Waldmann et à Imhoff, ils se laissèrent enjôler par le roi, reçurent de lui des présents et des pensions et perdirent de vue l'objet de leur mission.

Au mois de janvier 1478 les Confédérés, les villes du Rhin et le duc René firent leur paix et contractèrent alliance avec Marie de Bourgogne et son époux Maximilien d'Autriche. La diète suisse renonça à toute extension territoriale et se contenta d'une indemnité de guerre de 150 000 florins payable en l'espace de trois ans.

*Pour le texte de ce traité important voir Abschied H, page 926.

Histoire de la nation mine. (Page 3H.)

< USAGE Al- XIV- ET AU XV- KIÈULt

Arbalète, morgeiistenis, hallebardes, boucliers, carciuois, épées, cuirasse, gantelet, cas(|ues. coite de maille et (rlaiïes.

Cette paix qui assurait à la maison d'Autriche la possession de la Bourgogne déjouait les plans de I^uis XI qui en fut fort irrité. Avec les mercenaires suisses qu'il avait à sa solde il envahit la Franche-Comté ; la Bourgogne ayant aussi engagé des mercenaires suisses, Ton vit des Suisses combattre contre des Suisses^ triste spectacle qui devait dans la suite se reproduire à plus d'une reprise. Les armes françaises l'emportèrent, Joux, puis Dôle, et toutes les places fortes du pays tombèrent successivement aux mains de Louis XI.

La politique de la diète suisse était de plus en plus vacillante. Après avoir hésité entre l'Autriche et la France, qui se disputaient l'héritage du duc Charles, les chefs des Confédérés, travaillés par les émissaires de Louis XI, se laissent gagner à la cause française, et renoncent contre une somme de 100 000 florins à la possession de la Franche-Comté. Fort de leur appui, le roi de France acheva la conquête de la Bourgogne et conclut une trêve avec Maximilien d'Autriche. La question de Bourgogne n'était pas définitivement tranchée, Maximilien dut abandonner en 1483 lors de la paix d'Arras la Bourgogne et la Franche- Comté; mais dix ans plus tard, sous le règne de Charles VIII, il recouvra par la paix de Senlis cette dernière province. Cette restitution de la Franche- Comté fut faite par l'entremise des Confédérés, et comme cette contrée était exposée en raison de son éloignement des autres possessions de la maison d'Autriche à une attaque de la part de la France, la diète suisse fut investie d'un protectorat sur elle. On sait que, lors de l'abdication de Charles-Quint, la Franche-Comté échut en partage au roi d'Espagne Philippe II et ne fut réunie définitivement à la France que sous le règne de Louis XIV.

Si l'on considère les résultats qu'eurent pour la Confédération les guerres de Bourgogne, on voit qu'au point de vue de son extension territoriale, ils ne furent pas en rapport avec l'efTort considérable qu'elle avait accompli ; ses agrandissements se bornèrent à quelques bailliages conquis dans le Pays de Vaud sur la maison de Savoie. Grâce aux menées de Louis XI et à leur défaut d'union, les Confédérés furent complètement exclus du partage de la succession de Charles le Téméraire, il ne paraît pas même qu'ils aient touché les indemnités de guerre qui leur avaient été formellement promises. En revanche ces guerres conduites par Scharnachthal, Boubenberg, Hallwil et Waldmann avec une habileté stratégique

et un sens tactique vraiment remarquables portèrent au comble la réputation de bravoure que les Suisses s'étaient déjà acquise sur les champs de bataille de Morgarten, de Laupen, de Sempach, de Naefels et de Saint-Jacques. Mais ces succès éclatants et dont les Suisses sont justement fiers, car ils peuvent hardiment les comparer aux victoires de Frédéric II à Rosbach et de Napoléon à Marengo, eurent les plus funestes effets au point de vue politique et moral.

Après s'être conduits en héros sur le champ de bataille les généraux suisses, Boubenberg excepté, se montrèrent au-dessous de toute critique comme diplomates. Unis tant qu'il s'agissait de défendre la patrie contre l'envahisseur étranger, ils sont inhabiles à profiter de la victoire, les dissensions et les jalousies cantonales jointes à leur vénalité paralysent leur action politique. On peut constater un phénomène analogue à celui qui s'e^t produit en Grèce après les guerres médiques, et qui démontre une fois de plus que la forme républicaine-fédérative-démocratique constitue pour une nation belliqueuse un état d'infériorité qui nuit à son extension territoriale et à son influence au dehors. Les Suisses avaient accompli des faits d'armes dans des conditions où le roi de France lui-même n'avait pas osé affronter la guerre. Mais sur le terrain politique, Louis XI, grâce à l'unité de vue qui présidait à son gouvernement, fut incontestablement plus fort.

Arrivés à l'apogée de leur gloire militaire et tout en conservant intacte leur réputation de bravoure, les Suisses ne tardent pas à aliéner leur indépendance. Encore quelques années et les voilà inféodés pour trois siècles à la politique française. Emancipés de l'empire allemand, ils tournent désormais dans l'orbite de la France, ils se placent en quelque sorte sous son protectorat et concourent indirectement à l'abaissement de la maison d'Autriche. Le système des capitulations et des pensions devint la plaie de la Suisse; oreiller de paresse, il arrêta le progrès moral et économique de la nation, il développa une vénalité déplorable et causa la perte de l'ancien régime. La diplomatie française, par les moyens corrupteurs qu'elle employa, exerça une influence démoralisante sur les gouvernements cantonaux.

Avant la guerre de Bourgogne les Suisses étaient un peuple rude qui ne connaissait poiur ainsi dire pas la valeur de l'argent, dans sa lutte contre les Autrichiens, il n'avait pas eu à se défendre contre la séduction qu'exerce l'appât des richesses. Les Habsbourg,

il faut le reconnaître à leur honneur, invoquaient pour maintenir leur influence, le texte des chartes et recouraient aux armes. Louis XI introduisit dans la politique un esprit nouveau alors, n'ayant lui-même aucun respect pour la foi jurée, il spéculait sur les côtés faibles de la nature humaine, il acheta à poids d'or les conseillers de Charles le Téméraire, entre autres le célèbre Comines. Ce moyen lui avait bien réussi en France, il le pratiqua en Suisse. Ces procédés de corruption furent longtemps suivis par ses successeurs soit en France, soit dans leurs rapports avec la Suisse et avec un plein succès. Les traditions de vénalité que l'on a reprochées non sans raison à certains magistrats suisses des siècles passés n'ont disparu que lorsque après la chute du premier empire, l'influence ^démoralisante de la France a cessé en Suisse, et que, grâce au réveil de l'esprit national, notre peuple, repoussant les tutelles étrangères, a appris à vivre de sa vie.

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