CHAPITRE in L'Helvétie sous les Romains
Conquête de l'Helvétie, du Valais et de la Rhélie par les Romains. — Topog^raphie de l'Helvétie à Tépoque romaine, établissements militaires des Romains. — Les Helvètes prennent parti pour Galba, contre Vitellius. Julius Alpinus, Claudius Cossus. — Splendeurs d'Aventicum , prospérité de Baden et d'Augusta Rauracorum. — Décadence de la domination romaine. — Première apparition du christianisme.
Le traité conclu entre les Romains et les Helvètes laissa à ceux-ci le soin de pourvoir à leur organisation politique, il respecta leur indépendance. C'est le premier acte de droit international que mentionnent nos annales. N'ayant cédé qu'à la force, les Helvètes n'aimaient pas les Romains. Six ans plus tard, les Celtes s'étant soulevés à l'appel de Vercingétorix , l'élite des Helvètes accourut à la voix du chef gaulois. Vercingétorix vaincu. César envoya une légion, la XIP, sur les bords du lac Léman à Noviodunum (Nyon), qui bientôt reçut une colonie de vétérans et devint la Cité équestre. D'alliés, les Helvètes tombent au rang de sujets des Romains.
L'importance stratégique du Valais, qui devait plus tard fixer l'attention de Napoléon P% n'avait point échappé à Jules César. L'année qui suivit la bataille de Bibracte, il envoya son lieutenant Servim Galba soumettre le pays des Nantuates et des Véragres. Ce général y rencontra une vive résistance, et, après un combat acharné livré en 57 (av. J.-C.) sur l'emplacement d'Octodurum *
* M. le colonel Muret a publié dans la Revue militaire saisse^ en avril 1805, un captivant récit de ce combat qui mérite une place d'honneur dans les fastes de notre histoire nationale.
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(Martigny)» sentant, quoique victorieux, Timpossibilité de passer rbiver au milieu de populations hostiles, il abandonna son camp et se retira dans le pays des Âllobroges. Les Romains ne devaient pas tarder cependant à se rendre maîtres des vallées du Rhône et de la Dranse ; ils construisent la route du Saint-Bernard, destinée à relier la Gaule cisalpine et la Gaule transalpine. Un temple dédié à Jupiter Penninus fut édifié à quelques centaines de mètres de remplacement où se trouve actuellement Fbospice du Grand Saint- Bernard.
Quarante ans plus tard, sous le règne d'Auguste, les Rhé tiens, après une résistance désespérée, à laquelle les femmes prennent une part héroïque, furent à leur tour soumis par Drusus et Tibère (15 ans av. J.-C.).
Sur les ruines de la liberté helvétique, s'éleva une civilisation nouvelle à laquelle Rome donna sa forte empreinte. Les bourgades celtiques se transformèrent et devinrent des cités prospères, elles reçurent du vainqueur des institutions municipales ; la vie intellectuelle, les arts et la littérature s'y développèrent promptement. Sous les Romains THelvétie est moins étendue que la Suisse actuelle, Genève n'en fait pas partie, ville allobroge elle ressort de la province de la Narbonaise; la colonie Julienne, Nyon, est le centre d'une petite province, appelée le pays des Equestres ; le Valais, avec les villes de Tarnade (Saint-Maurice), d'Octodurum (Martigny), et de Sedunum (Sion), reste en dehors des frontières de l'Helvétie romaine ; il en est de même du Tessin et des Grisons qui, sous le nom de Rhétie, constituent avec le Vorariberg, le Tyrol et la Bavière une province distincte, dont Augusta Vindeliciorum (Âugsbourg) est la capitale.
Les villes étaient déjà nombreuses en Helvétie, surtout dans la partie occidentale. Les principales étaient Aventicum et Augusta Rauracorum (Augst près de Bâie) ; groupées autour de ces deux centres il y avait un grand nombre de localités de moindre importance, telles que : fMusonium, qui placée près du lac Léman lui donnait alors son nom ; Viviscus (Vevey) dont le nom vient de ce que la route qui reliait la Gaule cisalpine et la Gaule transalpine se divisait là en deux branches. Tune passant par Lausanne, Orbe et le col de Jougne, l'autre par Avenches ; Urba (Orbe) ; Ebrodunum (Yverdon) ; Minnodunum (Moudon) ; Salodurum (Soleure) ; Aquae (Baden) ; Vindonissa (Windisch) près du confluent de l'Aar
et de la Reuss qui était un centre militaire important; Tenedo (Zurzach); Tasgetium, près Stein sur le Rhin; enfin Turicum (Zurich) où était le siège d'un péage» le quarantième de la Gaule. Suivant un principe qui a souvent été suivi depuis, les Romains utilisaient au dehors et jusqu'en Orient la valeur guerrière des Helvètes et confiaient la défense de PHelvétie à des légionnaires venus des Gaules, d'Italie, de Panonie, etc. Le Rhin depuis le lac de Constance à Bâie et de Râle par Mayence à Cologne formait la limite de Tempire. Pour le protéger contre les incursions des Germains, une armée considérable, environ 100 000 hommes, était cantonnée le long de cette frontière. Les quartiers généraux, de ces légions étaient établis à Cologne, Mayence et Vindonissa. Cette dernière ville, sur remplacement de laquelle ne subsiste plus aujourd'hui qu'un bourg sans importance, était alors la principale place de guerre des Romains en Helvétie. Si l'on jette un coup d'œil sur la carte ci-contre on se rend très bien compte des avantages militaires que présentait sa situation, un peu en arrière de la ligne du Rhin, à égale distance de Constance et de Râle, au point de jonction des principales chaussées qui sillonnaient î'Helvétie. Les Romains avaient en effet construit un réseau de routes militaires partant d'Augusta prœtoria (Aoste) et Mediolanum (Milan) et aboutissant à Vindonissa. En s'éloignant d' Aoste les légions romaines pouvaient au choix se rendre à Avenches, en passant par le Grand Saint-Rernard, Martigny, Saint-Maurice, Vevey et Moudon, ou bien par le Petit Saint-Rernard, Chambéry, Genève, Nyon, Lausanne et Yverdon. D'Avenches elles se rendaient à Augusta Rauracorum, d'où elles pouvaient se diriger sur la rive gauche du Rhin par Arialbinno (près Huningue) ou à Vindonissa. En partant de Milan les légions traversaient Comum (Come), Clavenna * (Chiavenna), le Splugen, le Septimer, ou le JtUier pour arriver à Curia (Coire) ; de là deux routes s'offraient à elles, l'une conduisant par Turicum (Zurich) à Vindonissa, l'autre longeant le Rhin passait à Brigantia (Rregenz), au bord du lac de Constance, à Arbor Félix (Arbon), Ad Fines (Pfyn) et Viiodurum (VVinterthour) pour aboutir également à Vindonissa. Ces chaussées, que bordaient des pierres miliaires, étaient protégées par des postes militaires, qui se maintenaient en communication et assu-
> ChiaveoDa, en allemand Cleven, tire son nom du fait que cette position est la clef du Spluj^n.
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raient le bon entretien des routes et des ponts. Dans les endroits particulièrement exposés, des camps retranchés avaient été élevés.
CQ
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Ces établissements militaires constituaient une charge écrasante pour les descendants des Celtes jadis si fiers de leur liberté. Â la mort de Néron (69 ans ap. J.-C.) la situation s'empira encore par le fait des compétitions auxquelles sa succession donna lieu. Trois empereurs avaient été élus : Galba, Othon et Vitellius. Les
Helvètes avaient pris parti pour le premier qui se montrait désireux de rétablir l'ordre dans l'empire ; au contraire la XXI" légion en garnison à Vindooissa, que sa cupidité avait fait surnommer la légion rapace, avait pris parti pour Vitellîus. L'un des lieutenants de Vitellius, Alienus Cœcina, arrivant de Cologne avec l'armée de Germanie , ravagea t'Helvétie ; les Helvéto-romains ignorant la mort de Galba, essayèrent de résister à Cœcina, mais ils succombèrent par milliers. Avenches ne pouvant plus s'opposer à la marcbe du vainqueur se vil obligée de lui livrer l'un de ses citoyens les plus estimés, JuUus Alpinus*, considéré par Caeciua comme l'instigateur de la résistance. Pour fléchir Vitellius les habitants d'Avenches lui envoyèrent en Gaule une députalion, dont le chef, Clattdius Cnsstts, réussit par son éloquence entraînante et par Fig.i. -marie rom.ineir«uvéc pré. de chwMui. g^g |armes à obtenir la
PropnélÉ de M. J.-D. Hellet. , ,
grâce de ses compatriotes.
On aurait cependant tort de voir dans cet événement une tentative des Helvètes de secouer la domination romaine et ressaisir leur ancienne indépendance, car parmi les partisans de Galba il y avait probablement autant de Romains que d'Helvètes. La domination des Césars n'était pas en cause, le débat portait seulement sur le choix du successeur de Néron.
Avec l'avènement de Vespasien de meilleurs jours luisent pour THelvétie. Sous Domitien et Trajan la frontière de l'empire fut
' La lé^nde s'est emparée des malbeurs de Julius Alpiaus, elle lui a attribué une fille, Jalia Alpînala, prêtresse d'Aventia, dont le nom fiçiirail snr une inscription apocryphe, et qui aurait succombé à la douleur de ne pouvoir sauver son père. Juste Olivier a célébré son dévouement filial dann un poème; plus récemment, H. Adolphe Ribaux lui a consacré un drame qui a éié joué avec succès par la jeunesse d'Avenches, sur l'emplacement de l'ancien amphithéâtre romain, en IS94.
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transportée sur le Danube, le camp de Vindonissa et les forts construits le long du Rhin Turent abandonnés, les légions qui les occupaient quittèrent l'Helvétie.
Vespasieo avait pour AveDches, où son père avait vécu, une vive sympathie, il se plut à la combler de ses faveurs. Une colonie de vétérans y fut envoyée, d'où l'appellation de Colonia pia Flavia constans emerita, Hel- ;
vetiorum fœderata qui lui fut --'■■ '■^■'■'j
donnée et devait rappeler i
le temps où les Helvètes ;
portaient le titre d'alliés de
Rome. Grâce à la protection ^
de l'empereur, Avenches se releva du désastre éprouvé durant la guerre de Caecina ; une foule d'artisans, de négociants , d'artistes et de
professeurs se pressèrent -
dans ses murs, sa population atteignit environ 50000 âmes. L'enceinte d'Aven-
ches était dix fois au moins u — i n-ru -^-^
plus grande que celle de la
ville actuelle ; ses remparts '''«■ ^- — Théâtre dAvenche», d'après un relevé . . ■ j j I f^i' P^'' '^ S(H:iéli; pour la conservalioD des monuments
de Vmgt pieds de haut, de l'an bislorique suisse en 188* -.
flanqués de 80 à 90 tours,
avaient un périmètre d'une lieue, leur contour avait la forme d'un heptagone irrégulier. Au milieu de la cité était le théâtre, sur les flancs de la colline où s'élève la ville moderne était l'amphithéâtre qui pouvait contenir 8 à 10 000 spectateurs. Un forum entouré de portiques, dont ne subsiste aujourd'hui qu'une colonne ^ des statues, des arcs de triomphe, des bains publics, un gymnase, une académie, des temples, de nombreuses maisons privées ornées de mosaïques, de peintures murales et de colonnes de marbre faisaient de la capitale de l'Helvétie une ville luxueuse, munie de tout le confort que comportait la civilisation
' Les parties hachées de ce croquis indiquent les fragmenls de l'édifice réparés ea fS9i et 1S93, celles en noir lea parties dégagées en ISOi ; tes lignes poîotillées représentent les murailles non encore découvertes.
* Appelée le Cigognier parce qu'elle a fourai souvent asile à U cigogne voya-
romaine aax. temps des Césars. Des fouilles faites à diverses reprises à Avenches, et qui se coatinuent activement^ ont amené la découverte d'un grand nombre d'objets artistiques fort intéressants qui sont conservés avec soin dans le petit musée de cette ville.
Avec leurs mœurs et leur langue, les mattres du monde avaient introduit en Helvétie leur religion. Aux rites sanglants des
Kig. 6. — Statuette de Baccbus, d'après ud antique du Muséi d' Avenches.
Druides s'étaient substituées les cérémonies et les processions en usage dans la Rome païenne, chaque maison eut ses dieux pénates, chaque localité son génie tutélaire. Jupiter était adoré sur le mont Pennin (Grand Saint-Bernard) ; Junon, à Moudon ; Hercule, à Zurich ; Apollon, à Avenches, Lausanne, Soleure et Vindonissa ; Mercure, à Soleure, Baden et Vindonissa ; Mars, à Avenches ; Bacchus, s Culfy ; Minerve, à Genève, etc. Les empereurs étaient honorés à l'égal des dieux. Fidèles à leur système politique, les Romains, pour ménager les vaincus, avaient fait place dans leur panthéon aux anciennes divinités celtiques, comme à celles de la Grèce, de l'Egypte et de la Perse. A côté d'/sis trônait Aventia, la patronne d'Avenches. La vénération des fidèles pour toutes
D fondée en ISSS cl avec l'appiii de
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ces divinités nous est attestée par les statues, les inscriptions et les tableaux votifs trouvés en un grand nombre de lieux.
Parmi les localités de la Suisse centrale qui ont conservé le plus de vestiges de l'époque romaine, mentionnons la station balnéaire de Baden (Aquae), dont les eaux salutaires ont déjà été vantées par Tacite, et la ville d'Augst (Augusta) près de Bâie. Celte dernière localité fut, comme Nyon et antérieurement à Avenches, le siège d'une colonie de vétérans qui lui fut envoyée sous le règne d'Auguste. C'est à cette circonstance qu'elle dut la construction d'un vaste amphithéâtre, dont les ruines font encore l'admiration dos
Fig. T. — AmphithéUre d'Augsl, d'apris u
archéologues. Le musée de fiâle possède un grand nombre de statues, de colonnes, de chapiteaux et de monnaies trouvées à Augst.
La prospérité de l'Helvétie sous les Romains était factice, la civilisation d'origine étrangère qui s'y était implantée avait amolli les caractères et n'avait pas développé dans le peuple les vertus et les énergies nécessaires pour lutter contre le flot montant des
Pendant près de deux cents ans, depuis le milieu du premier siècle, l'Helvétie jouit des bienfaits de la paix; mats, vers le
I Les parties hachées du croquis iDdJquent les portions <le l'édifice déjà dégaç^es et celles en noir désiffiienl les murs dont la découverte est en voie d'exécution.
Si LES ORIGINES
milieu du troisième siècle, l'horizon se couvre de nuages menaçants. Avec le dévergondage des mœurs ranarchie militaire recommence, la dignité impériale perd son prestige, les provinces éloignées de Tempire ne supportent plus qu'avec impatience le joug de Rome. En 264, tes Alémans font une première irruption en Helvétie, la saccagent et brûlent Avenches qui dès lors perdit son importance. Ils furent, il est vrai, repoussés au delà du Rhin et du Danube, mais leurs attaques se renouvellent fréquemment. Au siècle suivant les légions romaines, obligées de se replier derrière le Rhin, relèvent les fortifications construites au premier siècle à Rrégenz, Arbor Félix, Tasgetium, Ober-Winterthour et Windisch, le nord de l'Helvétie est de nouveau accablé par les charges militaires. C'est à cette époque que Valentinien construisit au coude du Rhin des forliûcations qualifiées de royales, en grec basileia, qui furent l'origine de la ville de Bâie.
L'agonie de la nation helvéto-romaine se prolongea jusque vers la fin de l'année 4-06, époque où les légions impériale.s, abandonnant le Rhin et se repliant en Italie, laissent le champ libre aux Alémans, qui occupent définitivement tout l'espace compris entre les Alpes et le Jura. Il ne subsista dès lors plus au milieu de nos montagnes qu'une seule contrée dont la population ait conservé la langue des Romains et soit demeurée pure de tout mélange germanique, c'est celle qui habite les hautes vallées des Grisons et qui aujourd'hui parle encore le romanche et le ladin.
La refigion romaineavait jadis triomphé avec les armes des Césars, mais, ainsi que nous l'avons déjà fait observer, le culte des dieux des peuples vaincus était toléré et même protégé par les empereurs. Il en était résulté un mélange insensé d'idées confuses et une profonde dépravation qui devaient amener la ruine du paganisme. Les classes dirigeantes, tout en demeurant fort superstitieuses, avaient abandonné la croyance aux dieux de l'antiquité, elles étaient plongées dans un matérialisme abject, leurs fâcheux exemples avaient per\erti le peuple. La philosophie grecque, il est vrai, en groupant l'élite intellectuelle de la société romaine, maintint pendant un temps un certain niveau de moralité, maïs elle devait, à son tour, succomber devant la religion du Christ, à laquelle elle prépara les voies.
Adopté d'abord par les déshérilés de ce monde, par les humbles, le christianisme pénètre peu à pi*u dans les classes supé-
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Heures ; après avoir enduré de cruelles persécutions, il franchit, au commencement du quatrième siècle, le seuil du palais des Césars et devient, sous Conslaotîn, la religion officielle de l'empire. On ignore comment la foi nouvelle fut propagée en Helvétie. Suivant des légendes dont il n'est pas possible de contrôler le fondement, la bonne nouvelle de l'Evangile aurait été prêchée dans rOberland bernois par Beatus, et dans la Rhétie par Lucius '. On
ne saurait douter que le christianisme ne soit venu des Gaules par Genève où Ton a découvert les vestiges d'une église remontant à la période romaine, et d'Italie par le Valais et ta Rhétie. Selon toute vraisemblance, ce furent des chrétiens fuyant la persécution, des artisans et des soldats qui en furent les propagateurs. Il y avait en effet un grand nombre de chrétiens dans les légions, l'une d'entre elles qui se recrutait aux. environs de Thèbes, dans la
< Il y a près de Thoune une grotte qui porte le nom de nom au Bealeaberg, el à quelque distance de Coïre un cou rappellent celui de Lucius, Ltizieaskloster et Luziensteig.
i a donné son e localité qui
Haute-Egypte, s'est rendue célèbre par le martyre qu'elle aurait subi en 285 ou en 302 à Agaune * près de Tarnade en Valais.
La plus ancienne relation du martyre de saint Maurice et de ses compagnons, due à la plume de saint Eucher, évêque de Lyon, est fort postérieure à Pévénement, elle remonte à Tan 435; aucun des historiens contemporains du supplice de ce légionnaire n'en fait mention. Le motif de ce massacre aurait été, suivant une version, le refus de sacrifier aux faux, dieux; suivant une autre, le refus de marcher contre les Bagaudes, peuplade en partie convertie au christianisme. Il paraît inadmissible qu'en un temps où les grandes persécutions avaient cessé, il ait pu être procédé a la décapitation de plus de 6000 soldats ; l'exécution matérielle d'une pareille sentence se conçoit difficilement, aussi plusieurs auteurs catholiques admettent-ils qu'une faible partie de la légion seulement s'insurgea et fut passée au fil de l'épée. Quoi qu'il en soit le souvenir du martyre subi à Agaune par un certain nombre de légionnaires chrétiens attira dans ces lieux de nombreux fidèles qui venaient y faire leurs dévotions, et un monastère, le plus ancien de THelvétie, destiné à une grande célébrité, ne tarda pas à s'y fonder ; il fut placé sous le patronage de l'un de ces légionnaires et prit le nom de Saint-Maurice.
Le martyre était la semence de la nouvelle foi, il contribua à sa propagation. Quelques Thébains ayant réussi à échapper au massacre d'Agaune se répandirent, dit-on, en Helvétie. Tel aurait été le cas de saint Ours et saint Victor qui, avec quelques compagnons, subirent le martyre à Soleure ; de sainte Vérène qui, suivant la tradition, serait une parente de saint Maurice et serait venue à Zurzach où elle se serait consacrée aux soins des pauvres et des malades ; de saint Félix et sainte Régula, les patrons de Zurich, qui figurent sur un sceau de cette ville de l'an 4264. Les légendes qui ont raconté les pérégrinations de ces saints martyrs leur attribuent des miracles. C'est ainsi que sur un autre sceau de Zurich, remontant à l'an 1348, saint Félix et sainte Régula, auxquels saint Exupéranlius est donné pour compagnon, sont représentés décapités et tenant leurs têtes dans leurs mains.
Divers objets trouvés dans les tombeaux des premiers chrétiens de nos contrées nous font connaître leurs préoccupations.
* Le mot d'Açaune, qui vient du grec àywvm, d'où Ton a fait le mot français agonie, implique Tidée d'une lulte qui doit avoir eu lieu en cette localité.
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Ici c'est un homme qui, l'index devant la bouche, oblige une bête sauvage à se retirer ; là, c'est un Daniel entre deux lions qui
décore la boucle d'un ceinturon; ailleurs ce sont les initiales du Christ accompagnées d'un alpha et d'un oméga, rappelant un passajçe de TEcriture sainte.
Lorsque le christianisme se fut répandu en Helvélie, la hiérarchie s'établit promptement ; le clergé s'éleva au-dessus des fidèles et des diocèses furent constitués ; leurs circonscriptions, formées au quatrième siècle, ont pour la plupart subsisté dans leurs grands traits jusqu'à nos jours. Des évêques furent établis dans les principales villes de l'époque, à Genève, Octodure^ (Martigny), Avenches, Augusta Rauracorum, Vindonissa et Coire, A la suite des bouleversements causés en Helvétie par l'invasion des barbares, quelques-unes de ces villes furent détruites ou virent décroître leur importance au profit de telle autre cité située dans leur voisinage ; cette circonstance amena le transfert de l'évêché d'Octodure à Sion, de celui d'Avenches à Lausanne, de celui d'Augusta Rauracorum à Bâle, et de celui de Vindonissa à Constance. Ces évêchés devinrent, durant le cours du moyen âge, le centre de petites principautés ecclésiastiques, dont l'existence compliqua singulièrement le développement politique de la Confédération suisse.
Fig. 9. — Lampe en (erre cuite, trouvée à Genève.
' Le titulaire de cet évêché fut, à plus d'une reprise, Tabbé d'Agaune (Saint- Maurice), en sorte que ces deux dignités se confondirent parfois.
Les Âlémans. — Les Burgondes. — Les Francs. — Procès du christianisme. — Fondations des moines irlandais.
 peine le christiaaisme avait-il triomphé que le monde romain et sa brillante civilisation sWondraient de toutes parts. Aussi estce moins chez les Celtes et les Romains que chez les Alémans et les BurgondeSj c'est-à-dire chez les barbares, que le peuple suisse doit chercher ses origines.
Les Alémans venant des régions comprises entre le Rhin et le Danube s'emparent de la partie septentrionale et orientale de l'Helvétie au commencement du cinquième siècle (406). Ils étaient un rameau de la confédération des Suèves, dont le nom s'est transformé en celui de Schwaben ou Soimbes. Le peuple des Alémans lui-même était probablement formé par la réunion d'un certain nombre de peuplades, ce qui expliquerait la variété des dialectes que parlent aujourd'hui encore ses descendants.
I>ors de son invasion une partie seulement du sol de la Suisse septentrionale était cultivée ; de grands espaces étaient encore recouverts de forêts et de marécages. Nombre de localités, situées dans des contrées aujourd'hui fertiles, portent des noms qui conservent le souvenir du temps où elles étaient en friche. Les mots de WcUd, Forst (forêts), Holz (bois), Bmch (buisson), Lindm (tilleuls), Btich (hêtre), Erlen (aune), Alp (pacage), Moor (marais), Rohr (roseau), Moos (mousse), Lackm (mare), Bruch (marais), Sump/" (bourbier), etc., ont fourni la racine de plusieurs noms propres de villes et de villages, et attestent l'état où les premiers habitants de ces localités les ont trouvées lorsqu'ils sont venus s'y fixer.
Au moment de l'établissement des Alémans le pays était presque désert, la population celto-romaine avait en grande partie succombé dans les combats ou émigré. Les quelques localités antérieures à la conquête qui subsistent transforment leurs noms, Salodurum devient Solothurn, Vitodurum Winterthour, Ad Fines Pfyn, Turicum Zurich, Vindonissa Windisch, Basileia Basel; le nom d'Helvétie
se perd. Ce fait est important puisqu'il marque la prééminence que prend promptement l'élément germanique.
I^s conquérants, se considérant comme seuls propriétaires du sol, réduisent les anciens habitants à la servitude. Peuple guerrier et chasseur, aimant les voyages et les aventures, les Alémans tardent à se fixer; à la différence des Romains, ils dédaignent la vie plus confortable des villes, et lui préfèrent la libre existence que Ton mène dans les villages et les métairies isolées. Aujourd'hui encore, la comparaison que Ton peut faire à cet égard entre la Suisse et litalie est frappante. Un savant zuricois, versé dans ces questions, le D' H. Meyer-Oschner, estime que les Alémans avaient construit, dans le canton de Zurich, plus de 3000 métairies, tandis que Ton n'y comptait qu'une centaine de hameaux et une vingtaine de villages. Cette prédilection pour la vie isolée est un indice de la sécurité des mœurs et de l'absence de brigandage. Avec le temps, la population s'augmentant, les fermes se transforment en hameaux, et les hameaux deviennent des villages. Le hameau ou village prend souvent le nom du fondateur de la métairie, par exemple : Bassersdorf, village de Basile ; ifâ/in^r/', village de Manno ; parfois il tire son appellation de quelque circonstance propre à la localité, par exemple : iMten, de Lehmboden (sol glaiseux) ; AffoUem, abréviation de Apfelbaumdorf (village du pommier) ; Birmensdorf, de Bimbaumdorf (village du poirier). Lorsqu'un hameau ou village se constituait, les membres de la communauté se partageaient une partie des terres, chaque chef de famille construisait sa maison et cultivait, en jardin ou en champ, le sol qui lui était dévolu, l'autre partie des terres en nature de forêt ou de pâturage restait propriété commune. Les biens indivis portaient le nom d^Allmend (All-mende). Cette division des fonds de terre en deux catégories, remontant aujourd'hui à plus de mille ans, subsiste encore actuellement, elle est la base de notre système communal.
Les maisons des Alémans étaient en bois et couvertes de chaume ; ce n'est que vers le treizième et le quatorzième siècles que la pierre, employée par les Romains dans leurs villas, revient en usage en Suisse pour la construction des habitations rurales. Les habitudes de certaines races se perpétuent à travers bien des centaines d'années et Ton voit aujourd'hui encore les peuples du midi exceller dans le travail de la pierre, tandis que ceux du nord montrent une grande habileté dans le travail du bois.
Pour mettre en valeur les terres, les Âlémans eurent de grands défrichages à faire, comme les pionniers américains ils durent arracher et souvent brûler les forêts. Certains noms de localités conservent le souvenir de ces travaux considérables, ainsi les mots de Rûti, Rûtli, Grutli qui viennent de reuten, sarcler ; Hau, Schlatt, de holzschldgen, abattre le bois ; Brand, Bràndli, Schtvand^ Schwandi qui impliquent l'idée d'une destruction par le feu.
La principale richesse des Alémans consistait dans leurs troupeaux ; ils vivaient de laitage, de fromage, de beurre, de chasse et de pêche. Les hommes libres méprisaient le travail des mains et ne s'adonnaient pas au commerce. Les riches faisaient faire par leurs serviteurs leurs chaussures et leurs vêtements, ainsi que tous les travaux qui incombent aux charpentiers, maréchaux, etc. ; les campagnards moins fortunés faisaient pour leur propre compte tous les métiers, comme c'est encore le cas dans certaines contrées reculées de la Suède et de la Norvège. Le numéraire était inconnu, c'était le bétail qui servait de matière d'échange. L'argent était si rare que pour une quantité correspondant à un écu, on pouvait avoir une vache, et pour deux écus un bœuf. Les routes que les Romains avaient construites étant abandonnées se détériorèrent et les rapports économiques furent dans le plus déplorable état jusqu'au treizième et au quatorzième siècles, où commence une période de prospérité pour les villes.
En dépit de ces mœurs primitives, les Alémans avaient une certaine recherche de toilette ; on a trouvé dans leurs tombeaux, notamment à Kaiser-Augst (en Argovie), des parures, des anneaux en argent ou en bronze, des épingles à cheveux, des boucles d'oreilles d'argent et d'or, des colliers de verre et de perles et des figurines qui dénotent du goût et des sentiments artistiques dont l'origine doit être cherchée dans leurs relations avec les Romains. L'habillement des Alémans consistait en une courte et ample tunique descendant jusqu'au genou, une culotte et parfois des bas et des souliers, enfin un court manteau, retenu par une agrafe et rappelant la toge romaine, complétait leur costume.
L'organisation politique des Alémans comportait plusieurs catégories sociales ; au haut de l'échelle les nobles (die Erste) , puis la classe des prapriétaires (die Mittelfreie), enfin les hommes libi'es (Geringere Freie) ; au-dessous de ces privilégiés venaient deux classes subalternes, à savoir : 1^ les vassaux (Hôrige) ou demi-libres, qui étaient assujettis à certaines redevances ainsi qu'à des corvées
en échange des champs dont l'usage leur était donné par leurs seigneurs, 2® les serfs (Leibeigene). A la différence des vassaux que la loi protégeait par des droits positifs contre les procédés arbitraires de leurs seigneurs, les serfs étaient la chose de leur maître, ils ne pouvaient se marier sans son consentement et n'avaient pas de bien en propre. Cette organisation devait subsister sans grandes modifications pendant tout le cours du moyen âge.
La commune (Gemeinde) formait la base de la vie publique des vieux Alémans, son but était avant tout économique, elle jouissait d'une grande autonomie, c'était à elle qu'incombaient les soins de la voirie et de la police territoriale. Tous les membres de la commune ayant une part semblable à VAllmend jouissaient également du droit de vote dans ses assemblées ; par contre, les nobles possédaient diverses prérogatives, comme celle de nommer certains fonctionnaires. En ces temps reculés, les chefs de la nation ne songeaient pas à faire progresser la culture intellectuelle et le bienêtre matériel, leur mission se bornait à faire régner la paix à l'intérieur et à protéger le territoire de l'Etat contre les agressions du dehors. L'intérêt de la défense nationale primait toute autre considération.
L'armée était répartie en compagnies de cent hommes correspondant à des districts à la tête desquels étaient placés des chefs politiques et militaires. Par l'accroissement variable de la population, ces centaines devinrent naturellement avec le temps très inégales et ne correspondirent pas dans la suite à un chiffre régulier de combattants. Plusieurs districts réunis formaient un canton (Gau). Les membres des districts et des cantons, sous la direction de leurs chefs et de leurs prêtres, se réunissaient en assemblées populaires pour décider la paix et la guerre et trancher les différends juridiques. Ce système démocratique des vieux Germains disparut avec le développement de la féodalité, mais reparut plus tard dans les cantons de la Suisse centrale sous la forme de la Landsgemeinde. A la tête du peuple était placé un duc (Herzog) qui, comme son nom l'indique, avait pour mission de diriger les opérations militaires, plus tard il devint le dépositaire du pouvoir suprême. Les fonctionnaires n'étaient pas payés, chaque guerrier, en cas de mise sur pied, devait pourvoir à son équipement. 11 n'y avait pas d'impôt. L'Etat ne poursuivait pas les criminels, c'était aux lésés que revenait le soin de réclamer leur châtiment qui consistait généralement en amende (Wehrgeld).
Tandis que les Alémans s'emparaient de TÂIsace, du Palatinat et de la Suisse centrale jusqu'aux rives de PAar supérieur, les Burgondes passaient également le Rhin et s'établissaient dans la Suisse occidentale, la Savoie et la partie de la Gaule comprise entre le Jura, les Vosges et la Méditerranée. Les Burgondes faisaient partie de la grande famille germanique, ils furent attirés vers THelvétie et les Gaules par Aétius, ministre de Valentinien qui, à l'exemple de Jules César, conclut alliance avec eux et leur donna pour mission de protéger l'empire contre de nouvelles invasions. Le partage du pays entre les nouveaux et les anciens habitants s'opéra sans oppression ; les Burgondes s'établirent au milieu des Helvéto-romains, ils se firent délivrer par eux, à leur arrivée, un premier tiers des terres, et plus tard un second lors d'une nouvelle immigration. A la différence des Alémans, ils ne traitèrent point les Helvéto-romains en ennemis et si, au début, ceux-ci eurent à souffrir de l'intrusion germanique, le temps ne tarda pas à guérir leurs blessures. Les mariages et le commerce aidant, les deux races se pénétrèrent réciproquement ; les Burgondes, plus accessibles à la culture que les Alémans , se laissant gagner par la civilisation supérieure des Romains, adoptèrent leur langue et prirent leurs lois pour modèles; au bout de peu de générations la romanisation des Burgondes fut complète. La facilité de cette assimilation s'explique soit par la douceur des mœurs des Burgondes, soit aussi par le fait que la population romaine était beaucoup plus dense à l'occident de l'Aar qu'à l'orient. Ce sont les Burgondes, croit-on, qui auraient amené du Jutland le gros bétail de race tachetée, qui a supplanté la race brune dans la Suisse occidentale.
Le résultat de ces deux invasions, d'un caractère si différent, fut de rompre l'unité de langue de l'ancienne Helvétie ; les dialectes germaniques l'emportèrent à l'est et au nord de la Suisse, et les dialectes d'origine latine prévalurent à l'ouest. La fusion que nous venons de remarquer s'acheva sous le règne du roi Gondebaud (466 ou 472 à 516) qui fut l'époque la plus brillante des Burgondes. Ce prince auquel l'empereur Olibrius confia le titre de patrice était venu tout jeune encore en Italie et subit l'influence de sa civilisation avec ses bons et ses mauvais côtés.
La corruption des mœurs romaines contamina promptement les peuples germains qui se laissèrent gagner par elle. On a reproché à Gondebaud le meurtre de ses frères Godomar et Chilpéric et de
sa sœiir Carilène, commis en vue de rétablir l'unité du royaume burgoude. Mais si Gondebaud était violent, cruel et ambitieux, d'autre part il donna à son peuple une léitislation remarquable qui (ut un premier essai de conciliation entre les principes de droit romain et les coutumes germaniques. I^a loi Gombeile qui
Fig. tu. — KrjKineuts de ccinturous burgoudes du Muséo de Lautaoae,
plaçait les Romains et les Burgoodes sur le même pied, fut la source d'où dérivèrent les coutumes de la Suisse romande. Les comtes (comités) avec le concours de leurs prud'hommes étaient chargés de son application.
Gondebaud encouragea Tagriculture, les forêts furent défrichées, les bois et les bruyères transformés en champs et en vignes. Plus avancés que les Alémans, les Burgondes apprirent des Romains l'art de bâtir ; ils élevèrent des églises en pierre à Genève et à Saint- Maurice. Ils acquirent également le goût des arts ainsi que le prouvent de nombreux spécimens trouvés dans la Suisse romande. Des Romains cultivés jouant un rôle à la cour du roi et l'adoption du christianisme orthodoxe concoururent à la romanisation de la Suisse occidentale.
Séparée de la Suisse par les Alpes, la vallée du Tessio échappa aux influences alémanes et burgondes, et subit le sort de l'Italie dont elle ne devait se détacher qu'au quinzième siècle. Elle fit partie, ainsi que la Rhétie, du royaume des Gotlis (capitale Ravenne). Quant aux vallées de l'inn et du Rhin postérieur, grâce aux hautes montagnes qui les protégeaient, elles demeurèrent indemnes des invasions barbares et comme il a déjà été dit plus haut conservèrent leur idiome et leur identité.
Des conflits de territoires s'élevèrent entre les Alémans et les Burgondes ; certaines localités limitrophes , comme Avenches (Wifflisburg) et Eslavayer (Stâffis), occupées momentanément par
les Âlémans, durent être abandonnées par eux aux Burgondes. Bientôt, cependant, ces deux nations furent obligées d'unir leurs efforts contre une troisième, également de race germanique, qui devait les subjuguer à son tour.
Les Francs, venus des bouches de VEscaut, s'emparèrent de la Gaule dans le cours du cinquième siècle ; ils étaient destinés, après la chute de l'ancien empire d'Occident, en 476, à devenir pour un temps le centre du nouvel empire romain d'Occident ou empire germanique.
En 496, les Alémans, battus par Clovis, sont contraints de reconnaître la suprématie des Francs. Puis les Burgondes, à leur tour, entrent en lutte avec Clovis ; les divergences religieuses qui les séparaient des Francs servirent les desseins ambitieux de ces derniers. Tandis que les compagnons de Clovis, de païens qu'ils étaient, s'étaient convertis, à leur arrivée en Gaule, au catholicisme orthodoxe, les Burgondes se rattachaient à l'hérésie arienne, ils repoussaient le dogme de la divinité du Christ et se refusaient à reconnaître la suprématie du pape; ils tenaient ces doctrines des Goths, auxquels l'Evangile avait été annoncé dans le courant du quatrième siècle par l'évêque Ulphilas.
Gondebaud ayant été battu par Clovis, se décida, pour se concilier Taffection de ses sujets catholiques des Gaules, à faire élever son fils Sigismond dans la religion orthodoxe. Ce prince, qui lui succéda en 516, se signala par son zèle religieux; il déposa les évêques ariens. Sa piété tout extérieure ne l'empêcha pas de faire périr, à l'instigation de sa seconde femme, le fils qu'il avait eu d'un premier mariage ; après avoir commis ce forfait, il se réfugia dans le monastère d'Agaune (Saint-Maurice). Mais son repentir ne devait pas le soustraire au châtiment du ciel ; attaqué par les fils de Clovis et trahi par ses sujets, Sigismond fut précipité la tête la première dans un puits avec sa femme et ses enfants. L'Eglise, oubliant les crimes de ce père dénaturé pour ne se souvenir que de son zèle orthodoxe, fit transporter ses restes et ceux de ses fils à Agaune et honora sa mémoire comme celle d'un saint et d'un martyr. Un frère de Sigismond, Godomar, défendit encore avec vaillance, pendant quelques années, le royaume de Bourgogne contre les attaques de Clotaire P^ et de Childebert, mais ayant été vaincus par eux, en 532, près d'Autun, les Burgondes perdirent leur indépendance.
Quatre aos plus lard les Goths, attaqués par les empereurs de Byzance, eurent besoin des secours des Francs et leur cédèrent la Rhétie. Vers te milieu du sixième siècle toute THelvétic se trouva
Fig. It. — Châsse [lu suint Sigiimoiid,
donc complètemenl assujettie par les llls de Clovis et reconstituée sous une même domination ainsi qu'elle Tavait clé du temps des Césars.
L'empire des Francs ne ressemblait point à celui des Romains, il n'avait ni centre commun, ni liens puissants, aussi devait-il être la proie des dissensions intestines. Le roi était représenté auprès des populations par un certain nombre de comtes. En temps de paix, le comte rendait la justice au nom du roi et percevait les impôts; en temps de guerre il conduisait au combat les hommes de son comté. La division en centaines en usage chez les Alémans subsista ; les chefs de ces centaines prirent le nom de SckuUheiszen ', et devinrent les subordonnés des comtes auxquels incombait leur nomioation. Au tribunal, le schulthess cédait la présidence au comte. A l'instar des empereurs romains, les rois francs établirent des taxes et des impôts sous la forme d'amendes, de douanes, de péages et de capitation. Les droits de pêche, de chasse, de fabrication et de xeute du sel, réservés au souverain sous le nom de régales, devinrent une source de revenus.
Cependant les Germains, jaloux de leur liberté, se débattirent longtemps contre les ordonnances royales, au sixième et au septième siècles les paysans ne pouvaient s'habituer à ces régales, ils
' Schaltheu, Schaltheiger vienl du mol Sc/iiilif/ieiter, qui aiiçnifie percepteur.
estimaient que ces droits appartenaient aux individus et que chaque homme libre avait la faculté de pêcher et de chasser. La plus importante de ces régales était le droit de battre monnaie. Les rois mérovingiens avaient établi des ateliers monétaires dans diverses localités de la Suisse : à Genève, Sion, Coire, Avenches, Lausanne, Bâle, Zurich, etc. ; l'endroit de leur monnaie portait refïigie du souverain, Tenvers une croix, autour de ces emblèmes étaient inscrits, tantôt d'un côté tantôt de l'autre, le lieu où la frappe avait été faite et le nom du chef de l'atelier monétaire.
Sous la domination franque les diverses parties de la Suisse conservent une grande indépendance, les traits distinctifs qui séparaient les Burgondes des Alémans et ceux-ci des Rhétiens subsistent. Les Burgondes gardent leurs lois; leurs nombreux districts sont administrés par un archicomte (Obergraf) qui reçoit le titre de patrice, jadis porté par Gondebaud.
Dans la partie de la Rhétie qui constitue actuellement le canton des Grisons, un magistrat supérieur, portant le titre romain de prœses, reçut les attributions précédemment exercées par les comtes. Cette haute dignité fut dévofiie aux Victorides, riche et puissante famille qui, au huitième siècle, possédait d'immenses domaines et réunit plusieurs fois à ses fonctions politiques la charge d'évêque de Coire. Vers l'année 784 le dernier représentant de cette noble maison, l'évêque Telb^ laissa en mourant ses biens à l'évêché de Coire et au couvent de Dissentis.
Les Alémans conservèrent à leur tête leur duc qui devint une sorte de vice-roi, leurs lois mises par écrit subirent divers changements où se reconnaît l'influence franque ; mais l'adoption du christianisme devait amener de grands changements dans les mœurs des Alémans.
Les Alémans étaient encore païens lorsqu'ils envahirent la Suisse. Ils adoraient, comme les autres peuplades germaines, les forces de la nature, personnifiées sous les noms de Wodan, le dieu de la lumière, le maître de la création qui trône dans la Walhalla ; de Zin, le dieu de la guerre ; de Donnar, le dieu de l'atmosphère, et de Freia, l'épouse de Wodan. Dans les bocages sacrés, sous les vieux arbres, au bord des sources, au pied des rochers, parfois aussi dans quelque temple rustique, ils offraient en sacrifice à leurs dieux des bêtes sauvages, de la bière, etc. Les Germains et surtout les Alémans étaient superstitieux, ils croyaient les mon-
tagnes^ les vallées et les forêts peuplées de géants ou de nains capables de leur rendre des services ou, au contraire, de leur jouer de mauvais tours. Ils se laissaient séduire par des diseurs de bonne aventure ou des charmeurs et croyaient au\ miracles opérés par la vertu des amulettes. Suivant une tradition, consacrée plus tard par l'Eglise, les vieux Germains célébraient par des fêtes religieuses le changement des saisons ; à l'occasion de ces solennités, leurs prêtres conjuraient les mauvais esprits, scrutaient les volontés divines et cherchaient à se rendre les dieux propices au moyen de sacrifices et de diverses cérémonies.
Les anciennes croyances des Alémans furent ébranlées par le contact du christianisme qu'ils trouvèrent établi en Helvétie au moment de leur immigration, le changement de résidence les prédisposa à recevoir une nouvelle religion. Les Helvéto-romains, au contraire, conservèrent, malgré leur soumission, le christianisme ; sous la domination des Âlémans le temple chrétien de Vitodurum subsista, et, peu à peu, les nouveaux venus se laissèrent pénétrer par la religion du Christ, ainsi que le prouvent des symboles chrétiens trouvés dans les tombes alémanes découvertes à Basel-Augst.
Le triomphe des Francs fut considéré comme une victoire du christianisme, et au septième siècle le nombre des chrétiens devint de plus en plus considérable en Alémanie ; les églises se multiplièrent, les diocèses d'Augst et de Vindonissa que la conquête avait détruits se reconstituèrent à Bàle et à Constance ; le premier releva de l'archevêque de Besançon, le second de celui de Mayence. A côté du christianisme, le paganisme se maintenait toutefois, principalement dans les campagnes, d'où le nom qui lui est resté et qui vient de pagus.
Parfois aussi il se produit un mélange naïf des deux religions. Aux abords des temples chrétiens on retrouve des vestiges des sacrifices que des chrétiens timorés offraient au dieu Wodan, et dans rintérieur de leurs églises, à Arbon, à Brégenz, etc., on a exhumé des symboles des divinités germaniques.
C'est contre ce curieux mélange de christianisme et de paganisme que devaient lutter les pieux missionnaires envoyés par l'Irlande. Au septième siècle la verte Irlande était un foyer intellectuel. Ses habitants, tout en le comprenant à leur manière, avaient embrassé le christianisme avec ferveur. Les prêtres qui peuplaient ses cloîtres se faisaient remarquer par leur esprit d'in-
dépendance» ils ne reconnaissaient pas la suprématie du pape, ils célébraient Pâques à un autre moment que les Romains, n'admettaient pas d'autre autorité que la Bible, officiaient dans la langue du pays et ne voulaient pas d'images dans leurs églises, aussi les Romains les considéraient-ils comme des hérétiques. Leur zèle religieux joint à l'amour des voyages devaient en faire les apôtres du continent.
L'un d'eux, Colomban, avec douze compagnons, arriva en Gaule, défricha des terres dans les Vosges et y fonda un couvent : chassé de cette contrée, il remonta le cours du Rhin et de la Limmat et parvint à Zurich (610). Y trouvant probablement le christianisme déjà établi, les Irlandais poursuivent leur route jusqu'à Trogen, où ils trouvent les habitants, dont plusieurs avaient été baptisés, offrant un sacrifice à Wodan. Ce spectacle souleva leur indignation, ils annoncèrent l'Evangile, renversèrent les statues des faux dieux et détruisirent leurs temples. Ayant opéré un certain nombre de conversions, les Irlandais voulurent fonder une église, mais ils furent entravés dans leur dessein par la colère des inconvertis, et, après avoir secoué la poussière de leurs pieds, ils reprennent le bâton du pèlerin. Parvenus à Arbon et à Brégenz, où il y avait des communautés chrétiennes, ils trouvèrent dans les églises des statues païennes, les détruisirent, prêchèrent l'Evangile et se vouèrent aux métiers manuels. Mais là encore ils rencontrèrent de la résistance. Colomban, quittant alors l'Helvétie, se rendit par le Saint-Gothard au couvent de Bobbio, fondé quelque temps auparavant et où il mourut en 615.
Un de ses disciples, le frère Gall, empêché par la maladie de continuer le voyage, demeura en Suisse avec quelques-uns de ses compagnons, se voua à la vie solitaire et créa dans la forêt d'Arbon un ermitage qui fut l'origine de la célèbre abbaye de Saint-Gall.
Jusqu'au commencement du huitième siècle les moines de Saint- Gall demeurèrent fidèles à la règle de Colomban qui se résumait en ces mots : « Il faut chaque jour lire, prier et travailler des mains. » La prospérité du monastère de Saint-Gall commença au siècle suivant avec l'introduction de la règle de saint Benoit, qui eut lieu en 720. Sous l'abbé Othmar, les religieux virent leur chifïre s'accroître notablement et grâce aux nombreuses donations qu'ils reçurent de toutes parts, des constructions nouvelles s'élevèrent et remplacèrent le modeste ermitage des Irlandais. Alors aussi commence une
œuvre utile de propagande active. Des moines, envoyés de divers côtés, fondèrent des Eglises, en sorte que le christianisme reçut une grande extension dans l'Alémanie. Sous cette influence heureuse les lois se transformant, le respect du dimanche fut imposé aux populations, sa violation fut punie.
Indice curieux de l'esprit de l'époque, le meurtre d'un ecclésiastique était réprimé plus sévèrement que celui d'un autre homme, et le meurtre d'un évoque était assimilé à celui d'un duc. L'Eglise devint une puissance, elle eut ses vassaux qu'elle assujettissait à ses lois et à ses impôts ; elle s'affranchit, pour les donations quelle recevait, du contrôle des comtes et des ducs, ceux qui voulurent s'opposer à l'agrandissement de ses domaines et de ses prérogatives furent mis au ban. Le clergé jouissait d'une situation privilégiée, justifiée peut-être dans le principe, mais qui, avec le temps, devait engendrer une foule d'abus et soulever de vives oppositions.
Certaines coutumes païennes furent conservées ou transformées par l'Eglise. Les réjouissances marquant la fin des frimas deviennent le carnaval ; l'antique fête du printemps, où les œufs, envisagés par les Germains comme un symbole du germe de la vie, jouaient un grand rôle, devint la fête de Pâques; la fête des moissons devient la bénichon ou bénédiction des blés, etc. Pour effacer le souvenir du paganisme, le clergé éleva, comme en Italie, ses églises sur les lieux où étaient les sanctuaires de l'ancienne religion et choisit pour célébrer les mérites dos saints les jours consacrés précédemment aux dieux du Walhalla ; saint Martin^ saint Maurice et saint Georges, patrons des guerriers, prirent la place de Wodan, le dieu de la guerre ; les apôtres Pierre et Jean ainsi que Jean-Baptiste se substituèrent au dieu Donnar; la Vierge Marie à la déesse Freia, etc. En revanche, les usages païens contraires au christianisme, tels que les sortilèges et les incantations, furent combattus avec succès.
Durant les temps qui précèdent l'époque carlovingienne, nous voyons encore s'élever en Helvétie plusieurs fondations importantes. C'est probablement A la fin du septième siècle que remonte la construction d'une maison religieuse sur l'emplacement des tombeaux de saint Félix et de sainte Régula à Zurich, et au commencement du huitième siècle colle d'une église plus considérable avec un couvent et un chapitre (Grossmùnster) dans la mênrie localité. Au septième siècle, une chapelle dédiée à saint Nicolas,
patron des bateliers, avait été construite à la sortie de la Reuss du lac des Quatre-Cantons ; au huitième siècle, un couvent dédié à saint Léodegar fut fondé près de la chapelle de saint Nicolas et devint un centre autour duquel devait s'élever la ville de Lucerne.
Dans la Burgondie, les vestiges du paganisme avaient disparu d'autant plus promptement que les Burgondes étaient déjà chrétiens ariens au moment de Tenvahissement de la Suisse occidentale et avaient passé au christianisme orthodoxe sous le règne de Sigismond. Les trois évêchés de la contrée avaient leur siège à Genève^ à Avenches, transféré à Lausanne vers la fin du sixième siècle, et à Martigny, transféré vers le même temps à Sion après rinvasion des Langofmrds. Aucun lien synodal n'existait entre ces trois évéchés ; le premier relevait de l'archevêché de Vienne, le second de celui de Besançon, le troisième de celui de Moutier en Tarentaise; leur situation respective subsista jusqu'au seizième siècle.
Les couvents jouaient un grand rôle dans la vie religieuse de la Burgondie. Le roi Sigismond avait comblé de ses faveurs le monastère de Saint-Maurice et y avait fondé une psalmodie perpétuelle qu'exécutait un chœur de 5()0 moines qui se relayaient tour à tour. Suivant une légende, deux frères, Romanus et Lupicinus, auraient créé, vers l'an 400, dans les solitudes du Jura, un ermitage non loin de l'endroit où le duc Ramnelène de la Transjurane devait fonder, au huitième siècle, le couvent de Romainmôtier. Un solitaire nommé Ursinus aurait doté ou fondé, dans la vallée du Douhs, un ermitage qui devint plus tard le couvent de Sainte- Ursanne, tandis que dans les vallées voisines s'élèvent les monastères de Saint-Imier et de Moutier-Grandval .
V^ers la même époque, surgissent dans la Rhétie plusieurs maisons religieuses. Les plus importantes sont Pfœffers et Dissentis, dont on fait remonter l'origine à Sigbert^ un des disciples de Colomban.
Toutes ces institutions contribuèrent puissamment au développement de la civilisation et l'on ne saurait trop estimer les grands services que les moines colonisateurs ont rendus à nos contrées.
l'helvétie sous les carlovingiens 51