‹ Histoire de la Normandie sous le règne de Guillaume-le-Conquérant et de ses successeurs, depuis la conquête de l'Angleterre jusqua la réunion de la Normandie au royaume de FranceChapitre 191 sur 255 · SUR CE MALHEUR. 3S · texte numérisé non relu

SUR CE MALHEUR. 3S

« Richard , comte de Chester, et fils du comte Hugues, son compagnon d'infortune, avait été élevé dans la plus grande splendeur ; il était l'unique espoir de son père. Ce jeune homme a péri comm^e Guillaume, et a eu le même tombeau, ainsi que Richard , fils bâtard du roi , qui avait été élevé avec distinction par l'évéque Robert : il vivait dans la même famille que moi et d'autres personnes ; il y était traité honorablement; nous admirions ses heureuses dispositions naturelles, et nous attendions beaucoup de lui. Hélas! le même désastre a tranché ses jours. Une mort inattendue a été son sort ; la m.er a anéanti les espérances qu'il faisait naître. »

L'Angleterre et la Normandie regrettèrent surtout le jeune prince', héritier futur du royaume, enlevé à l'âge de dix-sept ans à un mariage à peine contracté, et à deux états qui fondaient sur lui de

■ La chronique de J. Brompton ( dans le Recueil de Twysden , col. 1013 ) prétend que Guillaume haïssait ses sujets futurs ; et elle cite l'historien G. de Malmsbury, d'après lequel le jeune prince aurait dit un jour que lorsqu'il serait roi , il attellerait les Anglais à la charrue comme des bœufs. Cependant G. de Malmsbury ne dit rien de semblable , ainsi que le font observer les éditeurs du Becueildes histor. de France , tom. xin, p. 18.

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grandes espérances. On racontait qu'il était parvenu à se sauver dans un esquif, mais que sur les cris de sa soeur Mathilde il était revenu au vaisseau pour la sauver aussi , et qu'alors tant de passagers s'étaient précipités dans l'esquif, qu'il avait sombré et disparu avec eux dans les flots.

Sa jeune femme, plongée sitôt dans le veuvage, resta quelques années à la cour de Henri, et se retira ensuite à Fontevrault, où ayant pris le voile, elle devint l'abbesse du couvent.

Quoique veuf et privé de son seul fils légitime, Henri ne pensa point à choisir pour son successeur son neveu Guillaume Cliton , inconnu aux Anglais. Les portes de la prison ne s'ouvrirent point pour Fancien duc de Normandie, qui ne paraissait avoir prolongé sa triste vie que pour voir son frère aussi malheureux que lui. Henri ne s'occupa ni de son frère ni de son neveu. Il ne crut pas non plus que Robert de Glocester ou un autre de ses fils naturels fût capable de lui succéder. Il préféra contracter un second mariage : ce fut aussi l'avis de ses barons ' . En 1 120 il épousa Alvise ou Adelise , fille du duc de Louvain. Elle fut couron-

' Florent. Wigorn., Cftron. continuât., ad ann. 1120.

DU ROI HENRI. 38g

née avec beaucoup de pompe à Londres. Ce mariage ne satisfit pas à l'attente générale , et resta entièrement stérile.

Dans la Normandie, la mort de l'héritier présomptif de la couronne fit naître de graves réflexions aux vassaux du roi. Qui pouvait-il leur proposer pour les gouverner un jour? Un de ses bâtards , un de ses parens éloignés , ou bien un enfant qu'il espérait obtenir de son second mariage? Aucun de ces partis était-il convenant lorsque son neveu, celui à qui la Normandie était due par droit de succession, errait à l'étranger et n'avait pas de patrie? Les regards se tournèrent de nouveau vers le prétendant ; une fermentation nouvelle agita les nobles; on se plaignait d'ailleurs des vexations exercées sur les habitans par les officiers royaux '. Quelques nobles commencèrent ouvertement les hostilités contre les gens du roi. De ce nombre furent l'un des deux fils du dernier comte de Meulan, Galeran, seigneur de Meulan et de Beaumont-le-Roger, dont le frère Robert était comte de Leicester ; et Amauri de Montfort, comte d'Evreux. Guillaume de Roumare,

' Orderic Vital , lib. 12.

3go FOULQUES, COMTE d'aNJOU,

Hugues de Montfort et plusieurs autres entrèrent dans la ligue qui fut conclue en septembre 1 1 25 à la Croix Saint-Leuffroy-sur-l'Iton '. Ils s'y promirent de rétablir Guillaume Cliton dans le duché de ses pères. Ils entretinrent des intelligences avec le roi de France, avec Foulques , comte d'Anjou , et avec le prétendant même.

Le comte d'Anjou avait redemandé les châteaux et les bourgs de Normandie qui avaient servi de dot à sa fille lorsqu'elle avait épousé Guillaume fils du roi. Elle était veuve, sans enfans, très jeune encore, et pouvait être demandée de nouveau en mariage. Mais Henri refusa de rendre les places qu'elle avait apportées en dot à son fils. "

Irrité de ce refus , Foulques ne voulut plus rien ménager; il accueillit au Mans le prétendant Guillaume Cliton , et bientôt on apprit qu'il lui donnait en mariage une de ses filles , et qu'il lui promettait pour dot le comté du Maine, que Foulques possédait depuis la mort de son beaupère, Hélie de La Flèche.

' Orderic Vital, Hb. 12.

* Simeon Dunelmens. Historia de Geslis regum anglor. , ad ann. 1123.

MAKfE SA FILLE AU PRÉTENDANT. agi

Le mariage fut conclu en effet en 1122, et Foulques eut pour gendre le prétendant , comme il avait été le beau-père de l'héritier présomptif de la couronne d'Angleterre. Cette alliance inquiéta Henri : une fois établi dans le Maine, Guillaume son compétiteur pouvait aisément remuer l'esprit du peuple normand, et s'introduire dans le duché où son malheureux père avait régné.

Henri ne manquait pas d'adresse diplomatique; il eut recours au moyen que les princes employaient alors généralement pour rompre des mariages. Appelant à la cour de Rome, il prouva que les deux jeunes époux étaient parens ' . En effet Bertrade de Montfort , mère de la jeune comtesse d'Anjou, était petite-fille de l'archevêque Robert, frère du duc Richard de Normandie , qui était aussi le bisaïeul de Guillaume Cliton ; mais par la même raison le mariage du fils de Henri et de la fille de Foulques aurait été nul , et celui que Henri fit contracter dans la suite par sa fille Mathilde avec la maison d'Anjou devait être également illicite. Cependant la cour de

' Orderic Vital, lib. 12.

Sga LE PAPE

Rome , sans aller aussi loin , se borna simplement à accueillir la proposition de divorce suggérée par le puissant roi d'Angleterre ; en conséquence , le pape Honoré II ordonna aux légats apostoliques et à l'église de Tours de casser le mariage. Foulques, sachant bien que le pape était excité par le roi d'Angleterre , reçut fort mal ceux que le légat envoya auprès de lui pour lui notifier la décision de l'Église. Il brûla en public la lettre du légat, au risque de brûler leurs cheveux et leur barbe , et les tint en prison une quinzaine de jours. '

Le légat se courrouça de cette réception faite k ses délégués ; il excommunia le comte , et jeta l'interdiction sur l'Anjou. Ces mesures furent approuvées par le pape. *

Cependant Guillaume Cliton ou ceux qui le conseillaient comprirent que ce prince était hors d'état de lutter à la fois contre l'usurpation de Henri et contre les foudres de l'Église ; il répudia sa jeune femme Sibylle , et Calixte II prononça la

' « Prœdicti legati nuncios... capiens et in arcta custodia per 2 septimanas retinens, barbas eorum et capillos flammis exurere, et litteras in conspectu hominum sub dio cremare prœsumpsit. » Epist. Honorii papec , dans le lom. in de Dachcry Spicileg.

' Epist. Calixlipapce. Ibid.

CASSE CF. MARIAGE. SqS

dissolution définitive de ce triste mariage. La princesse répudiée revint dans l'Anjou , aussi malheureuse, peut-être plus à plaindre encore que sa sœur, devenue veuve dans sa première jeunesse par la mort du prince Guillaume d'Angleterre. Elle fut bientôt oubliée par celui dont elle avait été la femme pendant quelques mois; elle épousa dans la suite Thierry d'Alsace, qui succéda à la fois comme comte de Flandre et comme époux à Guillaume Cliton.

Cependant la ligue formée entre les barons normands et le comte d'Anjou allait insurger la Normandie : aussi Henri se hâta de s'embarquer avec des troupes pour le continent. Dès qu'il fut arrivé à Rouen , il convoqua le ban de ses vassaux , et fit venir dans son château Hugues , seigneur de Montfort-sur-Risle ; il lui demanda la remise de ce château-fort.

Hugues , dissimulant son dépit , ne refusa pas d'y faire entrer les troupes du roi ; mais pendant que celles-ci étaient en marche, Hugues, par des chemins de traverse , courut à son château , et avertit son frère et sa femme de se mettre en état de défense. Il donna aussi l'alarme aux ligueurs, surtout à Galeran , qui possédait Brionne et

3g4 SIEGE DE MONTFORT

Beaumont-le-Roger ; celui-ci commença aussitôt ses incursions hostiles dans le pays , et mit en campagne tous les chevaliers attachés à son service, au nombre de près de deux cents.

Le roi essaya de détacher de la ligue Galeran , fils de son ancien conseiller le comte de Meulan , et presque son élève , puisque le jeune chevalier sortait de l'enfance quand son père mourut. Le roi, comme nous avons vu, l'avait fait instruire sous ses yeux; néanmoins Galeran resta fidèle à la ligue des Clitoniens. Hugues de Montfort ne se montra pas plus accessible aux avances faites par le roi pour le gagner. '

Henri, ayant reçu des renforts que lui amenaient du Cotentin son fils naturel Robert de Glocester et Néel d'Aubigny, mit le siège devant Montfort, bourg situé entre la Risle et une forêt, et dominé par un vaste château- fort dont les vieilles ruines attestent encore aujourd'hui son ancienne force, et ont quelque chose de mysté-. rieux pour les habitans de la contrée ; ils y viennent continuer , par de légères offrandes en monnaie et en lin , le vieux culte que les che-

' Orderic Vital, lib, 12,

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