CHAPITRE I
Coup d'œll sur la Scandinavie. — Topographie , mœurs et coutumes. — Origine des émigrations nombreuses du Nord. — La piraterie en honneur chez les Scandinaves. — Rois de mer. — Fraternité d'armes. — Champions. — Leurs prouesses. — Slerkodder. — Sa vie, ses aventures et sa mort. — Fureur belliqueuse des guerriers Scandinaves. — Femmes pirates. — Les vierges aux boucliers. — La piraterie donne naissance au commerce chez les peuples du Nord. — Pirogues, bateaux, barques et navires du Nord. — Détails sur leur construction. — Résumé.
(depuis l'kPOQL'E la plus reculée jusqu'au m* SIÈCLE DE J.'C)
L'histoire de la Normandie paraît ne commencer qu'à l'époque où, devenue par la conquête des hommes du Not'd ou Scandinaves, une souveraineté particulière, elle olTre i\ la postérité de grands traits et des événements dignes de remarque.
Cependant une esquisse rapide des siècles qui ont précédé Finvasion des pirates de la Norwége nous a paru devoir former la matière du premier
chapitre de ce livre, destiné à recueillir tous les grands souvenirs historiques de la Normandie ancienne et moderne.
Nous allons donc consacrer quelques pages aux annales, si intéressantes et si peu connues, des Scandinaves, ancêtres des conquérants de la Neustrie, parmi lesquels hrille RoUon, qui fut le premier chef et le législateur de ses frères d'armes établis avec lui sur le sol fertile d'une des plus belles provinces de France.
Les pays baignés d'un côté par la Baltique, de l'autre par la mer du Nord, et qui s'étendent à partir de l'embouchure de l'Elbe jusqu'au milieu de l'océan Glacial, sont restés longtemps inconnus au reste de l'Europe. Seuls, les Romains en possédaient quelques vagues notions. Nul ne visitait ces régions lointaines, qui formaient en quelque sorte un hémisphère à part, et dont une partie connaissait à peine l'autre. Outre les innombrables irruptions de la mer dans ces terres, elles sont, sur tous les points, entrecoupées d'une prodigieuse quantité de lacs et même de rivières, alimentés par la fonte des neiges et des glaces des chaînes de montagnes qui se dirigent vers le pôle.
Dans les siècles reculés, où la géographie était encore au berceau, c'était de ces régions du Nord, si stériles et si tristes, que Ton croyait sortis tous les peuples qui ont tour à tour envahi les contrées méridionales, tels que les Cimbres , les Vandales, les Suèves, les Goths, les Lombards, les Angles, les Normands , etc. Puis on a cherché à s'expliquer comment des pays hérissés de rochers et entrecoupés de landes, de lacs, de rivières et de détroits, et où de nos jours encore on ne compte au plus que cinq millions d'habitants, avaient pu envoyer au dehors des peuples entiers, tout armés, pour la conquête de régions lointaines.
On a admis tout d'abord que le Nord avait été très-peuplé à ces époques reculées; mais par quels hommes, et à la suite de quels événements? Sur ces deux derniers points, l'histoire offre peu de conjectures admissibles , et un voile épais recouvre ce problème, que nous n'essaierons pas pour notre part de résoudre.
D'ailleurs, de tous les peuples que l'on cite comme émigrés de la Scandinavie, il n'y en a que deux ou trois dont l'origine soit certaine. Les émigrations se succédaient à de longs intervalles, et, comme le remarque très -bien un érudit
moderne (1), « avant d'attaquer l'empire romain avec ces masses nombreuses qui font notre étonnement, les hordes du Nord ont traversé bien d'autres contrées, et ont pu se grossir sur la route de tous les indigènes disposés à partager leurs aventures; peut-être même ont- elles entraîné de force des peuplades entières; ainsi quelques milliers d'hommes du Nord ont pu paraître un peuple entier, lorsqu'ils se sont présentés sur la limite de l'empire romain. »
Mais le fait essentiel, la cause importante, qui a dû, à toutes les époques , pousser les peuples du Nord à préférer d'autres pays au leur, c'est l'àpreté du climat, la longueur de l'hiver, l'incertitude et la rareté des récoltes, en un mot la difficulté de l'existence. D'ailleurs, les guerres intestines et celles du dehors , ainsi que le manque de relations, empêchaient de se pourvoir chez les peuples voisins de ce qui manquait au dedans. Aussi est-il fréquemment parlé dans les annales du Nord des elîels horribles des disettes. Une des |)lus anciennes est celle qui arriva sous Snio, petit roi jullandais qui résidait à Vilmrg.
(l) M. G. Depping, llisloire des expéditions maritimes des Normandx , rlc.
Dans le but de ménager les grains, ce prince interdit la fabricalion de la bière; mais la longue habitude de celle boisson remporta sur la prudence : la défense fut éludée, et le roi lui-même, devant la colère générîile, se vit contraint de l'annuler. Cependant, la lamine exerçait d'horribles ravages dans tout le pays. Le conseil national se réunit et décréta le meurtre des vieillards, des enfants et de tous les hommes incapables de porter les armes ou de travailler à la terre. Cette alTreuse sentence allait être exécutée, lorsque l'âme d'une mère fit prévaloir un avis moins cruel, bien qu'extrême. Gunborg (c'était le nom de celte femme) conseilla l'exil de ceux que le sort choisirait : ce conseil fut accueilli d'une voix unanime. Le hasard fit que l'obligation de s'expatrier tomba sur les hommes d'un âge mùr; mais la jeunesse offrit spontanément de partir à leur place. Elle abandonna sa patrie, et alla chercher d'autres foyers.
Cette émigration diminua la population du Jutland , au poiflt qu'une grande partie des terres labourées demeura inculte.
Mais il suffit de cet exemple, que tant d'autres pourraient corroborer au besoin.
La rareté des vivres dans le Nord donne nonseulement la raison des fréquentes et nombreuses émigrations qui, en pareil cas, étaient une ressource ordinaire; mais elle explique encore l'origine de la coutume barbare d'exposer les enfants qu'on ne pouvait nourrir, coutume qui fut si longue à déraciner dans ces malheureuses contrées. Cependant le besoin avait appris de bonne heure d'autres moyens d'existence : la chasse et surtout la pêche. La navigation était inséparable de la pêche, et l'habitude de vivre presque toujours sur mer devint bientôt celle de toute la nation. D'ailleurs, les Scandinaves rencontraient souvent dans la Baltique et sur le littoral de la Germanie les barques d'autres peuples, leurs ennemis ou leurs rivaux ; il fallait combattre, ou du moins être toujours prêt à en venir aux mains. Les succès dans ces rencontres honoraient le vainqueur, et, en tournant à son profit, l'excitaient à en conquérir de nouveaux. Ainsi, simple pêcheur d'abord, puis guerrier par nécessité, le Scandinave devint bientôt pirate et conquérant par un sentiment d'ambition et mémo d'honneur, comme pouvait le comprendre la barbarie de ces âges reculés et de cette vie si aventureuse.
On vit dès lors se développer dans le pays du Nord cet esprit de piraterie d'où naquirent par la suite les expéditions maritimes et guerrières des Normands. Ces excursions remontent au premier siècle de l'histoire de la Scandinavie.
Il nous reste à examiner un fait qui a dû , ou tirer son origine de la piraterie, ou en être la cause principale et déterminante. Les chroniqueurs français, surtout les Neustriens, assurent que jadis régnait dans le Nord la coutume de renvoyer du foyer de la famille et même de la mère patrie tous les fils adultes , à l'exception seulement de celui qui devait hériter du père la propriété des terres. Les émigrants allaient chercher fortune ailleurs, et la demandaient à la force de leurs armes. Ainsi, d'après ces auteurs, le renvoi des jeunes gens grossissait les bandes des pirates; car ce n'est pas autrement qu'ils pouvaient être redoutables aux contrées voisines.
En admettant que la loi ou la coutume qui prescrivait le départ de la jeunesse à charge au pays soit plas ancienne que la piraterie, ces troupes vagabondes ont dû finir par infester les parages et former des corps de pirates. Si, au contraire, la piraterie a précédé l'usage des émigrations forcées ,
on a pu en faire naître Toccasion de se délivrer de la jeunesse, et l'on se contentait, en ce cas, de lui assigner la nier, au lieu de la terre, pour sa subsistance et en quelque sorte pour son héritage. Quoi qu'il en soit, les deux habitudes paraissent avoir agi l'une sur l'autre, et avoir eu entre elles des rapports intimes.
Le système de piraterie étant devenu un fait générai, une existence reconnue normale par les Scandinaves, et entourée par eux du prestige qui s'attaclie à toute chose glorieuse en soi-même, on doit facilement comprendre l'épouvante que ce système ne tarda pas à répandre en Europe, et principalement en France, où il sévit avec tant de fureur.
Mais, avant de désoler l'Europe, la piraterie Scandinave avait depuis longtemps dévasté le pays qui en avait été le berceau.
A l'époque où le Nord commence à tenir sa place dans l'histoire, on voit déjà le droit de la conquête ou de la force brutale s'établir d'une manière à peu près générale. Parmi le grand nombre des monarchies (jui se divisaient par lambeaux le sol de la Scandinavie, on comptait des rois principaux et des rois tributaires. Chez ces
derniers, la succession au trône dépendait des circonstances. Quand ces rois étaient puissants, ils nommaient eux-mêmes leurs successeurs; sinon, Je peuple élisait d'ordinaire un membre de leur famille, sans avoir égard à Tordre de la naissance; ou bien, enfin, le roi choisissait son successeur, qu'il faisait reconnaître par la nation convoquée en conseil général. Souvent aussi la succession avait lieu par rang d'aînesse, sans qu'on fût obligé de statuer à cet elTet à la fin de chaque règne. De plus, une coutume toute particulière aux contrées du Nord , c'est que de deux ou plusieurs fils d'un roi, l'un prenait parfois, à la mort de leur père, la direction de l'Etat, pendant que les autres, également reconnus rois, équipaient des flottes, ou se servaient de celles de l'Etat, et se livraient dès lors à la piraterie, cherchant à s'illustrer par des exploits sur mer; ou bien encore les deux frères s'accordaient à commander tour à tour sur mer et sur terre.
Voilà sans doute la principale cause qui a si longtemps contribué à faire briller d'un grand éclat la piraterie dans le Nord. Une profession embrassée sans cesse par les fils des rois et par la plus haute noblesse de l'Etat, ne pouvait