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CHAPITRE V L'Helvétie sous les Carlovingiens

La constitution de Tempire sous Charlemaj^e. — Protection accordée par Charlemagne aux institutions religieuses. — Réformes économiques.

Le huitième siècle est marqué en Suisse comme en Europe par de grands événements. Sous les derniers rois mérovingiens, les divers pays soumis par Clovis avaient repris leur indépendance. L'humeur remuante des Alémans et l'invasion des Arabes avaient mis un moment en danger la suprématie des Francs, mais les grands succès remportés par Charles Martel rétablirent leur prestige. Les Arabes furent obligés de repasser les Pyrénées, la dignité de duc d'Alémanie fut supprimée (746), ainsi que celle de patrice des Burgondes (751), et ces deux pays, réduits à Tétat de simples provinces, furent dès lors gouvernés par des surintendants royaux temporaires et révocables suivant le bon plaisir du monarque. Dans le même temps, les indignes descendants de Clovis, que leur molleâse avait fait surnommer les « rois fainéants, » furent dépossédés de leur trône par Pépin le Bref qui prit le titre de roi avec l'approbation du pape (752).

A Pépin succéda Charlemagne, son fils. D'éclatantes victoires remportées sur les Saxons, les Slaves, les Avares, les Danois, les Langobards et les Arabes, — des bords de TEbre à ceux de la Theiss, et des rives du Tibre à celles de FEider, — lui permirent de rétablir à son profit le titre d'empereur d'Occident que lui décerna le pape Léon III en 800. Le règne de Charlemagne fut brillant, non seulement au point de vue militaire, mais aussi en raison de la sagesse des lois dont il dota ses peuples et de la protection qu'il accorda aux lettres et aux arts. Son système de wuvernement fut un essai de conciliation entre la centralisation romaine et le régime plus libéral des Germains. Tout en donnant satisfaction au besoin d'unité, nécessaire dans l'intérêt général de l'empire, il respectait les franchises nationales. Le peuple, dont le rôle allait être annihilé durant le cours du moyen âge par le développement du système féodal, était encore convoqué chaque année, dans de grandes assemblées appelées champs de

mai ou plaids généraux pour donner sa sanction aux lois. La plupart du temps, il est vrai, ces espèces de Landsgemeindes se bornaient à accueillir par des applaudissements les propositions qui leur venaient de haut lieu. Pour la rédaction de ses lois, connues sous le nom de capitulaires, Gharlemagne consultait les fonctionnaires civils et ecclésiastiques, ainsi que les grands du royaume qui constituaient une sorte de conseil d'Etat dans le sens qu'on attache actuellement à ce mot en France et dans les pays monarchiques. L'empereur était le vrai législateur, en même temps que le chef de Tarmée et le juge suprême. Il exerçait un contrôle sur l'Eglise et sur les mœurs ; sa volonté était la première loi ; il fixait les impôts et les amendes ; il avait le droit de confiscation ; il détenait diverses régales (péages, monnaie, forêts, salines) ; possédait beaucoup de domaines ; tous les biens sans mattre, les vallées désertes dans les montagnes, les forêts des hautes régions, les pâturages des Alpes, qui n'avaient pas de possesseurs déterminés, appartenaient à la couronne. Ces biens dits domaniaux étaient nombreux en Suisse.

L'administration avait pour base le système des comtés (Grafschaftsverfassung). Des comtes commandaient dans chaque district (Gau) au nom du roi, dont ils étaient les représentants. Pour faciliter l'administration, le nombre des comtés ou districts avait été augmenté en Suisse. C'est ainsi que du Thurgau, qui comprenait primitivement toute la contrée située entre le lac de Constance, le Rhin, les Alpes de Glaris et la Reuss, fut détaché, au neuvième siècle, le Zurichgau^ limité par les chaînes de collines qui s'étendent entre la Tôss et la Glatt, la Limmat et la Reuss. Au nord du Thurgau, entre le Rhin et la Forêt-Noire, était le Klettgau, dont faisait partie Schaffhouse. A l'ouest, l'i^ar^ae* qui, primitivement, comprenait toute la région située entre l'Aar, la Reuss, les lacs des Quatre-Cantons, de Bienne et de Thoune, fut diminué par la création : du Frickgau, limité par l'Aar, le Rhin et le Jura, et du Sissgau, qui comprenait la campagne bâloise à l'est de la Birse. La ville de Baie était le centre d'un comté spécial, Baselgau, qui s'étendait sur une partie de l'Alsace. Dans la Suisse occidentale il y avait les comtés de Bargens (Bienne, Neuchâtel, etc.), de Vaud, d'Aufgau (Fribourg et TOberland), des Equestres (Nyon), de Genève et du Valais, enfin sur le revers méridional des Alpes, ceux de Bellinzona, Misocco et Chiavenne. La Rhétie suisse, après avoir été

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gouvernée pendant un temps pas ses évêques, fut soustraite à leur administration au commencement du neuvième siècle et devint le comté de Coire.

La principale fonction du comte était l'administration de la justice, qu'avec l'assistance de sept échevins nommés par lui il rendait devant l'assemblée du peuple réunie en plein air, souvent à l'ombre d'un tilleul ou d'un chêne. Lorsqu'il s'agissait de petites affaires il faisait présider l'assemblée par un suppléant. Les actes tels que ventes d'immeubles, échanges, donations, testaments, qui se font aujourd'hui par les notaires, avaient lieu devant l'assemblée du peuple, qui leur donnait ainsi un caractère d'authenticité indiscutable *. Lorsque les témoignages nécessaires pour motiver un jugement manquaient, le comte recourait parfois au jugement de Dieu. Cet appel à la Providence prenait la forme soit d'un duel, soit d'une épreuve au moyen du feu ou de l'eau ; ou bien encore les deux plaideurs étaient placés devant une croix, les mains tendues, le corps immobile, et le premier qui laissait retomber ses bras était considéré comme le coupable.

Les nombreuses expéditions militaires de Charlemagne furent une charge écrasante pour le peuple, et en diminuant le nombre des hommes libres elles hâtèrent l'avènement du régime féodal. Tout homme libre était primitivement, en temps de guerre, astreint à six mois de service par an ; il devait se munir d'approvisionnements pour trois mois, ne recevait pas de solde et s'équipait luimême ; l'armement consistait en une lance, un bouclier et un arc ; la massue n'était pas dans les usages de cette époque. Pendant son absence le milicien laissait son bien sans défense. Un fardeau aussi intolérable appelait une réforme. Charlemagne restreignit l'obligation du service aux propriétaires possédant quarante arpents ; quant aux propriétaires possédant des biens d'une importance moindre, ils devaient se cotiser entre plusieurs pour fournir un combattant. Dès lors les riches vont seuls à la guerre pour leur compte, tandis que les gens moins fortunés s'acquittent sous forme d'impôt de leurs prestations militaires.

* Lorsque une femme, veuve ou fille, voulait s^oblijB^er par vente ou achat, elle devait avoir recours à un mandataire, qui, en son nom, se présentait devant l'assemblée publique. Au dire du prof. H. Carrard, c'est dans cette coutume qu'il faut chercher l'origine du conseil judiciaire des femmes, et non ainsi qu'on l'a souvent soutenu dans une prétendue infériorité du sexe féminin. LHmbecililas sexiis admise jadis en droit romain ne Tétait pas dans les lois bur^s^ondes.

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Cette séparatioD des hommes libres en deux castes, les nobles d'un côté et le menu peuple de l'autre, amena une transformation de la société. Les petites gens, ayant besoin d'un appui, achètent la sécurité au prix de l'indépendance ; ne pouvant payer en argent les patrons qu'ils se donnent, ils assujettissent leurs terres et leurs personnes, ils s'engagent à rendre cerlains services à leurs seigneurs, et notamment à les suivre à la guerre en échange de la protection que ceux-ci leur accordent. Le vassal, c'est le nom que prend le client du seigneur, n'est cependant pas ravalé au rang du serf: il n'est point obligé au delà des prestations formellement convenues et il conserve sa dignité d'homme libre. Ce lien de la vassalité ne s'établit pas par un acte législatif, on le voit .se généraliser dans le cours des siècles par l'effet de diverses causes économiques, sociales et politiques. Non seulement les biens-fonds et leurs propriétaires, mais encore, dans la suite, certains emplois, et même des villages et des villes sont assujettis par des contrais féodaux. La formation de vastes domaines entre les mains de grands seigneurs latques et ecclésiastiques contribue k accélérer cette transformation sociale, contre laquelle les fondateurs de la Confédération suisse devaient plus tard réagir avec succès.

(..a féodalité ne farda pas à devenir un danger pour l'Etat, car le lien de vassalité primant tout autre, le vassal se devait avant tout â son seigneur et, celui-ci se substitua au représentant du roi. Le système des comtés que Ghartemagne avait emprunté à ses prédécesseurs, puis remanié, devait succomber lorsque triompha l'idée féodale.

Pour contrôler l'administration des comtes et des évêques et protéger les hommes libres contre l'oppression des grands, Ghartemagne envoyait périodiquement des commissaires royaux (missi dominîci) dans les provinces. Ces inspecteurs étaient chargés de recueitlir tes plaintes des administrés; lorsque celles-ci étaient jugées fondées les fonctionnaires prévaricateurs étaient destitués.

L'Eglise, diins ces temps de barbarie, avait le monopole de la ure intellectuelle et s'efforçait de réagir contre l'âpreté des ;urs. L'empereur la favorisa tout spécialement. 11 lui assura ressources régulières par l'institution de la dfme, usage prunté à la loi juive que, déjii précédemment, l'Eglise avait

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cherché à établir, mais sans succès. Le produit de cet impôt (ut afiecté pour un quart à l'entretien des évêques, un quart à celui du clergé, un quart à celui des édifices religieux et un quart aux pauvres. S'ajoutant à l'impôt militaire, la di'me était uoe lourde charge pour les petits propriétaires. Néanmoins beaucoup de bonnes âmes, pour expier leurs péchés et assurer leur bonheur dans une autre vie, faisaient en outre des donations considérables à l'Eglise et aux couvents. Ceux-ci accumulèrent de grandes richesses et c'est ainsi que, vers la Hn du huitième sit^cle, Tabbaye de Saint-Gall était arrivée à posséder 160000 arpents de terre. Ces largesses dépassant tonte mesure, l'empereur y mit un Trein en

punissant les mauvais prêtres qui menaçaient les moribonds de l'enfer ou leur promettaient le ciel pour se (aire donner leurs biens au détriment de leurs proches.

Charlemagne fit rentrer les couvents dans la juridiction épiscopale et donna aux évêques des pouvoirs pour astreindre le clergé, tant régulier que séculier, à l'observation des lois concernant l'exercice de la religion. L'abbaye de Saint-Gall dut subir la tutelle de Tévêque de Constance. Les évêques furent nommés par le clergé et le peuple réuni, ils durent renoncer à prendre part aux guerres et se virent obligés de se faire représenter par des avoués (advocati) lorsqu'ils avaient des démêlés en justice. Sous le règne de Gharlemague, deux évêques de nos contrées se signalèrent particulièrement par leur bienfaisante activité et la sagesse de

leurs ordonnances, ce furent Hatio, de Bâie, et Bemédias, de Cotre.

■Les Eglises de THelvélie furent l'objet de la munificence de l'empei !ur. L'abbaye de Saint-Maurice reçut de lui un évangéliaire incrusté d'or et de pierres précieuses; elle possède encore une superbe aiguière en or fin décorée d'émaux cloisonnés, qui passe pour avoir été envoyée à Charlemagne par le calife Aroun-al-Raschid. Parmi les joyaux de ce trésor, mentionnons aussi, quoiqu'il remonte à une époque antérieure, un vase de sardonyx, don de saint Martin, camée d'une rare perfection, couvert de figures en relief représentant une scène de la guerre de Troie.

Suivant une tradition, Charlemagne qui se rendit cinq fois en Italie à travers les Alpes, aurait fait de fréquents séjours sur les bords de la Limmat ; on lui a attribué la fondation du chapitre du Munster de Zurich et la création de l'école connue sous le nom de Caroli- Hum qui, après diverses transforma- FiE. 13. ^Aiguière de Charlemagne. tioos, a été l'origine de l'universilé fondée en cette ville en 1832. En tout cas, le souvenir de Charlemagne est demeuré très vivant à Zurich, et depuis sa canonisation au douzième siècle on y célébra la Saint- Charlemagne ; dès la même époque, on voit figurer son image sur le sceau du chapitre et sa statue orne encore une des tours du MQnslei'.

Charlemagne fut le premier souverain germanique qui ait compris la nécessité de la culture intellectuelle et la mission incombant à l'Etat en cette matière. Il prescrivit (en 801) l'obligation de l'enseignement en ces termes : « Chacun doit envoyer son fils à l'école, et celui-ci doit y rester jusqu'à ce qu'il soit bien instruit. » Si, dans sa pensée, l'école devait être obligatoire, inutile d'ajouter qu'elle ne devait pas être laïque, au contraire elle était une dépendance de l'Eglise et des couvents et son principal but devait être de faire connaître les principes du chris-

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lianisme. Chariemagne répandit ainsi une semence de vie intellectuelltt, dont plusieurs siècles d'aridité contrarièrent la germination, mais dont les racines ont produit en notre siècle des rejetons vigoureux.

Des progrès écoDomiques s'accomplirent aussi sous ce grand règne. Pour la première fois depuis l'époque romaine, le gouvernement se préoccupa des intérêts du commerce. Les comtes reçurent l'ordre de prendre soin des routes et des ponts que les Alémans avaient négligé d'entretenir. L'empereur prit sous sa protection les commerçants, et facilita les négociations en argent par une régularisation du cours des monnaies. L'agriculture attira aussi son attention ; pour amener le peuple à sortir de sa routine, Chariemagne, prêchant d'exemple, transforma les nombreux domaines qu'il possédait dans toutes les parties de son vaste empire, il en fit des fermes modèles. Des contrées jusqu'alors désertes furent mises en culture, des colons défrichèrent les bords du lac de Zurich, la vallée de Glaris. ^.j u ^vtiMdcwiotHariiD le plateau d'Einsiedeln, les pays à'Uri, de Sckioyz et à'Unlenixild, VOberland bernois et la vallée de Saanen.

Les bienfaits du règne de Chariemagne, en dépit des bouleversements qui suivirent, produisirent des effets durables. Ses sages décrets donnèrent une impulsion aux générations qui suivirent. Depuis la chute de l'empire romain, aucun génie vraiment organisateur ne s'était encore manifesté, Chariemagne eut le rare mérite de faire sortir les peuples germaniques de l'état d''anarchie oà ils étaient plongés. Malheureusement, ses successeurs ne surent pas comme lui tenir en bride les éléments si divers qu'il était parvenu à dompter.

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