‹ Histoire de la Normandie, ancienne et moderneChapitre 4 sur 23 · Û HISTOIRE · texte numérisé non relu

Û HISTOIRE

qu'être très-honorée; c'était d'ailleurs la seule dans laquelle on pût se distinguer par de hauts faits.

Les chefs nobles ne souffraient pas de collègues roturiers , et l'histoire cite plusieurs exemples de chefs obscurs que les rois firent punir comme pirates ou écumeurs de mer, quoique eux-mêmes ne fissent pas d'autre métier.

Les rois de la mer, aussi puissants que ceux de terre, sinon davantage, avaient de plus la perspective et la ressource d'amasser de grandes richesses et de les accroître sans cesse. Voilà pourquoi nous trouvons, dans l'ancienne histoire du Nord, l'élite de la nation sur les flots. La poésie et la musique célébraient l'héroïsme des guerriers Scandinaves : les scaldes, ou poètes improvisateurs, furent longtemps les uniques conservateurs des gloires du pays. Ces chants, qu'on possc'de encore, sont incultes et barbares comme les héros qu'ils exaltent ; mais , à travers le désordre et la fougue des idées, il y a un souflle d'éloquence lière et sauvage, et jamais peut-être le mépris de la mort n'a été plus énergiquement exprimé chez aucun peuple.

La nature avait doué les Scandinaves d'un

corps robuste et capable de supporter les plus rudes fatigues. Une fermeté et une persévérance à toute épreuve, qui allaient jusqu'à l'opiniâtreté, distinguaient les bommes du Nord de toutes les autres nations. « L'homme qui veut acquérir de la gloire par sa bravoure, disent les lois données par Frode Vil, doit attaquer un ennemi seul, tenir tête à deux, résister à trois, et peut, sans bonté, làcber pied contre quatre. »

Que ne devaient pas être de tels hommes dans les expéditions maritimes, où le butin et la gloire les entraînaient I

C'est surtout dans l'institution des chainpions que brille de tout son éclat le caractère des pirates du Nord. Les champions étaient les gardes du corps des monarques de terre et de mer. Ces braves, voués au service d'un chef, n'avaient d'autre moyen d'avancement que de se signaler par des prouesses, que les cent voix de la renommée propageaient par tout le Nord. Les duels ou combats, dans lesquels un champion vainquait ou tuait même parfois plusieurs ennemis, et qui avaient lica aussi entre des rois de mer, ou entre des rois et des champions , étaient si fréquents, que le guerrier qui entrait dans la carrière des

armes, ou qui était désireux d'augmenter son renom, recourait à cette ressource, et provoquait, sans aucun sentiment de haine et en dehors de tout esprit de vengeance, d'autres champions, d'autres pirates, à lutter avec lui. Ils scellaient de leur sang des associations que la mort seule pouvait rompre. Souvent les rois ou les chefs dont ils dépendaient leur imposaient des règles pour fixer leur nombre, leurs droits et leurs devoirs essentiels et constitutifs.

Quelques épisodes choisis feront mieux connaître et apprécier le caractère distinctif des champions, que toutes les considérations auxquelles nous pourrions d'ailleurs nous livrer.

Half et Hiorolf, fils d'un roi norwégien, étaient pirates. Hiorolf avait réuni un grand nombre de vaisseaux et enrôlé des guerriers de toute naissance, libres et esclaves; le malheur s'attacha à lui dans toutes ses expéditions. Son frère, ilalf, n'avait qu'un seul navire, ou plutôt une grande banque; mais des marins aguerris formaient son équipage. Ils n'étaient, en commençant, que vingt-trois, et tous issus de race royale. Dans la suite cette troupe s'accrut et monta à soixante hommes. Une règle, strictement observée, rc-

poussait de leurs rangs tout individu âgé de moins de dix-huit ans ou de plus de soixante. Pour entrer dans cette association guerrière, il fallait avoir assez de force pour soulever une lourde pierre qui gisait dans la cour du palais de Half , et qu'on ne remuait, dit-on, qu'avec les bras de douze hommes ordinaires.

Une loi sévère défendait à ces champions d'enlever les femmes et les enfants, de chercher un abri pendant la tempête, et de panser leurs blessures avant la fin d'un combat. Ces hommes d'élite parcoururent les mers pendant dix- huit ans, et se rendirent de plus en plus terribles. Lorsque Half revint enfin chez lui, son navire chargé de butin faillit couler bas. On résolut alors de tirer au sort ceux qui se jetteraient à la mer, pour sauver le chef et la cargaison : ils s'y précipitèrent tous ensemble, et abordèrent à la nage les côtes d'où ils étaient partis dix-huit ans auparavant.

Mais un des plus fameux champions du Nord, c'est Sterkodder, que les sagas (1) ont célébré dans des termes si pompeux, qu'on est tenté de

(1) Antiques traditions nationales du Nord, rédigées en vers et en prose , et qui rappellent les chansons de gestes du moyen âge.

douter si les hauts faits qu'on lui attribue sont dus à un seul guerrier ou à plusieurs. Elevé avec Wikar, fils du roi Harald, le jeune Sterkodder tua son frère d'armes dans une querelle qui s'était élevée entre eux, on ne sait pour quel motif. Après ce funeste événement , Sterkodder s'enfuit avec des navires, et se mit à faire des courses sur mer. C'était un homme redoutable pour sa force; il était aussi un des scaldes, ou poëtes, les plus distingués de son temps. 11 entreprit de combattre Argantir, prince de Sélande, et les huit frères de ce chef ; il en coucha six dans la poussière, et mit les autres en fuite; mais il avait reçu lui-même dix-sept blessures très- graves. Mourant de soif, il se traîne jusqu'à un ruisseau, et cependant il ne veut pas boire avant d'avoir vu la source teinte du sang de ses adversaires. Vainement un serf et sa femme veulent panser ses 'îilaies ; il refuse le secours de leurs mains comme indignes de lui, et accepte l'aide d'un homme libre, qui vient à passer.

Puis, ayant entendu parler de la cour pleine de mollesse d'un roi voisin, il s'y rend, caché sous un vêtement grossier, et s'asseoit dans la salle du festin, au milieu des fidèles du prince. Sa pré-

sence répand l'effroi dans tous les cœurs : on lui ofi're des présents pour l'adoucir et le gagner ; il les rejette avec le plus grand mépris. On lui fait entendre un joueur de llùte ; mais Sterkodder lui impose silence, et s'adressant au chef: « Je suis venu chez toi, dit-il, pour chercher le fils de Frode, et je ne vois qu'un homme voluptueux, qui se plaît au sein de la mollesse saxonne. Jadis je siégeais à cette même place où je suis, au milieu de valeureux champions. Que vois -je à présent à la cour ? Des scaldes ont chanté les hauts faits de ton père ; en te regardant , la honte m'oblige à détourner les yeux. Où sont tes victoires? Les meurtriers de Frode t'environnent; ils vont souiller, après ta' mort, le trône de Danemark. La honte t'accablera, si tu ne venges l'assassinat de ton père. » A ces mots, prononcés par le plus célèbre des champions danois , le prince secoue son sommeil, il bondit l'épée à la main, et, avec l'aide de Sterkodder , il venge le meurtre de son père par la mort des sept fils de Sverting, roi saxon.

Sterkodder s'était mis au service de Aie, prince norwégien et pirate, qui battit, dans le cours de sa carrière, soixante- dix rois de mer, si l'on en

croit les sagas , et avait autour de lui quelquesuns des plus braves champions de ce siècle. Cependant, ayant excité la défiance des nobles danois à cause même de ses nombreuses conquêtes, il fut l'objet d'une trahison dont ces temps barbares n'offrent que de rares exemples. On engagea Sterkodder, comme le plus vigoureux des champions, à surprendre son chef et à le poignarder. Aie fut assassiné par Sterkodder dans un bain, à Leire, en Danemark. Mais cet horrible forfait détruisit la renommée du meurtrier, et flétrit le reste de ses longs jours. Arrivé à l'âge de quatre-vingtdix ans et devenu infirme, Sterkodder se prit à désirer ardemment la mort. Appuyé sur deux bâtons, et chargé de deux épées, il attendait sur les chemins que quelqu'un voulût bien le frapper mortellement, et, afin de tenter la cupidité, il avait mis h son cou une chaîne d'or, prix de son crime. Cependant, un paysan l'ayant insulté, Sterkodder lui plongea une épée dans le corps.

Ilathcr, fils d^m prince que le champion avait tué, chassait avec sa suite dans les environs : il n'eut pas plutôt reconnu le vieillard ((u'il sViaiiça sur lui ; mais les premiers (pii s'ap-

prochèrent de Sterkodder payèrent cher leur témérité.

Il s'engagea alors entre la jeune Hather et le vieux champion un dialogue touchant, que les Annales du Nord nous ont conservé. Le héros infirme déplore les maux de sa vieillesse, et rappelle les prouesses do ses belles et vaillantes années. Hather compatit à sa triste infortune, et se fait connaître du vieillard. Sterkodder l'excite à venger sur lui le meurtre de son père, lui donne pour récompense du service qu'il attend de lui tout l'or dont il peut disposer, et lui tend son épée. Hather, cédant enfin à une pitié cruelle, qui caractérise bien ces âges de barbarie, abat la tête du vieillard, et lui élève une magnifique sépulture, près de Vegehohn en Scanie.

Lors même qu'on douterait de l'entière authenticité de toutes ces aventures et de beaucoup d'autres , on ne peut nier cependant qu'elles peignent bien les mœurs barbares des hommes du Nord, mœurs qui, chez les champions, dégénéraient trop souvent en une férocité sans exemple.

L'histoire et les sagas nous apprennent en effet que parfois ces guerriers étaient en proie à des accès de frénésie, provenant sans doute de l'exal-

talion , de la fièvre de leur bravoure , pour ainsi dire, ou de l'usage immodéré de boissons trop capiteuses. Quand ces transports s'emparaient de leur être , leur bouche écumait de rage : ils ne voyaient plus rien de ce qui les environnait, leur raison égarée ne les guidait plus dans leurs actes , et leur épée frappait l'ami comme l'ennemi. Animaux, arbres, pierres, tout subissait l'effort de leur rage insensée, et parfois ils se frappaient eux-mêmes mortellement. La langue du Nord nommait berserker les champions en proie à cette frénésie, qui semble avoir été habituelle aux pirates Scandinaves.

Une ancienne chronique dit de Sivald, roi de Suède , que ses cinq fils étaient berserker, que dans leur rage ils avalaient des charbons ardents, et se précipitaient dans les flammes. Les sagas racontent aussi, entre autres faits de ce genre de folie furieuse, que les fils d'Amgrim, roi d'Helgeland , dans leurs courses sur mer , étaient parfois tellement emportés par la rage, (ju'ils tuaient leurs hommes et incendiaient leurs embarcations; puis, débarquant sur quelque côte, ils exerçaient leur fureur aveugle contre les rochers et les arbres. Une longue prostration de

toutes leurs forces était la suite ordinaire de ces accès frénétiques.

Cette bravoure poussée jusqu'aux dernières limites de Texallation, jusqu'à la folie, jusqu'à la fureur même , n'était pas le partage exclusif des hommes du Nord. Les jeunes filles et les femmes de ces âpres contrées, éprises des mêmes sentiments de courage et de l'ambition de se distinguer par des exploits guerriers, rivalisaient avec leurs pères, leurs frères, leurs époux, dans les rudes épreuves de la vie de pirate. La langue du Nord a un terme particulier et des plus énergiques, qui désigne les femmes assez hardies pour courir l'Océan revêtues d'armures de fer. Les sagas les appellent skoldmee [vierges aux houcliei's) ^ et elles citent des traits nombreux de leur audace, qui allait souvent jusqu'à la férocité.

A des hommes tels que les Scandinaves il fallait de telles femmes ; et l'on conçoit ce que cette lutte d'ambition et d'héroïsme entre les deux sexes devait amener d'aventures. Aussi l'histoire ancienne du Nord est pleine de récits romanesques , qui paraissent pourtant très-vraisemblables lorsqu'on étudie les mœurs de cette

époque. Les traits que nous avons rapportés suffisent à bien faire concevoir l'esprit qui a dirigé dans la suite les expéditions des pirates normands. Il nous reste à les voir sur mer, et à observer les progrès de leur marine.

Quand bien même les rivalités , les jalousies et les haines sans cesse en activité des habitants des côtes et des îles de la Scandinavie , n'auraient pas rendu tous ces peuples guerriers, ils le seraient devenus par nécessité. Chaque côte, chaque île devait non - seulement se défendre contre les courses de ses voisins, mais il fallait encore être sans cesse prêt à repousser les peuples barbares , plus ou moins limitrophes de la Scandinavie. C'étaient les Finnois, les Slaves, les Vendes, les. Saxons et les Frisons. Tous avaient aussi leurs flottes et leurs pirates, qui, chaque jour plus hardis , étendaient leurs excursions sur les côtes du Danemark, de la Suède et de la Norwége; les Scandinaves furent obligés de bonne heure de les repousser, et de venger sur le territoire ennemi les ravages portés chez eux.

Mais, indépendamment de ces considérations, il est ù croire (njalgré ce que cette assertion peut rencontrer de contradicteurs, au premier ahord)

que la piraterie favorisait le commerce, comme le prouve un historien de notre temps : « Les objets de luxe, l'or, l'argent, le vin, la soie, etc., dit Schocning (1), manquaient au Nord. Les pirates les enlevaient aux pays qui en étaient pourvus; ils faisaient également un grand nombre de prisonniers; ils vendaient ces objets et «es esclaves dans les ports où se retiraient les Hottes des pirates , et de là ces marchandises se répandaient par la voie du commerce dans l'intérieur de la Scandinavie. Les pirates étaient en quelque sorte les facteurs ou les pourvoyeurs des marchands du Nord. En effet, l'or et l'argent étaient assez communs dans ce pays, surtout chez les marins. »

Les Scandinaves s'occupèrent donc, dès leurs premières courses, à créer une marine à la fois guerrière et marchande. La nature leur fournissait en abondance les matériaux pour la construction des vaisseaux. De nos jours encore, la Norwége et la Suède sont au nombre des contrées de l'Europe les plus riches en bois , malgré les grands défrichements qui ont été faits depuis dix

(I) Histoire de Norwégs, tome ii, page 202.

siècles. Il ne fallait pas d'ailleurs des navires trèsbien construits à des hommes qui, familiarisés dès leur enfance avec la mer, se riaient des dangers de cet clément, avec les fureurs duquel ils jouaient.

Un tronc d'arbre creusé, tel fut le type rudimentaire des embarcations Scandinaves. Lorsqu'on séjournait à terre, on tirait ces pirogues sur le rivage, et on les abritait sous des hangars; ou bien, si l'on voulait se rendre d'une côte à une rivière ou à un lac qui n'avait pas de communication avec la mer, on portait ces bateaux à dos d'hommes d'un rivage à l'autre, ou on les traînait sur des roues. Douze rangs d'avirons garnissaient ces pirogues , dont l'équipage se composait d'un pilote et de douze rameurs. Il y avait d'autres embarcations plus longues encore, qu'on appelait sei'pents, et qui pouvaient contenir vingt matelots. On s'en servait principalement dans les grandes expéditions navales et à la guerre.

Par la suite, ces bâtiments prirent des proportions plus vastes : on vit alors des navires de trente-quatre bancs de rameurs. La ligure d'un aninuil fantastique , tel que le dragon , ornait d'ordinaire la proue de ces vaisseaux, dont la pein-

ture et la dorure rehaussaient les flancs bombés, garnis de fer. Le peu de capacité des bateaux du Nord explique comment il a pu se trouver, dans les batailles navales dont l'ancienne histoire de Scandinavie fait mention, des flottes si considérables. Ainsi, par exemple, on voit Frode III mettre en mer trois mille bateaux. Mais tout porte à croire que ce n'étaient que des pirogues, contenant chacune douze hommes environ.

D'après quelques chroniques du Nord, on peut présumer que la Norwége réunissait deux cent quatre-vingt-douze bateaux, et le Danemark neuf cent trente.

Voilà quels étaient les mœurs , le caractère et les forces des pirates Scandinaves, que nous allons voir étendre leurs exploits au delà des limites de la Baltique, et semer pendant plusieurs siècles l'elTroi dans l'Europe entière, et particulièrement dans notre patrie, dès les premiers jours de la monarchie, et même longtemps avant cette époque niémorable.

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