‹ Histoire de la nation suisseChapitre 57 sur 82 · GUERRE DE SOUABE · texte numérisé non relu

GUERRE DE SOUABE

à la maison de Habsbourg contre les ambitions menaçantes de sa rivale, la maison de Wittelsbach (Bavière). Frédéric comptait que les Suisses entreraient dans cette ligue. Ils s'y refusèrent quoique quelques-uns de leurs alliés, les villes de Rottweil, Constance, Buchhom et Wangen en fissent partie, et conclurent, au contraire, une convention de neutralité avec le duc de Bavière, le 16 août 4491. Il en résulta un état de tension entre les Confédérés et leurs voisins de la Souabe.

Le 19 août 1493 Frédéric III mourut, et son ûhMaximilim lui succéda sur le trône impérial. Afin d'établir la paix dans l'empire, et de lui donner la cohésion nécessaire pour lutter avec plus d'avantage contre les Turcs et les Français, le nouvel empereur proclama, à la diète de Worms (1495), une paix générale, et pour veiller à son exécution il créa une chambre impériale chargée de vider les conflits qui pourraient surgir entre les membres de Tempire, enfin pour faire face aux guerres il établit un impôt impérial. Se rallier à cette réforme eût été pour les Confédérés une abdication de leur indépendance, aussi répondirent-ils aux invites de l'empereur en s'alliant avec le roi de France Charles VIII, qui avait succédé en 1483 à Louis XL Ce refus était moins dirigé contre l'empire que contre la maison d'Autriche. Du reste, tandis que les Habsbourg demandaient des prestations en hommes et en argent aux Confédérés, les Français payaient leurs services, ou du moins promettaient de les payer * et les cantons étaient peu portés à donner la main à une réforme faite dans les intérêts des princes et des nobles. A l'unité de l'empire, la Suisse, pour la première fois, oppose son unité nationale, et prend conscience de sa qualité d'Etat indépendant.

Des circonstances particulières ne devaient pas tarder à amener un conflit positif entre les Confédérés et l'empire, ou si l'on préfère entre la Suisse et la Souabe.

Lors de la conquête de la Thurgovie, en 1460, Constance avait conservé son indépendance ainsi qu.e la haute juridiction sur cette contrée. Il importait dès lors aux deux partis de s'assurer de sa possession, et des deux côtés elle était sollicitée. Au mois de novembre 1498, cédant à la pression exercée par la Ligue de

^ n est à remarquer, en effet, que les secours en artillerie et en subsides que la France s'était engagée à fournir firent défaut aux Suisses après la guerre de Souabe, comme déjà précédemment lors de la guerre de Bourgogne.

438 PÉRIODE HÉRO'iQUE

Souabe, Constance adhéra aux ordonnances impériales, ce qui privait les Suisses d'une situation stratégique importante.

Dans les Grisons, au contraire, le parti suisse l'emporta. Le âl juin 1497 la Ligue grise conclut alliance avec Zurich, Luceme, Uri, Schwyz, Unterwald, Zoug et Claris, et le 27 décembre la Ligue Caddée conclut alliance avec les mêmes sept cantons. L'Autriche possédait la petite seigneurie de Rœzuns et des droits de suzeraineté dans la ligue des Dix-Juridictians ; dans le Munsterthaï, la suzeraineté se partageait entre l'Autriche et l'évéque de Coire. Ce partage de la souveraineté était une cause de conflits qui s'envenimèrent lorsque, après la mort de l'archiduc Sigismond, en 1496, le comté du Tyrol échut à l'empereur Maximilien. En automne 1498, au moment où les relations entre le Tyrol et la Rhétie étaient très tendues, le conseiller royal Gossembrot vint avec sa femme aux bains de Pfaeffers ; le comte de Sargans, qui était son ennemi personnel, voulut avec l'appui des Rhétiens et des Confédérés le faire prisonnier ; il n'échappa à ce danger que grâce à l'abbé de Pfaeffers. Profitant de l'absence de l'empereur, alors dans les Pays-Bas, les Tyroliens commencèrent les hostilités. Au mois de décembre 1498 ils s'emparent subitement du couvent de Munster, qui était depuis longtemps un sujet de contestation. L'alarme s'étant répandue dans les ligues, les Autrichiens furent obligés d'abandonner cette place en janvier 1499. Depuis le lac de Constance jusqu'à Mayenfeld les populations des deux rives du Rhin étaient l'arme au pied dans l'expectative, s'attendant de part et d'autre à une attaque. Dans un message resté fameux, daté de Fribourg en Brisgau, l'empereur stigmatisa en termes d'une violence extraordinaire l'attitude des Confédérés et déchaîna contre eux les lansquenets allemands. « Ce serait donc chose à jamais déplorable et honteuse, lit-on dans cet orgueilleux factum, qu'on laissât plus longtemps (les Suisses) tranquilles et sans leur infliger la peine qu'ils méritent, ces méchants rustres, qui n'ont ni vertu, ni sang noble, ni modération, mais chez lesquels on ne trouve que débauche, mauvaise foi, haine de la nation allemande et mépris de toute autorité légitime et naturelle, dont ils se sont, comme il est dit plus haut, criminellement défaits ; l'honneur de notre sainte foi, du saint Empire et de la nation allemande, exige le châtiment de ces rebelles. »

Avant que ce brandon de discorde eût été lancé, on raconte que le chancelier de l'empire ayant eu l'imprudence de dire à un

GUEBRE DE SOUABE 439

député suisse : « On a trouvé le moyen de vous donner un maître» et j'y parviendrai la plume à la main, » reçut cetle mâle et fière réponse : « D'autres que vous ont déjà vainement tenté la même chose avec des hallebardes, plus redoutables que vos plumes d'oies. » Les rodomontades autrichiennes n'étaient pas faites pour apaiser les Suisses.

Le 6 février 1499 les Souabes occupèrent Luziensteig ; les Suisses les en chassèrent et remportèrent un premier avantage à Triesen, puis, réunis aux Grisons, ils pénétrèrent dans le Vorarlberg qu'ils ravagèrent, pillèrent et incendièrent à cœur joie. Le 20 février, l'armée souabe, s'étant concentrée entre Hard et Fussach, au sud-ouest de Bregenz, fut attaquée et défaite par les Confédérés, et laissa un millier d'hommes sur le carreau.

La guerre ainsi engagée se généralisa, un corps de Zuricois, de Bernois, de Fribourgeois et de Soleurois envahit le Hegau, pilla et détruisit châteaux et villages, puis pénétra dans le Sundgau et la Forêt-Noire. Le 22 mars, une troupe de 800 à 1000 Confédérés pour la plupart Soleurois, revenant du Sundgau rencontra au Bruderholz, au sud de Bâle, un parti d'impériaux et lui infligea une complète défaite. Dans ces divers engagements les Suisses se distinguèrent par leur discipline, et les impériaux purent imputer leurs défaites à l'impéritie de leurs chefs.

Les campagnes qui traînent en longueur avec des effectifs peu considérables sont souvent plus préjudiciables aux contrées qui en sont le théâtre que les grandes batailles rangées, tel fut le cas de la guerre de Souabe, durant laquelle il se produisit des excès bien plus ruineux que lors des guerres de Bourgogne. Battus dans toutes les rencontres, les Souabes n'étaient pas encore vaincus. Au mois d'avril, leurs troupes, sous le commandement du comte Wolfgang de Wurtemberg, prirent position près de Constance et se disposèrent à envahir la Thurgovie ; dans la nuit du 10 au 11 avril ils surprirent la garnison d'Ermatingen et incendièrent ce village, mais ce fut pour se laisser surprendre à leur tour et battre à plate couture à Sckwaderloo. Vers la même date, les Tyroliens occupaient une position très forte à Frastenz près de Feldkirch, une partie de leurs troupes avait été disposée en échelons sur le Rotaberg, le 20 avril les Confédérés (Saint-Gallois et Grisons) formés en deux colonnes les attaquèrent et les rejetèrent de l'autre côté de rUl. Leur victoire fut due en grande partie à l'intrépidité d'un condottiere uranais, nommé Henri Wolleb ; c'était un aven-

turier hardi qui racheta par sa mort au champ d'honneur une vie de brigandage et de désordre.

Sur ces entrefaites, Tempereur Maximilien, qui était encore dans les Pays-Bas, se décida à se rapprocher du théâtre des événements. Tandis qu'il se disposait à se mettre à la tête des Souabes et à reprendre l'offensive, il reçut à Feldkirch l'avis d'une nouvelle défaite de ses partisans. Les Tyroliens avaient pénétré au mois de mars dans la Basse-Engadine, puis s'étaient retirés à Méran avec leur butin ; ils renouvelèrent au mois de mai leur attaque, sous le commandement d'Ulrich de Habsbourg, et avancèrent au nombre de 15 000 dans le Munsterthai jusqu'à Tauffers. Entre Tauffers et Ijmtsch, la vallée se resserre et forme un défilé appelé Calven, en italien Chialavaina, où coule le RanAach. Sans se laisser arrêter par une position aussi formidable, 6300 Grisons descendirent le Munsterthai, formés en deux divisions, dont l'une escalada dans la nuit du 21 au 22 mai les flancs abrupts du Schleinigberg pour prendre les impériaux à dos, tandis que l'autre, à un signal convenu, les attaquait de front. Après une chaude mêlée, les Tyroliens se retirèrent, poursuivis avec ardeur, et perdirent près de 5000 hommes. Dans ce combat mémorable 300 Grisons succombèrent, parmi les braves qui se signalèrent on cite les Marmels, les Planta, les Salis, les Castelberg, les Gauler, les Capol et surtout le valeureux Benoit Fontana qui, mortellement blessé, encourageait les siens au combat. Mentionnons parmi les héros de cette campagne le Glaronnais Waia (Schouler) qui se défendit seul contre vingt cavaliers et ne se rendit qu'après en avoir désarçonné plusieurs.

L'empereur arriva à Gburns huit jours après cette défaite, il voulut reprendre l'ofTensive, mais ses troupes épuisées en étaient incapables. Au mois de juin les impériaux firent un dernier effort, une armée de 10000 hommes se concentra près de Ck)nstance et une autre d'un effectif de 16000 hommes, formée dans la Haute-Alsace, sous le commandement du prince Henri de Furstenberg vint camper entre Dorneck, Arlesheim et Reinach à deux lieues au sud de Bâle et menaça Soleure. Croyant que les Confédérés avaient dirigé toutes leurs milices du côté de Constance où l'empereur se trouvait avec des forces imposantes, le prince de Furstenberg n'était point sur ses gardes, ses soldats dispersés menaient joyeuse vie, ils dormaient, buvaient et jouaient. Soudain, le 22 juillet à midi un corps de 4000 Soleurois, Bernois et Zuricois apparut sur les hauteurs entre Gempen et Dorneck et un court combat s'engagea. Furstedberg périt dans la bagarre, ses soldats surpris furent refoulés, un

d42 PÉBIODE HÉBOfQCE

corps de lâOO Zougois et Lucernois arrivés vers les six heures acheva la vïcloire des Confédérés qui poursuivirent les impériaux jusqu'aux portes de Bàle.

Cette succession de défaites avait affecté Maximihen, il songea au premier moment à réunir une grande armée dont il aurait pria le commandement et avec laquelle il aurait envahi la Suisse, mais ni l'empire, ni la ligue souabe n'étaient disposés à faire de nouveaux armements. A bout de ressources, Maximilien recourut à la

tig. 67. - Carie itu chamii de bnlaille de Dorusck ou Domoeh.

médiation que lui offrait le duc de Milan Ludovic le Maure. Ce prince, menacé d'être dépouillé de ses Etats par Louis Xll, ne pouvait attendre de secours ni de l'empire, ni des Suisses aussi longtemps que durait la guerre austro-suisse et c'était ce qui l'engageait à presser la conclusion de la paix. Celle-ci fut signée à Bâle le ââ septembre 1499.

Le traité de Bâle est une des dates les plus importantes de Thistoire suisse. Il ne stipule pas encore la séparation politique de la Suisse et de l'empire, ainsi que devait le faire un siècle et demi plus tard le traité de Westphalie (1618), mais l'empereur reconnut aux Confédérés l'exemption des tribunaux et des impôts de l'empire et spécialement de la chanére impériale qu'il avait créée en 1495. La qualité de ville neutre fut attribuée A Constance; la juridiction de la Thurgovie fut mise par l'empereur à la disposition da

GUERRE DE S0DÀBE 443

duc de Milan, — comme en 1 866 la Vénétie le fut à celle de Napoléon m, — et le duc de Milan usant de son droit d'arbitre l'adjugea aux Confédérés. De fait la Suisse était émancipée et sortait grandie de la guerre de Souabe, la plus dangereuse de toutes celles qu'elle ait eues à soutenir. La bataille de Dorneck ou Dornach qui Ta terminée peut au point de vue des résultats être comparée à celles de Morgarten et de Sempach.

Cette victoire avait eu lieu tout près de Bâle, les bourgeois de cette ville du haut de leurs remparts avaient été, pour la seconde fois dans le siècle, témoins de la vaillance des milices suisses. Durant la guerre de Souabe, Bâle avait non sans peine conservé sa neutralité, elle avait fait partie de la ligue des villes du Rhin mais n'y avait pas trouvé l'appui solide que pouvaient lui offrir les ligues suisses. Grâce à sa position sur le Rhin, grâce surtout à l'activité et à l'intelligence de ses habitants, c'était déjà alors une cité riche et prospère dans un temps où commercialement parlant Zurich et Genève étaient loin de posséder l'importance relative qu'elles ont acquise dans les siècles suivants. Bâle était en outre devenue en 1460 le siège d'une université qui la mettait hors de pair avec toutes les autres villes du pays ; enfin au point de vue militaire elle pouvait être considérée comme un des boulevards du pays. A plusieurs reprises des alliances temporaires avaient été conclues entre les Bâlois et quelques-uns des Confédérés. Lors de l'invasion d'Enguerrand de Coucy (1355) des secours avaient été envoyés à Bâle par les cantons, en 1400, cette ville avait conclu un traité avec Berne et Soleure pour une durée de vingt ans, mais ce traité n'avait pas été renouvelé à son échéance. Lors de la première irruption des Armagnacs en 1 439 des secours lui avaient également été envoyés par Berne, Zurich, Luceme, Soleure et Fribourg. Deux ans plus tard une nouvelle alliance de vingt ans fut conclue entre Bâle, Berne et Soleure. La sanglante journée de Saint-Jacques rapprocha naturellement encore les Bâlois des Suisses. Pendant les guerres de Bourgogne, ils participèrent comme membres de la ligue des villes rhénanes aux dangers encourus par les Confédérés.

Vers la fin du quinzième siècle il y avait à Bâle deux partis, d'un côté l'évêque et la noblesse dont les sympathies étaient acquises à l'empire et à l'Autriche, de l'autre la bourgeoisie que tout devait tendre à rapprocher de la Suisse. La victoire de Dorneck décida du sort de Bâle. Quoique neutres les Bâlois avaient souffert indirectement de la guerre, un accroissement de charges publiques ayant

amené un exode d'une partie de la noblesse qui voulait par ce moyen se soustraire à Tirnpôt de guerre, les bourgeois demandèrent à être reçus dans la ligue helvétique. Ils entamèrent dans ce but, au commencement de l'année 1501, des négociations qui aboutirent le 8 juin à la réunioA de Bâle à la Suisse. Les Confédérés, attachant un prix tout particulier à cette extension de territoire et d'influence, firent au nouveau canton une position exceptionnellement favorable. Le neuvième rang lui fut assigné en diète (avant Fribourg et Soleure). Le droit d'invoquer Tappui des Confédérés lui fut accordé sans restriction, ainsi que le droit de faire des guerres et de conclure des alliances sans avoir à solliciter l'assentiment de ses nouveaux alliés. Toutefois, en cas de différends entre cantons, les Bâlois ne furent admis à intervenir que comme médiateurs. L'arrivée solennelle des délégués suisses apportant le texte de l'alliance (Bundesbrief), le 8 juin 1501, fut l'occasion d'une belle ovation. Pour marquer le sentiment de sécurité que leur nouvelle situation leur inspirait, les Bâlois avaient ouvert leurs portes et remplacé les factionnaires par une vieille femme armée d'une quenouille.

La réunion de Schaffhouse à la Suisse suivit de près celle de Bâle et se fit dans des circonstances assez analogues. Cette jolie cité qui aujourd'hui encore a conservé le cachet pittoresque des villes de la Souabe, avait acquis l'immédiateté de l'empire sous l'empereur Sigismond en 1415. En 1454 elle contracta une alliance de vingt-cinq ans avec les huit cantons et la renouvela en 1479. Pendant la guerre de Souabe elle avait, en raison de sa position, dû fournir passage aux milices suisses qui guerroyaient dans la contrée voisine. La paix conclue, elle demanda en mai 1500 à transformer son alliance temporaire en une alliance perpétuelle avec les onze cantons et cette faveur lui fut définitivement accordée le 10 août 1501. Elle reçut le douzième rang en diète après Fribourg et Soleure. Ces accroissements territoriaux n'étaient pas envisagés avec la même faveur par tous les cantons, aussi Schafihouse ne fut admis dans la ligue suisse qu'aux conditions faites à Fribourg et à Soleure.

Douze ans plus tard, le 17 décembre 1513, l'admission d'Appenzell dans la ligue helvétique porta le nombre des cantons au chiffre de treize. Dès lors aucune admission nouvelle ne fut accordée et le chiffre de treize ne subit plus de modification pendant près de trois siècles, soit jusqu'à la révolution helvétique.

Page 1